Sin que Gayferos volviese, El caballo fue a aguijare
(Romance 377 de la collection Rivadeneyra.)
2. Cf. Romancero général, traduction de Damas-Hinard, t. II, p. 315, 320 et 321 (Paris, 1844).
3. — Décidez mon cheval, dit Roland; Car il a l'habitude étrange et ridicule
De ne pas m'obéir quand je veux qu'il recule.
les deux décors qui se sont offerts à ses yeux au delà du Rhin et des Pyrénées, mais c'est la même sorte d'héroïsme qu'elles incarnent. D'où viennent ces paladins qui dans un flamboiement se dressent sur la terre comme
Les spectres de l'honneur, du droit, de la justice?
Qui sont-ils, ces chevaliers de Dieu qui errent dans la nuit « ainsi que des lumières, » et qui, punissant et jugeant, gardent dans leurs chevauchées tragiques « l'attitude du rêve *? » Mais ne sont-ils pas la réalisation épique du songe qui hantait l'imagination du Chevalier de la Manche? Ne se sont-ils pas élancés, eux aussi, pour redresser les torts et corriger les abus dans un monde qui souffrait de leur moindre retard -? Sans doute ils ont des gestes que célébrèrent les trouvères français, et ils ne s'interdisent pas les extravagances qu'imagina la fantaisie ironique de l'Arioste, mais dans leur noble ardeur on retrouve la flamme qui brillait aux yeux de l'immortel amant de Dulcinée. Parmi ces « quelquesuns » dont les noms « jusqu'à nous sont venus, « aucun ne pouvait être plus heureusement choisi que Roland. Il n'était pas seulement le héros aussi cher à l'Italie qu'à la France; c'est en Espagne que s'était achevée son idéalisation. Sans doute on avait bien essayé d'y dresser contre sa gloire étrangère la nationale renommée de Bernard del Carpio; son charme avait fini par être le plus fort. Il rayonne dans ces romances chevaleresques, qui ne suivent pas seulement jusqu'à Compostelle « le chemin français, » et qui s'engagent triomphalement sur les grandes avenues de la littérature espagnole. Le plus beau souhait que la comtesse mère de Gayferos puisse former pour son jeune fils, c'est que Dieu lui accorde de marcher sur les traces de Roland :
Déte Dios ventura en armas, Como el paladin Roldan.
Sur la terre où il était devenu le modèle de la chevalerie, il était naturel que vînt refleurir la légende de ce paladin de France. Dans aucune autre contrée le génie de Victor Hugo n'aurait pu trouver une gorge d'Ernula digne de Roncevaux comme une victoire généreuse d'une défaite triomphante.
1. Cf. Les Chevaliers errants, en tête du Petit Hoi de Galice et A'Eviradnus. 1. Cf. le début du second chapitre de la première partie du Don Quichotte.
Le Jour des Rois élargit encore la satire épique dont l'indignation anime La Légende des Siècles. Ce n'est plus seulement un roi historique comme Philippe II, ou un prince imaginaire comme Gaïfîer,que châtie le fouet vengeur. C'est mieux encore, ou plutôt pis que la « collection » des dix monstres qui se concertent dans Le Petit Roi de Galice. Ce sont tous les vautours de la montagne qui s'abattent sur la plaine travailleuse et arrachent le cri poétique de la colère à l'idiot dont leurs incendies éclairent la chétive cervelle. Le Jour des Rois reprend le thème de Masferrer pour lui donner un plus vaste retentissement. On ne saurait assurément confondre le mendiant du pont de Crassus avec le bandit solitaire dont le mépris silencieux donnait aux princes corrupteurs une si sévère leçon. Mais n'est-ce pas la même moralité qu'il dégage de l'énormité d'une antithèse analogue? Si bas soit cette loque, le souffle funeste des bandits couronnés la soulève, et leurs crimes ne s'accumulent que pour rendre plus tragique à la fin, devant les montagnes toutes rouges du « reflet du couchant, ou bien de l'attentat », cette « souquenille immonde » dont les poux sont moins répugnants dans ses trous que les rois dans leurs bouges des Pyrénées.
