Cf. A Madrid
sur le bois qu'il se complaît à admirer la vérité de la couleur. Nul n'a mieux parlé que lui de ce disciple du Caravage et du Corrège qui n'a tiré de son séjour en Italie que de plus fortes raisons d'afRrmer sa nationalité. L'Espagnolet revit tout entier dans ces vers qui évoquent les toiles les plus connues du peintre des vieillards et des supplices. On revoit, comme si on était encore dans la salle du Prado qui lui est réservée, ces décrépitudes rugueuses et ces corps pantelants où s'affirme le génie de celui qui sut :
Revêtir d'une étrange beauté Ces trois monstres abjects, efTroi de l'art antique, La Douleur, la Misère et la Caducité.
Ribera avait atteint les limites de l'horrible et de l'efîraj-ant. Dans ses deux tableaux de l'Église de la Charité à Séville, Valdés Leal les a dépassées. Gautier les a reproduits tous deux avec une telle exactitude qu'il vous fait éprouver les mêmes impressions d'admiration et de dégoût qui vous faisaient tour à tour avancer et reculer dans la chapelle sombre où apparaissait :
Ce cauchemar atïreux.
Le masque au nez de trèfle, aux grands orbites creux. Trous ouverts sur le vide, et qui font voir dans l'ombre Les abîmes béants de l'Éternité sombre!
Relisez la description de la seconde toile :
Où d'une lampe avare Tombe sinistrement une lumière rare. Des cercueils tout ouverts sont par fde rangés. Avec leurs habitants gravement allongés. D'abord, c'est un évèque ayant encor sa mitre. Qui semble présider le lugubre chapitre; D'un geste machinal il bénit vaguement Tout le peuple livide autour de lui dormant. Son front luit comme un os, et, dans ses dures pinces, L'agonie a serré son nez aux ailes minces; Aux angles de sa bouche, aux plis de son menton. Déjà la moisissure a jeté son coton; Le ver ourdit sa toile au fond de ses yeux caves, Et, marquant leur chemin par l'argent de leurs baves, Les hideux travailleurs de la destruction Font sur ce maigre corps leur plaie ou leur sillon ; Par ses gants décousus entre la mouche noire, Et le gusano court sur ses habits de moire..,.
Martinenche. — L'Espagne et le romant. français. 13
La poésie se fait vraiment ici la rivale de la peinture, et l'on ne sait laquelle surpasse l'autre dans cet effort pour représenter la chose sans nom. i
Préciosité, mysticisme et réalisme, voilà les aspects sous lesquels Gautier a voulu nous montrer l'Espagne telle qu'elle lui apparaissait dans sa vie ordinaire et dans les tableaux de ses peintres. Le portrait n'est-il pas ressemblant? Une dernière réflexion en rehausse la valeur. Il suffit de relire le Voyage pour y trouver des preuves éclatantes de l'intelligente admiration qu'inspiraient à son auteur Velazquez et Murillo. Mais pour Espana il fallait choisir, plutôt que les chefs-d'œuvre, les toiles les plus caractéristiques du plus pur génie national. Ce n'est pas la marque d'un goût médiocre que de s'être attaché à cette trinité : Zurbaran, Ribera et Valdés Leal.
Victor Hugo et « La Légende des Siècles. »
Gautier avait été surtout attiré par l'Espagne mauresque et artistique. Son œil s'était arrêté avec complaisance sur les décors qu'avait enluminés la fantaisie géométrique des Arabes et sur les sombres tableaux où rayonnait l'âme d'un peuple qui avait réussi à réaliser son rêve « héroïque et brutal. » Ce sont d'autres paysages, c'est une autre Espagne qui ont enchanté l'imagination de Victor Hugo. Quand il revint en 1843 au pays qui n'avait jamais cessé d'exercer sur lui une attraction singulière, il ne put parcourir que la Biscaye et la Navarre, mais ce voyage suffît pour préciser ses merveilleux souvenirs d'enfant, et pour justifier les impressions qu'il avait retirées de ses lectures.
