XIII
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Influence rubenienne Si, jusqu’au dernier tiers du XVIIe siècle, grâce surtout au prestige du Provinces-Unies. génie de Rubens, la France subit l’influence de notre manière artistique, il en fut de même, et plus intimement encore, chez nos anciens compatriotes des Provinces-Unies.
Les livres de Pieter Coecke, Vredeman De Vries, van Sanlen, Francquart, etc., réimprimés plusieurs fois à Amsterdam par les de Pas, les Corneille Visser et les Willem Janssz etc., se trouvaient dans les mains de tous les architectes hollandais. Le style à la mode d’Italie, tel que le comprenait Rubens, fut adopté partout aux Provinces-Unies et persista jusqu’à l’adoption du genre rocaille.
Quant à ce dernier style, il fut importé, non par les Français, avec lesquels la République était en guerre, mais par les œuvres de Paul Decker, Léonard Christoffel, Sturm, Goldman et surtout par les traductions néerlandaises de H. van Oord des livres d’architecture de Joan Jacob Schübler, imprimés en 1728 à Amsterdam chez Petrus Schenck « in de Warmoes straat op den hoeck van de Veesteeg in Vissers atlas. »
Architecte néerlandais Le plus connu des architectes de cette période fut messire Jacob van
de cette époque, Ja- . it»
1598 1697 Campen ’ Eampen , seigneur de Randenbroeck, neveu, au dire de Salomon de Bray, du fameux amateur d’architecture et d’art antique Cornelis van Campen. Né en 1598, à Ilaarlem, suivant l’opinion commune; à Amersfoort si l’on en croit davantage son ami Joost van Vondel, le célèbre poète néerlandais, qui lui consacra les vers suivants dans le Nachtegaal van Amersfoort :
De held van Randenbroeck , de bouwheer van de vorsten En ’ t Raethuij s t' Amsterdam , verheerlijkl haren lof ;
Want zij hem baerde en zooghde aen haer getrouwe borsten,
Om bouwen teckenkonst te heffen vit het stof.
Avant de résider à son château de Randenbroeck van Campen habitait â Amersfoort une maison de campagne nommée Het hooger Huis. Kramm qui l’avait visitée déclare qu’on y voyait encore une chambre à coucher enrichie de frises en grisaille du genre « compartimenté » de création italienne ; peintes probablement par l’artiste même.
Jacob van Campen s’adonna fort jeune aux beaux-arts et fit, comme peintre,
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
le pèlerinage obligé en Italie. Il laissa comme souvenir de ses éludes à Venise une série de cinquante dessins d’après le Titien et Paul Véronèse signés « J. van Campen formis Venetiis. » Ce recueil ne parut qu’a près sa mort sous ce titre : Opéra selecliora quae Tilianus Vecellius , ladubriensis , et Paulus Calliari Veronensis inventarunt ac pinxerunl, quaeque Valentinus Le Fèbre Bruxellensis dclineavit et sculpsit : Christianissimo Ludovico Magno , Franciae Navarrae régi invictissimo sacrai, vovet Jacobus van Campen. 1683. On connaît l’aventure racontée par Houbraken qui détermina sa vocation architecturale. Cet épisode romanesque de la vie de l’artiste a même fourni le sujet d’un tableau peint par M. Jan van de Laer, exposé au Salon de Bruxelles de 1860. Se trouvant dans la campagne romaine à dessiner des ruines, van Campen rencontra, dit-on, une bohémienne qui lui fit cette prédiction : « Vous retournerez bientôt dans votre » patrie où de grands travaux vous seront commandés. Un incendie détruira » l’ancienne Maison de Ville d’Amsterdam, et vous serez chargé de construire » sur le même terrain un monument qui rendra votre nom immortel. »
Que la prédiction ait été faite ou inventée après coup, toujours est-il vrai que Jacob van Campen donna, en 1648, les plans de l’hôtel de ville d’Amsterdam, que l’on préféra à ceux déjà fournis par Philippe Vingboons et Daniel Slalpert. II construisit peu de temps après la maison de ville de Boisle-Duc en puf style italien, et dessina le palais du prince Jean-Maurice de Nassau, terminé l’année même de la mort inopinée du vainqueur de Nieuport, 23 avril 1625, à la suite du chagrin profond de son échec d’Anvers et de la prise de Bréda par le marquis de Spinola. Campo Weijerman nous apprend que cette maison fut brûlée : « Ook heeft hij (van Campen) dal overheerlijk » gebouw gesticht in s’Gravenhage, genaemt het buis van prins Maurits, » dat zo ongelukkiglijk over eenige jaere afbrande, uijt wiens assche weel » een jonge Fenix, doch min schoon als denoude, is herboren.» Pierre Posl, élève de van Campen dont nous parlerons tout à l’heure, fut chargé de la reconstruire en 1704 par ordre de Louis de Nassau, seigneur du Leck, général de l’infanterie hollandaise, enfant naturel que le fils du Taciturne, qui ne se maria point, eut d’une dame van Mechelen. Maurice, fils de ce Louis de Nassau , ayant épousé une comtesse de Hornes, obtint en 1679 de
Hôtel de ville d’Amsterdam, 1648.
l’empereur Léopold le droit de porter le litre de comte de Nassau. L’appellation de Maurits-Huis fut donc doublement applicable à cette résidence princière.
On attribue à van Campen Y A msterdamschen Schouburg , mais cet édifice ne fut commencé qu’en 1664, sept années après sa mort, il peut se faire, toutefois, qu’il en ail fourni les plans. Par contre, nous savons avec certitude qu’il bâtit la résidence de jonchcer Zuijlichem à Voorburg, près de la Haye; la maison de 31. Dedel à Lis; celle de 31. Balthazar Koijmans, son ami intime, sur le Keizers gracht , à Amsterdam, et une foule de mausolées en l’honneur d’amiraux illustres des Frovinces-lJnies, entre autres ceux de van Galen, Tromp et Corneille Jansz, tué dans un combat naval contre les Espagnols en 1633, élevés dans YOiule Kerke , à Amsterdam.
L’œuvre la plus marquante d’architecture de van Campen est l’hôtel de ville d’Amsterdam, bâti de 1648 à 1653. Nous avons sous les yeux un magnifique in-folio publié à Amsterdam et intitulé: Afbeelding van t’stadhuys vau Amsterdam in dartig copere platen geordineert door Jacob van Campen ende geleekend door Jacob Vinnekool lot Amsterdam by Danker Dan kerlz. Ce volume se divise en trois parties : la première a été publiée en 1661, le supplément à la première partie en 1665 et la deuxième partie (sculptures) en 1663 par Aert Quellijn. On trouve dans ce recueil, précieux pour l’histoire de l’art, non-seulement tous les plans et détails architecturaux, mais encore d’admirables eaux-fortes d’Hubert Quellijn d’après les sculptures décoratives d’Aert, qui faisaient de cet édifice un véritable musée d’art.
La maison de ville d’Amsterdam est une reproduction absolue des édifices classiques qu’avait étudiés van Campen, dont toute l’ambition semble avoir été de doter la Venise républicaine du Nord d’un édifice digne de lutter avec les palais de marbre de sa rivale, l’antique reine du commerce et de la navigation. Érigé sur le Dam et appuyé sur treize mille six cent cinquante-neuf pilotis de bois de hêtre, cet édifice, qui coûta trois millions de florins remplaça le premier hôtel de ville incendié. A la restauration de la maison d’Orange, en 1814, ce palais devint résidence royale pour le fils du dernier stadhouder Guillaume Y.
Van Campen peignit aussi avec Grebber et Jordaens des panneaux déco-
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
ratifs pour la salle d’Orange élevée sur les dessins de Pierre Post par la veuve du prince Henri-Frédéric de Nassau en 1648. Les plafonds, grisailles, ornements el grands tableaux qui ornent la pièce principale de cet édifice, à laquelle il doit son nom, représentent la naissance, la vie el la mort d’un grand prince. Campo Weijerman apprécie en ces termes le talent pictural de van Campen : « wiens schilderwijze groots was en breet, zo in zijne hislo- » riestukken als bijzondere beelden, sterk en trots op de manier van de » konstrijke schilders, Jan Bijlaart en den beruchlen Bronkhorst. »
Jacob van Campen architecte en titre des Slathouders mourut à son château de Randenbroeck le 13 septembre 1631. Il était bon peintre et étudia sérieusement les antiquités romaines. Rembrandt lui fut toujours antipathique, et toute son ambition semble s’êlre concentrée à imiter les Italiens. Il y réussit médiocrement en architecture, eut plus de bonheur que de talent réel el manqua essentiellement d’originalité.
