CHAPITRE K
Prodromes philosophiques. — Avènement et progrès de la Renaissance italienne; motifs de la corruption
et du déclin de cette rénovation artistique.
Les changements qui se produisent dans les idées, les besoins et les goûts L’architecture, traduction plastique des
de la société humaine, en modifient périodiquement l’aspect extérieur. ^ l’huma-
Dans les arts libéraux, et particulièrement en architecture, l’on est convenu d’appeler style la synthèse des motifs originaux adoptés par l’esthétique de l’école née de chacune de ces transformations.
Pris dans son acception la plus large, l’art n’est que la manifestation matérielle du développement ou de la dégénérescence des éléments les plus élevés des forces intellectuelles actives d’une nation.
Les âmes inquiètes, créatures d’élite, intelligences primesautières, toujours
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
disposées à l’enthousiasme quand il s’agit d’élargir le domaine des jouissances idéalistes de l’humanité, deviennent forcément les éclaireurs de ce flux périodique de la civilisation qui semble pousser tous les esprits vers les mêmes plages.
Après les siècles de profonde ignorance qui succédèrent à la brillante époque gréco-romaine, la lumière qui s’éteignit avec Constantin jaillit de nouveau sous ses successeurs et régénéra l’art monumental en Occident. Dès que la pensée de l’artiste eut reconquis ses moyens de traduction plastique, le christianisme sut faire naître l’expression matérielle d’un ordre d’idées tout nouveau et créa l’art ogival, qui, après la série de développements prodigieux, glorieuses étapes de sa carrière, se perdit par l’abus de ses innovations et de ses raffinements.
L’architecture et les arts qui en dépendent traduisirent fidèlement les avatars multiples et les tâtonnements successifs de la fixation définitive des idées de ce temps d’ébullition étrange où toutes les fibres de l’humanité furent mises à nu par l’orage, où le tourbillon des esprits préparait le cataclysme qui bouleversa l’Europe à l’époque prodigieuse qui vit adopter le style dont nous nous occupons.
Causes de la prépondé- Au XIVe et au XVe siècle l’Italie jouissait à peu près seule du privilège
rance intellectuelle
de ntaiie au début (Je penser et d’écrii*e librement. C’est à celte enviable prérogative, corollaire
<le la Renaissance. 1 1
direct de la constitution toute municipale qu’elle s’était octroyée dans la première moitié du XIIe siècle, qu’elle dut sa Divina Comedia, son école de philosophie néo-platonicienne et la résurrection de la littérature et des arts grécoromains. Partout ailleurs, les vérités hardies et révélatrices n’avaient licence d’apparaître que sous les dehors de la folie ou les haillons des bouffonneries, les plus impures. En Italie, le despotisme des souverains et des petites oligarchies républicaines était obligé de compter avec l’antique liberté des municipes.
Accoutumé à une série nombreuse d’immunités et de privilèges qui équivalaient presque à un droit à la fois universel et traditionnel, le peuple italien du moyen âge avait appris â réfléchir sur les choses, sur les idées et sur les hommes. Il lisait , il discutait en plein air, il fréquentait le théâtre qui eut par là même un caractère national et se sécularisa promptement. Au XVe siècle
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
les frères de la Passion exploitaient encore la scène de Velletri; au début du XVI' les Italiens applaudissaient et comprenaient les pièces de Nicolo Machiavelli, La Mandragora, La Clilict imitée de la Casina de Piaule, ou celles de Ludovico Ariosto, Lu Lena, Il Negroinanle , La Cassaria et surtout la célèbre comédie Gli supposili qui obtint de cet auditoire d’élite le succès que méritait une œuvre digne d’être comparée aux inimitables canevas des comiques romains.
Un peu de licence, un amour désordonné des faux brillants, avait bien pu s’introduire dans ces sortes de spectacles, mais non cette législation étroite et artificielle des rhéteurs qui, sous prétexte de simplicité et d’élégance de bon ton, bannit des œuvres de l’intelligence l’enthousiasme, la vie, le pittoresque, le cri profond et vrai éternellement compris de la nature humaine.
L’art de la Renaissance, et sous ce nom nous comprenons, outre l’architecture ce miroir des sociétés , la peinture , la sculpture , les lettres et la philosophie, devait bientôt affirmer au monde que si Constantinople était tombée, Florence et Rome allaient surgir et se montrer dignes légataires de l’inappréciable trésor de ses connaissances.
Dans l’œuvre étonnante des maîtres du XVIe siècle semblent couver toutes les laves souterraines qui bouillonnent dans le sol italien. L’art nouveau eut bientôt, pour satisfaire au besoin effréné de propagation , provoqué par sa virile jeunesse, le plus puissant véhicule qui eût jamais été mis au service du cerveau humain et dont furent privés les siècles de Périclès et d’Auguste : I’Imprimerie, «ce don suprême de Dieu, » suivant l’expression du jeune gentilhomme J or g qui devait s’appeler Luther.
Les écrits philosophiques et littéraires des réfugiés de Byzance et la publication des auteurs classiques dont ils avaient emporté les manuscrits, ou qu’ils découvraient grâce à de laborieuses et savantes investigations dans la poussière des bibliothèques conventuelles , eurent un retentissement sans pareil dans la république des lettres.
Dès lors la scolastique avait vécu. Recteurs et professeurs universitaires se mirent en quête d’une « fontaine de Jouvence » pour rajeunir leurs traditions séculaires et cherchèrent à galvaniser par l’infusion d’un sang nouveau le Trivium caduc ou le Quadrivium cacochyme.
técadence des le! t res, de la philosophie et des sciences en Europe à l’arrivée des Grecs réfugiés de Constantinople en Italie.
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Les aspirations de Ja Renaissance, corroborées par les idées réformatrices en gestation, se trouvèrent à propos pour culbuter l’école surannée sur les ruines de laquelle allait surgir et se développer, par une gradation sans cesse ascendante, l’enseignement philosophique, littéraire et scientifique qui fait la gloire de l’époque moderne.
Au reste, une rénovation complète était urgente; le vieil édifice vermoulu vacillait sur sa hase : « point ne fallut aultres engins à Érasme que plume et escriloire » pour le faire crouler et le démolir.
Laissant de côté la théologie, terrain bridant sur lequel nous ne voulons pas nous aventurer, examinons brièvement où en était l’enseignement des universités à la veille de cette transformation radicale.
