a Gaïffer, qu'on appelle aussi Jorge
■^ Masf errer relève de la même inspiration épico-satirique. Si la pièce semble construite autour d'un portrait, c'est pour mieux nous faire voir qu'un voleur farouche et indépendant se dresse bien au-dessus des rois pillards qui sollicitent vainement son concours. Est-ce à dire qu'elle s'explique surtout par les circonstances dans lesquelles elle fut composée, et que La Légende des Siècles n'ait été d'abord conçue que comme un immense châtiment? Sans doute, Masferrer fournit au proscrit de Guernesey une nouvelle occasion de lancer dans la tempête l'anathème contre les puissants et les crimes auxquels n'a jamais cessé de les condamner la loi fatale de la tyrannie. Mais, s'il n'importune pas trop « l'ombre du grand Pelage, » Masferrer ne saurait passer pour le porte-parole de Victor Hugo qui n'a pas du tout attendu d'être exilé pour confier à sa prose aussi bien qu'à ses vers de sommaires et redoutables exécutions.
Han d'Islande ne trahissait aucune rancune d'auteur lorsque, à l'or et au commandement que lui offrait le perfide comte d'Ahlefeld, il préférait sa grotte de Norvège et la compagnie de l'ours Friend. Masferrer marche sur ses traces et va plus loin encore. Un ours a voulu se réinstaller dans son antre, et il l'en a chassé définitivement. Étant plus seul que Han d'Islande, il est par suite plus dédaigneux. Il ne répond même pas à l'offre qu'on lui fait d'un palais et d'une couronne. Il se contente d'un geste, et son silence donne à son mépris une énorme signification.
Le roi Favila voulut, lui aussi, dans ses Asturies s'en prendre à un ours, mais il succomba entre ses pattes. Ce n'est pas ce lointain souvenir qui peut donner à Masferrer quelque couleur e pagnole. Faut.-il en chercher la trace dans les noms des personnages? On est surtout frappé par l'assemblage étrange qu'ils présentent. En voici, comme les deux ambassadeurs Genialis et Agina, qui sont tirés du dictionnaire de Moreri ^ C'est sans doute en franchissant les Alpes qu'est arrivée l'ombre de ce Totila que vainquit Bélisaire. Pervehan a l'air breton. Blas, quoique roi d'Obité, et Bernardo sont mieux à leur place en Navarre ou en Aragon. D'autres noms ne furent choisis que pour leur brève sonorité. Victor Hugo avait-il une raison de s'attacher à la petite localité de Gor dans la province de Grenade? Il est probable que ce monosyllabe a enchanté son oreille. Il avait fait Hernani
1. C'est dans l'article Gascogne que se rencontrent le duc Genialis et le duc Aighina. Cf. Berrct, op. cil., p. 170.
« vicomte de Gor », et, dans Rug Blas, il avait donné pour épouse Marianne de Gor à Pedro de Bazan. Il éprouve encore le besoin d'introduire dans Mas/errer un Gil, prince de Gor. D'autres noms ne sont sans doute que des fantaisies de sa création verbale, comme ce Padres qui n'est probablement que le pluriel d'un des noms les plus communs ^, ou ce Tarifet que lui suggéra peutêtre le souvenir de Tarifa et des colonnes de cet autre géant, Hercule. Quant au personnage central de sa pièce, s'il ne l'a pas rencontré au cours d'mie lecture, il n'est pas impossible qu'il l'ait fabriqué avec deux mots dont le premier renforcerait le second, et que Masferrer lui soit apparu comme le forgeron par excellence qui brise l'orgueil des rois sur l'enclume de son mépris ^.
La couleur locale n'est pas beaucoup plus heureuse dans les quelques traits de mœurs qu'elle s'efforce de mettre en lumière. La féroce romance des montagnards que chante un pâtre sur un sistre vibrant ne mérite d'être écoutée qu'à la manière de Blas et de Gildebrand, c'est-à-dire « vaguement. » L'épithète de « lubrique » ne définit guère le boléro qui réjouit les chefs de l'armée des sierras. Et comment s'intéresser aux deux inévitables gitanas? Il est vrai que la grande se penche sur la petite « comme une Pyrénée insulte une Asturie », ce qui ne laisse pas, en effet, d'être assez insultant pour les montagnes asturiennes qui ne sont pas si « naines. » Les Mécènes autour desquels elles dansent offrent un contraste plus savoureux. En nous les décrivant « déguenillés et couronnés, » le poète traduit les impressions qui frappèrent le plus fortement ses yeux. Il avait remarqué à Pampelune des filles de village jolies et parées comme une madone et dont la jupe en guenilles laissait voir d'affreux pieds nus et sales. N'est-il pas naturel que sur ces monts où il a nbté que « la madone se termine en muletier ^, » il fasse marcher dans la ronce de ces majestés dont il écrit que « tel roi Qui commence en fleurons finit en alpargates? »
De ces visions du voyageur quelque chose demeure dans le décor de Masferrer. Assurément les détails géographiques qu'on y rencontre sont d'origines fort diverses, puisqu'il est question successivement du Llobrégat et de l'Ebre, de Héas et de l'Aguatonta. Mais seul importe le paysage général. Si les éléments dont
1. Celui de « père » {padre). On pourrait aussi se demander si Victor Iluuro n'a pas trouvé dans quelque dictionnaire le village de Padrès dans la province de Gérone.