Dans l’œuvre de Vingboons, dont nous parlerons tantôt, l’on trouve à la fin du premier volume un projet pour l’hôtel de. ville d’Amsterdam, bien supérieur comme conception, à celui de van Campen. Selon le texte qui accompagne ces planches, Vingboons ne sait comment expliquer le brusque changement d’idées du magistral d’Amsterdam à propos de ses plans. Nous croyons, nous, que, dans celte circonstance, comme il arrive du reste assez souvent encore aujourd’hui, le crédit et les relations mondaines de joncheer van Campen, seigneur de Randenbroeck et architecte du prince d’Orange, ont plus milité
en faveur de son projet auprès du magistrat d’Amsterdam que le mérite intrinsèque de l’œuvre qui n’est pas à comparer (faisant abstraction du mérite de la sculpture) avec celui de Philippe Vingboons. Si le nouvel Hôtel de ville que Christian Kramm appelle si pittoresquement : hel Âmslerdomsche heiligdom , obtint un succès populaire et fut mis au rang de huitième merveille, la postérité en rabattit quelque peu. En 1766 Le Philosooph , revue de Cornélius van Engelen, contient une lettre assez mordante sur la dépravation du goût artistique chez les néerlandais et attaque ouvertement l’œuvre de van Campen. Un enthousiaste anonyme y répondit par une sorte de panégyrique ampoulé qui parut l’année suivante chez Yntensa el Tieboul. Dès lors cependant les défauts réels de l’édifice apparurent et plus d’un
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
regretta que l’on n’eût pas suivi le plan beaucoup plus large et plus grandiose de Philippe Yingboons.
Ce qui fit la réputation de l’hôlel de ville d’Amsterdam, et la fortune de son architecte reste sans contredit la collaboration du fougueux ébauchoir de notre Quellijn. L’habile Anversois sut revêtir le squelette décharné du Vitruve balave d’une chair « rubenesque » plantureuse et vivante. Les ordonnances des cheminées, les bas-reliefs, les caryatides et les parties décoratives constituent le meilleur de l’œuvre.
Algarotli a décrit en détail l’hôtel de ville d’Amsterdam; nous ne recommencerons donc pas un travail identique. Faisons toutefois remarquer que van Campen n’a pas jugé à propos de motiver l’entrée principale d’un édifice de celte importance. On y entre par sept arcades de médiocre grandeur placées à l’avant-corps de l’édifice; une seule entrée, de peu d’importance, se voit à la face postérieure. Yingboons n’avait pas répété une bévue, déjà commise par Floris au soubassement de l’hôtel de ville d’Anvers.
Dans le livre (pie van Campen a fait paraître sur l’hôtel de ville d’Amsterdam (plans, coupes, élévations), la différence de mérite de la gravure des planches, fort sensible, et leur publication antérieure définissent impartialement la collaboration des deux artistes.
Van Campen mourut célibataire et fut enterré dans la grande église Réformée, autrefois dédiée à saint Georges, de la ville d’Amersfort. Le mausolée assez remarquable est placé à proximité du chœur. Simon van Beaumont, son ami intime, Raacl-Pensionaris d’abord de Middelburg, puis de Rotterdam, qui nous a laissé, dans le genre où Cals excellait, un volume intitulé Tydsnippering , imprimé en 1640 à Amsterdam chez Nicolas van Ravesteijn, lui composa cette épitaphe, qui nous témoigne de l’estime exagérée (pie lui vouèrent ses contemporains :
D’aerts bouwlieer, uijt de stam van Campen rust hieromler,
Die ’ t Raad huis t’ Amsterdam gebomvd heeft, ’tachtste wonder.
Ce tombeau faillit être détruit dans la tourmente révolutionnaire de 1795. Un membre de la Régence, 31. van Leilair, réussit à le préserver en faisant recouvrir de plâtre les écussons héraldiques.
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS. 281
Le blason de van Campen porte une croix ancrée — le marbre ne désigne pas d’émaux — emblème en contradiction avec les armoiries gravées sur le Tableau de la noblesse des Pays-Bas dédiés, en 1600, aux archiducs Albert et Isabelle. Sur ce document la famille van Campen porte d’argent à deux fasces de sinople (P). Nous appelons sur ce point l’attention des spécialistes.
Après van Campen, une place fort honorable parmi les artistes de la renaissance italo-néerlandaise doit être donnée à Hendrik de Keijser, fils de Corneille de Keijser, bahutier ( kistemaecker ), né à Utrecht le 15 mai 1565. Sa famille cependant était patricienne et ses ancêtres occupèrent dès le commencement du XVe siècle des charges dans la magistrature communale d’Ulrecht. Les Jciarboeken de cette ville compulsés par Burman citent plusieurs oudermannen issus de ce lignage qui occupèrent leur fonction en 14-28, U29 et 14-33.
Hendrik de Keijser fut élève d’Abraham Bloemaert, peintre et statuaire à Utrecht. En 1594-, à l’âge de vingt-neuf ans, il lut nommé bouivmeister de la ville d’Amsterdam. Ses principales œuvres ont été publiées dans YArchitectura moderna de Corneille Dankertz van Sevenhoven, éditée à Amsterdam en 1631.
Ce livre intéressant qui commence par des Lofsonnelten sur Hendrik de Keijser et Corneille Danckertz, est accompagné d’un texte long et filandreux, véritable style de prédicant huguenot, d’un autre artiste, Salomon de Bray, à la fois architecte et peintre, sur lequel nous donnons plus loin quelques particularités.
Le nombre de constructions que l’on doit à de Keijser est assez considérable. Il éleva successivement en 1603 la Zuijderkerck ; en 1608, la Bourse d’Amsterdam, copie mal déguisée de celle d’Anvers, en 1616, la Jan Rompoortsloren sur le Cingel schuijnslengens, une des plus belles rues d’Amsterdam; — cet édifice, inauguré le 10 mai, était placé vis-à-vis de l’hôtel du bourgmestre d’alors, Reijnier Paauw, bâti par Vingboons — et en 1619, la Régulier Poort achevée le 5 octobre, située à l’extrémité du Kalverslraat.
N’oublions pas Y Haerlemner Poorl sur Y Haerlemner Dijck, commencée le 18 juillet 1615, mais finie seulement en 1618, ainsi que la Cathelijne Kerck, près du Grave straetje et la Princenhofspoorl sur le Flmveelcn voorburglwal dont la date de construction est incertaine.
Hendrik de Keijser, 1565-1621.
Nombre considérable de constructions de cet architecte à Ants terdam.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Monument funéraire de Guillaume le Tacilurne, à Delft.
L’œuvre la plus connue de Hendrik de Keijser est le tombeau de Guillaume de Nassau, prince d’Orange, fondateur et premier Stathouder de la République balave des Provinces-Unies.
Ce monument, placé à l’endroit où se trouvait jadis le maître-autel dans la Grooie ou Nieuwe Kerck, à Delft, jadis dédiée à la Vierge et à S,e Ursule, affecte une ordonnance assez diffuse dont les frontons inversés, les obélisques et les nombreux ressauts du plan dénotent plus de recherche que d’inspiration réelle de la part de l’architecte.
La statue « du Taciturne » est assise au centre, la main droite appuyée sur le bâton de commandement, la gauche à la garde de l’épée. Les colonnes accouplées en retour d’équerre auxquelles sont adossées dans l’angle rentrant quatre figures de bronze représentant les vertus cardinales, sont en marbre de couleur. Les statues des princes Maurice et Frédéric-Henri, ses fils, se voient au bas des degrés. Le tout est entouré d’une grille trop simple, à notre avis, pour la richesse du monument. On peut constater encore dans ce morceau de véritables réminiscences du style de Vredeman de Vries.
De Keijser construisit aussi de 1618 à 1620 la Sladhuis de Delft, édifice de grand goût et d’une remarquable pureté de style.
Dans le livre publié par Danckertz, nous rencontrons de cet architecte la Nieuwe zuijdts Latijn school poort, située en biais de Y O ftstract ; et deux portes très-remarquables élevées également à Amsterdam, l’une pour l’iiôtel de M. le bourgmestre Vlaming, l’autre pour la maison de M. Hans Bartolotli, négociant. Leur style italien se rapproche de la manière de Serlio, Francquart et van Sanlen, mêlé à quelques réminiscences italo-flamandes de la seconde moitié du XVIe siècle, comme l’on en trouve, du reste, dans toutes les œuvres de H. de Keijser père. Comme on a pu le voir en maint endroit de ce travail, nos pères avaient une prédilection toute particulière pour orner richement le portail ou porche d’entrée de leurs demeures, négligeant le reste de la façade. Il n’est si médiocre maison bourgeoise de celte époque qui n’ait son entrée à perron accentuée par quelque motif d’architecture, et nous avons vu en ce genre dans les plus modestes localités de véritables petits chefs-d’œuvre de goût pittoresque et d’entente de l’effet décoratif.
Enfin, n’oublions pas la maison au type si original construite derrière la
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
Vieille Église entre les Nufels et YOiule Kerckbrugh et signalons comme motif inspiré des palais de Gênes et de la manière de Galeas Alessi, la façade de la charmante habitation dite : Hel Huis den Dolfîjn , bâtie sur le Cingel vis-à-vis du Rouaensche Kaeij , pour M. van Nieukoop.
De Keijser fut un architecte de talent: il fit souvent preuve d’originalité et de verve, et peut être regardé comme le vulgarisateur de cette architecture particulière aux Pays-Bas septentrionaux que nous appelons « style hollandais » et qui se retrouve dans tous les tableaux d’intérieur des charmants petits maîtres d’outre Moerdijk du XVIIIe siècle.
Notre architecte mourut à Amsterdam le 15 mai 1621, date anniversaire de sa naissance. Joost van Vondel, qui était lié avec toute celte famille artistique, composa à la louange de son chef le quatrain suivant que nous trouvons gravé dans le Gulden cabinet sous le portrait peint par Thomas, second fils du sculpteur-architecte :
Hier leeft, die leven gaf aen mariner, aen metaal Ijvoor, albast en klaij , die laet zich Ulrechl hooren :
Is Rome op Keijser s prat en Keij serti jcke prael,
De Keijser van de kunst is uijt mijn schoot gebooren.