Pour l’étude du droit, les cinquante livres des Digesla avaient vu s’accumuler autour d’un texte déjà volumineux la superfétation informe des commentaires des glossaleurs. Les « avis des prudents, » recueillis par Tribonius, étaient impudemment ajustés au lit de Procuste préparé par les casuistes retors de Y Infor liai.
La lettre et l’esprit des Pandeclœ de Justinien, quintessence appropriée du vénérable et rigide Jus romanum, étaient faussés, grâce à l’inextricable labyrinthe de pédantes scolies d’une longue suite de jurisconsultes.
Toutes les parties « disputassières » colligées dans les dialectiques d’Aristote et de saint Augustin servaient de base à l’enseignement de la logique.
La physiologie était une science inconnue.
L’histoire, un ramassis de contes insipides d’illuminés et de mystiques ainsi que de légendes absurdes amplifiées par des compilateurs crédules et amis des merveilles.
La géographie, un tissu de fables enfantines, dont les fantastiques descriptions topographiques des romans du temps sont le triste et fidèle miroir, était bornée au factum de Strabon ou à l’itinéraire d'Antonin.
Les sciences, facilement accessibles au monde arabe, sérieusement cultivées en Occident par les seuls Juifs, s’étaient transformées d’une déplorable façon pour les universitaires.
L’astronomie n’était plus (\i\ astrologie judiciaire; la chimie, alchimie: les mathématiques, l’algèbre et la géométrie réduites à la table de Pythagore
( YAbacus dédaigné des Comportes romains!); aux éléments d’Euclide et à quelques bribes sans conséquence de traités usuels des Maures d’Espagne transcrites sous les noms ronflants et apocryphes d’Archimède, d’Apollonius, de Théodore , de Ménélas et de Plolémée.
La médecine, rongée par l’empirisme, s’attachait aux formules de Galien et de Celse en dehors de toute méthode scienliflque, et appelait sans vergogne à la rescousse les propriétés palliatives des Phylactères , les emplâtres et les onguents préconisés par Serenus Sammonicus ou les recettes cabalistiques de l’ Enchiridion Leonis papœ et des Clavicules de Salomon.
L’anatomie, « seu in anima vili , » était strictement proscrite par les canons de l’Église romaine; le docteur convaincu de dissection était frappé d’ex co m m u n i ca t ion m a j e u re .
La philologie était complètement délaissée et les grammairiens du IVe siècle, Ælius Douai et Servius Honoratus, étaient admis comme oracles infaillibles dans toutes les écoles. Le latin de Cicéron, de Tile-Live, de Virgile et d’Horace, ravalé au rang infime des jargons hybrides, « heu! bassa latinitas ! » était tissu de barbarismes et hérissé de ces ineffables solécismes qu’Erasme triait sur le volet avec tant de malice, en épluchant la latinité douteuse des écrits de ses contemporains.
Si le moyen âge avait compté des hébraïsanls célèbres, depuis Moïse Les Rabbi seuls lié-
braïsants.
Maïmonides, l’auteur du More Nebouchim , Gersonides de Bagnols, qui tenta d’assouplir ia Bible à la doctrine d’Aristote; Nachmanides, Salomon ben Aderelh, Chasdaï Kreskas, jusqu’à Joseph Albo, l’écrivain dogmatique du Sepher Ikkarini; l’étude littéraire ou religieuse de la langue hébraïque resta l'apanage exclusif des Rabbi.
L’imprimerie était â peine découverte que les Juifs se servirent avec enthousiasme de ses bienfaits. La Bible parut à Venise en 1474; le Talniud à Anvers en 1523. Plus tard, les Allias d’Amsterdam reçurent une solennelle récompense des Etals-Généraux des Provinces-Unies, pour la valeur hors ligne de leurs impressions en caractères hébreux.
Quant au prosodique et incomparable langage des Hellènes, il n’était pas Proscription des hellénistes.
davantage cultivé ou compris des lettrés d’Occident. Les chants héroïques d’Homère, les tragédies de Sophocle, les livres de Platon, les odes de Pindare
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étaient réputées « détestables païenneries. » L’helléniste infortuné empestait le fagot et le « Grœcisare hœresisare» était un apophlhegme menaçant.
Érasme , précurseur Quand Erasme de Rotterdam partit pour l'Ilalie appelé par le cardinal
aux Pays-Bas de la ri 1
Renaissance dassi- Cri mani , les lettrés et les artistes de 1 a cour de Laurent le Magnifique atteignaient l’apogée de leur gloire, et Jean de Médicis, qui ne put retenir le Balaye par les offres les plus séduisantes, devait bientôt ceindre la tiare et s’appeler Léon X.
L’auteur du MÛPIA2, EFKÛMION ( Sluliiliœ Unis) livre étrange, quintessence de raison aiguisée d'ironie vengeresse , matérialisé par le crayon fantaisiste du peintre de la Danse des morts, fut le véritable précurseur aux Pays-Bas de la renaissance classique et des doctrines socratiques du néoplatonisme; il rêva de rétablir dans sa pairie le culte des belles-lettres et de la philosophie du siècle d’Auguste et poursuivit toute sa vie cette idée avec un entêtement et une persévérance dignes de l’emblème qu’il avait fait graver sur son anneau : un Terme avec la devise : concedo nulli.
Erasme fut l’audacieux révélateur de l’antiquité païenne : le premier, il accoutuma ses compatriotes à se familiariser avec un ordre d’idées jusqu’alors réputé sacrilège. Dans l’un de ses Familiaria Coiloqnia , le C.onvivium religiosum , le docteur de Rotterdam ne cache pas sa propension et ses sentiments à l’égard des écrivains de l’antiquité. Si met dans la bouche de Chrÿsogloüus, l’un des interlocuteurs du dialogue précité, des paroles qui équivalent à toute une profession de foi philosophique, l’inimitable charme érasmien dans la plaisanterie souveraine servant de cadre :
« GIR. Sacris quidem lilleris ubique prima debetur autoritas, sed » lamen ego non nunquam ofïendo quædam vel dicta a veteribus , vel » scripta ab Elhnicis, etiam poelis, tam caste, tam sancte, tam divinitus » ut mihi non possim persuadere, quin peclus illorum quum ilia scriberent, » numen aliquod bon uni agita verit . Et ferlasse latins se fundit spiritus » Ghrisli, quem nos interpretamur : et multi sunt in consortio sanclorum, » <jui non sunt apud nos in calalogo. Fateor affectum meum apud amicos, » non possuin legere librum Ciceronis de Senectute , de Amicilia, de Ofjiciis, » de Tusculanis quæslionibus quin aliquoties exosculer codicem, ac venerer » sanctum iilud peetus afflalum eœlesli numine. »
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
Entraîné par son enthousiasme cicéronien, Érasme dévoile Se culte secret qu’il a voué à l’Olympe antique et plaçant ses poêles au rang des demidieux : « CHR. El ipse mihi sæpenumero non tempero » dit-il « quin bene » ominer sanctæ animæ Maronis et Flacci; » bien plus, dans son délire néo-platonicien il fait dire à Nephalius au risque de voir sa main étreinte par le gaufrier ardent : « NE. Proinde quum hujus modi quædam lego de » talibus viris, vix mihi tempero quin dicam Sancle Socrates ora pro nobis! »
Que l’on juge par ces phrases brûlantes du grand railleur batave de l’enthousiasme qu’il dut provoquer dans les cerveaux des humanistes flamands pour l’antiquité classique.