Pourquoi avoir fait entrer un symbole d'une si vaste simplicité dans un cadre qui paraît étroitement espagnol? Victor Hugo y a été poussé sans doute autant par la recherche du pittoresque que par des considérations d'ordre littéraire. La chaîne pyrénéenne est peut-être celle qu'il a le mieux connue; c'est, en tout cas, celle qui semble avoir exercé sur lui le plus vif attrait. Il en a admiré la sauvage grandeur, il en a surtout aimé la diversité tour à tour effrayante et charmante. Nulle part il n'a rencontré à chaque tournant de route tant de paysages sans cesse renouvelés, de ces antithèses sublimes qu'il prête à Dieu travaillant comme un simple grand poète, comme Dante, comme Shakespeare, à opposer les rochers et les prairies, le bleu du ciel et l'argile du sol, afin d'être glorifié par le brin d'herbe au bord du ruisseau comme par l'aigle sur la cime éblouissante. Il fallait une Pyrénée pour que « l'archange vengeur » fît remonter à son front tout le sang de la plaine.
L'Espagne n'ofîrait-elle pas d'ailleurs dans son histoire des contrastes aussi vigoureux? Victor Hugo, comme la plupart de ses contemporains, la voyait à la fois généreuse et féroce, et la sincère sympathie qu'il éprouvait pour elle avait imaginé pour cette contradiction une explication qui se conciliait à la fois
avec son amour des humbles et sa théorie générale de l'humanité. Oui, l'Espagne était généreuse par la noblesse même de son peuple d'autant plus attaché à son pays qu'il avait eu deux fois à le conquérir. Quant à sa férocité, qui donc en était responsable, sinon ses prêtres et ses rois? Cette nation d'hidalgos a été victime des Phihppe II et des Torquemada ^ Son histoire primitive, telle que Victor Hugo croyait la trouver dans les articles de Moreri, ne justifiait-elle pas cette conception? Le sombre spectre de l'Escorial était en germe aussi bien dans Froïla le Cruel que dans ce Gesufal auquel Le Jour des Rois attribue la même épithète, et cette race sinistre se prolonge avec ces caudillos carlistes ou cristinos qui naguère dispersaient les paysans dans les bois et dans les montagnes, et dont l'œuvre était encore inscrite en 1843 dans les maisons sans vitres et sans porte des villages de Navarre et sur leurs murs brûlés et noircis. Comment s'étonner que nulle part ailleurs le vol royal de ces chauves-souris n'ait paru à Victor Hugo plus effrayant que dans le « noir ciel espagnol?» Aussi n'hésite-t-il pas à recourir au procédé de coloration qu'il avait adopté dans Le Petit Roi de Galice, à cette contamination du vrai et de l'imaginaire qui fait planer l'activité esthétique du lecteur sur une région, sans lui imposer la servitude de descendre à terre. D'où viennent, par exemple, les noms de tous ces rois dont chacun est « un grain de cendre d'Attila? » Les uns furent empruntés tels quels à Moreri comme Gilimer et Harizetta (articles Vandales et Navarre). D'autres, en sortant du dictionnaire pour entrer dans l'immortalité, ont eu la coquetterie de prendre le travestissement qui passait aux yeux des romantiques français pour la pure mode espagnole. En voyant Thorismond s'appeler Torismondo, Inès s'est parée de l'inévitable z flnal pour devenir sans conteste « Inez la matrulle. » Parfois, ce sont des noms de villes qui s'érigent en noms propres. Victor Hugo avait pris note des bourgs de Saint-Barbo et de Nombre de Dios dans la Nouvelle- Biscaye. Nombre de Dios, qu'il avait fait figurer sur son manuscrit avant le prince de Héas, ne manquait certes pas d'allure, et qui sait si l'ironie du poète ne trouvait pas un charme particuher à un personnage dont la traduction française équivalait à un juron? Il y a renoncé pourtant, en même temps qu'à « l'atroce aventurier toscan Travamela. » En revanche, puisqu'il gardait Barbo, et n'en
1. C'est dans un autre livre que nous parlerons du Torquemada de Victor Ilugo dont l'étude nous aurait entraîné trop loin.
faisait plus un saint, il a dû trouver piquant de le transformer en fantôme. Ne cherchez pas dans ce mystérieux « homme égrégore » le corps astral dont il serait la matérialisation. Ce n'est qu'une boutade qui se dissimule sous la gravité d'un terme spirite.