Hendrik de Keijser épousa, le 6 avril 1691, une Anversoise, Maijke van Mildert. Il en eut deux filles et trois fils, Peeter, Thomas et Willem, qui furent à la fois peintres, sculpteurs et architectes. Campo Wijerman et d’après lui Immerzeel lui donnent un quatrième fils, nommé Dirck ou Théodore. Mr van Bolhuis, qui appartient à la descendance de l’artiste, a prouvé, au contraire, que Dirck était neveu d’Hendrik et fils de Jacob de Keijser.
Nous avons dit que celte famille était de souche patricienne. Le supplément du Tijdschrift voor Geschiedenis , enz van Utrecht nous fait connaître ses armoiries : parti au 1 de sable à la bande d’argent, chargée de trois cornets de sable; au 2 d’argent à la fasce de sable accompagnée d’un maillet de même posé en canton dextre du chef. Il résulte de ce blason d’alliance que le père de l’artiste avait épousé une van Nijkercken.
Hendrik de Keijser compta parmi ses élèves d’abord ses trois fils, ensuite
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Corneille et Henri Danckerts
Influence flamande en Suède, Norsvége et Danemark.
Hans Steenwinckel , qui construisit pour le roi de Danemark la Galerie de Frederickxburg, œuvre curieuse d’un artiste flamand dont le Vitruve Danois et le recueil de Danckerts nous ont conservé la gravure.
Des trois fils de H. de Keijser, Peeter, l’aîné, fit en 1620 le tombeau du comte Willem de Nassau, à Leeuwarden, en Frise, dans la Hooft Kerck.
On lui doit également les Cénotaphes d’Erik Stoop, général suédois au service de Gustave-Adolphe et de sa femme placés dans la cathédrale de Skara en West-Gothland.
Thomas, l’un des frères qui abandonna l’architecture et se fit peintre, ne nous est connu que par une seule œuvre très-caractéristique, Arc de triomphe ou porte d’ordre dorique que l’on trouve à la planche XLIV du recueil de Danckerlz. Nous venons de voir qu’il peignit en 1621 le portrait de son père.
Quant à Willem, né en 1603, nous savons simplement qu’il s’expatria, s’établit en Angleterre, se maria à Londres et y mourut vers 1670. Nous précisons ces dates, parce que l’on a confondu très-souvent cet artiste avec un peintre de même nom né à Anvers vers 1647.
C’est aux planches de ce livre intéressant et curieux publié à Amsterdam par Corneille Danckerts de Ry, Stadts melselaar de cette ville, auteur du pont sur l’Amstel, que nous devons de connaître les noms des architectes d’une foule d’édifices remarquables de l’une des époques les plus obscures de notre histoire architecturale.
Hendrick Danckerts, son fils, meester melscher, et depuis rooi meester der sladt Amsterdam, fut l’architecte de l’église octogone de celte ville bâtie en 1628. Corneille Danckerts eut un autre fils, Pierre Danckerts de Ry, qui peignit les portraits de son père et de sa mère conservés au Musée de Rruxelles. Ce dernier naquit à Amsterdam en 1605 et mourut à Stockholm en 1639, peintre du roi de Suède.
Cette particularité de l’expatriation de l’un des fils de l’auteur explique la présence dans le recueil de Danckerts d’un dessin de la galerie de Frederickxburg. Nous ne sommes guère étonné de trouver un architecte flamand exerçant son art en Danemark. Anvers, avant la fermeture de l’Escaut, et Amsterdam ensuite, entretenaient de grandes relations commerciales avec la Suède, la Norwége et le Danemark, (pii apportaient dans nos ports les bois
de construction, les résines, le cuivre, le plomb, les pelleteries et les fourrures. Crispin de Pas, fils de Simon de Pas, dont nous avons parlé plus haut, vivait à Copenhague où il s’établit en 1626 après un séjour de treize années en Angleterre. De Pas mourut dans la capitale du Danemark, en 1644. On trouve son inscription sur les registres de l’Académie danoise formulée en ces termes: « Inscriplus est Simon de Pas coloniensis confess. Luther. »
On peut constater facilement que de nombreux monuments gravés dans les deux volumes in-folio du « Vilruve Danois » ont été faits par des artistes flamands ou sous leur inspiration, le style de Vredeman et de Floris se retrouvant sur plusieurs pages. Notons, par exemple, le superbe gable marquant le transsepl de l’église de Rot hskildt , à quatre lieues de Copenhague vers l’ouest, la face vers la campagne de Y Amager Port , à Copenhague, bâtie en 1625; la Wesler Port ud til warten décorée d’un ordre « Rellique », rebâtie en 1668 sous le roi Frédéric III. Ce morceau d’architecture rentre incontestablement dans le style de De Keijser et offre même les motifs caractéristiques employés par cet architecte.
31. Mandelgreen avait exposé à Paris, en 1867 (groupe I, classe 2, n° 2; Suède), de remarquables dessins, rehaussés à l’aquarelle, de plafonds et intérieurs norvégiens destinés à la publication des Monumenla Scandinaviae , dont le cachet Renaissance flamande était si caractéristique qu’on ne pouvait hésiter à en attribuer les types aux maîtres de l’école d’Anvers et, principalement, à Floris et à Vredeman De Vries.
Au point de vue artistique, l’influence flamande dans les contrées Scandinaves est aujourd’hui positivement établie; grâce au génie de Watt et de Stephenson, quatre jours à peine nous séparent de celles-ci. Les faits indiscutables que nous avons produits, les gravures du « Vilruve danois, » les aquarelles de 31. 31andelgreen, ne devrait-il pas déterminer quelques chercheurs, artistes et archéologues à essayer de rattacher ces fleurons lointains à notre splendide diadème artistique? On sera alors étonné d’apprendre ce que recèlent encore de chefs-d’œuvre flamands le Danemark, la Suède et cette vieille Norwége, Garnie Norge, contrée aux Sunds profonds, aux îles verdoyantes, où, sous les rutilants rayons des aurores boréales, les eaux paisibles des Fjords semblent de lave ou d’airain liquide.
Quant au genre d’architecture qu’adopta Danckerts, nous ne pouvons guère nous en faire une idée par le croquis de projet de pont sur l’Amstel qui figure dans le tableau peint par le fils de l’architecte. On peut préjuger cependant de ses prédilections particulières par l’examen des œuvres d’architecture peu élégantes qu’il éditait de préférence. Toutes appartiennent à celle architecture inspirée de l’antique, que les fréquents voyages de ses compatriotes en Italie avaient définitivement intronisée aux Pays-Bas.
Peut-être aussi, comme de Keijser, qu’il reproduit avec une sorte de prédilection, avait-il conservé encore ce vieux grain d’originalité flamande que De Vries sait si agréablement mêler aux œuvres inspirées de son aveu « du grand Yitruvius et du docte Sébastien Serlio. » Ce qui semble corroborer notre opinion sur ses tendances classiques, c’est la reproduction dans le livre de Danckerts d’une composition de van Campen, la maison de M. Ballhazar Koijmans, à Amsterdam, sur le Kaysers Gracht , vis-à-vis de la W ester Kerck. Cette façade, essentiellement vulgaire, décorée de deux ordres et d’un allique superposés, n’a d’autre mérite que d’être un pastiche d’habitation italienne. Il faut que Danckerts de Rij ait été rempli d’une estime sans bornes pour le style classique, pour justifier la reproduction de celte œuvre insignifiante et l’admiration excessive qu’il témoigne à son endroit.
Les Danckerts de Rij durent être nombreux à Amsterdam. Nous trouvons, en effet, à part tous ceux que nous venons de nommer, un certain .luslus Danckerts qui, vers 1680, reproduisit les œuvres d’un autre architecte hollandais très-connu et très-estimable, Philippe Vingboons. Nous devons dire, toutefois , que ce ne fut là qu’une réimpression. L’édition princeps, qui datait de 1665, avait été antérieurement imprimée dans la même ville, chez Peeter de Jonge. Pierre van der Aa, de Lcijden, en donna une nouvelle édition en 1715 en deux volumes in-folio. Les deux tomes primitivement publiés par Vingboons portaient ces titres: Tome premier. Gronden en afbeeldscls der voornaemste gebouwen van aile die Philips Vingboons geoordineerl heeft , l’ Amsterdam, bij Clément de Jonge, 1665. Tome second. Twede deel van de afbeeldscls der voornaemste gebouwen uijt aile die Philips Vingboons geordineert heeft, t’Aemstelesdam (sic), by Philippe Vingboons, Cil). JD. G. LXXIV ;
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
men viud se bij Joan Blaeu oockte koop. Les gravures furent faites d’après les dessins originaux de l’architecte, par J. Mathijs et B. Slopendal.
Ce livre d’un contemporain de H. de Keijser qui florissait à Amsterdam vers 1630, est curieux à plus d’un titre; nous y voyons clairement l’influence des motifs des inebriati de l’école romaine, des ornements et des cartouches avachis, mous, déformés, mêlés aux formes gélatineuses et tremblotantes de Visser et aux ordonnances soubresautées de l’école d’Anvers.