L’école érasmienne s’engoua des formes de l’architecture gréco-romaine dès leur résurrection sur l’affirmation hyperbolique du divin Platon qui écrivait que la Grèce, toute savante qu’elle était de son temps, aurait eu de la peine à fournir un architecte vraiment digne de ce titre. D’ailleurs, le princeps oralorum , Cicéron, dont le docteur de Rotterdam colle avec amour les écrits à ses lèvres, « exosculer codicem! » quand il veut citer une science qui possède une vaste étendue n’allègue-t-il pas l’architecture dans la lettre où il informe At tiens de son idée d’élever un Fanum aux mânes de Tullia sur les dessins de Cluatius.
Quiconque s’est senti une seule fois captivé sous le charme des livres de Platon en garde un impérissable souvenir et se trouve étrangement surpris de rencontrer dans les chefs-d’œuvre du siècle de Léon X l’incarnation plastique de la philosophie enchanteresse du fils d’Ariston. L’écrivain ou l'artiste qui ne s’est point assimilé étroitement la doctrine de Socrate distillée dans les inimitables traités de Platon et de Cicéron est incapable de comprendre et d’analyser l’esthétique de l’art italien du Cinque-cento.
Les tendances platoniciennes de l’ami de Busleyden, d’Alde Manuce et de Boniface Amerbach, répandues dans ses nombreux ouvrages, firent les délices des licenciés et des docteurs des quatre Pédagogies de X Alma Mater et préparèrent incontestablement les esprits éclairés du temps aux idées archétypes de la Renaissance dont, à l’envi, l’architecture, la Sculpture et la peinture concouraient à développer la manifestation extérieure.
La résurrection de l’art architectural de l’antiquité païenne fut donc pré-
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
parée aux Pays-Bas par la renaissance des lettres grecques et latines; la régence de Marguerite d’Autriche et plus tard de Marie de Hongrie devait être pour nous ce qu’avait été pour l’Italie l’avénement de Laurent le Magnifique au trône ducal de Florence.
Avènement et progrès Toutefois, avant de rechercher les causes, l’origine et les développements
de la Renaissance en
"i,lie- du mouvement de réaction en faveur de l’architecture gréco-romaine qui fit
prévaloir dans notre pays les préceptes de Vitruve et délaisser les traditions des maîtres ès pierres , il convient d’examiner rapidement comment naquit et se propagea celte Renaissance italienne, qui dès la fin du XVe siècle passait en Espagne et en France à la suite des expéditions de Conzalve de Cordoue, de Charles VIII et de Louis XII, puis de ces deux foyers se répandit insensiblement dans le reste de l’Europe.
Quelles que soient les causes génératrices des remarquables changements qui signalèrent cette grande époque de rénovation architecturale, il faut reconnaître que la vieille terre virgilienne était encore trop couverte des débris de la splendeur romaine pour que les traditions architectoniques du peupleroi fussent jamais complètement oubliées ou perdues.
A ce riche héritage de monuments élevés sur le sol italien vinrent encore s’ajouter comme types précieux les nombreux débris de l’art antique, trophées de marbre et de bronze dont les Vénitiens et les Pisans ne manquaient jamais de charger leurs galères au retour des aventureuses incursions qui les faisaient craindre dans tout le bassin de la Méditerranée.
Influence orientale en Constatons cependant que l’art oriental avait pu s’implanter dans la Pénin-
Italie.
suie dès le IXe siècle et s’affirmer bientôt par des poèmes de marbre tels que la Basilique vénitienne de S'-Marc, le dôme de Pise « o/rns tant mirum», œuvre deBusketos l’Ætolien et de Rainaldus, son successeur, et les nobles cathédrales de Padoue, de Lucca, d’Arezzo, de Sienne et d’Orvieto. Si les coupoles d’or, les campaniles diaprés, les polychromies harmonieuses et les mosaïques rutilantes du style byzantin fascinèrent pendant près de deux siècles les architectes en Italie, cet engouement ne nous étonne guère; l’art nouveau épanoui sous les Comnènes procédait de l’art ancien qui florissait sous les Héraclides : Byzance continuait Corinthe.
‘ti^rp'rictystèmê Quant au XIIIe siècle, l’Europe s’éprit de l’architecture gothique et vit
SUR L ARCHITECTURE HAAS LES PAYS-BAS
adopter partout en moins de cinquante ans le nouveau système à ogive dont le berceau semble positivement avoir été File de France et la Champagne; l’Italie seule regimba : ménade affolée de luxe et de matérialisme, à la robe de gaze de Cos, vivant sous un incomparable ciel; elle n’accueillit qu'avec répugnance celte mélancolique enchanteresse, vierge hautaine aux rigides draperies, frissonnant sous le givre du septentrion.
Les sombres terreurs du moyen âge révoltaient son imagination brillante qui devait bientôt s’attacher aux poétiques doctrines de la philosophie platonicienne; la foi des Italiens qui se manifestait à l’aise dans les temples ensoleillés, revêtus de marbre et de bronze, ne pouvait s’accommoder du culte mystérieux se dérobant au monde sous les noires voussures et les profonds sanctuaires du munster féodal.
Briginthe, l’architecte de SVAndré de Verceil , fut un anglais; meisler L’art ogival importé
en Italie par rVes ar-
Jacob, qui bâtit la cathédrale de Sl-François d’Assises , était allemand de chitecte. étranger», naissance. La valeur incontestable de l’art ogival qui seul avait pu victorieusement conlre-balancer le génie antique eut le privilège d’exciter au plus haut point les sentiments de rivalité jalouse des maîtres italiens.
