Cf. Préfaco de Les Sept Injans de Lara
n'est pas seulement un chapitre intéressant de l'iiistoire comparée des littératures espagnole et française. Elle nous met en présence de deux œuvres qui, à peu près à la même époque, et en apparence dans la même école, représentent les deux tendances les plus opposées qu'on puisse concevoir. Comment l'Espagne, après avoir renouvelé et enrichi la mode romantique, risquait-elle d'entraîner aux pires extravagances ceux qu'à défaut d'un génie créateur ne préservait point l'esprit critique? Il suffît, pour s'en rendre compte, de lire Don Juan de Manara après avoir relu Les Ames du purgatoire.
Une des premières formes de la légende mise en oeuvre par Dumas se rencontre dans VHexameron d'Antoine de Torquemada traduit en 1582 par Gabriel Chappuys, le neveu du poète Claude qui fut en son temps valet de chambre ordinaire et garde de la librairie de François I^^" K La troisième journée traite, dit le sommaire, « des phantosmes, visions, esprits incubes et succubes, enchanteurs, empoisonneurs, sorciers et salueurs. » C'est un dialogue entre Antoine, Louys et Bernard. L'histoire que conte Antoine comme exemple de cas extraordinaires et impénétrables renferme les éléments essentiels d'une légende qui ne se renouvellera guère que dans le détail. Un chevalier « fort riche et d'autorité » aime une religieuse. Muni d'une fausse clé, il va la retrouver à minuit dans son abbaye. La porte de l'église est ouverte; on y célèbre un service funèbre. «■ Quel est le trépassé?, » demande à plusieurs reprises le chevalier; et c'est chaque fois son propre nom qu'on lui répond. Il rentre chez lui accompagné de deux noirs matins dont il ne peut se défaire. Il raconte à ses serviteurs son étrange aventure, et à peine son récit est-il terminé que les deux chiens se jettent sur lui et le mettent en pièces.
Antoine de Torquemada, qui goûtait fort les histoires bizarres, et même les plus absurdes, a-t-il inventé celle-là? Il est plus probable que, comme le conte de la statue de pierre, elle se rattachait
1. Voici le titre complet de l'ouvrage : « Hexameron ou six journées contenans plusieurs doctes discours sur aucuns poincts difïiciles en diverses sciences, avec maintes histoires notables et non encore ouyes. Les .Sommaires des six journées et une Table de toutes les principales matières. Fait en Hcspagnol par Antoine de Tor([uemada, et mis en français par Gabriel Chappuys Tourangeau. A Lion par Antoine de Harsy, MDLXXXIL » — L'original espagnol porte un titre un peu dilTérent : « Jardin de flores curiosas, en que se tratan algunas materias de humanidad, pliilosophia, theologia, y geographia, con otras cosas curiosas y apazibles, compuesto por Antonio de Torquemada. Va hecho en seys tratados, como parccera en la sexta pagina de esta obra. — En Salamanca. En casa de Juan Baptista de Terranova, MDLXX. »
à une de ces anecdotes cléricales qui servaient à illustrer dans la conversation familière les commandements de l'Eglise. L'intention d'édifier est nettement marquée dans les réflexions de Louys qui voit dans les deux mâtins deux diables travestis et dans la scène de l'Eglise la suprême occasion de se repentir que Dieu voulait offrir à un mauvais chrétien. Bernard, qui abonde dans ce sens, affirme que le chevalier a pu être sauvé si, lorsqu'il se vit déchirer, il eut grand regret de ne pouvoir recourir à la confession. Est-ce de cet instant décisif que Dumas se souviendra quand il imaginera son horloge et la dernière minute qui reste à don Juan pour se repentir? Mérimée, chez qui il a puisé le meilleur de son inspiration, ne lui fournissait pas ce détail. Mais, s'il avait connu VHexamcron de Gabriel Chappuys, il ne nous l'aurait sans doute pas laissé ignorer.