Philippe Vingboo ns, Vinkbooms ou Vinckeboons, fils de David (1578- Philippe vivons,
11 v 1578-IÜ29.
1629), peintre de paysages, et de Marie Enkelaer, petit fils de Philippe, assez bon peintre à la détrempe, mort en 1601 d’après van Mander — tous les deux nés à Malines — fut un architecte très-occupé de son temps. Son œuvre bâtie a été reproduite en entier dans les deux volumes prénommés.
Ils nous permettent d’apprécier son talent, la façon dont il traduisit l’influence italienne, et les diverses phases de sa manière.
Bien qu’il fût avant tout partisan de l’architecture classique, les types de Vredeman se glissent encore dans quelques-unes des compositions de Vingboons. Le maître néerlandais ne peut se décider, malgré ses propensions ultramontaines, à dissimuler les toitures et à abandonner complètement le gable ou pignon septentrional, motif fécond que l’on retrouve si diversement orné dans ses façades.
Vingboons est, par excellence, l’architecte bourgeois ou domestique. A part son projet d’hôtel de ville pour Amsterdam, que l’on eut tort de ne pas adopter, — son frontispice, ses terrasses, ses pavillons, son perron grandiose et son élégant campanile, valaient mieux, à tout prendre, que la monotone façade de van Campen — il ne produisit que des œuvres destinées aux particuliers.
Une chose qui résulte de l’examen des façades de Vingboons, c’est qu’il Le dessinateur domine
chez tous les archi-
n était pas dessinateur, qualité essentielle, cependant, pour produire un archi - tectes célèbres, lecte d’un véritable mérite, car l’on voudra bien ne pas oublier que, sans aucune exception, c’est le dessinateur qui a dominé chez tous les architectes célèbres. De nos jours, ce qui empêche parfois l’architecture de se mettre au niveau atteint par la peinture et par la sculpture, c’est celte dualité de main si sensible dans nos monuments dont l’ornementation et la sculpture ne sont plus,
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
d’ordinaire, conçus par l’archilecle et exécutés sous sa direction immédiate.
Quand l’architecte emploie l’ornemaniste ou le statuaire pour donner à son œuvre la vie et l’expression ressortant de l’adoption des motifs pittoresques d’un style quelconque, celui-ci le fait toujours en tâtonnant si celui-là n’a pas au préalable, par de sérieux dessins à une grande échelle, marqué l’intention décorative, les jalons et les points de repère infranchissables des développements techniques laissés à l’ébauehoir.
Un ornemaniste ou un statuaire ne peut jamais abdiquer totalement, ou convenablement atténuer ses propensions individuelles, en étoffant l’œuvre de l’architecte, même s’il se trouve par fortune en communion d’idées avec ce dernier.
Ces artistes subalternes, statuaires et modeleurs ne deviendront une cire molle en sa main, qu’autanl que l’architecte sera lui-même capable de formuler facilement ses thèmes et de les indiquer graphiquement ou plastiquement par des dessins à l’effet, ou de petites maquettes en terre glaise. C’est pour cette raison qu’il faut que l’architecte soit excellent dessinateur et ait assez appris l’art du modelage pour indiquer au moins la silhouette architecturale d’un groupe ou d’un faisceau d’ornementation. Sans cela, la sculpture, au lieu d’être un appoint d’harmonie, deviendra une occasion de dissonance et heurtera inévitablement les lignes synthétiques de l’architecture.
Aux périodes de décadence les architectes, tombés au niveau de simples bâtisseurs, laissent aux ornemanistes, aux peintres et aux tapissiers, le soin de donner le cachet artistique au squelette de la construction, qui semble seul être resté de leur compétence. L’exemple des édifices célèbres est cependant là pour démontrer que toute décoration intérieure, non prévue à l’avance, ne présentera que des raccords plus ou moins bien dissimulés, et devra se restreindre aux types déconsidérés par l’abus des poncifs du banal et du « déjà vu » qui constituent la monnaie courante de la décoration architecturale.
Tous les grands architectes dont l’histoire de l’art a inscrit les noms à son livre d’or, ont été de profonds dessinateurs et des ornemanistes consommés. L’artiste qui manque de dessin pour traduire ses pensées, ne produira jamais rien d’original ; que dirait-on d’un orateur qui prétendrait persuader, émou-
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
voir et entraîner ses auditeurs, sans connaître à fond les secrets de la rhétorique, la gymnastique des gradations, l’inattendu des tropes, la valeur des nuances, les défaites et les échappatoires des homonymes et des synonymes?
Vingboons manqua de dessin; ce fut là, du reste, le défaut général de ses collègues néerlandais; à part peut-être Hendrik de Keijser, Daniel Stalpert, Pierre Post et Bosboom ne furent pas, au fond, de meilleurs dessinateurs; leur œuvre entière se ressent de cette déplorable infériorité dans le facile maniement du crayon qui distingue à un si haut degré l’école architecturale et décorative anversoise, de Pieter Coecke à Rubens.
Nous diviserons l’œuvre de Vingboons en trois séries; les pastiches italiens, les constructions de style néerlandais et les motifs italo-llamands. Parmi les œuvres inspirées de constructions italiennes, hôtels, villas, casins, nous remarquerons la maison bâtie pour M. Jacob Burchgraef en un endroit nommé Elsenburg sous « Maersen in de Heerlijckheijd van Marsevren in t’Sticht van Uijlrecht » ; cette construction était située le long de la rivière de Vecht et se rattachait comme type architectural à l’habitation du sieur Ameldonck, « Leeven op de ooslzijde van t’Rockin, tegen over de nieuwe- » sijds-kapel of te Heijlige stee », et à celle du sieur Chrisloffel van Hoove « op de Westzijde van de Heeren gracht », toutes deux construites à Amsterdam.
Au commencement de l’année 1650, notre artiste bâtit, pour loncheeren Jan et Ilendrick Schuijt frères, une double habitation sous le même toit offrant deux portes rapprochées sur le perron central. Conçue dans un goût tout italien, elle est décorée de pilastres d’ordres superposés, toscan et ionique et surmontés d’un fronton, en amortissement.
Bâtie en blauwe Leijclse klinckert pour les faces unies, en pierre pour les ornements, celte riche construction qui s’élevait « op d’oost zijde van de lluweele Burghwal », vis-à-vis du Mont-de-piété, était décorée à l’intérieur de marbres et de bois rares; « Sacardaene deur bekleetsel en schoorsteenen » mantel uijtgevoert », dit Vingboons qui, la même année, bâtit à Amsterdam « op de Oosl-zijde van de colveniers burghwal op d’oude zingel recht tegen » over t’pleijn genaemt het Ruslandt », une habitation pour le sieur Nicolas van Bambeeek.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Hôtel du chevalier Jan Huijdekooper sur le Singel, 1639.
Crêtes de toiture au XVIIe siècle.
Ce fut en 4 055 qu’il éleva pour le sieur Peeter de Mayer, « suijker backer » op de west zijde van de Fluweele Burghwal tusschen de Lombaert en de » sleutels brugh », une maison décorée d’ordres dorique et ionique; ces deux constructions rappellent la manière adoptée par Pierre Post.
Toujours à Amsterdam, Vingboons construisit sur le Singel ou Konincxgraclit la grande façade comprenant trois habitations distinctes élevée aux frais du chevalier Antony Oetgens van Waveren, seigneur de Waveren, Bochtshol, Ruijgewil, etc., ancien bourgmestre et conseiller de la ville d’Amsterdam.
Notre architecte construisit beaucoup d’habitations somptueuses sur le Singel, principale artère d’Amsterdam. Nous citerons spécialement une de ses plus remarquables compositions située en cet endroit, « bij de Réguliers Tooren », l’hôtel du chevalier Jan Huijdekooper, seigneur de Maerseveen et Neerdijck, également conseiller et bourgmestre d’Amsterdam. La grande salle et les antichambres attenantes étaient superbement décorées de plafonds rehaussés de dorures; les jardins, fontaines, statues, communs, écuries, remises et le porche d’entrée de cette résidence urbaine néerlandaise, étaient remarquables par leur richesse, leur ampleur et leur cachet grandiose.
Bâtie en 1 639, et l’un des plus beaux types d’application de l’architecture domestique italienne dans les Provinces-Unies, cette construction de Vingboons est curieuse à étudier. Remarquons particulièrement la façon ingénieuse dont l’architecte a concilié l’emploi de la haute toiture exigée par l’intempérie du climat, avec ses préférences pour les terrasses romaines, par la surélévation, aux deux tiers de cette toiture, d’un at tique cantonné de consoles d’amortissement et couronné d’une balustrade. Les cheminées décorées qui occupent les angles extrêmes sont pourvues de girouettes figurant des centaures, l’arc tendu. Particularité digne assurément d’être notée; une crête ( cresteria ), composée alternativement de palmes, de rosaces et d’étoiles, court gracieusement le long des arêtes du toit. Ce motif d’origine ogivale toujours appliqué à l’époque de la première Renaissance dans le style pla/eresco, mais tombé en désuétude au XVIIe siècle, se retrouve également dans une composition de Hendrik de Keijser.
