Cf. m, 1. Le Cid
Quant à moi, si je meurs, qu'un convoi me l'amène, A travers les païens, au tombeau de Chimène; Que, droit sur les arçons et Tizonade au vent, La face à l'ennemi, mon corps marche en avant; Et si désir leur vient de vous barrer la route. Mon ombre suffira pour les mettre en déroute.
et III, 10. Elvire :
Qu'un convoi le ramène, A travers les païens, au tombeau de Chimène... etc.
164 L'ESPAGiSE
Casimir Delavigne n'est pas plus heureux quand il essaie d'introduire plus directement le Romancero dans ses vers. Si la réplique qu'il prête au Gid exilé par son roi résume, assez faiblement d'ailleurs, les paroles qui font entendre un si fier castillan dans le recueil d'Escobar ', ce n'est certes pas le vassal orgueilleux d'Alphonse VI qui aurait tourné le dos à son prince « en sifflant dans sa barbe un vieil air de Burgos. » Il aura une autre allure quand il reparaîtra, pour exprimer la même plainte, dans La Légende des siècles.
Son père n'est pas beaucoup mieux traité dans La Fille du Cid. Elvire rappelle l'insulte qu'il a subie, la honte qu'il dévore en silence et sa tête baissée qu'il ne relève qu'à l'approche du fils qui l'a vengé. Elle a beau redire en français que « d'un déshonoré l'haleine déshonore, » on n'oublie pas le texte espagnol qu'elle a édulcoré ^. Pour nous donner plus fidèlement l'impression d'un romance, Casimir Delavigne fait lire par Rodrigue une lettre en trois couplets dont le refrain reprend une apostrophe d'Alvar Fafaez :
Où le Cid n'est pas, c'est moi qui le suis ^.
Pas plus que les alexandrins d'Elvire, les trois dizains de décasyllabes que débite celui qu'elle aime ne rappellent le ton et le rythme du Romancero. Il serait ridicule de demander à Casimir Delavigne une méthode d'imitation qui ne conviendra qu'au poète de La Légende des siècles. Il aurait pu tout au moins emprunter à l'auteur des Orientales le seul mètre français capable de reproduire le mouvement du romance.
Il aurait pu surtout, puisqu'il se piquait de vraisemblance, ne
1. Cf. les romances 820, 824 et 827 et La Fille du Cid, I, 1.
Nos adieux, les voici : « Sortez de mes royaumes!
— Desquels, Sire? de ceux que j'ai conquis pour vous Ou de ceux que pour tous j'ai défendus? — De tous. —
— Quand? — Demain. — Aujourd'hui : sans moi gardez les vôtres; Je vais dans mon exil vous en conquérir d'autres. »
C'est le romance 844 qui a inspiré à Elvire la confirmation qu'elle donne de la parole
de son père :
Et si bien qu'à son prince Chaque pas du banni gagnait une province.
'2. Cf. le romance TlîO.
Nudie se mude ni hable, Y el que se moviere atienda 0"e le f!»hld el Cid présente.
Tu-» "■■';■■ r"-' en ,V •i-.lbnC''.i.l.
pas brouiller ensemble les couleurs les plus disparates. Il affecte quelquefois des orthographes qui rappellent la prononciation espagnole, mais ce scrupule intermittent ne lui interdit ni les formes maladroitement francisées ni les barbarismes ^ Il n'hésite pas davantage à mêler au Romancero des souvenirs qui lui viennent de la littérature de la Restauration ou de ses lectures romantiques. Il voit, par exemple, que Saint-Pierre apparaît au Cid endormi et lui annonce une mort prochaine qui sera suivie d'un triomphe éclatante II remplace « le prince des apôtres » par Chimène « belle comme à vingt ans, mais morte cette fois. » La touchante apparition sourit sous son « blanc linceul, » et s'évanouit en disant : « A demain. » (III, 1.) N'est-ce pas du plus pur style troubadour? D'autres fois, ce sont des rugissements rom^itiques que Rodrigue s'exerce à pousser :
Qu'un pied païen m'achève, et que pour funérailles
Les loups de la Sierra boivent dans mes entrailles, (ii, 9) ^
De tels cris font un étrange contraste avec l'ordinaire médiocrité comme aussi avec les « spirituelles noblesses » du style de Delavigne. Ils ne viennent point d'une âme espagnole. Ils ne trahissent qu'un effort hésitant et vite essoufflé.
Ni Don Juan d'Autriche, ni La Fille du Cid n'offraient une méthode d'imitation féconde. Le public pouvait se plaire un moment au spectacle d'une comédie qui apprêtait l'Espagne à une sauce où se mêlaient une recette classique et des ingrédients romantiques, mais ce succès n'avait rien de durable. Si Delavigne était véritablement entré dans l'esprit de la comedia, peut-être lui auraitil dérobé le secret d'éveiller un sourire au spectacle d'une scène historique. Il n'aurait pas eu à lui emprunter des procédés qui répondaient à un autre temps et à un autre milieu. Il aurait vu du moins comment les poètes de l'âge d'or continuaient la tra-
1. Il écrit, par exemple, « Térouel » dont il fait « l'espagnole un dissyllabe (III, 1); mais pourquoi « Laignez » (I, 2), ou « Babieça » (I, 2)? Et pourquoi donner à l'épée du Cid le nom de «■ Tizonade « (I, 1) qui ne peut s'appliquer qu'au coup qu'elle porte?
2. Cf. le romance 892 qui est certainement d'origine cléricale comme ceux dans lesquels saint Lazare apparaît au jeune Rodrigue. Les moines de San Pedro de Cardena veulent à leur tour faire rejaillir sur leur monastère un peu des bénéfices que l'histoire du lépreux avait rapportés aux organisateurs du pèlerinage de Santiago de Compostela.