‹ Histoire de l'influence espagnole sur la littérature françaiseChapitre 97 sur 124 · et la terre · texte numérisé non relu

et la terre

Ne va pas refuser aux hommes le maïs, Parce que dix seigneurs partagent un pays.

renégates, » mais ils n'étaient pas toujours aussi à propos « coiffés de monteras et chaussés d'alpargates. » Si l'épée de Roland a frappé un peu partout de ces coups d'estoc « qui semblent des coups d'aile, » ce n'est qu'au delà des Pyrénées qu'elle pouvait se heurter à tant de « navajas, » pour ne rien dire des « couteaux catalans. » La bataille même que livre le héros n'est pas sans rappeler la première victoire de la « Reconquête. « Apre était le ravin où vint se briser le suprême efîort des envahisseurs qui, comme la bande de gueux des infants, « faisaient la nuit sur la patrie. » L'étroit défilé de Covadonga a vu, lui aussi, un autre héroïque combat d'un contre cent. Voilà pourquoi Victor Hugo rappelle qu'avant de devenir la « fauve solitude » choisie par don Ruy le Subtil, la forêt d'Ernula fut la torche allumée par Pelage pour compter tt les Maures ténébreux. « Les sapins qui ne flambèrent point « en sa main » contemplent du haut de leurs monts dans la blancheur du crépuscule un forgeron sublime qui ébrèche Durandal sur une enclume de malfaiteurs. Et ce bruit semble éveiller le souvenir des travaux herculéens. JNIais le héros jette enfin son épée rompue, et n'a plus besoin que de quelques pierres contre un reste de bandits dont les coutelas reculent au moindre de ses mouvements. Son geste alors prend une autre allure. C'est celui du Rodrigue de Deschamps mettant en fuite des brigands. Le Petit Roi de Galice s'achève sur une hautaine vision de bravoure castillane K

Même dans les moments où il semble nous faire pénétrer dans le domaine de l'enchantement et de la magie, l'élément merveilleux auquel il fait appel n'a pas une origine exclusivement étrangère. Nous ne sommes pas choqués de voir le cheval qui a emporté Nuno jusqu'au pont de Compostelle lever la tête vers l'enfant-roi en prière et approuver d'un mot ses saintes résolutions. Depuis longtemps, en Espagne comme en France ou en Italie, les armes et les coursiers des héros participaient des vertus surnaturelles que prêtait à leurs maîtres l'imagination populaire. La Tizona

1. On pourrait noter aussi certains tours dont la virtuosité romantique n'est pas sans rapport avec la crânerie espagnole. « Écoute, dit Pacheco au cavalier inconnu qui a osé l'interroger, écoute, misérable,

Nous choisirons après ton chêne ou ton érable, Selon qu'il peut te plaire, en ce bois d'Ernula, Pendre à ces branches-ci plutôt qu'à celles-là. •

On a déjà relevé un mouvement analogue dans ce Don Japhet d'Arménie que Scarron avait tiré d'une comedia d'AIonso Castillo Solôrzano {El inarqués de Cigarral).

du Cid n'était pas moins nécessaire que Durandal pour l'accomplissement des exploits surhumains, et Babieca avait sa légende qui le rendait redoutable jusque dans cette suprême chevauchée où il ne transportait plus qu'un cadavre victorieux. Comme le cheval du Cid devant le Christ de la Lumière à Tolède, le « blanc palefroi » de Roland s'arrête au pied du crucifix du pont de Saint- Jacques. S'il n'a point interrompu auparavant son galop ou plutôt son vol à travers les plaines et les rivières, c'est qu'il ne connaît ni hésitation ni fatigue, tant que sa tâche n'est pas remplie. Lorsque, dans le Romancero, Roland le confie à son neveu qui part seul pour délivrer son épouse : « Lâchez-lui la bride, lui dit-il, et qu'il fasse à sa volonté ; car s'il voit la chose possible, il saura bien vous seconder, et s'il voit du péril il saura bien vous en tirer. » Le péril survient, en effet, mais le cheval combat si bien qu'il épouvante le roi Almanzor et qu'il a le temps de faire traverser à Mélisande les défilés d'Espagne « avant que les Mores ne soient de retour. » Il va par les chemins et les halliers sans qu'on ait besoin de le diriger. C'est l'alezan infatigable qui est à lui-même son propre aiguillon ^ « Lorsqu'il fuyait devant les Mores, on eût dit qu'il ne pouvait marcher; et lorsqu'il allait contre eux, c'était avec tant de fureur que, de l'ardeur qu'il y mettait, il faisait trembler la terre-. » Dans ce cheval qui ne peut marcher quand il s'agit de fuir, comment ne pas reconnaître celui qui, d'après Victor Hugo, ne désobéit à Roland que quand il lui demande de reculer ^? On s'explique maintenant la portée du Petit Roi de Galice. Sans doute il se rattache aux pièces précédentes par la parenté de certains détails pittoresques et plus encore par un thème général d'inspiration, mais la signification en est nouvelle et le ton plus proprement espagnol. Dans cette antithèse continuée entre le crime et l'innocence intervient un personnage qui joue un rôle divin sur la terre, et grâce à lui nous sortons du cycle pyrénéen pour entrer dans celui que Victor Hugo appelle Les Chevaliers errants. Deux figures composent ce groupe lumineux : Roland et Eviradnus. Elles permettent au poète d'évoquer et d'opposer

Page 1