Cf. la 2^ partie intitulée « Leurs Altesses
et Gaîfler
N'a pas, dans le troupeau qui le suit, plus d'enfer.
moins considérable que la Chanson de Théroulde. N'était-ce pas d'ailleurs en Europe que son Orlando allait délivrer la princesse Isabelle? Lorsque le héros de Victor Hugo nous parle de ses chevauchées fantastiques sur « le dos monstrueux des griffons, » il cesse assurément de garder la mesure française, mais il ne rappelle pas sans bonheur quelques-uns des traits qu'il doit à la fantaisie du génie italien.
Est-ce à la même origine que se rattache le petit roi tombé dans les griffes de ses oncles horribles? Zerbin qu'entoure une troupe armée est, lui aussi, une victime innocente, mais il parle trop pour qu'on puisse voir en lui le prototype de Nuno qui se tait. L'Arioste mettait un récit justificatif dans la bouche de son jeune chevalier. C'est à l'un des bandits que Victor Hugo prête la glorification du forfait qu'ils méditent. Quant à l'enfant royal, qui ne recouvrera la parole que pour une prière de reconnaissance émue et de grave résolution, les mots qui décrivent sa tragique destinée semblent emprunter leur tendresse au chantre d'Euryale.
Le souvenir de Virgile se présente d'ailleurs plus d'une fois à la pensée dans Le Petit Roi de Galice. Le géant Rostabat s'écroule sous l'estoc de Roland comme Cacus sous les coups d'Hercule, et le cadavre de chacun de ces monstres offre le même spectacle hideux. Froïla tombe avec plus dé grâce. L'écume de sa bouche a l'honneur d'être comparée à la sève qui gonfle les aubépines blanches. Ainsi, dans d'autres vers immortels, une tête sanglante s'affaissait comme la fleur de pourpre tranchée par la charrue. Il n'est pas jusqu'au fier Pacheco qui ne fasse songer à de très classiques bucoliques lorsqu'il propose de faire rugir des brebis ou claironner des biches plutôt que de laisser une couronne à un marmot.
Notes d'après nature ou fiches de dictionnaire, merveilleux héroïque ou romanesque, réminiscences de l'antiquité ou des temps modernes, pourquoi faire appel à tous ces éléments disparates? Ce n'est pas im paradoxe de soutenir que c'est précisément pour mieux arriver à une unité supérieure d'impression. Rien n'est plus significatif, à ce point de vue, que la méthode adoptée par Victor Hugo dans l'emploi des détails historiques et géographiques. Il n'est pas difficile de la définir. Elle consiste tout simplement à mêler l'exact et le fantaisiste pour obtenir une sorte d'indétermination épique. Il n'y a pas d'épopée possible dans la continuité d'une précision véridique, et il n'y a pas non plus d'intérêt durable
Mahtinrnchb. — Li'Ëspagne et le romant. françmis. 1^
dans le dévergondage d'une imagination sans lien avec la réalité. Il faut donc chercher la justesse ou la vraisemblance de la teinte, et se défier des nuances trop particulières. Il faut évoquer parfois la région, jamais un lieu déterminé. Quelque part? oui. Ici même? Non pas. Il ne convient point que l'épopée dégénère en histoire ou s'abaisse à la géographie.