Il n'est pas difficile de relever dans les notes qu'il écrivit alors des inexactitudes et des maladresses. Il lui arrive d'insérer des mots dont il ignore la véritable signification '. Il n'a jamais eu une connaissance scientifique de l'espagnol, mais il le lisait sans trop de peine, et il le parlait avec quelque facilité. Il n'avait auprès de lui aucun interprète quand il engageait les conversations qu'il nous a rapportées. Il est heureux de noter que le grand admirateur de la corderie de Pasajes s'adressait à lui « dans le castillan
1. Cf. En voyage, Alpes et Pyrénées. A la page 178 (2''édit. Paris, 1890) il donne à hotica \p sons de tienda. A la paire 182 il écrit : « Que pensa ustod; » mais peut-être ce barbarisme n'est-il qu'une faute d'impression. On en peut dire autant du « pauvre mono » de la page 239.
le plus rapide que vous pouvez imaginer. » Aussi réussit-il à échanger avec des batelières et des pêcheurs des propos qu'il n'a certainement pas inventés après coup. On peut sourire de le voir affecter de parler parfois sans nécessité l'espagnol; il serait ridicule de mettre en doute sa connaissance de cette langue. Il aurait assurément dans un thème laissé échapper plus d'un solécisme; il en savait assez pour se promener en poète, pour comprendre les gens comme il voyait les choses et pour donner des unes et des autres de magnifiques interprétations.
Comme tous les voyageurs, Victor Hugo apportait avec lui des idées préconçues dans le cadre desquelles il s'est efforcé de faire entrer ses observations. Il voit du côté de l'eau le Passage, et rien ne lui paraît « plus riant et plus frais. » Il le regarde du côté de la montagne, et « rien n'est plus sévère et plus sombre. » Comment expliquer ce contraste? Il entre dans ce « village armorié, » et il croit aussitôt respirer « l'air de l'Inquisition, » il voit se dresser au bout de la rue « le spectre livide de Philippe II. » Il comprend alors pourquoi ce petit coin de l'Espagne est un endroit unique. La nature et l'histoire ont construit chacune un côté de la même ville, « la nature avec ce qu'elle a de plus gracieux, l'histoire avec ce qu'elle a de plus sinistre. « Voilà de ces explications qui ne découlent guère des choses vues et ne font que reprendre les préjugés du xviii^ siècle. Elles ne sont pas beaucoup mieux à leur place quand, pour rendre compte dans l'Église de Leso de l'effet produit par le retable, elles mêlent « les formidables saints de l'Inquisition à l'architecture tragique et sinistre de Philippe II. » En sortant de la nef qui s'assombrit, Victor Hugo se heurte à une bande d'enfants qui chantent la messe à tue-tête. Et il songe que la nuit se fait dans leur foi comme dans l'Église. S'il avait mieux connu l'Espagne, il aurait vu dans ce qu'il croit une parodie la meilleure preuve de la familiarité de la religion. Mais ce n'est pas impunément qu'il a lu Voltaire dont l'ironie lui paraît plus forte que les pierres dressées en l'honneur de saint Dominique.
Il est plus heureux quand il associe aux monuments qu'il contemple des réminiscences littéraires dont ils semblent l'illustration. Le bas-relief qui attire ses regards sur la haute muraille d'une Église de Pampelune fait surgir assez naturellement dans sa mémoire les vers d'un des romances de Bemardo del Carpio ^
1. Cf. op. cil.,p. 276. «.J'ai cru voir revivre, rudement et superbement taillée dans le granit, la belle romance castillane qui commence ainsi: « Bernard, la lance au poing, suit
Les livres qu'il a lus ne l'empêchent pas d'ailleurs de se laisser d'ordinaire prendre tout bonnement par les spectacles qu'il rencontre sur les routes qu'il parcourt. Si la nature même de son esprit le pousse à organiser, pour ainsi dire, ses sensations en antithèses, ce n'est pas après tout une si mauvaise méthode en un pays où plus qu'en aucun autre les extrêmes se touchent. Aussi lui arrive-t-il plus d'une fois de noter avec autant de justesse que de couleur des visions et des coutumes dont l'apparente contradiction le séduit autant qu'elle le surprend. Ces cabanes à côté des palais dans ces petites villes où l'on ne sait si l'on entre chez des mendiants ou chez des hidalgos, ces fenêtres qui donnent sur des portails seigneuriaux ou sur une vieille femme qui tue ses puces, ces restes de chambres dans des restes de châteaux forts, ces belles filles qui commencent en fleurs et finissent en haillons, ces vieilles poternes qui n'ont plus pour créneaux que des toufîes de capucines, ces « enchevêtrements ténébreux » où les araignées seules trouvent leur route, ces armatures énormes que la rouille ronge sans avoir réussi à les désagréger, tout cet ensemble « à la fois croulant et formidable, » ce n'était peut-être pas « la vraie Espagne, » mais dans quelle autre contrée l'histoire avait-elle accumulé tant de grandeur auprès de tant de misère? A côté des ruines vénérables, des écroulements qui dataient d'hier. Lorsque Victor Hugo montait dans ces diligences endiablées où le zagal ' lancé en bombe retombait brusquement auprès du grave mayoral après avoir jeté à ses mules des insultes excitantes, lorsqu'il s'arrêtait dans les yen^as-cabarets ou dans les posacfas-auberges, et même lorsqu'il arrivait dans les rares fondas qui se croyaient des hôtels, partout il trouvait les traces de la guerre sauvage qui avait jeté, les uns sur les autres, carlistes et cristinos. Dans ces montagnes où « toujours quelque incendie fumait à l'horizon, » dans ces villes dont la destinée semblait être « d'être périodiquement bombardées, » comment aurait-il pu songer à ôter à l'Espagne son masque tragique?