L’ensemble de celte façade typique, bâtie en wifte bcnlhemer steenen, est,
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
à partir d’un soubassement rustique, décoré d’un ordre toscan, surmonté des ordres ionique et corinthien — ordonnance que Yingbooms affectionnait particulièrement — le tout strié dans son ensemble de bossages ou refends pareils à ceux que Jacques de Brosse avait employés à Paris comme motif unique de décoration au Palais du Luxembourg. Les écoinçons entre Panique et l’entablement supérieur sont rachetés par des consoles à volutes enroulées, d’un galbe tout italien.
Une construction affectant le type des casins des bords de la Brenta de Palladio, décorée d’un ordre de pilastres corinthiens, avait été élevée par Vingboons pour Joncheer Joan Poppen, fds de Jacob Poppen, en son vivant bourgmestre d’Amsterdam, en un endroit de celte ville nommé: « de Cioveniers Burghwal, recht over de Oude-Mans-ïiuijs-poort. »
Une maison décorée de refends dans son ensemble fut encore bâtie par notre artiste pour le sieur Joseph Dents « op de Zuijd zi j van de nieuwen Heeren gracht », entre la rue Leijtse et le Singel. La façade antérieure décorée d’un portique ionique, construite en entier en benlhemcr ou arduijn steen, a été sculptée par un habile artiste dont le nom nous est connu, meesler Jan Gijsseling. La façade postérieure était maçonnée avec ces excellentes briques grises appelées : Leijdse klinckeert.
L’agrandissement de la ville d’Amsterdam, qui entraînait les amateurs et les spéculateurs, allait fournir en môme temps à Vingboons de plus nombreuses occasions de montrer ses sympathies pour l’architecture gréco-romaine.
En 1663, il bâtit pour Joncheer Karel Gerards, sur deux héritages que celui-ci avait achetés, une grande habitation décorée d’après le type qu’il employait souvent de deux, ordres superposés de pilastres toscàns et ioniques. Cette construction élevée « op de west zijde van de nieuwe Heeren gracht » se distinguait par ses ornements de sculpture; des festons de feuillages et des armoiries enrichissaient le tympan des frontons surmontant les avant-corps.
L’année suivante, il éleva pour le sieur Willem Belin La Garde, négociant à Amsterdam, une résidence où l’on voit, par une singulière licence que l’on rencontre très-rarement en architecture, un ordre composite placé sous un ordre corinthien. Cette construction, située entre la Leijdse straat et le Leijds gracht sur le nouvel Heeren gracht, avait sa façade entièrement faite
Jan Gijsseling, ornemaniste sculpteur.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
ingboons exerce son
de benthemer haristeen ou arduijn sleen; elle était décorée sous les appuis de fenêtre de festons, de palmes, de couronnes enlacées et d’autres ornements de sculpture, par meesler Pieter Pieterz van Kuijck. La façade postérieure était bâtie de ces excellentes briquettes nommées graeuwe leckse moppen klinckert.
En 1669, notre artiste construisit pour Joncheer Hieronimo de Haase, seigneur de Slabroeck, sur ce même Heeren gracht et à l’angle de la Spiegel slraat, une maison à portique dorique, composition où il n’employa pas d’ordre d’arcbitecture, mais qu’il décora de statues, d’encadrements de fenêtre et de frontons. Le texte hollandais nous apprend qu’on y admirait les plafonds de perspective exécutés par un artiste du nom de Nicolas Frère, cet artiste ne serait-il pas le même que Dirk ou Théodore Frères, peintre d’histoire, né à Enkhuisen en 1643? Walpole nous apprend que ce peintre passa en Angleterre en 1678 appelé par le chevalier Lely et qu’il y forma deux élèves Thomas Hill et Robert Williams. Immerzeel et Kramm citent Théodore, mais semblent n’avoir counu ni cette particularité ni le nom de Nicolas Frère.
Vingboons travailla en province et à l’étranger. Nous connaissons de lui
l'étranger Landliuijs dans le style italien la Landliuijs de Joncheer Frédéric Alewijn; cette
<le JoncheerAlcxvijn. " "
construction, décorée de pilastres ioniques, se rapprochant tout à fait comme masse de la manière adoptée par Pierre Post, était située sur les Bedijkingen du Bemslcr, « op de Suger wegh dicht bij Purmerent. » Entre cette dernière ville et celles de Edam et Monnikendam, à l’endroit appelé le West Dijck (Noord Holland), il éleva une charmante Landliuijs pour Joncheer Reijnier Paauw, seigneur de Nieuwerkerck, appartenant à une famille (pii occupa plus d’une fois notre architecte.
Vingboons bâtit à Hambourg, rue Grimm, une grande maison de commerce pour Nicolas Burchaerls et son frère, négociants de celte ville. Celte solide construction, bâtie sur la rivière et reposant sur des arches dont les piles ont 6 ou 7 pieds du Rhin de hauteur, est décorée vers la rue de deux ordres superposés de quatre pilastres toscans et ioniques formant avant-corps, le tout surmonté d’un petit allique avec balustrades dont les acrotères portent des cônes de pin en amortissement.
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
Un casin d’assez bon goût dans le genre dont nous parlons, décoré de pilastres corinthiens sur un soubassement, fut exécuté pour les frères Arnold et Hans Pelt à un quart de lieue de la ville de Weeps, près du Gheijn Bnigh, du côté du Sanl-pat ou canal vers Amsterdam.
C’est dans les projets non exécutés de son livre que Vingboons affiche carrément ses prédilections classiques. L’architecte les y a consignés, sans doute, comme points de comparaison; mais ils constituent, en même temps, une véritable profession de foi artistique et une éloquente protestation à l’encontre du type routinier qu’il a dû forcément conserver à nombre de ses bâtisses; mentionnons particulièrement le plan de maison de campagne, Huijsing en Plantagie, planches LUI à LiX du premier volume de ce recueil. Ces compositions témoignent encore d’une prédilection singulière pour les refends ou bossages : la façade de son projet de villa, pages LVIII-LIX, premier volume, décorée d’un ordre toscan, en est littéralement criblée. La toiture à grands versants que notre architecte a le tact de n’esquiver jamais, est marquée par-devant par une loggia d’ordre dorique sans triglyphes ni intitules, autre motif qu’il affectionnait.
Citons aussi, dans un autre thème, les projets figurés aux planches LXX, LXX1I du deuxième volume : leurs ordres majestueux de pilastres corinthiens sont empruntés aux types particuliers des palais d’Italie de Palladio.
Les planches de ce recueil, à notre avis les plus propres à exciter la curiosité, sont celles ayant trait au projet que Vingboons élabora pour l’hôtel de ville d’Amsterdam et dont nous avons déjà parlé. D’après le texte que l’on va lire, il résulterait (pie cette commande avait été primitivement faite à notre artiste, mais que de hautes influences la lui enlevèrent pour l’attribuer à van Campen. « Dese voorstellingh », dit-il, « of onlwerpsel tôt een stad- » huijs deser stede, is over eenige jaeren gemaeckt; doch zijn de Heeren » sedert lieel verandert van verdeeling, en bij dese gclegenlheijd is dese » hier mede bij gevoeght. T’voorneemen was geweesl dat op zijde oock le » verloonen, doch kan ten naesten bij wel uijl het voorste geordeelt worden » lioe het hem op de zijde en van achteren soude verloonen; want het » rontom even schoon soude wesen. »
Franchement, en voyant le projet de Vingboons et le texte résigné et
HISTOIRE 1)E L’INFLUENCE ITALIENNE
Type néerlandais.
Landhuis.
mélancolique dont il accompagne le dessin de celte œuvre dont l’adoption lui eût procuré la gloire et la renommée, nous sommes pris d’un sincère regret qu’on n’ait pas exécuté, par suite d’inavouables intrigues, la plus importante des œuvres d’un artiste laborieux. Peut-être, dans cette œuvre hors ligne, Vingboons eût-il fait preuve de ce génie architectural supérieur que nous ne lui trouvons pas dans ses constructions urbaines.
Dans ce projet d’hôtel de ville, on perçoit à première vue une vague ressemblance avec le Capitole de Michel -Ange; il y a là au moins un parti pris qui se devine sans peine et ne gâte rien à l’effet. L’ensemble du monument se compose d’un soubassement rustique rachetant la hauteur d’un perron avec rampes à balustres. Ce perron est en dehors du corps de bâtiment. L’édifice était flanqué de quatre pavillons, couronnés de balustrades et couverts en dôme et d’autant d’avant-corps, la masse demeurait quadrilatère. En dépit de ces saillies accentuées, les huit façades en retrait étaient rattachées aux pavillons et aux avant-corps par des terrasses bordées de balustres.
Chacun des avant-corps, décoré d’un balcon, est cantonné de quatre pilastres corinthiens prenant la hauteur totale. Un fronton triangulaire termine l’entablement qui fait le tour de la façade, les pavillons et les arrière-corps n’ont pas de pilastres.
Les détails des portes, fenêtres, mezzanines, sont en pur style ilalo-flamand du XVIIe siècle. Ici encore se révèle l’esprit judicieux de nos architectes dans leurs applications de ces motifs italiens. Les baies des fenêtres ont l’ouverture et l’ampleur nécessaire pour admettre pleinement la lumière; leur hauteur est divisée par des croisillons destinés à recevoir ces élégants vitraux en grisaille, l’un des luxes les plus appréciés de ce temps. Notre Musée de la Porte de liai en possède de beaux spécimens.