Yasari ne prend pas la peine de dérober sous certaines formes atténuées Répugnance des Ita-
1,1 liens pour l’art sep-
du langage, la haine aveugle et implacable qu’il porte à l’art des hommes du g^dJ'vaMri0'" Nord quand il désigne les chefs-d’œuvre de l’art ogival par celle phrase qui ressemble à une imprécation : « quesla maledizione di fabbriche che hanno ammoralo il mondo. » Les derniers mots de celle pensée envieuse prouvent , bien plus que des torrents d’invectives, â quel point les artistes italiens souffraient d’avoir vu passer en d’autres mains et poser sur d’autres fronts le sceptre et le bandeau de la royauté de l’art.
Bien qu’ils élevassent en ce genre quelques monuments dignes d’admiration, les architectes d’Italie ne s’assimilèrent jamais étroitement le génie du style ogival. La profonde esthétique de l’art du Nord, son symbolisme mystérieux, ses théories secrètes, ses tracés cycloïdaux et épicycloïdaux ignorés d’Archimède et d’Euclide, retrouvés au XVIIe siècle par le génie de Pascal et des Bernoulli, apparaissaient à ces petits-fils d’Iclinus et de Vilruve non comme un problème, mais comme un défi.
La première condition de la beauté de la forme chez les anciens avait été
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
la symétrie absolue, les artistes du moyen âge y ajoutèrent les cadences eurythmiques de l’alternance et de l’intersécance. Ce fut l’abus de ces nouveaux thèmes qui leur fît préférer par les maîtres italiens la sensation de l’unité des parties, à cause de la fatigue qu’éprouvait l’œil à démêler et à suivre le tissu de cette harmonie diffuse de l’alternance et de l’intersécance dont l’unité réelle était moins sensible.
Arnolfo di Cambio,pré- Dès 1 294 Arnolfo del Cambio osa relever le gant jeté aux races latines
curseur de la réac-
lnnita1ieCOi29°4maine P81’ Gaule Germanie et matérialisa l’expression de celte sourde antipathie de quatre générations d’artistes en osant construire Santa Maria del Fiore. Ce « maître en œuvres vives » ne put terminer sa sublime protestation; il se trouva heureusement pour achever celte tâche glorieuse un peintre de génie, Giotto , l’architecte du fameux campanile aux diaprures de marbre, mosaïque colossale qui fait encore aujourd’hui l’orgueil des Florentins. Après Giotto, vinrent Orcagna, Filippo, Taddeo Gaddi, enfants de celte mâle génération qui commence au Dante et produisit à la fois Nicolas Pisano, Giovan Fellini et André Mantegna.
Les successeurs de Giotto suivirent religieusement les plans d’ArnoIfo, qui peut être considéré à juste titre comme le premier architecte de la Renaissance italienne et le digne précurseur de Filippo Brunellesco qui devait, un siècle plus tard, couronner l’œuvre du vieux maître de Florence par une coupole aérienne, morceau capital de la nouvelle école, déjà jalouse de l’admiration qu’on accordait au Panthéon d’Agrippa. Disons, toutefois, que ce mouvement ne se localisa point dans l’ancienne Etrurie; les idées de rénovation artistique agitèrent bientôt les architectes de la Péninsule, des Alpes à la Méditerranée.
Arc de triomphe du En IMS les Napolitains érigèrent en mémoire de l’entrée d’Alphonse,
Castel-Nuovo à Na-
pies. 1 445-1470. roj d’Aragon (2 juin 1412), l’arc de triomphe du Castel-Nuovo dont les sculptures sont de Silvestro dell’Aq uila et d’Isaïe de Pise. Vasari en fait honneur au florentin Giuliano da Maïano; mais ce premier jalon du retour de l’architecture aux idées monumentales des Romains eut pour architecte le sculpteur milanais Pietro da Martino. Celte œuvre lui valut les éperons de chevalier, témoignage distingué de la satisfaction du royal triomphateur.
Les grandes portes urbaines que Charles-Quinl fit construire à Anvers et à Garni un siècle plus tard, par les ingénieurs Sébastien van Noyé et Donato
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
Boni Pellizuoli de Bergame, le premier flamand, le second italien, celles de Las Granadas à Grenade, de Santa Maria à Burgos ( 1525) et l’Entrée grandiose de FAIcazar de Tolède, œuvre d’Alonzo de Corrubias, nous prouvent que l’usage de donner une décoration artistique analogue aux arcs triomphaux des Romains, même aux Entrées militaires, avait été importé et favorablement accueilli, dès le début de la Renaissance, aux Pays-Bas et en Espagne.
Dix-neuf ans après l’érection de l’arc de Castel-Nuovo, Giuliano da Mayano Fit pour Pietro Bembo, son ami, depuis pape sous le nom de Pau! If, la façade du Palais de San-Marco dit de Venise à Rome. C’étaient là des affirmations importantes de la vitalité et de l’extension de l’art nouveau, bien plus, de l’application de ses doctrines à des monuments laïques ou profanes.
Étienne Masaccio, disciple de Massolino qui, au dire de \Tasari, mourut à 26 ans en 1465, tenta de ressusciter d’après les préceptes de Vitruve quelques édifices de l’antiquité; mais ce fut plutôt l’œuvre d’un archéologue que d’un architecte. L’antiquaire Marco Fabio Cal vi de Ravenne traduisit plus tard pour Raphaël l’œuvre architecturale de Vitruve, manuscrit annoté de remarques marginales de la main de l’Urbinate, une des curiosités de la Bibliothèque de Munich. Les Anliquilales urbis per Andream Fulvium, anliquarium , furent éditées à Rome en 4 527. Ce livre fut toute une révélation : les gravures sur bois représentant d’anciens monuments de la ville éternelle en furent faites d’après les dessins de Raphaël; l’édition de Venise de 1588 les reproduisit.
Filippo Bntnellesco , qui édifia à Florence les églises de San Lorenzo et de! Spirilo Sanlo qui résument sa carrière artistique, celle-là étant la première et celle-ci la dernière de ses constructions, fut véritablement le promoteur de l’architecture gréco-romaine. Tout entier à son idée, il alla passer de longues années à Rome en lète-à-tète avec ses chefs-d’œuvre de prédilection. I! en rapporta, conçu d’une façon pratique, le projet de faire revivre l’art des siècles d’Auguste des Flaviens et des Anlonins. C’est au génie de Brunellesco , que les artistes de Florence doivent la gloire d’avoir ramené, les premiers en Europe, l’usage des ordres grecs et romains.