C'est aussi sur l'aventure d'un homme qui s'éprend d'une religieuse et qui, par avertissement céleste, assiste à ses propres funérailles que repose la légende de Lisardo. Ici, il n'est plus question d'un chevalier, mais d'un étudiant. Les deux mâtins diaboliques ne jouent aucun rôle. La conclusion enfin ne nous laisse plus dans le doute. L'étudiant se repent et il est sauvé.
De la légende ainsi modifiée deux formes nous sont parvenues. La plus complète et jusqu'à maintenant la plus ancienne se trouve dans les Soledades de la vida y desenganos del mundo du docteur Cristôbal Lozano qui publia son œuvre sous le nom de son neveu, le licencié Gaspar Lozano '. Deux liens rattachent les unes aux autres les quatre nouvelles exemplaires de ce recueil. C'est d'abord le souci de mettre en lumière les bienfaits de la retraite religieuse. Tous les personnages qu'on nous montre réunis sur les montagnes de Guadalupe se sont laissé entraîner au crime parce qu'ils se sont abandonnés aux passions de l'amour. Egino a tué son père parce qu'il s'était épris de sa jeune marâtre. Enrico, que sa femme avait cru mort, a fait périr le successeur qu'elle
1. Los Monjes de Guadalupe. Soledades de la vida y desenganos del mundo, novelas y comedias exemplares. Compuesto por el licenciado Don Gaspar Lozano, Colegial teôlogo, y rector del colegio de Nuestra Senora de la Anunciata, de la ciudad de Murcia, y natural de Hellin. Madrid, 1658. L'approbation qui est de don Pedro Calderôn de la Barca est datée de juillet 1658. C'est dans l'édition de 1672 que Gaspar déclare que la modestie de son oncle a voulu attribuer à sa jeunesse une œuvre qui révélait une tout autre maturité. Il est vrai qu'elle ne sortait pas de la famille. Je n'ai eu à ma disposition que l'édition de 1663 (Madrid, Mateo Fernandez) ; la première partie du titre [Los Monjes de Guadalupe) n'y figure pas.
lui avait donné. Les monts de Guadalupe ne voient venir à eux que des coupables résolus à entrer en religion.
A ce lien moral s'en ajoute un autre plus factice. Dans trois au moins des Soledades, les récits particuliers se rattachent à une histoire générale, celle de Lisardo et de Teodora. La chose ne va pas sans quelque monotomie. Comment s'intéresser à l'aventure qu'un des héros nous conte, quand nous l'avons déjà entendue des lèvres de l'héroïne? Il suffit d'en noter les trois phases essentielles.
La première nous fait assister à la confusion qui résulte d'une visite nocturne. Lisardo aime Angela et Isabela Fernando; c'est Isabela que Lisardo se voit contraint d'épouser, tandis que Fernando est obligé de donner sa main à Angela. L'amour ne tarde pas à prendre sa revanche et à amener le drame après lui. Trompé par Isabela, Lisardo lui fait avaler le poison préparé pour lui. Il active sa vengeance en tuant Fernando et s'enfuit à Salamanque où il espère que les privilèges des étudiants le protégeront en attendant que son affaire s'arrange et qu'il puisse retrouver son Angela.
La deuxième partie de l'histoire de Lisardo nous le montre installé à Salamanque. Le nouvel étudiant ne tarde pas à se divertir de ses premières amours. Lié d'étroite amitié avec Julio, il s'éprend de sa sœur Teodora qui a fait vœu d'entrer en religion. Il pénètre chez elle de nuit. La jeune fille le supplie de ne point faire obstacle à son pieux dessein. Lisardo s'en va. Sur sa route, il entend crier : « Tuez-le ». Un homme masqué dans sa cape l'entraîne hors de la cité, puis s'arrête et lui dit : « Lisardo, ici quelqu'un doit périr; prends garde à tes actions, et veille sur ta conduite. » L'inconnu disparaît comme une ombre. Lisardo est averti qu'il ne doit plus solliciter une future épouse de Jésus-Christ.