Une élégante tourelle à huit pans, d’ordre composite, surmontée d’une coupole octogone, part d’un soubassement carré portant cadran et terminé par une balustrade. Franchement, ce projet eut revêtu plus de cachet et un caractère plus décoratif que les plates et monotones façades de van Campen, dont, à vrai dire, Quellijn et Rosboom ont fait toute la réputation par leurs sculptures.
Vingboons fut le promoteur, en Hollande, d’une espèce d’architecture mixte donnant l’expression des ordres classiques sans en offrir l’ordonnance;
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
il fui le père du « type néerlandais » qui s’est perpétué jusqu’à la fin du XVIIIe siècle dans les provinces el loin des grands centres, en dépit du style rocaille qui fit fureur dès son apparition dans toutes les grandes villes des « Étals-Belgiques-Unis » . Nous avons déjà dit que celte introduction se fit sans heurter le patriotisme des Hollandais par l’influence des traductions en langue néerlandaise des œuvres de Paul Decker, Schübler et autres. Ces petites habitations hollandaises avec leurs murs de briques rouges bien rejointoyées, relevés par des appuis, chambranles, corniches, perrons et balcons en pierres blanches et bleues, se retrouvent dans tous les tableaux de vues de villes ou les paysages étoffés de fabriques des méticuleux « petits-maîtres » qui florissaienl en Hollande dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Nous citerons comme présentant ce type parmi les constructions de Vingboons: la charmante résidence appelée Groen hoven, bâtie pour le sieur Michiel Popta sur Y Amsterveender week, non loin du Klein Looijvelt , un des plus charmants rendez-vous de villégiature des habitants d’Amsterdam, à trois quarts de lieue de cette ville; puis la maison qu’il bâtit en 1641 sur le Gelclersche Kaij , près du Ramper hooft brugh, pour le sieur Abraham Peeter Croock.
Ajoutons-y, d’abord, la grande maison bâtie en 1649, dans la même ville, sur l’emplacement du Wael — desséché sept à huit années auparavant— pour un négociant du nom de Marlen Frantz van der Schilde: ensuite, celle bâtie en 1665-66 « op d’Oost zijde van de nieuwe Iveijsers gracht » , pour le sieur Isaac Jan Nijs, également négociant à Amsterdam, dont le rez-de-chaussée est décoré de grillages ouvragés, d’ornements, d’armoiries et de festons.
A côté de ses villas italiennes, Vingboons produisit aussi le type de la Landshuijs in plantagie et môme du traditionnel Burgh néerlandais. Dans ce dernier style, nous connaissons de lui, à trois lieues de Groningue, « in Fivalingo quater tôt steem », un château bâti en 1669 sur les anciennes fondations d’un édifice antérieur détruit par les Espagnols en 1579, pour « Joncheer Joan Clant van Sledum heer tôt Stedum en Nitwierdaburgh. » L’architecte y conserva la masse des anciennes lignes du plan.
Comme type de la petite maison hollandaise, signalons celle bâtie au milieu
HISTOIRE I)E L’INFLUENCE ITALIENNE
d’une plantagie appelée Pijnenbrugli située dans le Slichl, à deux milles de la ville d’Ulrecht, appartenant à noble Demoiselle Sara de Wael, veuve de feu Jacob Jacobsz Hinlopen, en son vivant échevin d’Amsterdam.
Dans le genre du Land-huijs , citons Het Huijs Vanenburg, bâtie en 1664 pour Joncheer Hendrick van Eessen, seigneur de Helbergen et Vanenburg, Land Drosl du pays du Veluw, et président du collège des députés des États, située près du Zuyderzée, à deux lieues environ de Hardenwijck et Nijkerk; remarquable par son portail et ses cheminées sculptées.
A la construction précédente se rapporte encore l’agréable résidence appelée Ganzcnhof , élevée en 1666 pour la villégiature d’un négociant amsterdamois, le sieur Rémond de Smit, située « in de slicbt van Utrecht, in de gerechte van Maerseveen », près du charmant et renommé petit village de Maesen. La plantagie de cette propriété, située le long de la rivière de Vecht à côté du Sand Padt , avait été créée par le sieur Rolgans. Le type de celte construction se rapprochait du motif de la résidence du Harsvelt « in den gerechte van Oolmerssum », dans l’Over-Yssel, commencée en 1663 par M. Bartholomeus van der Brugb. Une construction identique aux deux précédentes était la maison élevée en 1656 à l’endroit nommé Peckendam, « onder de gerechte van Diepenhem », appartenant à Joncheer Nicolas van Huevel.
Mentionnons, en terminant celte nomenclature des constructions de Vingbooms dans le style hollandais, la résidence que Messire van Rollecale, Landt Drost du pays de Vollenhove, et député aux Étals pour la province d’Over-Yssel , bâtit en 1654 dans sa seigneurie de Rollecale, sous la ville de Vollenhove.
§m Typeiiaio -flamand II nous reste à nous occuper à présent des constructions de Vingboons qui rentrent dans le type italo-flamand de l’école de Rubens.
Signalons en premier lieu les quatre maisons contiguës bâties en 1660 pour le sieur Kromhout, occupant avant l’agrandissement d’Amsterdam qui fut si favorable à notre artiste, l’extrémité du west zijde du Heeren Gracht. Les rabatrollen eu cuirs du genre gélatineux, les œils-de-bœuf, les perrons, les gables rappellent nos canevas anversois et bruxellois. Mettons au même rang la remarquable maison bâtie en 1661 pour le sieur Gillis Marcellis,
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
propriétaire de la célèbre et antique brasserie Cwille Lctm, sur 1 ewest, zijde Singel, près de la maison des Archers ou Voelbooghs doelen. L’ensemble du gable de celle façade, surmontée de l’agneau symbolique qui servait d’enseigne à la maison, rappelait le genre de Hendrik de Keyser par ses œils-debœuf entourés de cuirs. Un bas-relief représentant la ville de Nurenberg était sculpté au-dessus de la porte.
Rattachons à ces deux types les neuf maisons contiguës bâties sur l 'Oncle Turf Mar ckt, à Amsterdam, pour les « Heeren regenten van S'-Pielers Gast- » huijs »; les deux maisons situées au même endroit bâties pour le sieur Pieter Jansz Sweling, fils du célèbre organiste Jan Pietersz Sweling; la maison du Joncheer Michaël Paauw, seigneur d'Achtienhoven , en son vivant échevin d’Amsterdam, située aussi sur le wesl zijde du Heeren Gracht , et finalement, celle de Niclaes Soyhier sur VOost zijde ou rive orientale du Heeren Grue ht.
Parmi les gevels (gables ou pignons) flamands imaginés par Vingboons, citons celui de la maison du sieur Gerrit Crook, vis-à-vis du Princen Hof, type curieux d’habitation entièrement évidée au rez-de-chaussée, sauf les montants et croisillons de pierre, et celui de la maison de la veuve de l’échevin et conseiller, Laurens Jansz Spiegel; ces deux constructions avaient été élevées à Amsterdam.
N’oublions pas, bien qu’ils n’aient pas été exécutés, les gevels du premier projet de la maison de Joncheer Frederick Halevvijn, que Vingboons a fait graver aux planches XLVIS-XLIX de son premier volume. Cette décoration flamande fut remplacée par le motif italien dont nous avons parlé plus haut.
Comme mélange curieux des trois manières de Vingboons, signalons l’hôtel tout bâti de witte henlliemer steen sur VOost zijde du Keijzers gracht , vis-à-vis du Scliouhnrg , pour le sieur Daniel Soyer.
Nous pouvons encore ranger parmi les types ilalo-flamands, à cause de sa décoration intérieure qui présente un escalier et des cheminées remarquables , la Landhugs de Joncheer Heeronymus Rans, située sur le « Purmer » op de Oosferwech » , à une petite lieue de la ville d’Edam.
Nous avons essayé, dans les pages qui précèdent, d’apprécier le talent et la manière de Philippe Vingbooms. Nous avons pu d’autant plus facile-
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
ment étudier la façon dont il traduisit l’influence italienne qui se révèle dans un si grand nombre de pages, qu’il est, de tous les architectes néerlandais, celui qui nous a laissé le plus grand nombre d’œuvres reproduites par la gravure ; il habita toute sa vie Amsterdam dont il devint borger et où son père qui suivait la religion réformée était venu résider en quittant Anvers en 1587, et où il mourut en 1675. Ses dernières œuvres architecturales furent la maison de Jérôme de Ilaase, sur le nouvel Heeren Gracht, et la reconstruction du château de Fivalingo, qu’il entreprit toutes les deux en 1669. Il publia le deuxième volume de ses œuvres en 1674; le premier avait vu le jour neuf années auparavant.
L’inscription de son tombeau , placé jadis dans l’église neuve, au Dam, pouvait nous renseigner sur la date de sa naissance, mais nos recherches sur ce point n’ont pas abouti. Il devait être né au commencement du XVIIe siècle; la première construction que nous connaissions de lui porte la date de 1639. On sait encore que l’hôtel de ville d’Amsterdam fut bâti de 1648 à 1655. Le projet de Vingboons devait donc être une de ses premières œuvres et avoir été élaboré quelques années avant celte date.
