Cf. Les Raisons du Momotombo
que Juan de Herrera avait demandé tous ses elTets de monotone gravité. Seul l'ordre dorique lui avait ofïert une assez noble nudité. Le croire capable ou plutôt coupable d'une ogive! Par saint Laurent, un tel outrage l'eût mis sur le gril!
Et puis, que viennent faire dans cette solitude morose les chuchotements importuns des nids « dans les branches d'arbre? » ' Il y a en Espagne des « massifs de myrte et d'asphodèle » et des bassins où l'haleine du soir fait passer un frisson, mais ce n'est pas sur les plateaux désolés de la Castille qu'il faut aller les contempler, c'est dans les cités d'Andalousie. Ne cherchons donc pas à « situer ^) La Rose de l'Infante. Ne suffit-il pas que les décors qu'elle rapproche opposent dans leur contraste deux images caractéristiques? Ici, c'est le jardin mauresque où se tient une petite princesse qu'on dirait peinte par Velazquez; et là, c'est une façade gothique où l'on devine derrière les vitraux blancs un front chargé d'ennui. Qu'importe que ceci soit très loin de cela? La poésie sait rapprocher les distances. Et que pense d'ailleurs le « royal spectre en son Escorial? » Exactement ce que dit près du grand puits de la mosquée au Caire « Béit-Cifresil, fils d'Abdallah Béit. »
Est-ce assez de cette pensée de domination terrestre pour faire Philippe II aussi terrible que « Iblis dans le Coran et Caïn dans la Bible? » Même aujourd'hui il est bien difficile de parler de lui sans partialité. Il est certain qu'il ne reculait pas devant l'assassinat. Il a récompensé le meurtrier de Guillaume d'Orange et ordonné à Antonio Pérez de supprimer du nombre des vivants le malheureux Escobedo. Mais quels crimes ne couvrait pas alors la raison d'État? Il a commandé contre les Morisques une guerre « à feu et à sang »; il a approuvé l'établissement dans les Flandres de l'effrayant tribunal qui, à la moindre dénonciation de ses espions, prononçait son unique et mortelle sentence. N'écrivait-il pas à sa sœur que, pour extirper l'hérésie de ce pays, il était disposé, s'il le fallait, à brûler 60 ou 70 000 personnes? Comment s'en étonner, puisqu'il confessait, à propos de la mort
1. On ne saurait songer à un autre palais royal, à celui d'iVranjuez, par exemple, dont le parc correspondrait mieux au décor du début, mais où des ogives ne seraient pas moins étonnantes. V. Hugo ne pouvait représenter Philippe II qu'en son « Escurial », comme il le dit lui-même. Théophile Gautier, à propos de la petite infante Marguerite, du Louvre, qui le reporte « à un autre chef-d'œuvre », écrit fort justement que Victor Hugo semble, pour peindre son infante, « avoir, dans un Escurial, ramassé le pinceau de Velasquez. »
de son fils, qu'il était résolu à « sacrifier à Dieu sa chair et son sang, préférant son service et le bien universel à toutes les considérations humaines? » Était-il « le Mal tenant le glaive? » Il aurait récusé sur ce point, comme d'ailleurs sur tous les autres, le jugement des hommes; mais assurément Victor Hugo ne le calomnie pas quand il le peint « redoutable à la pensée » et « dévot à Rome ». Toute sa politique, aussi bien l'extérieure que l'intérieure, n'a-telle pas été subordonnée au triomphe du catholicisme? On dirait d'ailleurs qu'il a voulu préparer lui-même le grossissement sinistre de sa légende. Comment n'aurait-il pas trouvé une place d'honneur dans la galerie des monstres couronnés que La Légende des siècles dénonce à la haine de tous ceux qui, sur la « nef magique et suprême », veulent faire planer en plein ciel « la liberté dans la lumière ^? » Après cela, qu'il soit plus effrayant que nature, on n'en saurait douter. Les portraits noircissent en vieillissant. On a tout de même respiré plus librement quand l'Invincible Armada a sombré dans le gouffre, quand la rose s'est brusquement effeuillée aux doigts exquis de l'infante.
Si ce n'est naturellement plus l'Espagne de l'Inquisition, c'est une Espagne aussi farouche qui apparaît dans les pièces où Victor Hugo transporte sa vision du moyen âge dans des décors pyrénéens. Gaïffer- Jorge, duc d'Aquitaine, n'est au regard de Philippe II qu'un assez médiocre principicule, mais il descend aussi profondément que lui dans le crime, et il n'est pas un des exemplaires les moins effrayants de ces tyrans dont le poète se donne pour mission de vouer la mémoire à une salutaire exécration. Il appartient à une race dont les chefs repoussent toujours après qu'on les a tués et devant laquelle La Légende des Siècles ne se lassera jamais de dresser le flamboiement de ses armes vengeresses.
Gaïffer veut savoir sur quoi sa demeure est bâtie, et sur son ordre, les terrassiers creusent un fossé autour de son donjon. Ce duc a dépouillé de leur ville héréditaire les infants d'Oloron; il a vendu pour cent francs d'or son maître Aymon ; il a poignardé son frère Astolphe qui aurait pu prétendre à son rang. Et c'est pourquoi les travailleurs dont il excite le zèle rencontrent d'abord le cadavre de Barabbas, ce voleur, puis le spectre de Judas, ce traître, enfin le squelette terrible du premier des fratricides, Caïn. Gaïffer ordonne d'aller plus bas encore. Mais une voix lugubre l'arrête. Il ne lui reste plus à trouver que Satan, auquej