La dernière partie de son aventure nous enseigne mieux encore le respect qu'il faut avoir pour les avis du ciel. Teodora est au couvent. Lisardo ne lui fait d'abord que de chastes visites. Il est résolu à retourner à Cordoue où l'attend celle qu'il eut le tort d'oublier à Salamanque. Cette nouvelle bouleverse Teodora. La jalousie la pousse à donner un rendez-vous nocturne à Lisardo. Elle est résolue à l'épouser plutôt que de le laisser à une autre. Lisardo se rend, la nuit fixée, au couvent. Il entend derrière lui un bruit d'épées. « C'est Lisardo, dit-on; tuez-le. » Un cri retentit : « On m'a tué. » Lisardo épouvanté se heurte contre un corps sanglant et voit ainsi se réaliser la prédiction de l'homme mystr-rifiiv
Cependant une troupe continue à marcher sur ses pas. Minuit sonne, et il ne veut pas être trouvé à côté du cadavre. Des voix funèbres se mêlent aux cloches des morts. Passent des prêtres inconnus. L'Eglise du monastère est ouverte, et le clergé s'y divise en deux chœurs. « Qui donc est mort? demande-t-on. — C'est Lisardo. — Lequel? — Lisardo de Cordoue que vous connaissez comme vous-même. » Mais d'où viennent ceux qui sont là? Ce sont des âmes du Purgatoire aidées et assistées par les prières et les aumônes de Lisardo. Le voyant en si grand danger, elles accourent pour lui payer leur dette de reconnaissance, mais, puisqu'il les en empêche, les offices vont cesser. Aussitôt les lumières s'éteignent, et tout le cortège disparaît. Lisardo repentant écrit à Teodora de ne songer qu'à son salut. Il va lui-même mener une vie religieuse et dépenser son bien en messes et charités. Cette conclusion donne à la légende de Lisardo une portée nouvelle. Elle ne prêche plus seulement le respect des religieuses. Elle enseigne la vertu toute-puissante de l'aumône; elle devient surtout une éclatante illustration du culte des âmes du Purgatoire. Lozano l' avait-il empruntée à quelque livre d'édification, ou l'avait-il tirée d'une tradition orale? Son origine cléricale n'est pas douteuse en tout cas. Doit-elle surtout sa diffusion aux Soledades de la vidai C'est ce qu'il est bien difficile d'établir. Tout au moins son succès nous est-il attesté par la seconde forme sous laquelle elle s'est répandue en Espagne.
On la rencontre, en effet, dans deux romances populaires recueillis par Durai! dans son Romancero ^ A quelle époque furent-ils composés? Il est à peu près impossible de le déterminer. Duran les avait lus dans un de ces feuillets isolés que Gabriel Garcia Rodriguez avait commencé à imprimer en 1822. Ces « pUegos » de Cordoue qui nous content des histoires de brigands ou des miracles étonnants reproduisent assez souvent des romances écrits au xvii^ siècle pour l'admiration et l'instruction du vulgaire, mais ils sont plus d'une fois altérés et modernisés ■^. Les
1. On les trouvera dans la Bihlioleca Rivadeneyra (l. XVI, p. 264). Voici le premier vers de chacun d'eux :
Eâcucha, Carlos, mi historia...
et : Despues (jue hubo Teodora...