Dès la première moitié du XVe siècle, brillèrent d’un vif éclat des maîtres renommés comme Baccio Pintelli, Giuliano da Mayano que nous avons déjà
Palais San Marco a Rome. 1464.
Masaccio , Calvi , Fulvios.
Brunellesco, promoteur d e F a rc h i i eclure greco-romaine.
Artistes italiens du XVe siècle. — Architectes.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Sculpteurs.
jogée de l'art de la Renaissance en Italie. — Diffusion du style.
Imprimerie. — A n t i quaires. — Lettrés.
-■Philosophes.
cité, Michelozzo-Michelozzi, Filarete, Léon Baptiste Alberti et une foule d’autres noms moins remarquables. Outre la coupole de Santa Maria de! Fiore, on construisit l’hôpital de Milan, la façade de l’église Santa Maria Novella que. Michel-Ange appelait son épouse, la cour de S^Damase au Vatican, le chœur de l’église de la Nunziata, les églises Sl-Sébastien et St-André à Mantoue et le palais du patrice florentin Bernardo Ruccellai, ami et allié de Lorenzo de Medicis et de Donato Acciojuoli ; dans cette rapide nomenclature accordons une mention particulières au chef-d’œuvre de Léon Battisla Alberti, l’église San Francesco dans la cité de Rimini.
Gardons-nous d’oublier la pléiade de sculpteurs de génie qui secondèrent si brillamment les architectes. Dans l’art de la statuaire, on admirera toujours le poème de bronze fondu, ciselé, buriné avec une maestria superbe en ! 4-01 par Lorenzo Ghiberti sur les vantaux de la porte du Baptistère de Florence. A celle œuvre du fils de l’orfévre Bartuluccio dont, malgré sa jeunesse, le patrice Pandolfo Malatesta avait su deviner et protéger le talent, ajoutons les productions admirables de ses rivaux et contemporains, Simon da Colle, Francesco di Vandabrina, Nicolas d’Arezzo, Donatello, le merveilleux toreuticien aux tendances corinthiennes, l’auteur immortel du monument d’Haria di Garetto dans la cathédrale de Lucques, et Jacopo délia Quercia qui, par l’élan qu’il sut imprimer à l’art de la statuaire, avait dès 1 A- 1 3 placé bien haut le renom de l’école siennoise.
Dans les dernières années du XVe siècle l’architecture de la Renaissance, parvint à son apogée; les deux San Gallo, Baldassare Peruzzi, Bramante, Giorgio se signalèrent à l’envi par des œuvres remarquables dont la renommée traversait les monts et préparait l’Europe étonnée aux merveilles du siècle de Léon X.
Le branle était donné, quand la découverte de l’imprimerie et l’émigration vers Rome et Florence des humanistes grecs chassés de Constantinople vinrent compléter la rénovation des idées artistiques. Protégés par ces fameux princes italiens, à la fois condottieri, artistes et lettrés, les Visconli, les Sforza, les d’Este, les Gonzague, les Benlivogli, les Médicis, les poètes célébrèrent à l’envi l’apparition des trésors de l’art gréco-romain qui chaque jour se révélaient sous la pioche des antiquaires. Roscoè nous apprend qu’une de ces découvertes était l’objet de plus grands transports de joie pour les
ilaiiens de la Renaissance que ne l’eût été la conquête de tout un royaume. Merula et Bernardo Bellincioni à Milan, Spagnuoli et Arrivabene à Manloue, Aleandro et Francesco Colonna à Venise, l’Ariosle et Bojardo di Scandiano à Ferrare, Codro Urceo à Bologne, Benivieni à Florence, Sadolet à Rome, Ponlano et Sannazar enfin à Naples, trouvèrent des ditirambi pour tous les temples des sonelti pour toutes les statues.
Les doctrines de la philosophie socratique ou néo-platonicienne, rapportées de l’Orient avec les manuscrits que les Juifs venaient vendre à Florence à la grande joie de Gemiste Plélhon le commentateur, passionnaient les lettrés et les artistes pour qui Cosme l’Ancien faisait bâtir par Brunellesco la Villula de Fiesole. Dans ses Sylves (imprimées à Florence en 14-82-44-85), en souvenir de Cicéron, le rhéteur Angelo Politiano l’appelait Tusculum.
Marsile Ficin traduisit Platon en langue latine en 1491; Lorenzo de Médicis fit imprimer le livre à ses frais. C’est encore à l’heure qu’il est la meilleure version que l’on possède : au XVIe siècle, elle contribua puissamment à vulgariser la doctrine du philosophe athénien, car, avant l’arrivée en Italie des Grecs de Byzance la belle langue d’Hésiode et d’Homère n’était plus comprise. Au dire d’Érasme, dans le monde monacal de la fin du XVe et du commencement du XVIe siècle, quand un docteur, dans une thèse publique, trouvait un passage écrit en celle langue, il le sautait en disant froidement : « græcum est non legitur. »
Parmi les écrivains delà Renaissance qui ont embrassé à la fois la vie de Platon, sa doctrine et ses ouvrages, Marsile Ficin occupe le premier rang; ses vastes travaux, son zèle ardent, ont fait revivre le disciple de Socrate et ont relevé son culte en Europe. Aide Manuce publia en 1513 l’édition grecque princeps des œuvres de Platon; à partir de celte époque l’étude du grec revient en honneur dans toutes les universités du Continent.
Les aspirations des esprits étaient portées vers le naturalisme païen; la beauté plastique eut de nouveau ses autels, on restaura en son honneur le culte de la chair, celte vieille passion de l’humanité. Dans les concerts qui suivaient presque toujours les réunions philosophico-artisliques de la villa de Fiesole , Antonio Squarcialupi, le chanteur de prédilection de Lorenzo, dont le buste se voit encore sur la paroi de la nef gauche, à la cathédrale de
Le néo-platonisme. — Laurent le Magnifique. — Fiesole.
Marsile Ficin. — Platon traduit en langue latine. 1491.
Naturalisme. — Culte de la beauté plastique.
14 HISTOIRE I)E L1NFLUENCE ITALIENNE
Florence, entonna un jour un « hymne à la beauté » dont le Médicis avait rimé les slanze.
Il n'était pas nécessaire de rappeler à ces néo-platoniciens de la Renaissance, dignes rivaux des contemporains d’Alcibiade et d’Aspasie, les préceptes du maître qui conseillait à Xénocrale le Chalcédonien et à Dion de sacrifier aux grâces. La présence même à ces joules poétiques et philosophiques des belles florentines, la Maria dei Lanzi, la Bencina, la Morella, rappelait Lasthénie de Manlinée et Axiothée de Phylasie qu’une vocation impérieuse détermina jadis à suivre Platon.
