Les galanteries du duc d'Ossonne, II
une bonne partie de son comique. S'il pousse trop souvent l'équivoque jusqu'à la plus licencieuse brutalité, il lui arrive, en renchérissant sur son modèle, de donner à sa verve une énormité qui la modernise. Lorsque son Capitan prend pour chambre l'Univers et pour flambeau la Lune, quand il fait de l'herbe son matelas et des rochers son chevet, cette caricature de l'Espagne revêt dans quelques vers une grandeur fantastique qui a fait songer à Victor Hugo *. Don Japhei d'Arménie n'a pas seulement tiré de El marqués de Cigarral des effets d'un comique souvent assez bas. Il s'en dégage parfois une sorte de lyrisme bouffon qui fait à l'avance la parodie des tirades et des répliques romantiques -.
Les burlesques, qui se divertissent à mêler l'emphase et le grotesque, ne sont pas les seuls à introduire la fantaisie dans la monotonie de l'alexandrin classique. Le grand Corneille en fournirait de nombreux exemples. Il n'en a laissé nulle part de plus caractéristiques que dans la comédie héroïque qu'il écri\at après avoir lu de Lope de Vega El palacio confuso et El perro del hortelano. Ce n'est pas seulement la coupe du vers qui rapproche parfois Don Sanche du drame romantique. « Je suis fds d'un pêcheur, » s'écrie son héros, « mais non pas d'un infâme. » Ce Carlos qui revendique pour l'âme le droit de n'être pas atteinte par « la bassesse du sang » n'est pas le frère aîné de Ruy Blas, puisque sa naissance fut royale. Mais n'est-ce pas lui qui a inspiré la protestation du valet héroïque : « J'ai l'habit d'un laquais, et vous en avez l'âme? » Comme Carlos qui veut « s'approcher des couronnes, » Ruy Blas n'a jamais songé à aimer que des princesses. Il passait tout un jour
A regarder entrer el sortir des duchesses.
C'est le même orgueil qui anime le Teodoro de El perro del hortelano. Malgré la supercherie de son valet qui lui forge au dénouement une illustre origine, le secrétaire de la comtesse de Belflor n'a de noble que sa fierté naturelle, mais cette fierté ne se laisse arrêter par aucune crainte : « O ma pensée, sur d'humbles pailles vous élevez des tours de diamant. Si l'échec arrive, je
1. Cf. Les Boutades du Capitan qui jjrécèdent l'Abrégé de Comédie ridicule de Matamore.
2. Cf. l'invocation de don Japhet à la Nuit, « des amants furtifs, déesse ténébreuse, » ou son appel à ses valets » Foucaral, don Zapata Pascal,
Ou Pascal Zapata, car il n'importe guère,
Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière. •
veux m'en prendre à vous.... Mais non.... Vous pouvez dire aussi, quand je m'effraie de la hauteur où l'amour me fit monter, que vous n'êtes allée si haut que parce que je suis si bas — Allez, votre audace vous coûtât-elle mille morts, celui-là ne peut s'appeler perdu qui se perd si glorieusement. » Que de vers romantiques où flottera le même panache espagnol !
L'imitation est quelquefois plus directe. La fameuse apostrophe de Charles-Quint à dona Sol ne fait que reprendre le beau mouvement d'Isabelle anoblissant Carlos, et cette scène si merveilleusement hugolesque a commencé par être purement castillane ^ Aucun exemple ne nous montre mieux comment, par l'intermédiaire de notre théâtre classique, l'Espagne entre dans notre drame romantique.
Les couleurs qu'elle y prendra n'auront pas toujours autant de justesse. C'est que nos romantiques ne s'en tiendront pas au tableau que leut présentaient nos classiques. Qu'y voyaient-ils, en effet, qui, à travers une inévitable idéalisation, ne répondît point en quelque manière à la réalité? Dans le roman comme au théâtre, l'Espagne conservait sa saveur familière à côté de ses tragiques ardeurs. Elle avait fourni au génie de Corneille des peintures de l'honneur sans lesquelles il n'eût peut-être pas donné toute sa force à son superbe drame de la volonté. Si nos adaptateurs commençaient à tourner au sentimentalisme la galanterie qu'ils allaient chercher « au lieu d'où elle s'est répandue par le monde -, » ils étaient loin de lui avoir enlevé toute la vérité qu'elle tenait des coutumes dont elle était l'expression. Dans la verve grossière de nos burlesques éclatait une fantaisie qui ne rappelait pas trop maladroitement une des formes les plus originales du lyrisme de la comedia. En somme, dans les inspirations que nos