2. Celui qui nous intéresse est divisé en deux parties qui correspondent aux deux romances de Duran, et il est ainsi annoncé : « Lisardo elestudiantedeC6rdoba. Romance en que se declaran les lances de anior, miedos y sobrcsaltos que le acaccieron con
quatre feuilles consacrées à Lisardo ne disent rien de la première partie de sa vie, telle qu'elle nous est contée dans les Soledades de la vida. Elles envoient directement leur héros à Salamanque où elles donnent un autre nom à l'ami dont il cherche à séduire la sœur ^ Mais, si elles négligent ou transforment quelques détails, elles suivent, en le résumant assez exactement, le récit de Lozano pour les deux dernières parties de la vie de l'étudiant Lisardo. Qu'elles se rattachent à la même tradition, c'est ce dont il n'y a pas heu de douter, puisqu'elles reproduisent parfois les mêmes menues circonstances et qu'elles reprennent souvent les mêmes mots et les mêmes expressions. Il ne faut d'ailleurs pas être dupe du titre qu'elles se donnent. C'est un romance, si l'on veut, puisque l'assonance (en i...a) ne cesse pas d'y être respectée, mais c'est un romance, ou plutôt ce sont deux romances dégénérés. On ne peut mieux comparer les deux parties de ce récit fait par Lisardo à Carlos qu'à une sorte de complainte populaire.
Voilà sans doute la principale et peut-être la seule voie par laquelle la légende de Lisardo est arrivée à nos romantiques. Elle leur apparaissait donc sous les traits fortement accentués qu'elle avait pris pour frapper l'imagination de la foule. Deux caractères surtout s'en dégageaient en pleine lumière. Ne s'agissait-il pas, en effet, d'insister sur la leçon morale qui en découlait et sur l'élément fantastique qui la préparait et lui donnait son effrayante et salutaire signification? Dumas le père ne manquera point de faire appel à une matière qui se prêtait si bien à sa conception du drame. Il en exagérera même la mystérieuse invraisemblance. Il est probable qu'il ne l'a connue que par l'intermédiaire de Prosper Mérimée, mais on dirait, à la manière dont il traite et déforme son modèle, qu'il cherche à y faire reparaître les lignes grossières qui en avaient été effacées. Avec quel art exquis s'était d'abord affinée en France l'anecdote édifiante dont nous venons de suivre l'évolution en Espagne? Avant de lire Don Juan de Marana il faut reUre Les Ames du purgatoire.
Quand la légende de Lisardo l'étudiant parvint à Séville, elle s'y rencontra avec celle de don Juan Tenorio et avec le récit transfiguré de la vie de don Miguel de Mafiara. Comment les familles historiques des Tenorio et des ISIanara ont-elles été
Dona Tcodora, natural de Salamanca. RcGere como habiendo ido una noche â escalar el convento para sacar â esta soiiora, viô su entierro, coa otras particulao'idadeii. » 1. 11 s'appelle Claudio au liuu de Julio.
mêlées à la fable du Convié de pierre? Nous ne le savons pas encore très exactement. Nous savons seulement qu'un Miguel de Manara, chevalier de l'ordre de Calatrava, mort en 1679, expia les erreurs de sa jeunesse en faisant construire à Séville l'hôpital de la Charité, où l'on montre près du maître-autel une épitaphe dans laquelle il se déclare « le pire homme qui fût au monde. » L'histoire et la légende de don Juan Tenorio et de don Miguel de Manara étaient, sauf le dénouement, mêlées et confondues lorsque Mérimée arriva en 1830 à Séville. Don Miguel était devenu don Juan, mais avait conservé son nom de famille '. Ajoutait-on à ses aventures celles de l'étudiant Lisardo? Ce troisième personnage était aussi pour l'imagination populaire un excellent exemple d'une jeunesse dissipée que châtie ou corrige une intervention fantastique, mais rien ne nous prouve qu'il ne faille pas attribuer à Mérimée la fusion de sa légende avec celles qu'illustrent « les chefs-d'œuvre de Molière et de Mozart » ou la chapelle de l'hôpital de la Charité.