Nous avons vu au début de cette étude que le père et l’aïeul de notre artiste, nés à Malines, avaient été d’excellents peintres; bons nombre de leurs œuvres sont encore visibles dans les Musées d’Europe.
La lignée artistique des Vingboons, ou mieux Vinkbooms, avait adopté comme monogramme une sorte d’armoiries parlantes : un Pinson ( Vink ) sur une branche d’arbre (. Boomlahje ).
L’architecte A. van der Hart, auquel Amsterdam doit la caserne Oranje- Nassau et la Werclthiiijs au Weesperveld, possédait, dans les premières années de ce siècle, une collection de papiers et dessins originaux de Philippe Vingboons, Peeter Post, Sijmon Bosboom, Daniel Stalpert et Hendrik De Keijser; malheureusement ie catalogue qui en mentionne l’existence ne fournit aucune indication sur la nature des documents et le nom des édifices qu’on voyait représentés sur ces dessins dont nous ignorons la destinée.
Nous possédons une farde assez volumineuse de dessins intéressants d’architectes hollandais des XVIIe et XVIIIe siècles; la plupart sont signés, datés et pourvus d’échelles. Tout ce qui doit être tracé au tire-ligne et au compas
SUR L’ARCHITECTURE HAAS LES PAYS-BAS
est fort soigné et fort proprement fait; excepté dans les dessins de de Keijser et de Stalpert, les ornements et les figures sont d’une facture déplorable. Ces dessins ont été primitivement tracés à l’encre ordinaire qui a jauni, et dont le ton bistré actuel contraste agréablement avec la teinte grise, lavée à l’encre de Chine et demeurée intacte des ombres.
Un architecte néerlandais qui, par la sobriété de son style, la discipline Peeter Post. 1598- 1 de ses lignes, l’ampleur de ses motifs d’ornementation et la bonne entente des proportions qu’il emploie, semble avoir particulièrement voulu reproduire la simplicité des ordonnances antiques, est Peeter Post, fils de Jan, peintre sur verre d’un certain mérite, qui naquit à Harlem en 1598. Rapprit le dessin de son père et vint fort jeune à La Haye, où il fut bientôt en faveur auprès de la famille d’Orange-Nassau.
Quand le prince Jean-xMaurice partit en 1637 pour le Brésil en qualité de gouverneur, il s’adjoignit Frans Post comme peintre et Peeter comme ingénieur.
Immerzeel rapporte que ce lut en . celte qualité qu’il éleva à Maurisstad (Fernambuco) et à Olinda nombre de constructions particulières et d’édifices publics, particulièrement des églises. On sait que Frans illustra la relation de ce séjour au Brésil, faite par van Baerle et publiée par J. Blaeu en 1647. •
Il donna encore au public, en 1664, un recueil où il réunit, outre la Salle d’Orange, la maison Swanenburg, l’hôtel de ville de Maestricht, la maison Yredeburg et les dessins des plus belles cheminées qui se voient dans divers palais à La Haye.
En 1715, pendant la seconde suppression de Stalhoudérat, Pierre van der Aa, libraire de l’Académie, à Leijden, connu par ses réimpressions de Seamozzi, Vignole et Yingboons, donna une édition complète de Peeter Post qu’il dédia au baron Willem van Wassenaar, premier curateur de l’Université de Leijden. Aux constructions dont nous avons parlé, van der Aa ajouta, d’après les dessins originaux de l’auteur qui étaient en sa possession, la maison du prince xllaurice à La Haye, la maison de Rijxdorp près de Wassenaar, et un double projet pour le Poids de la ville de Gouda. Ce livre fut mis en ordre par Daniel Marot, artiste français exilé par la révocation de
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
ledit de Nantes et ci-devant architecte de Guillaume III, stcUhouder, de Hollande et roi de la Grande-Bretage. Les libraires hollandais occupaient sans cesse Ma rot et le payaient fort cher; il est regrettable cependant de le voir employer son talent à célébrer les malheurs de sa patrie comme dans le feu d’artifice qu’il ordonna et les « huit grands tableaux illuminés représen- » tant les conquestes remportées sur la France et l’Espagne par les armes » des Hauts Alliés en 1702. »
Cet architecte de Guillaume 111 et des Provinces-Unies n’eut aucune influence appréciable sur l’architecture hollandaise; en Hollande on préfère le luxe de la vie intérieure aux coûteuses façades architecturales; par contre il opéra une véritable révolution dans le mobilier et les accessoires somptuaires, dessinant, gravant et publiant des cahiers de « patrons » depuis le lit à baldaquin et le Manefieike carosse vanSijn Majesteijl van Grool- Bretagne, jusqu’à la tabatière et l’aiguille de montre. Cet artiste laissa un fils, Daniel le jeune, né à La Haye en 1701, peintre habile dont la fécondité surpassa le talent et qui décéda dans sa ville natale en 1773.
Hôiei de ville de Maes- L’œuvre d’architecture la plus importante exécutée sur les dessins de
Pierre Post reste sans contredit l’hôtel de ville de Maestrichl bâti de 1659- 1663. Cet édifice, érigé sur le Marché au Bois, avait quatre faces et était entièrement construit de belle pierre de taille « jusqu’aux souches des cheminées qui passent au-dessus du comble. » La charpente du campanile placé au-dessus de la coupole, conçue avec beaucoup de hardiesse, présentait un assemblage des plus solides et des plus ingénieux.
La masse entière de l’édifice formant un quadrilatère reposait sur un soubassement à bossages, précédé à la partie antérieure d’un perron en double rampe à baluslres, menant à un portique de trois arcades ouvert en avant-corps formant le premier étage. Ce portique d’ordre ionique à pilastres, comme toute l’ordonnance à celte hauteur, est couvert en plate-forme et terminé par une balustrade avec acrolères portant des vases, et formant balcon au deuxième étage.
Ce deuxième étage, d’ordre corinthien, comprend, comme au rez-dechaussée, neuf baies dont celle du centre sert de porte de dégagement à la terrasse au-dessus du portique. L’ample développement de la toiture est
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
dissimulé par un étage en atlique percé de trois fenêtres portant seulement , en totalité, sur cinq des fenêtres inférieures. Les écoinsons montrent les statues assises de Mars et de Bellone; le tout est couronné d’un fronton triangulaire timbré des armoiries de la ville enlacées de rinceaux.
La tour octogone, dont la base est occupée par la toiture à croupe, rachetant le quadrilatère de maçonnerie — sous lequel se trouve la cage ornée de l’escalier — est à trois étages et complètement à jour; elle porte des cadrans et se trouve surmontée d’une croix et d’un petit génie portant l’étoile héraldique à six rais, emblème héraldique de la cité.
Après l’hôtel de ville de Maestricht nous plaçons de Sael van Or an je ou t’ Huis ten Bosch à La Haye, qui lire son nom d’une superbe salle à l’italienne dont la coupole qui en fait l’ornement principal s’élève à 60 pieds du sol. C’est une résidence de campagne qui, par l’ensemble de son style, rentre dans le type néerlando-ilalien que nous avons défini en parlant de Vingboons. Cet édifice est bâti en plein bois, dans une solitude profonde; l’on serait tenté de le croire à vingt lieues de toute habitation — surtout dans la partie agreste à gauche — - si de temps à autre au bout d’une allée on n’entrevoyait, à l’horizon de la lisière, quelque façade de maison décelant le voisinage d’une cité.
La salle d’Orange construite en 1048-1650, l’année de la paix de Munster, et inaugurée par Guillaume de Nassau, est un monument de la piété conjugale de sa mère la princesse Amalia deSolms, fille de Jean-Alherl, comte de Solms-Brunsfelds, épouse du fils du Taciturne, le glorieux stalhouder Frédéric-Henri, mort à 63 ans, le 14 mai 1647.
Cette résidence fut depuis particulièrement affectionnée par Guillaume III, stalhouder de Hollande et roi d’Angleterre, qui y tint sa cour. Nous possédons une grande planche, in-folio sur deux feuilles, dessinée et gravée par Daniel Marot qui nous représente l’intérieur de la salle d’Orange; le titre de l’estampe que nous copions nous en donne une explication complète. « Repré- » senlalion de la grande Teste de S. A. R. madame la princesse d’Orange, » célébrée en décembre 1686 dans le salon du Bois de la Hâve, à l’honneur » du jour de la naissance de Monseigneur le prince d’Orange. Se vend chez » l’auteur à la Haye près le Voorhoul dans le Heulstreet, avec privilège. »
Pompe funèbre de Frédéric Henri ordonnée par Post. 1651 .
Depuis Guillaume III, la Maison du Bois est toujours restée un lieu de repos et de retraite pour la famille d’Orange. On y a installé de notre temps une salle de billard qui contient les portraits de la maison d’Orange-Nassau.
Nous avons dit que la décoration extérieure de t’Huis len Bosch était assez simple et rentrait dans le style hollandais : il n’en était pas de même de la célèbre salle octogone de cinquante pieds de côté dont les plus grands peintres des écoles flamande et hollandaise avaient concouru à décorer de pages admirables le champ laissé sur les parois de la rotonde par les enlrecolonnements corinthiens.
