Cf. la scène ni l'u septième tableau
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autre tableau où la lune seule éclaire un vieux château en ruines, le poète s'unit au machiniste pour un ballet des Fantômes qui doit être « dans le genre de celui des Nonnes de Robert le Diable. » Et la pièce se termine sur la fantasmagorie de l'horloge de flamme. L'heure marque minuit moins cinq. Quatre ombres de femmes que don Juan ne reconnaît que trop bien poussent chacune d'une minute l'aiguille fatale. Seule, sœur Marthe l'arrête. Don Juan a une seconde pour se repentir, et ses yeux « vont se rouvrir pour l'éternité. »
Nous voici bien loin des Ames du purgatoire. Mérimée n'avait usé du fantastique qu'en le rendant en quelque sorte vraisemblable. D'une légende cléricale il avait tiré une nouvelle qui ne perdait rien de sa couleur espagnole à devenir d'une plus pénétrante humanité. On dirait que Dumas ne lui demande que les moyens de frapper plus fort l'imagination du vulgaire. Un auto de Calderôn est un mystère ' où rayonne la poésie du catholicisme espagnol. Le mystère de Dumas est un mélodrame coupé de vers comme un vaudeville, « machiné « comme une féerie, et agrémenté d'un ballet d'opéra.
Dans un drame ainsi conçu, ce n'est pas une Espagne mal connue et plus mal comprise qui pouvait introduire quelque mesure et quelque vérité. A la suite et à l'exemple de Dumas, on ne lui demande guère qu'un prétexte à des couleurs plus rutilantes et à de plus effarantes situations. Que devient-elle dans ces derniers drames où les derniers romantiques essaient de ranimer une forme épuisée? On ne le voit que trop dans la pièce significative que Joseph Bouchardy fit représenter au Châtelet le 30 septembre 1868.
Il est possible que L' Armurier de Santiago ait été inspiré par ces romances sur la mort de don Sébastian de Portugal qu'avait traduits Abel Hugo. Peut-être aussi, pour tracer le rôle d'un hidalgo-brigand, Bouchardy s'est-il souvenu d'un personnage d'Alarcon, de l'imposteur Nuno dans La cruauté pour l'honneur. Il n'est pas impossible enfin qu'il ait songea La Dévotion à la Croix de Calderôn quand il nous montre son armurier qui, malgré les malheurs qui l'ont aigri, arrête toujours sur seslèvres toute impiété et tout blasphème quand il passe « devant la croix du Christ. »
1. Bien entendu, ce n'est point dans le sens que lui donnait notre moyen âge qu'il convient de prendre ce mot. h'auto sacraniental ferait plutôt songer à nos vieilles « moralités » dont il diffère d'ailleurs profondément.
Voilà à peu près les seules touches espagnoles qu'on puisse relever dans ce long drame en cinq actes et un prologue. Quant aux autres détails qui ont la prétention de nous transporter au delà des Pyrénées, ce sont des placages maladroits, des mots que l'auteur affecte de ne pas traduire et dont il ne sait même pas reproduire l'orthographe. On est fixé sur son hispanisme quand on le voit donner au Portugal comme gouverneur pour Philippe II « l'amirante Alonze Lopès. » Pour affubler son héros d'un costume pittoresque, il nous le présente ^ vêtu moitié artiste et moitié gitano. » Et voici comment se définit ce singulier personnage : « Je suis armurier ambulant; mais tu as pu me croire maragate ou gitano, car je tiens ce canasto que je colporte d'un passiego qui a pris du service. » Après cela, si on n'a pas assez de couleur locale, c'est qu'on est vraiment difficile.
En réalité, Bouchardy qui, d'après Théophile Gautier, est à Hugo ce que Marlowe est à Shakespeare, se souvient surtout de Hernani qu'il savait par cœur ou de La Légende des siècles. La scène où l'armurier Gregorio et le peintre Fernandès (sic) jurent d'accomplir leur œuvre de vengeance, est écrite sur le ton des serments qu'échangent don Ruy Gomez et Hernani. Le coup de théâtre qui permet au duc de Bragance de se cacher et de marcher sous l'armure du traître qui le poursuit n'a été imaginé qu'après Eviradnus.
Quelles que soient les sources auxquelles il va puiser son inspiration, Bouchardy n'est préoccupé que de donner à sa pièce deux caractères qui sont précisément ceux par lesquels se distingue le mélodrame. Il ne cherche qu'à obtenir des effets de surprise et de terreur et à en dégager la plus vulgaire moralité. Il ne faut pas songer à raconter l'intrigue de L' Armurier de Santiago. Le prologue seul exige une attention minutieuse. Le public ne pouvait s'y reconnaître qu'à la condition de suivre très exactement le conseil donné par Théophile Gautier à propos d'un autre drame du même auteur : « Ne tournez pas la tête un instant, ne fouillez pas dans votre poche, ne nettoyez pas le verre de votre lorgnette, ne regardez pas votre jolie voisine : il se sera passé dans ce court espace de temps plus d'événements extraordinaires que n'en comporte la vie d'un patriarche ou la durée d'un mimodrame en vingt-six tableaux, et vous ne pourriez plus rien comprendre à ce qui suit *. » Dispensons-nous donc de démêler l'écheveau
1. Cf. l'article sur J. Bouchardy dans les Notices romantiques.
des péripéties effrayantes que Bouchardy se complaît à embrouiller. Et ne nous attardons pas davantage à ces tirades où s'expriment ces grands sentiments qui doivent faire vibrer l'âme du populaire. Rappelons seulement que le dénouement est bien conforme à la loi du mélodrame. Le traître est frappé par le muet exécuteur de ses crimes sous l'armure de l'innocent persécuté; les honnêtes gens échappent à la mort qui les menaçait et vont goûter désormais le bonlieur dans l'obscurité.
Le succès d'une telle formule dramatique ne pouvait pas être de longue durée. Bouchardy mort à cinquante-neuf ans en 1870 paraît un homme d'un autre âge. Théophile Gautier lui-même le constate. Il donne d'ailleurs une excellente raison de l'aspect vieillot qu'a pris l'œuvre de Bouchardy; c'est qu'elle manque de style. Mais là n'est pas la seule cause de la décadence du genre dont il est le représentant attardé. Il y en a d'autres, et d'aussi importantes, qui apparaissent en pleine lumière dans L' Armurier de Santiago. La couleur locale chère aux romantiques n'y est plus qu'un procédé maladroit. Le sens historique a complètement disparu. L'Espagne n'est plus connue qu'à travers les erreurs et les préjugés d'une critique qui ne s'est pas renouvelée. On n'arbore son drapeau que pour justifier toutes les extravagances. Le drame romantique auquel elle avait d'abord communiqué un peu de son âme ardente s'achève et meurt en une grimace forcenée.