Avec quelle méthode et dans quel esprit fut écrite la nouvelle Les Ames du Purgatoire^ Mérimée nous déclare dès le début qu'il s'est appliqué à ne rapporter de don Juan de Mafiara « que des aventures qui n'appartinssent pas par droit de prescription à don Juan Tenorio. » Il n'y a pas toujours réussi. Quand il nous raconte la scène nocturne où, aux cris de sa fille, le père de Fausta s'élance sur son ravisseur qui ne s'échappe qu'en le tuant, comment ne pas songer à la mort du Commandeur? La liste que, pendant sa convalescence, dresse don Juan de Marana a beau être divisée en deux colonnes, pour distinguer méthodiquement les femmes séduites et les maris trompés; on n'oublie pas qu'elle fut précédée d'une autre, plus fameuse, celle des « mille et trois. »
Qu'importent d'ailleurs ces réminiscences, puisque Mérimée leur donne une nouvelle signification? On retrouve, en effet, dans Les Ames du Purgatoire les caractères qui faisaient l'originalité de l'auteur du Théâtre de Clara Gazul, son ironie voilée ■^t son impassibilité voulue. Sa manière apparaît dès les premières lignes, à la façon même dont il affirme la vérité « incontestable » de l'histoire ou plutôt des deux histoires dont s'enorgueillissent les Sévillans. Elle est plus sensible encore dans l'apparente simplicité avec laquelle sont présentés les détails les plus
1. Pourquoi Mérimée écrit-il Marana au lieu de Manara? La métathèse avait-elle été déjà faito en Espagne? Il est plus probable qu'elle est l'œuvre de l'oreille française qui écoutait le récit des Sévillans.
savoureux. Ici, c'est le père de don Juan qui rapporte de la guerre une balafre et des enfants ravis aux infidèles qu'il « prend soin de faire baptiser » avant de les vendre « avantageusement dans des maisons chrétiennes. » Là, c'est son fils dont l'éducation se résume dans le double emploi des journées de son enfance qu'il consacre presque toutes à fabriquer de petites croix ou à enfoncer son sabre de bois dans des citrouilles qui lui rappellent les têtes à turbans des Maures. Dans le cours du récit, nous assistons à des scènes effrayantes; on reconnaît Mérimée à la froideur inaltérable avec laquelle elles nous sont contées. Et quel autre que lui aurait imaginé, après une nouvelle si terrifiante, une conclusion qui affecte une allure historique et ne retient notre attention que sur des chefs-d'œuvre de Murillo? C'est précisément son ironie, toujours présente, qui corrige ce qui pourrait encore dans Les Ames du purgatoire paraître trop « satanesque. » La « vengeance infernale » de don Pedro qui ne veut tuer don Juan qu' « en péché mortel; » le blasphème de don Torribio qui remarque l'absence de Dieu sur la liste de tous ceux qui « depuis le pape jusqu'au cordonnier » ont fourni leur quote-part à son criminel ami; ces naïves horreurs suivent la plus extravagante formule romantique. Mais comment en être la dupe? Et n'y voit-on pas percer le sourire avec lequel elles furent écrites?
Aussi ne nuisent-elles en rien au caractère de vraisemblance et d'humanité que Mérimée donne aux éléments qu'il met en œuvre. Les épisodes qu'il ajoute n'excitent pas seulement un intérêt de curiosité; ils servent surtout à nous faire comprendre des sentiments et des actions qui ne rencontreraient pas autrement une explication naturelle. C'est parce qu'il est le fils d'un père guerrier et d'une mère dévote que don Juan pourra prendre dans le cours et à la fin de son existence des attitudes contradictoires. Et avec quel art délicat nous est décrite l'évolution de cette âme passionnée! On le voit se corrompre peu à peu à Salamanque dans la compagnie de don Garcia. Des remords lui restent pourtant après son premier duel qui coûte la vie à son adversaire. Alors même qu'il est parvenu au plus effroyable endurcissement, un détail significatif laisse entendre qu'une révolution peut encore se produire dans cette conscience. Mérimée imagine, en effet, que dans son enfance son imagination avait été fortement frappée par un tableau placé dans l'oratoire de sa mère. On y voyait représentés avec vme horreur captivante tous les tourments du purgatoire auxquels échappait l'âme d'un Marafia rachetée par