Émancipation ,ie la L’émanci pat ion et le respect de la femme nés des lois d’honneur de la
femme.
chevalerie féodale exercèrent au XVe siècle une incontestable influence. Elle tourna tout entière au profit de l’art et servit de puissant véhicule à l’extension des goûts et des doctrines issues de la Renaissance grécoromaine.
Dante et Platon. Dante Alighieri avait enseigné aux artistes la valeur du principe idéal dans la manifestation expressive de l’art; le commerce de Platon accoutuma les intelligences à chercher ce principe divin dans la perfection physique et l’harmonie matérielle de la création.
L’art de la Renaissance dut à Platon la grâce, la poésie, l’enchantement de son esthétique; Raphaël peignit l’école d’Athènes et introduisit le mythe païen dans les peintures bibliques des loges du Vatican par ses allégories empruntées à la mythologie classique ; Jean d’Udine et Jules Romain, dans les arabesques, accompagnant ces sujets sacrés, semblaient inféodés à la théogonie d’Hésiode; plus lard, Rubens, cet incorrigible païen, dans le tableau La reine prend le parti de la paix , de la galerie de Médicis au Luxembourg, met en scène Mercure traitant de puissance à puissance, avec deux cardinaux de la sainte Eglise romaine. A tout prendre cependant, ces maîtres pouvaient s’autoriser de l’exemple de l’épopée dantesque quand le sombre Alighieri, dans les terrifiants versets de son Enfer traduits par Michel-Ange sur l’immortelle fresque de la Sixtine, complète la Géhenne de I Evangile par le Tari are du vieil Homère.
casons, Cüicondyic, L’Italie des Médicis, sous l’influence des doctrines philosophiques des
l’Hrarque, Boccace, ,
i Ariiiste, l’Aretin et Lascaris, des Demelrius Calcondyle et des autres réfugiés de Bvzance, contins continuateurs. J u
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS. 15
nuail la tâche commencée par Pétrarque, Boccace et l’Ariosle au siècle précédent; mais cet engouement pour les poètes et les écrivains de la Grèce et de Rome devait bientôt aboutir par l’abus de l’imitation de leurs tendances ilby phalliques aux obscénités blâmables non-seulement des Dialogues de l’Arétin ou du Decamerou de Boccaccio, mais encore du Liber Face liar uni (1470) de Poggio Bracciolini ou de V Hermaphroditus de Beccatelli.
Le naturalisme sensuel que déplorait Savonarole et qu’il crut immoler en allumant le fameux Capannuccio de trente brasses de hauteur de la piazza délia Signoria, où l’on vit les portraits des donne d’amore florentines, brûlant au milieu de miroirs biseautés de Venise, de flacons d’essences de Naples, de tentures de velours ciselé de Gênes et des œuvres érotiques de Tibulle, Properce, Boccace et Pétrarque, ce naturalisme pour l’extinction duquel Fra Girolamo mourut martyr, était une fatalité originelle à laquelle l’art de la Renaissance ne pouvait échapper.
Les premières applications des ordres gréco-romains furent faites à des églises ou à des chapelles; comme on a pu le voir plus haut, l’architecture perdait de plus en plus son symbolisme mystérieux. Les Trecenlisli qui continuèrent un moment dans leurs œuvres au XVe siècle les traditions de Giolto et de Masaccio pour la peinture, de Nicola Pisano et de Ghiberli pour la statuaire, de Buskelos et de Rainaldus pour l’architecture, en furent les derniers fidèles. Désormais l’architecte allait rêver, même pour un édifice religieux, de thermes et de nymphées, le peintre, de formes plantureuses et lascives, le statuaire, de divinités sans voiles.
Ce fut ce gigantesque débordement des idées charnelles que Savonarole était parvenu à enrayer par la force de son génie et de sa volonté appuyés d’une foi austère et s’était un instant flatté de pouvoir détruire.
Sa rigide esthétique défendait à l’architecte de prendre pour modèle du temple du sublime Galiléen les types prostitués au culte d’un Jupiter adultère, d’un Mercure voleur, d’un Bacchus ivrogne et d’une Vénus dissolue. Le moine frappait d’anathème le peintre et le statuaire convaincus d’avoir étudié la nature humaine non-seulement sur la chair vivante, mais encore sur la chaste nudité marmoréenne de la statue antique. L’idéal de la beauté ne pouvait résider, suivant la conviction de Savonarole, que dans les types séra-
Kéactiou de Savonarole contre les tendances naturalistes de la Renaissance.
Principes esthétiques de Savonarole.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Mythes d’Astarté et d’Aphrodite.
phiques de l’école ombrienne, incarnés dans les visions mystérieuses qui peuplaient les extases du bienheureux Angelico da Fiesole.
Fra Girolamo dépassait le but; la morale la plus sévère sait du nu distinguer l’obscène. Par une anomalie étrange, l’art chrétien par excellence de l’époque ogivale avait, principalement en sculpture, usé de nudités brutales étalées dans le sanctuaire comme en un lupanar. Cet abus fut général : le clergé séculier plébéien des villes s’autorisait jadis de singulières plaisanteries et des personnalités les plus crues sur le clergé régulier patricien des abbayes, dont les vices, l’oisiveté et les richesses contrastaient avec sa vie sévère, besoigneuse et pauvre. Jacques de Vitri fait la peinture la plus sombre de la dépravation des ordres monastiques à la fin du moyen âge. Les troubadours, dans leurs Sirvenlcs, et nos Rederijkers, dans leurs Schimptooneelen et leurs Hekelspelen, persilïlaienl sans ménagement les moines en public avec l’approbation de l’official et des juges synodaux ecclésiastiques. Les murs des églises fournissaient au clergé urbain un pilori inviolable pour afficher en représailles ses dolentes censures.
L’art antique que cherchaient à traduire les artistes de la Renaissance présentait le nu comme la perfection suprême de l’art de l’imitation des formes créées, et, par la chasteté de l’attitude et de l’expression, ôtait toute idée de volupté. L’imagination du moyen âge catholique n’avait en vue que l’Aslarlé de la Bible, Vénus ne pouvait être que la sorcière impudique du sabbat traînant sa séquelle hideuse d’incubes et de succubes. L’Aphrodite de l’Iliade avec son cortège de grâces et d’amours resta toujours pour les grecs et poulies maîtres néo-platoniciens de le Renaissance le type éternel et idéal de la beauté divine.
