Livre des meubles
m HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Toutes ces allégories flatteuses offertes au duc d’Anjou étaient au fond assez dignes, voire même puritaines comparativement aux hyperboles ordinaires du temps en semblables circonstances. Une seule était empreinte d’une courtisanerie exagérée. On sait qu’Antigon ou Brabon, le géant coupemains d’Anvers, est de toutes les fêtes et réjouissances de la ville. D’après l’usage antique, il figurait donc parmi les « spectacles »; quand le duc d’Alençon arriva devant lui, Antigon, mû par un ressort, tourna la tête vers le prince, laissa choir les armoiries d’Espagne et leva celles d’Anjou.
Le présage se réalisa de travers : quelque temps après, Tournai se rendait aux Espagnols en dépit de la belle défense de Christine de Lalaing.
Dans l’extrême pénurie de documents artistiques à étudier durant la désastreuse époque de la guerre des Pays-Bas , les Arcs de triomphe érigés pour l’entrée du duc d’Alençon à Anvers sont une bonne fortune. Vredeman s’y montre plein de verve, et en général égal à lui-même; mais à certaines faiblesses, à certaines licences, nous remarquons sans peine la sénilité et peut-être le découragement qui s’emparaient du maître, tant il est vrai que les passions politiques et toutes les préoccupations extérieures sont foncièrement préjudiciables à l’épanouissement des forces intellectuelles et morales de l’artiste.
Cette période tourmentée de noire histoire va, par suite des revirements inattendus de la fortune, fournir de nombreux prétextes à ces décorations éphémères, mais intéressantes à notre point de vue; on les trouvera analysées tour à tour dans le courant de notre livre.
Nous avons, à propos des caractères distinctifs des Groteschi , analysé d’une façon toute spéciale (chap. II, pp. 62 et suiv.) la suite très-estimée : « Grottesco in diversche » manieren, etc., vvth ghegheuen duer Geraerl de Ieude, » si bien mise à contribution par Androuet Du Cerceau. Vredeman y fait montre d’une propension décidée pour les compositions de Jean d’Udine, inspirées des peintures des Thermes de Titus. Il est évident que le portefeuille de son voyage en Italie a été largement utilisé pour fournir des thèmes à ces capricieuses fantaisies.
Le plus rare des recueils de De Yries est sans contredit le « Livre des meubles ». C’est un petit in-folio de 16 planches, précédées d’un frontispice où
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
figurent de curieux trophées d’outils et d’instruments de menuisier-sculpteur. Le titre nous donnera le résumé de cette très-remarquable collection :
« Differents pourtraicts de menuiserie ascauoir Portaux, Bancs, Escabelles,
» Tables, buffets, frises ou corniches, licts-de-camp (ce que Vredeman » appelle « licts-de-camp » sont ces immenses lits en « Tombeau ou Bal- » daquin » du XVIe siècle qui pouvaient recevoir une famille entière), orne- » ments à pendre l’essuoir à mains, fontaines à laver les mains. — Propre » aux Menuiziers et autres amateurs de telle science. De l’invention de Jehan » Vredeman dict de Vries et mis en lumière par Philippe Galle. »
Dans ce recueil le burin de Galle rend les objets d’une façon assez monotone, la pointe est terne et manque d’effet. Qu’il y a loin de là aux eauxfortes si vigoureuses et si colorées de la suite « Corinthia et Composita » gravée par Jérôme Cock en 1565.
Philippe Galle, né à Haarlem en 1537, élève de Dick Coornhert qui fut aussi le maître de Goltzius, fut reçu, en 1570, meester plaalsnijder dans la S'-Lucas Gilde d’Anvers. Il en occupa les fonctions iïOpperdelien en 1585- 1586. Il fut le chef d’une famille de graveurs. Ses fils Théodore et Corneille, nés tous deux à Anvers, furent des artistes estimés. Corneille Galle junior, fds du précédent, grava d’après Jacques Francquart. Philippe Galle mourut à Anvers en 1611.
Les spéculations métaphysiques étaient, comme on le sait, fort à la mode au OEuvres philosopliico-
humoristiques. —
XVIe siècle. Les emblèmes, les allégories, les rébus, importation italienne, neatrum Vuœ hufaisaient fureur; les plus nobles gentilshommes délaissaient les figures héraldiques de leur blason patrimonial pour adopter un mollo de fantaisie. Il n’est donc pas étonnant que Vredeman ait essayé d’ajuster l’expression des cinq ordres au cycle de la vie humaine. Vitruve d’ailleurs, son maître adoré, n’avait-il pas donné les proportions de l’homme comme canon des combinaisons modulaires des monuments de l’antiquité.
Cette suite se compose de six planches in-folio, le titre porte : « Thea- » trum vitæ humanæ æncis tabulis per IOA PIRYS ( Johannes Phrysius)
» exaratum. »
Ter binos cleciesqz novem superexit in annos Justa senes centum quos implet vita virorum.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Après ce distique latin, Vredeman, qui signa cette œuvre «Jean le Frison, » explique sa pensée par des rimes françaises qui ne manquent ni de charme, ni de naïveté, si l’on veut se souvenir qu’ils précédèrent l’époque où en France, « enfin Malherbe vint » :
Toute chose a du temps sa source, mesme l'home,
Et apparoist le bien ou mal que Dieu lui donne,
Par temps, s’il suit de vice ou vertu le parti;
En six fois seize ans est son aage reparti ;
Selon les six pilliers mis en ceste figure Ou contemplez lestât de l’humaine nature.
Voici la curieuse corrélation entre les cinq ordres, plus leur aspect ruiné et les « six fois seize ans » de l’âge de l’homme imaginée par Vredeman De Vries :