« en courant les rives de l'Arlanza. Il est parti, T Espagnol gaillard, vaillant et déterminé! »
Ce n'est pas ainsi que commence le romance espagnol. C'est une g:losc du Romancero gênerai dont voici la seconde partie dans la traduction de Damas Hinard (Paris, 18'i4) : « Il part, le généreux Espagnol, vaillant et déterminé. L'amour de son père et la douleur de sa mère ont bouleversé son .îme. VA, d'un pas rapide, une grosse lance au poing, dans lacjuellc il a mis son espérance, Bernard suit en courant les bords de l'Arlança. »
1. Victor Hugo écrit sagal parce qu'il a entendu le mot sans la nuance que lui donnait la prononciation de la zêta.
La nature elle-même lui apparaissait hautaine et farouche. A peine parfois quelques coins charmants pour sourire aux herbes pleines de fleurs, pour respirer un air plein de parfums. La gorge qui mène de Tolosa à Pampelune n'offre pas souvent de ces « reposoirs gracieux. » Mais quelle effrayante beauté dans ses tournants! Victor Hugo y a entendu « le cri si horrible » du torrent, il y a admiré les entassements que font les montagnes autour du précipice. Quand il en est sorti entre ces « deux promontoires énormes » qui la gardent comme des tours, il en emportait une image qui ne s'effacera plus de son souvenir. C'est sous cet aspect désormais que lui apparaîtra le paysage espagnol.
Dans une page qui précède la description de ce décor, Victor Hugo a essayé de traduire l'impression générale qui se dégageait de ses diverses notes. « Pays unique, écrit-il, où l'incompatible se marie à tout moment, à tout bout de champ, à tout coin de rue. Les servantes de tables d'hôte se cambrent comme des duchesses pour recevoir deux sous. Le vin est exécrable, il sent la peau de bouc; l'huile est abominable, elle sent je ne sais quoi; l'enseigne de toutes les boutiques vous offre du vin et de l'huile : vino y aceyte. Les grandes routes ont des trottoirs, les mendiants ont des bijoux, les cabanes ont des armoiries, les habitants n'ont pas de souliers. Tous les soldats jouent de la guitare dans tous les corps de garde. Les prêtres grimpent sur l'impériale, fument des cigares, regardent les jambes des femmes, mangent comme des tigres et sont maigres comme des clous. Les chemins sont semés de gredins pittoresques.
« O Espagne décrépite! ô pays tout neuf! Grande histoire, grand passé, grand avenir! présent hideux et chétif! O misères! ô merveilles! On est repoussé, on est attiré. Je vous le redis, c'est inexprimable ^ »
Il y a sans doute bien de l'exagération et de la fantaisie romantiques dans ce tableau, même en le restreignant à un lendemain de guerre civile, et à la région qui avait le plus souffert. Il y reste cependant quelques couleurs dont la violence a sa vérité. Le nino, el chiquito francés (le gosse français), a grandi, et l'Espagne n'a rien perdu pour lui de sa puissance de suggestion. Maintenant qu'il la regarde avec ses yeux de grand poète, il est charmé, et il cherche à savoir et à dire pourquoi. Il voudrait traduire tous ces contrastes, préjugés hérités ou observations neuves, qui se logent sans effort
Cf. En voyage, p. 267 et 268.