Chute de Savonarole. Le XIIIe siècle eût béatifié Fra Girolamo; le XVe siècle l’envoya au sup-
plice. La veille de l’Ascension 1498, atteignant la hauteur des Loggia dei Lanzi, se dressait un énorme bûcher qui devait faire surgir d’étranges émotions et des revirements inattendus dans la cité des Médicis.
Florence, la mondaine cl sensuelle hétaïre repentante, la néo-platonicienne qui, se couvrant de cendres et se frappant la poitrine, allumait naguère le Capannuccio sur celle même place où l’on voyait le bûcher, Florence avait renié son prophète, condamné son Fra Girolamo, ce tout-puissant prieur de
Sl-Marcqui sut un jour, par la vigilance de sa seule opposition, empêcher la restauration de Pietro de Médicis et établir un Etat théocratique.
L’art des disciples de Fra Angelico, Gozzoli le Florentin, Gentil da Fabriano, Domenico da Michelino et Zanobio Strozzi, avait entendu pour la dernière fois, sous les rosiers de SVMarc, défendre victorieusement sa symbolique, ses doctrines et ses traditions.
L’école des Trecentisti, si pure en son essence, interprétation chrétienne des idées nouvelles adoptées par les maîtres italiens, fut définitivement abandonnée le jour où l’auteur inspiré du Triumphus crucis et du livre si héroïque de probité morale De simplicitate vitœ chrislianœ, escorté de ses deux compagnons de supplice Sylvestre Maruffi et Domenico de Pescia, s’abîmèrent dans la vaste fournaise de la piazza délia Siynoria.
Le génie païen de la Renaissance avait terrassé son plus redoutable adversaire, brisé sa dernière entrave, plus rien désormais n’allait s’opposera son essor.
L’année qui suivit la mort de Savonarole vit sortir de l’imprimerie Aldine X Hypnerotomachia, œuvre plus que profane d’un autre dominicain, Francesco Colonna, jadis terminée à Trévise le premier jour de mai 1467 « lorsque » Polyphile était détenu dans les doux liens de l’amour pour la belle » Polia. »
Le sort réservé aux deux moines nous fait toucher du doigt d’une façon évidente les tendances et les secrètes aspirations de la société italienne à la fin du XVe siècle. La foi religieuse n’avait pas encore été amoindrie par l’indifférentisme; sous des allures païennes l’Italie cachait un christianisme encore intact; grâce à cet appoint de l’ordre surnaturel, Savonarole avait su fasciner le peuple de Florence. L’attirant sans cesse hors de la nature parmi les visions, les miracles, l’enfer, le purgatoire, le ciel, il sut l’amener au point de devenir contempteur implacable de la beauté plastique, séculaire idole des Toscans, auxquels le culte des formes parfaites est un sentiment naturel.
Fra Girolamo pécha par excès de zèle théologique ; il voulut rendre le Florentin pieux par la terreur, il voyait surtout le néant des choses humaines; intelligence sombre et farouche, il glaçait de crainte ses auditeurs en montrant les horreurs secrètes de la mort et du jugement; il dépouillait cette belle
Les Trecentisti.
Colonna.
1/ Hypnerotomachia .
Causes de la réaction qui amena le supplice de Savonarole.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
ville étrurienne de ses Heurs légendaires, déchirait ses robes de brocart, arrachait son masque de velours en faisant apparaître la serpillière hideuse d’un squelette aux os verts.
Ce fut là une des grandes causes qui changèrent en haine furieuse l’admiration passionnée des florentins et amena la chute de l’utopie tliéocralique de Savonaroie. La loi du Christ est compatible avec toute manifestation plastique du génie humain, envisagé au strict rapport métaphysique; elle a brillé successivement sous les modestes arcusolia des catacombes, sous les portiques latins, les coupoles byzantines et les arceaux gothiques. Les Italiens des XVe et XVIe siècles rêvaient pour le culte de leur choix un cadre digne des fabuleuses magnificences impériales et rendaient à la divinité le solennel hommage de la suprême beauté physique, son constant attribut dans les m y t h o I ogies g réco-r o m aines.
Cet état des esprits à l’époque qui nous occupe se traduisit par des faits : au dominicain de Florence, au moine austère qui reproche à ses concitoyens de « boire dans la coupe des réprouvés l’eau de la source corrompue de « l’antiquité païenne » , l’excommunication majeure fulminée par Alexandre VI, le bûcher et le lit caillouteux de l’Arno pour tombeau à ses cendres; au dominicain de Venise, à l’auteur de la Priapée, au peintre érotique de Philédès « dont les appas juvéniles ne sont voilés que d’un nuage transparent de par- » fums » les honneurs d’une édition de luxe dont Aide Manuce fera le texte et André Mantegna les dessins, et quand la mort viendra le saisir plus tard en 1 510, une épitaphe élogieuse et une sépulture honorable lui seront octroyées près des monuments des doges Mocenigo, Venier et Vandramin dans l’église des SS. Giovanni et Paolo, le Westminster de Venise.
Savonaroie fut la dernière digue qui arrêta un moment la diffusion de l’art matérialiste, Colonna fut le bouc émissaire des tendances et des idées païennes qui, depuis deux siècles, agitaient sourdement les cerveaux italiens. Léon-Baptiste Albert! , par la publication de son traité De re ædificalorio , avait converti les artistes aux doctrines nouvelles; le Soiiyc de Poliphile de Colonna, s’adressant aux patriciens, rallia toute la société italienne. Dès lors, l’idée mondaine se substitua définitivement à l’idée mystique, elles préoccupations de la société convergèrent toutes vers l’institution positive
humaine. Les traditions classiques prévalurent et les formes païennes de l’art gréco-romain ne comptèrent plus en Italie que des adeptes et des admirateurs passionnés, dont, par un rare bonheur, quelques-uns eurent du génie, presque tous des talents hors ligne. Le flambeau de la Renaissance rayonna dès ce moment sur toutes les contrées de l’Europe et bientôt, grâce aux efforts du Berruguete, ce Michel-Auge espagnol qui rencontra dans Charles-Quint un mécène magnifique et à la toute-puissante influence de Juan de Herrera, l’architecte de prédilection de Philippe II, la monarchie castillane l’étendit au Nouveau-Monde.