Martinenchk. — L'Espagne et lo romaat. français. 12
les prières et les dons pieux de son parent. C'est ce tableau que don Juan retrouve dans sa chambre, deux jours avant celui où il doit enlever une religieuse à son couvent, et qui le plonge la nuit dans une effroyable hallucination. Il faut cette émotion pour expliquer sa conversion finale, et pour préparer la scène où il assiste à son propre enterrement. Mérimée n'emprunte, en effet, à la légende de Lisardo que la partie la plus significative, la dernière. Sa Teresa joue d'abord assez exactement le rôle de la Teodora de l'étudiant de Salamanque; mais elle exprime à la fin des sentiments fort différents. Après avoir attendu vainement son séducteur, elle ne tire point un salutaire enseignement de la lettre dans laquelle il lui exprime son repentir, et elle meurt en s'écriant qu'il ne l'a jamais aimée. Don Juan, à son tour, ne dépouille pas tout de suite le vieil homme. Même sous la robe de frère Ambroise, il ne peut supporter le soufflet que, pour le forcer à se battre, lui inflige le frère de Teresa. Ce n'est qu'après avoir tué son adversaire qu'il entre enfin dans la pénitence parfaite. Mérimée, comme il l'écrivait de Cannes à Cueto le l^"" février 1866, a-t-il trouvé l'idée de ce duel dans de vieux mémoires, et une aventure analogue a-t-elle réellement eu lieu à Paris dans l'enclos des Chartreux ^? Il est bien capable d'avoir inventé lui-même et l'aventure et les « vieux mémoires. » Toujours est-il que son dénouement lui permet d'éviter l'allure naïvement morale que prend la légende de Lisardo. Au lieu d'insister sur une prédication cléricale, il reste dans la vérité humaine en montrant toute la force que gardent jusqu'au bout l'amour dans le cœur de la femme et l'orgueil dans l'esprit de l'homme.
S'il ne renonce pas pour sa nouvelle à un élément merveilleux sans lequel elle perdrait une bonne part de son intérêt, tout au moins lui enlève-t-il, grâce à la qualité de la couleur espagiîole dont il la revêt, ce qu'elle pourrait offrir de trop vulgairement mélodramatique. Peut-être y reste-t-il encore un peu, mais très peu, du bric-à-brac romantique. Les chapelets et les oraisons, les séguidilles et les romances morisques avaient déjà beaucoup servi, presque autant que les bohémiennes et les tambours de basque. Encore faut-il reconnaître que Mérimée ne les emploie qu'assez discrètement. Et comment ne pas deviner le sourire
1. Cf. le « Discurso necrolôgico lilcrario en elogio del Duque de Rivas •■> lii à l'Acadénaie espagnole le 4 mars 1866 par Lcopoldo Augusto de Cueto. On le trouvera dans les Memorias de la Academia Espanola, aùo I, t. II. Madrid, 1870.
avec lequel il jette çà et là des jarres de valdepenas ou la fleur de l'alfalfa? Que de pages en revanche où se révèle une connaissance déjà assez pénétrante de l'Espagne et de son passé, de son art et de ses mœurs! Presque tous les détails sur l'éducation de don Juan sont d'une justesse charmante. Rien n'est plus vivant et plus exact que la description de la vie et des privilèges des étudiants à Salamanque. L'ironie même ne nuit pas à la vérité du tableau. La jolie scène où don Garcia se joue si agréablement du prêtre Manuel Tordoya est parfois dans le goût des Provinciales; mais elle ne paraît pas déplacée dans le cadre où elle se déroule.