dans son imagination créatrice. Tout un monde qui sommeillait en lui s'éveille 'c plus resplendissant que jamais. » Comment l'appellera-t-il à l'immortelle vie de lart? L'Espagne lui apparaît trop fière et trop complexe pour tenir dans les strophes de nouvelles Orientales, hc drame lui-même, malgré la diversité des personnages qu'il oppose, n'arrive à en représenter que les aspects d'un moment, et. à vouloir s'emplir de symbole, il risque de se vider de vivante réalité. Pour exprimer l'inexprimable, pour peindre l'âme espagnole dans toute sa déconcertante beauté, il ne suffisait pas de retrouver le secret de ses plus vieilles chansons, il fallait élever ses romances jusqu'à la taille de l'épopée. Mais la tâche était-elle impossible à qui voulait raconter la légende des siècles?
Victor Hugo a peut-être songé de bonne heure à reprendre à sa façon la tentative de Creuzé de Lesser dans ses Romances du Cid. Sur un brouillon des Deux Archers de juillet 1825 il note cette esquisse :
.... tapis.
Cliimènc cuL sa gorgerelte
Pleine de fleurs cl d'épis.
Est-ce à dire que le Romancero du Cid, dans lequel ces vers reparaîtront, était déjà en germe dans son esprit? Il se rappelait sans doute, ou il venait de lire dans 1' « odéide » de Creuzé de Lesser :
Et Chiniène qui rougissait
En eut tout plein sa gorgerelte.
Et il dessinait un tableautin sans savoir encore où et quand il pourrait l'utiliser.
Pendant que d'autres objets retenaient son attention, les romances du Cid continuaient à jouir en France d'un succès ininterrompu. Le chevalier de Regnard les accommodait en 1830 à sa fausse délicatesse. Cornille, qui se contentait d'analyses illustrées de citations, en donnait en 1836 dans ses Souvenirs d'Espagne une image un peu moins pâlie. Antoine Real faisait mieux en 1842; quelques réserves qu'appelât sa traduction, elle offrait le remède à côté du mal, puisqu'elle était accompagnée du texte espagnol. Enfin la version de Damas-Hinard en 1844 ne manquait ni de conscience ni de mérite '. Le public français
1. Dans le département des manuscrits à notre Bibliothèque Nationale, à la page 342 du n' 40 du fonds Victor-Hugo, se trouve une table qui est un premier
était ainsi peu à peu accoutumé à se représenter le Cid sous des traits d'une plus rude fierté. Quelques années encore, et il applaudirait à l'idéalisation du héros espagnol en un symbole de vertu hautaine et de farouche indépendance.
Le manuscrit du Romancero du Cid, qui ne fut publié qu'en 1877, porte la date de 1856, mais cette indication est loin d'avoir le caractère de la certitude. Il est arrivé plus d'une fois à Victor Hugo de se tromper sur l'année à laquelle remontaient ses brouillons, et même de les antidater volontairement. Lorsque, après avoir demandé à l'Espagne de précieuses inspirations pour son drame, il lui ouvre toutes grandes les portes de La Légende des siècles, l'ordre qu'il fixe à ses compositions ne saurait être accepté sans réserve. Tout au plus peut-on distinguer trois groupes qui nous donnent la meilleure preuve que l'Espagne n'a jamais cessé d'entrer sans effort dans les cadres de son imagination épique. C'est surtout pendant l'exil, entre 1856 et 1859, qu'elle donne à son génie la plus forte excitation. Elle reparaît dans la Nouvelle série de 1877, et, comme pour attester qu'elle n'a rien perdu de sa force d'attraction, elle trouve encore place dans le volume complémentaire de 1883 ^ Des traits sous lesquels la voyait Victor Hugo, quels sont ceux dont il a voulu accuser le relief?