Il ne convient pas davantage d'être dupe de la date précise que le poète a l'air de fixer aux horreurs qu'il décrit. Le 6 janvier, c'est fort bien, puisque c'est le jour des rois. Mais pourquoi « l'an du Christ huit cent soixante? » Le roi d'Aguas, Ariscat le Hardi, ciui se distrait à piller Lumbier, est sans doute un très proche parent de cet Enego Arista qui, selon Moreri, passait pour avoir été le premier roi de Navarre. Or, si l'on en croit la tradition, cet Enego (en castillan Inigo) aurait été élu en 868, et serait mort en 880. En réalité, nous sommes fort mal renseignés sur la Navarre au viii^ et au ix^ siècles. Les Navarrais qui eurent à lutter successivement contre les comtes Francs, puis contre les Musulmans, ne commencent à former un véritable royaume qu'au x^ siècle, avec ce Sancho Garces qu'on dit aussi Garcia ou Abarca. Quant à l'Enego ou Inigo surnommé Arista, c'est-à-dire le Hardi, il ne faut pas plus tenter d'écrire sa biographie que celle d'un autre comte, de ce Garci Jiménez qui n'accomplit pas aux dépens des Arabes de moins téméraires exploits, avant de s'installer sur le territoire de Sobrarbe (aujourd'hui Boltana). Victor Hugo pouvait fort bien emprunter le nom de son roi d'Aguas à l'épithète accolée au personnage légendaire du premier chef indépendant de Pamplona. Ce n'est pas sans bonheur qu'il a choisi la période confuse où les principautés pyréennes ne sont pas encore entrées dans l'histoire d'Espagne. 860, ce n'est pas une année déterminée, c'est un chiffre rond, c'est une époque obscure qui se prête sans effort à l'idéalisation de l'épopée.
Cette idéalisation se serait fort mal accommodée d'une topographie trop exacte. Victor Hugo avait d'abord placé son mendiant à Monçon. Rien ne lui était plus facile que de disposer selon la géographie ses incendies aux coins d'un quadrilatère dont ce bourg est le centre. Il n'avait même pas besoin de faire violence à ses hémistiches pour mettre Girone à l'Orient, Lumbier à l'Occident et Teruel au Midi. S'il s'y est refusa, c'est sans doute qu'il ne voulait pas qu'on pût suivre sur une carte le torrent dévastateur de ses rois. Il a remplacé Monçon par Gibral qui n'est peut-être que l'apocope de Gibraltar, puis, pour aller plus loin encore, son choix s'est arrêté définitivement sur Chagres qui n'a de nom que dans l'isthme de Panama. Il évitait ainsi
une localisation qui aurait gêné sa fantaisie et lui aurait interdit par exemple de nous montrer du haut du fort de Gesufal
le merveilleux golfe Où tombe Phaéton et d'où s'envole Astolphe.
L'ordre qu'il a adopté obéit à des raisons supérieures. Que lui importe la place véritable des villes martyrisées? Ce qu'il suit, ce ne sont pas les étapes d'une route, ce sont les phases mêmes de l'incendie. On voit d'abord une flamme, et puis un flamboiement; c'est une rougeur ensuite, et c'est enfin une fumée. Il faut que les vaines curiosités s'effacent comme « les façades au fond des fournaises », afin que ne passent plus dans notre imagination que « des tourbillons de nuit et d'étincelles. »
On retrouve dans les plus petits détails ce souci de ne pas affaiblir l'impression épique par une description d'une exactitude continue. Dans les environs de Pampelune, Victor Hugo avait admiré une jolie rivière bordée de peupliers •. Il transporte ce paysage dans la plaine qu'il veut évoquer à nos yeux; et comme l'Arga nous ferait songer trop spécialement à la Navarre, il y ajoute d'autres « cours d'eau rampants, » l'Egba, qui est moins connu que l'Ega de la province d'Alava, et le Cil qui ne se rencontre qu'en Galice, mais dont le nom souriait à sa fantaisie. Tout ce que nous devons savoir, sans plus, c'est que la scène est en Espagne, dans l'Espagne des Navarrais, Basques, Aragonais et Catalans, là où de grands monts mystérieux dominent des plaines travailleuses.