Je ne crois pas qu'il faille chercher ailleurs que dans Les Ames du purgatoire les sources espagnoles de Don Juan de Marana. Même lorsque Dumas n'y fait pas un emprunt direct, il semble plus d'une fois qu'il en tire au moins le point de départ de son inspiration. Le premier tableau nous présente le bon Ange et le mauvais Ange de la famille de Marana avec « l'apparence d'un groupe de bois sculpté et peint. » Sous cette « apparence » nouvelle on retrouve le songe de don Juan ballotté sur le Guadalquivir tandis que sur les deux rives deux « figures lumineuses » lui tendent la main, un vieillard qui tient une couronne d'épines et une femme qui offre une couronne de fleurs. C'est surtout à partir du troisième acte que l'on voit la pièce de Dumas dériver presque uniquement de la nouvelle de Mérimée. Luis de Sandoval n'est, sous un autre nom, que l'étudiant don Garcia. On lui prête la même origine diabolique ; il a aussi sa place à laquelle nul, sauf don Juan, n'ose s'asseoir, et il n'hésite pas davantage à mettre à l'enjeu sa maîtresse. La double liste des victimes de don Juan intervient à son tour, et Dumas insiste sur la lacune qu'elle présente. Comment aurait-il renoncé à l'admirable effet de l'enlèvement d'une religieuse? Il est vrai qu'il supprime la grande scène de l'enterrement prémonitoire, mais d'où vient cette apparition des victimes de don Juan par laquelle il la remplace, si ce n'est de l'hallucination qui dressait devant les yeux épouvantés du héros de Mérimée la face pâle et sanglante de son ami Garcia et les traits convulsés de son capitaine Gomare?
Enfin, si nous ne retrouvons plus le frère de Teresa, une partie de son rôle est attribuée à un nouveau personnage, à don José à qui son père mourant aurait donné le droit d'aînesse, sans le crime de son fils cadet don Juan. Ce n'est plus une sœur que don José veut venger, c'est une fiancée qui est morte dcsho-
norée. Au lieu de souffleter son criminel cadet, il le frappe du plat de son épée, mais c'est aussi pour lui faire perdre son âme dans le duel qu'il finit par lui imposer K Les transformations que Dumas fait ainsi subir à la légende de Lisardo lui enlèvent une bonne part de sa signification. Mérimée s'était attaché à lui conserver sa couleur locale. C'est la fausse Espagne romantique qui reparaît, au contraire, dans Don Juan de Marana. Il n'est plus seulement question, en passant, de val de penas; le xérès et le malaga coulent à tout propos, et hors de propos. La tirade sur le langage de l'éventail ne nous est pas plus épargnée que le poignard à la jarretière ou le poison dans la ceinture, et le nom des prêtres ne manque jamais d'être précédé d'un dom sans lequel évidemment ils ne pourraient pas exercer leur ministère.
La tonalité générale n'est pas plus juste que les touches de détail. Tantôt elle nous présente une sorte de moyen âge effrayant où le seigneur fait frapper de verges son vassal et exerce impitoyablement son droit de jambage ^. Tantôt elle nous offre une image de cet Orient de pacotille qui se confond alors avec l'Espagne ^ Dans l'un et l'autre cas, elle ne se refuse pas d'ailleurs les plus étonnantes disparates. Don Juan, quand il vient jouer au château de Villa Mayor le rôle du génie de la princesse Bondour, chante une sérénade dont les paroles rappellent plutôt l'esprit parisien que le gongorisme.
Ce qui est plus choquant encore, c'est l'introduction \àolente d'une forme de romantisme assez étrangère à l'Espagne. Les : ouvenirs de Faust sont nombreux dans Don Juan de Marana. Teresina s'abandonne comme Marguerite à la , séduction des bijoux. Don José invoque un mauvais ange qui rappelle singulièrement Méphistophélès. C'est un pacte diabolique analogue que signe sœur Marthe lorsqu'elle donne mille ans d'éternité pour un jour passé près de don Juan. Le voyage infernal où elle entraîne celui qu'elle veut sauver n'est pas sans rappeler la course à l'abîme de Faust. Shakespeare intervient à son tour. Dumas n'hésite pas
1. Pourquoi Dumas a-l-il remplacé par don José don Pedro de Ojeda? Sans doute parce qu'après le succès de la Romance mauresque do Victor Hugo, et peut-être aussi à la suite des Infans de Lara de MallefiUe, il lui fallait à son tour un bâtard. Jl imagine donc que don José est né des amours illégitimes d'une bohémienne et du père de don Juan.