Voici d'abord l'Espagne telle que la lui avaient fait connaître les philosophes du xviii^ siècle, l'Espagne catholique et féroce qu'ils avaient vouée à l'exécration du genre humain. Voltaire n'avait guère usé contre l'Inquisition que de l'ironie, mais c'était entre ses mains une arme redoutable. Le simple récit de l'aventure de Candide à Lisbonne n'était-il pas le plus terrible réquisitoire contre les cités régies par les sages, lisez : par les prêtres? Le remède
plan de La Légende des Siècles. Les pièces VIII et IX du Cycle Carolingien annoncent une distribution conforme à celle de Damas-Hinard : Le Cid sous le roi Sanche. — Le Cid sous le roi Alphonse.
1. Voici les dates que portent les manuscrits : a) Romancero du Cid, 5 juillet 1856; Le Petit Roi de Galice, 12-20 décembre 1858; Gaïffer, 23-25 décembre 1858; Les Raisons du Momotomho, 6 février 1859; Le Cid exilé, 11 février 1859; Bivar, 16 février 1859; Le jour des Rois, 17-21 février 1859; Masferrer, 3 mars 1859 ; La Rose de l'Infante, 25 mai 1859. — 6) L'Hydre, 12 août 1873 ; Paternité, 4 janvier 1875; Quand le Cid fut entré dans le Généralife, 13 juillet 1875.
Voici maintenant l'ordre de publication dans La Légende des Siècles. — Première série (1859). Tome premier : Bivar; Le Jour des Rois; Le Petit roi de Galice. — Tome second : Les Raisons du Momotomho; La Rose de l'Infante. — Nouvelle série (1877). Tome premier : Le Cid exilé ; Le Romancero du Cid ; L'Hydre. — Tome second : Masferrer; Gaïffer; Paternité. — Volume complémentaire (1883) : Quand le Cid fut entré dans le Généralife,
décrété contre les tremblements de terre par l'Université de Coïmbre ne vaut au jeune « optimiste » que quelques coups de fouet, mais son maître a l'honneur exceptionnel d'être pendu dans ce bel autodafé. Cependant on brûle selon la coutume ordinaire la graisse des deux Portugais qui n'ont pas voulu manger celle d'une volaille. Après quoi la terre se remet à trembler.
Le Momotombo ' a la voix trop rude pour ce persiflage. Il ne veut pas du baptême des rois d'Espagne, mais c'est en grondant qu'il dit ses raisons. La divinité qu'il a d'abord connue était monstrueuse et sanglante; son temple était un sépulcre et son pontife un bourreau. Et le INiomotombo en grondait. C'est avec joie qu'il a vu venir les hommes blancs; mais cette joie s'est éteinte quand s'est allumée la torche de Torquemada. Du haut de son cratère, le « colosse chauve et nu » a vu monter dans Lima la fumée des autodafés. Et c'est pourquoi il continue de gronder. Rien n'estil donc changé vraiment? Le Momotombo ne s'est pas demandé si ces hommes blancs n'apportaient rien avec eux dont il n'aurait pas eu tort « d'être bien aise, » et si ces conquistadores n'étaient pas, malgré tout, des civilisateurs. Mais avait-il à se le demander? Ce n'est pas à l'Espagne qu'il s'en prend. Les noms qu'il cite ne sont que des symboles. On en peut discuter la justesse. Le vieux Momotombo ne s'arrête pas à ces détails. Il dit de sa voix grave qu'il ne suffit pas de brûler pour faire de la lumière et qu'aucune Inquisition ne peut être sainte. Pour proclamer cette vérité suprême, ne valait-il pas la peine d'interrompre « son crachement de lave? »
C'est aussi une vérité générale qui se dégage de La Rose de l'Infante; c'est un réquisitoire contre tous ces tyrans qui ne sont « qu'un seul despote au fond », mais le cadre où se détache le portrait de « l'homme sombre » paraît d'une couleur un peu plus espagnole. Encore convient-il de ne pas trop chercher à le localiser. Où se passe la scène? N'est-ce pas dans le fameux monastère qu'avait fait vœu d'élever le vainqueur de Saint-Quentin? Dans cette froide et majestueuse forteresse qui semble avoir poussé des flancs de la sierra en un élan compassé de foi rigide, notre imagination n'a aucune peine à se représenter le seul édifice où elle puisse loger Philippe II, « le vaste palais catholique romain. » Mais pourquoi alors ces ogives qui brillent au soleil comme des mitres? C'est à la sévérité du style de la seconde Renaissance