‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 85 sur 124 · C'est le sonnet 3 de Clio, musa primera · texte numérisé non relu

C'est le sonnet 3 de Clio, musa primera

5. i Oh Roma ! en tu grande/.a, en tu hermosiira Huyo lo que era firme, y solamente

Lo fugitive permanece y dura.

préciosité de Quevedo a-t-elle échappé à Deschamps? Ou l'a-t-il jugée intraduisible? Toujours est-il qu'il est plus à l'aise dans la cantilène qu'il tire de Villegas ^ Peut-être aurait-il pu se dispenser de remplacer par un « oiseleur » le laboureur qui dérobe un nid; mais, sauf cette substitution qu'il croit poétique, il suit assez fidèlement les tours et le ton de l'original et n'en reproduit pas sans bonheur la gracieuse simplicité.

Deschamps n'était pas assez dégagé de la sentimentalité romantique pour s'attacher à des peintures d'une plus vigoureuse vérité. Il avait eu sa petite place dans le mouvement littéraire qui conduit aux Orientales. Pour aller plus^ loin sur la route qui aboutit à la théorie de l'art pour l'art, il fallait un poète qui eût l'œil d'un peintre. La lecture du Romancero avait aidé nos romantiques à se débarrasser des fadeurs du goiit troubadour. Le voyage d'Espagne a rendu à Théophile Gautier un plus précieux service. n l'a mis en présence d'une nature dont l'âpre saveur lui a permis de mieux comprendre un art qui n'avait guère soulevé que des admirations de parti pris, et il lui a inspiré des vers où plus d'une fois la justesse pénétrante de la sensation semble rencontrer sans effort sa forme la plus expressive.

Quand Théophile Gautier se décida à quitter Paris, Henri Heine lui demanda : « Comment ferez-vous pour parler de l'Espagne lorsque vous y serez allé? » Cette demande reçut deux réponses, l'une en prose et l'autre en vers, et, si la première était excellente, la seconde ne laissait pas d'avoir son prix. C'est à partir de 1840 que furent publiés dans La Presse ou dans Le Moniteur Universel le voyage Tras los montes et les poésies recueillies plus tard sous le titre : Espana. Le Voyage est demeuré le modèle d'un genre dont le succès n'est pas près d'être épuisé. Depuis un demi-siècle, il ne s'est guère écoulé d'année sans qu'aux devantures des librairies s'étalât quelque nouvelle élucubration de touriste incapable de garder pour soi les impressions récoltées au delà des Pyrénées ; et de tout ce fatras à peu près rien ne subsiste. Le récit de Gautier demeure, au contraire, comme la plus éblouissante et la plus exacte image des paysages et des monuments qui n'ont pas changé depuis que son regard et sa plume les ont définitivement enregistrés.

1. Cf. dans les « Cantilenas » de don Estéban Manuel de Villegas celle qui est intitulée : De un pafarillo. C'est une des pièces les plus connues de Villegas. La parodie qu'en a faite Figueroa (trova V) est la meilleure preuve de son succès.

On ne retrouve pas toujours dans Espana une justesse aussi précise. Il est plus difficile au poète qu'au prosateur de s'affranchir résolument de tous ces embellissements qui ne font que déformer la vision dont ils prétendent renforcer l'éclat. Le Soupir du More a beau être daté de la « Sierra d'Elvire; » il reste dans le ton de La Bataille perdue. La plainte de Boabdil ne doit aucun accent nouveau au décor que le roi vaincu contemple sur le rocher de son Soupir. Victor Hugo, qui n'avait sous les yeux que le poème de Deschamps, avait trouvé de plus \ives couleurs pour peindre le désespoir de son Reschid. C'est que Théophile Gautier, bien qu'il se dise « ardent à tout connaître, » arrive en Espagne avec des préjugés qui se dissiperont au contact de la réalité, mais dont il ne se dépouille pas tout de suite. En passant à Vergara il ne peut s'empêcher de chercher, dans la vaste « fonda » où il s'est arrêté, une occasion de mettre à profitle vocabulaire conventionnel qui résume pour tout bon romantique le pays du Cid et d'Hemani. Et voici la olla podrida qu'on apprête, tandis que le poète évoque les courses de taureaux et les chulos qui riment pour l'œil avec les grelots des mules ', les sérénades sous les balcons, la cachucha et le boléro qu'accompagnent le pandéro et « la castagnette, » sans oublier les promenades où triomphe le jeu de l'éventail. Tout cela parce qu'une jeune Espagnole a donné au poète un conseil qu'il n'a probablement pas compris "-. Gautier est plus heureux quand, au lieu de faire appel à ses souvenirs, il se contente de décrire ce qu'il voit et de noter les mouvements et les tournures qui paraissent au delà des Pyrénées la marque même de la grâce féminine.

Il y a encore du procédé romantique dans la méthode qu'il adopte pour donner à ses impressions plus de force et de portée. Plus d'une fois le décor espagnol qu'il dresse à nos yeux ne lui est qu'un prétexte à la conclusion satirique ou philosophique qu'il s'efforce d'en dégager. On lui conte à Tolède l'aimable légende de la Vierge qui vient mettre un baiser au front de la statue qui la représente. Quelle admirable occasion de lancer une pointe contre « les autels païens de notre âge frivole^! » Quand il passe

1. Pas plus que Victor Hugo, Gautier ne se préoccupe de la place de l'accent dans les mots espagnols qu'il met à la rime.

2. Elle l'a invité à ne pas descendre dans la rue pour voir passer un mort. Si elle a craint pour lui la nausée, c'est que la coutume exigeait alors qu'on montrât dans le cercueil le visage découvert du cadavre.

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