D'où vient, par exemple, le nom d'Ernula, « bois où le pin verdit? » Est-ce une déformation du petit village d'Ermua à deux lieues de Durango? Il suffit qu'il ait une sonorité analogue sans qu'on puisse le localiser. Ne sommes-nous pas dans une contrée où il serait fâcheux de chercher à préciser les distances? Nous savons que les infants ont mis la rivière entre eux et Compostelle. Ils ne sont plus en Galice, et ils n'ont pas encore atteint « le fond de l'Asturie. » C'est tout, et c'est assez. Il ne serait pas moins vain de se demander quel est le dernier port de ce Ponce « qui tient la mer d'Irun à Biscarosse. » Le mot dérive-t-il de Biscarré (dans la province de Lérida) ou de Biscarrues (dans la province de Huesca)? Il fournit une rime admirable à « Materne le Féroce, » et que peut-on lui demander de mieux, puisqu'il ne détonne pas sur la côte Cantabrique? Victor Hugo a-t-il forgé ses monts Urbistondo d'après la ville des Philippines, ou bien encore sur la petite localité d'Urbiz dans la provhice d'Oviedo et sur un terme technique mal compris ^? Gardons-nous, en tout cas, de les chercher sur la carte, pour ne rien perdre de l'émotion que suscite le travail de Durandal. Le procédé est plus frappant encore lorsque à côté du très authentique massif du Jaïzquivel nous voyons se dresser le vieux Corcova? Cette bosse - érigée en montagne interdit à notre imagination de se fixer dans le Guipuzcoa et l'invite au grossissement nécessaire du paysage. Ne faut-il pas, « par-dessus l'épaule des collines, » regarder le fourmillement lointain des javelines dans le cercle d'une seule épée? Et n'est-il pas naturel que le décor se hausse à la proportion des personnages ^?
Cette épique transfiguration n'empêche nullement Le Petit Roi de Galice de porter les armes de son pays. L'effort y est souvent heureux pour donner au décor une juste coloration. On sent
'l. Tondo ne signifie gorge que dans le vocabulaire de l'architecture.
2. C'est le sens du mot espagnol corcova. Victor Hugo a pu songer aussi au fameux Corcovado de Rio Janeiro.
3. Même sur une scène où les conceptions du poète se heurtent à de matérielles réalisations, cette sorte de grossissement du décor n'entraîne pas d'insurmontables difficultés. Chnnlecler en a fait la preuve.
dans le paysage qui nous est décrit beaucoup de choses vues. Ce n'est pas vainement que Victor Hugo a admiré la sauvage beauté de la gorge de Tolosa, mais ce qu'il en retient n'est nullement déplacé dans le cadre nouveau où il le transporte. La nature sans doute a des charmes sans cesse variés à mesure qu'on s'avance du pays basque vers les Asturies, puis en Galice. Avec les lignes des montagnes qui s'élargissent ou s'abaissent, avec les gammes diverses du vert de ses arbres et du bleu de ses cours d'eau, elle compose des symphonies différentes que renouvellent encore les hommes avec l'opposition de leurs cultures et de leurs habitats. Les romanciers espagnols contemporains n'usent pas de la même palette pour décrire leurs petites patries, si voisines soient-elles, et l'on ne saurait confondre une toile de fond de Mme Pardo Bazân avec le milieu dans lequel M. Armando Palacio Valdès dépeint quelques-uns de ses concitoyens. Victor Hugo n'a parcouru ni les Asturies, ni la Galice, mais il a fait un tel choix dans les éléments basques qu'il avait à sa disposition que son paysage plus général ne laisse pas cependant d'être évocateur des sites mêmes qu'il n'a pas connus. Dans les plis d'ocre rouge des cols ou dans les ravins fauves qu'il nous décrit, dans les sillons qui mènent çà et là à des puits bourbeux, on croit entendre le chillido, le grincement caractéristique des roues de bois « des chariots à bœufs » de Galice. Il n'est pas jusqu'à des comparaisons, suggérées peut-être par la rime, qui ne soient imprégnées d'une juste couleur. Lorsqu'on guise de conclusion Pacheco déclare que rien ne sera changé au cours naturel des choses par la sombre et simple affaire qu'il médite, ce n'est pas le blé dont il affirme que la terre ne cessera pas d'être prodigue, c'est le maïs ^ Peut-être Victor Hugo a-t-il donné trop d'âpreté à ses roches, et trop de contorsions à ses chênes ; mais ne fallait-il pas que le sentier eût « l'air traître » et l'arbre « l'air méchant? » Le coloris ne pouvait pas ne pas se ressentir de l'idéalisation épique. N'est-ce point assez s'il ne donne pas une impression fausse de ce sol sacré « où Pelage est si grand? »
Cette coloration ne s'étend pas avec moins de bonheur à l'action et aux personnages. Ce ne sont quelquefois que des touches légères; elles donnent pourtant une utile direction à l'imagination. Le bric à brac romantique a fourni plus de « cent coupe-jarrets à faces