Cette Espagne-là se prête sans effort à la coloration générale que recherche le poète. Le pont de Crassus éveille dans notre souvenir ces solides constructions romaines dont on trouve la trace à Cordoue aussi bien qu'à Martorell. Ce n'est pas seulement au pied des Pyrénées que les rois, qui ont le droit puisqu'ils ont la force, peuvent réclamer une « f anéga d'orge et de blé par homme. » Ils se heurteront aussi, en descendant des autres sierras, à cet alcade et à ce corrégidor qu'ils pendent, « l'un devant son hameau, l'autre devant sa ville, » distinction qui n'est pas sans justesse s'il s'agit d'opposer Valcalde pedâneo à Valcalde corrégidor. Le long des chemins qui mènent au Tibidabo, les soldats de ces vainqueurs sanglants, qui reviennent lourds de butin, saluent
Les images des saints que les passants vénèrent. 1. Cf. En voyage, p. 273, dans l'édition Je 1890.
PÉRIODE DU ROMAXTISME. 219
Et ce geste est caractéristique d'une piété que le crime n'affaiblit pas. Mais dans quelle région d'Espagne paraîtrait-il choquant? Ne suffit-il pas d'ailleurs qu'il ne puisse être nulle part aussi heureux que dans le pays où fut composée La devociôn â la cruzl Aussi n'est-on pas surpris de voir Calderon fournir le titre d'un de ses chefs-d'œuvre comme conclusion des incendies allumés aux quatre coins de l'horizon :
On crie, on tombe, on fuit, tant la vie est un songe]
Est-ce également à la littérature espagnole que se rattache le personnage qui clame aux Pyrénées sa suprême indignation? Victor Hugo a cité plus d'une fois le Lazarille et l'a peut-être lu, mais son mendiant n'a rien du picaro et de son souple génie à la recherche du pain quotidien. S'il l'a choisi pour héros vengeur, c'est à cause de la violence même du contraste qu'il en pouvait tirer. Il n'en est pas moins vrai qu'il ne l'aurait pas ramassé si bas, s'il avait placé dans une autre contrée la scène de son poème. Le mendiant est chez lui dans cette Espagne où jamais peintres et écrivains n'ont reculé devant ses trous et ses poux. Ce n'est pas sans raison que Pérez Galdôs comprend dans son tableau de la nationalité espagnole cette « hermandad de pan y piojos » qui, af firme-t-il, « a joué un si grand rôle dans notre histoire sociale et donné tant et tant à dire à nos concitoyens et aux étrangers ^ » Devant cette armée de la misère, l'Espagne n'a pas détourné les yeux; elle s'est penchée, au contraire, avec compassion vers ces haillons qui ne répugnaient point à son indulgente famiUarité et qui se soulevaient parfois en de chevaleresques attitudes. Le mendiant du Jour des Rois serait donc tout à fait à son poste sur le pont de Crassus, s'il n'était pas descendu trop bas, « au-dessous Du dernier échelon de la souffrance humaine. »
Quand ce pauvre homme abject devient tragique et éloquent, il sort du réalisme espagnol pour tomber dans le plus farouche romantisme. Dans la transfiguration de ce personnage, Victor Hugo ne garde pas la mesure dont il avait si habilement usé pour l'élargissement de ses décors pyrénéens.
H est bien plus heureux dans les pièces pour lesquelles il va puiser son inspiration dans ce Romancero qui n'avait jamais cessé d'être pour lui « la clé » de l'âme espagnole. Il lui devait déjà un peu de la couleur de ses Orientales et de deux de ses