Le centre du plafond de la coupole est orné du portrait de la fondatrice, et les compartiments avec écussons d’armoiries, comme la grande voussure et les trophées des pilastres, sont peints par Grehher. Rubens y a brossé le tableau des cyclopes, van Campen, plusieurs autres, Terburg, Lievens, van Thulden, De Bray, Honlhorsl et César van Everdingen, ont contribué lanl à la décoration de la salle que des appartements qui l’avoisinent. La pièce capitale de la Salle d’Orange est le triomphe du prince Frédéric- Henri de Nassau, chef-d’œuvre de Jacques Jordaens, haut de 27 pieds sur 24 de large, dont le Musée de Bruxelles possède une esquisse remarquable acquise en 1809 pour la modique somme de 600 francs.
Si ces peintures sont admirables, si cette salle laisse un impérissable souvenir à celui qui l’a vue, il revient une juste part d’honneur à Pierre Post d’avoir su préparer aux peintres, par cette noble et ferme architecture, un champ si vaste, une aussi favorable lumière.
En 1651 , Pierre Post fit paraître la « Pompe funèbre » de Frédéric- Henri, prince d’Orange, frère de Maurice et fils du Taciturne (mort en 1647) dont il avait été l’ordonnateur des funérailles. Les planches de ce recueil (in-f° de 29 ff.) ont été gravées par Peeter Nolpe et publiées sous ce titre : « Begraeffenisse van Sijne Hoogheijt Frederick Hendrik, bij der gratie » Gods Prince van Orange, Graeve van Nassau, enz. Gheteeckenl en » uijlghegheven door Pieter Post, architect ende schilder der doorluch- » tigsle Princen van Orangien ; ende ghesneden door Pieter Nolpe. » T’ Amsterdam gedruckt bij Nicolaes van Ravesteijn, CIOIOCLI. »
On remarquera sans doute la qualité de Schilder donnée à Peeter Post
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
par le litre précédent. Nous citerons à l’appui le tableau que Kramm mentionne comme ayant fait partie d’une venle faite à Amsterdam en 4816 et où l’on renseignait au catalogue Eene Amer icaansche Plantagie, portant la signature P. Post pinx.
Peeler Post fut appelé en 1663, par Louis de Nassau, fils naturel du prince Maurice, gouverneur du Brésil et deuxième slalhouder de Hollande, à reconstruire le casin situé à la Haye, dans l'angle du vivier de la Cour, vis-à-vis de la place nommée Het Pleijn. Celle charmante composition se compose d’un quadrilatère avec avant-corps et perron et de deux petits avant-corps latéraux. La face antérieure est décorée de six pilastres ioniques d’après Michel-Ange enfermant les deux étages et supportant un entablement à fronton aux deux faces principales de l’édifice. 11 est assez singulier que le fronton de la face postérieure comprenne six pilastres et quatre seulement à la face antérieure. Peeler Post a cherché à rappeler dans le fronton antérieur le souvenir de Maurice de Nassau, par les ancres et autres marques de la dignité de grand amiral des Provinces-Unies dont il était revêtu à l’époque où il la fil construire. Les chambranles des fenêtres, à crosseltes et frontons sont dans le style italien et accompagnés de « Phistonen. » L’intérieur, par la simplicité des lignes décoratives, rappelle tout à fait le goût de l’école de Vignole et de Palladio.
Aucune gravure, à notre connaissance, ne nous a conservé l’ordonnance et l’édifice primitif élevé par van Campen ; Campo Wijerman prétend qu’il surpassait de beaucoup l’œuvre de Peeler Post; mais on sait que Wijerman sacrifie volontiers la vérité au plaisir de lancer un bon mol ou d’aiguiser une pointe. Nous croyons qu’ici c’est encore le cas, car la petite « Mauritshuis » est, comme goût et comme entente du genre italien, une des bonnes constructions de Post. Au XVIIIe siècle, au dire de van der Aa, celle maison servait à loger les ambassadeurs et les princes étrangers. De nos jours, la maison du prince .Maurice sert de Musée et renferme, entre autres tableaux, le chef-d’œuvre de Rembrandt, Siméon recevant l’enfant Jésus au Temple. Le premier étage est affecté aux curiosités chinoises et japonaises du Musée ethnologique.
A la suite de celte construction, citons d’abord la Gemeene Lands Huis,
Maurits-huis.
HISTOIRE DE L’INFLLENCE ITALIENNE
Waagh de Gouda.
salle d’assemblée des Dijckgraaven en Hoog Heeren rade de Rijnland ; Swa- » nenburg sur l’Haerlemmer Meer », charmant édifice italo-flamand décoré de pilastres ioniques supportant fronton et d’une gracieuse tourelle. Ensuite, la maison de campagne de Rijxdorp commencée en 1662 par Jonckheer Amelis van den Bronckhorst, seigneur de Wimmenum et de Yromade, qui avait acheté Rijxdorp six ans auparavant du capitaine Bonlius. Il n’était pas encore achevé que Wimmenum mourut en 1669. Rijxdorp resta dans cet état jusqu’en 1687, où Isaac Paauw, seigneur d’Achtienhoven — le nom de celte famille est déjà tombé plus d’une fois de notre plume — voulut en continuer la construction, de même que son gendre Conrad de Heemskerck, ambasssadeur des Provinces-Unies en France et en Allemagne. Il ne fut définitivement achevé, toujours d’après le plan primitif, qu’en 1707, par Messire Jacob Emmeri, baron de VVassenaar, qui l’avait acheté de ces derniers. Van der Aa, avons-nous dit plus haut, réédita les œuvres de Peeler Post : il dédia le livre à son fils Guillaume.
Ce château de Rijckdorp était construit en style néerlandais et présentait un aspect assez pittoresque. Le campanile central octogone était décoré de portiques toscans supportant des frontons en arc de cercle. Les ordres n’avaient pas été employés pour celle façade, qui se distinguait à l’avantcorps par un fronton sculpté à enroulements dans le plus pur style Rubens.
Mentionnons en dernier lieu la belle maison nommée Vredenburgh , bâtie pour Jonckheer Frédéric Allewijn, située dans le Quartier du Bemsler, province de Noorl-IIolland. C’est une véritable villa italienne décorée de pilastres corinthiens, d’un fronton à l’avant-corps et de galeries couvertes aux ailes, supportées par des colonnes toscanes. L’amortissement des mezzanines de l’étage, décorées de tôles d’anges, est tout à fait dans le goût de Scamozzi.
Il nous reste à parler des deux projets d’érection du Poids de la ville {Waagh) de Gouda sur le Marcklveld. Celui qui fut exécuté en 1668 présente le type le mieux accentué que l’on trouve dans l’œuvre de Post du genre italo-flamand dont Vingboons nous a laissé de si nombreux exemples. Cette petite construction, avec ses refends, son grand bas-relief emblématique qui nous montre le comptoir du Waagh meesler, ses écussons armoriés encadrés de cartouches ( Parcquemenlen ) sa corniche de couronnement à
SUR L’ARCHITECTURE HAAS LES PAYS-BAS
Iriglyphes — sans bucrânes, patères ou pelles aux mélopes — motif fort rare en Néerlande; ses frontons armoriés, son bas-relief de la face postérieure et ses chutes de guirlandes ( Phistonen ) offrent un ensemble pittoresque que nous regrettons de ne pas avoir vu adopter plus souvent par notre artiste. Tous ces ornements de sculpture sont délicatement travaillés par le sculpteur amsteldamois, Barthélemy Eijgens, qui jouit de son temps d’une réputation méritée. Ce projet qui ne fut pas exécuté et dont Pierre van der Aa nous a conservé le dessin dans son recueil, présentait une ordonnance à peu près identique, mais d’une plus grande simplicité.
A toutes ces constructions, ajoutons finalement un remarquable « Livre de cheminées à l’italienne » en haut lambris, rappelant les motifs des estampes de Serlio et les dispositions de Bullet et de Le Muet. Parmi ces Schoorsteenen mantels, nous citerons celui de l’étage voûté de la Salle d’Orange, dont la frise est ornée de l’écu d’armoiries de la veuve de Frédéric-Henri et ceux qui se voient aux salles du premier et du second étage, ainsi qu’aux cabinets de la chambre du lit de parade du même édifice. N’oublions pas les cheminées de la maison du prince Jean Maurice, décorées d’attributs guerriers, et finalement celles qui se voient à la cour et au palais de Noorl Eijnde, à La Haye. Ces cheminées sont, en général, d’un goût assez pur, mais de même que chez Vingboons, on remarque un manque absolu de facilité de crayon chez notre artiste; ces planches de cheminées sont trop peu variées de motifs générateurs, et prouvent une fois de plus cet axiome esthétique que les détails seuls ne peuvent produire la diversité dans les œuvres d’art.
De même que Simon Bosboom, dont nous parlerons tout à l’heure, Jacob Romans fut, à la fois, sculpteur et architecte; Guillaume III, stathouder et roi d’Angleterre l’attacha à son service.
En 1691, Romans donna les dessins des Arcs de triomphe et autres décorations élevées à La Haye pour le Blijde inkcnnst de ce monarque et s’acquitta de cette tâche à son entier honneur. Romein de Hooge a gravé ces décorations dans le recueil intitulé : « Komsle van Zijne Majesleit Willem III, » koning van Groot-Briltanje, enz. in Holland ’sllage 1691. »
La Description de Brêda par van Goor nous apprend que Romans acheva le château de cette ville commencé en 1536 pour Henri comte de