Dans ce revirement général, un seul artiste, séduit par les théories du fougueux Girolamo, y demeura fidèle. Ce fut le champion armé de toutes pièces accouru à l’appel du tocsin, de l’atelier de peinture de la Porte San Pier Gattolini, le jour où Valori fut assassiné sur les degrés de San Procolo ; le florentin Barlolomeo Randinelli, le peintre du Sl-Marc, qui devait illustrer sa robe de dominicain en devenant le plus grand coloriste du siècle. Si Savonarole ne laissa qu’un disciple dépositaire de sa rigide esthétique, Baccio eut assez de génie pour l’en consoler un peu.
Dans l’hypothèse où Savonarole eût réussi à maintenir son autorité à Florence, le grand mouvement de la Renaissance était enrayé et n’eût point débordé aux Pays-Bas, car l’exemple de l'Italie entraîna seul les autres peuples. L'Espagne, après la conquête de Grenade, avait adopté le style mudejar, mélange de gothique et de mauresque ; le contact politique immédiat de cette nation l’eût intronisé chez nous d’une façon décisive, car, à la fin du XVe siècle, nous n’avions pas encore subi directement l’influence italienne. Nous trouvons d’ailleurs des preuves de celte assertion dans certains édifices des Pays-Bas que nous citons plus loin, et où se remarque distinctement l’influence gothico-mauresque. Nous sommes pourtant en droit, de supposer que si l’Italie, fascinée par Savonarole, était retournée à fart des Trecenlisii , notre architecture gothique se fût encore une fois transformée par l’adjonction de l’élément mudejar ou mozarabe, dont on trouve de nombreux types en Espagne, et aurai! conservé ces éléments pendant tout le temps où ce style serait demeuré en honneur dans la Péninsule ibérique.
Quant au reste de l’Europe, et particulièrement en France, en Allemagne
Bandinelli fidèle a l’esthétique de Savonarole.
Hypothèse de la réussite de Savonarole au point de vue du mouvement de diffusion de la Renaissance en Europe.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
el en Angleterre, chacune de ces contrées possédant une véritable école nationale (en décadence, il est vrai, mais débordant encore d’éléments vitaux), aurait pu attendre le souille de quelque génie qui l’eût transformée. Battu en brèche par la Renaissance, l’art ogival défendit ses principes pied à pied , compta des adeptes fervents jusqu’aux derniers jours et mettait encore en pratique, comme à Nurenberg, à Beauvais et à Liège, les traditions des maîtres ès pierres à la face des œuvres conçues d’après les idées nouvelles au beau milieu du XVIe siècle. Nous en déduirons facilement que sans l’influence de l’école italienne du siècle de Léon X, dont nous apprécierons les causes dans le chapitre suivant , l’art ogival aux Pays-Bas eût trouvé dans les types mudejars importés par l’Espagne les éléments d’une nouvelle transformation qui l’eût rajeuni.
Triomphe du Cinquc- Savonarole tombé, l’art toscan reprit la tradition un temps interrompue renline- qui s'était si rapidement développée sous Lorenzo de Médicis. Revenons à
celte Académie Florentine, centre privilégié de l’art du Cinquc-cenlo, oû exercèrent leurs talents les architectes Antonio Giamberlo et son frere Julien de San Gallo, les sculpteurs Torregiano , Granacci el le Ruslici et les peintres Pollajuolo, Baldovinetli, Ghirlandajo, Luca Signorelli et Filipo Lippi, tous maîtres dont la gloire brille d’un enviable éclat dans le livre De viris illustribm de Facius, écrit en 1456, et dans cette Légende dorée de l’art italien que publia Vasari en 1550.
cour de Laurent le Jérôme Roscio avait donné à Laurent le Magnifique un buste de Platon;
Magnifique.
jamais le Médicis ne reçut de présent plus agréable. SI le plaça avec honneur comme un palladium sous l’ombrage des grands pins de la villa Careggi que Michelozzo avait bâtie pour son père Gosimo et oû souvent il réunissait sa cour d’artistes et de lettrés.
Tout ce monde, imbu des idées platoniciennes oû l’on posait une couronne dor sur le front du divin maître, comme le Persan Mithridate éleva jadis une statue et Aristote un autel au sein de l’Académie, était un monde sensuel, épris d’admiration à la vue de ces dieux de marbre ou de bronze sortis si beaux de la main des loreuticiens et des statuaires.
Le cénacle de la villa Careggi offrait un incontestable anthropomorphisme des siècles de Périclès et d’Auguste. Une frise, une corniche, un rinceau
SUR [/ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
d’acanthe, les méandres harmonieux d’une volute ionienne, un fragment de trépied ou d’autel, les débris du torse nu d’un éphèbe ou la gorge voluptueuse d’une bacchante mutilée étaient autant de livres ouverts où le vieux Pomponio Leto, avec sa barbe inculte et ses vêtements troués, faisait épeler à ses disciples le mâle langage des anciens.
Tout le faisceau de lumière, lentement amassé par le XVe siècle, devait seulement éclater au XVIe et de Florence et de Rome resplendir et rayonner sur l’Europe entière. Comme nous l’avons dit au commencement de ce chapitre, pour allumer ce grand foyer, il ne fallait qu’une étincelle ; ce fut l’art lumineux par excellence de Cosler et de Guttenberg qui sut la produire. Lascaris et Erasme, Turnèbe et Radius, Estienne et Casaubon mirent au service des grands imprimeurs de la Pienaissance les trésors de leur érudition, les lumières de leurs critiques et leur dévouement sans bornes à tirer de l’oubli des bibliothèques les écrivains de l’antiquité.
En 1485 parut à Florence, en langue latine, le traité De re ædificatoria, de Léon-Baptiste Alberli, neveu du cardinal Alberto degli Alberli, édité par les soins de son parent Bernardo et précédé d’une épître dédicatoire à Laurent de -Médicis par Angelo Poliliano.
Ce fut le premier livre d’architecture qui fût jamais imprimé.
Nous avons souvent feuilleté, non sans un religieux respect, cet incunable rarissime, presque légendaire, avec ses grandes marges, ses rubriques et sa justification compacte. C’est après Platon, au commerce intime des écrits de l’ami de Nicolas Y, que nous devons d’avoir pu nous initier assez aux idées esthétiques du génie italien de la Renaissance, pour oser entreprendre d’étudier le grand mouvement prosélytique de la résurrection de l’art grécoromain. Traduit en italien en 1549 par Pierre Lauro et édité à Venise, le traité d’Alberti fut réimprimé l’année suivante par Cosimo Bartoli qui l’orna de figures.
Désormais le livre allait jouer un rôle sans précédent dans la diffusion et la propagation des idées architecturales.
Un an après le traité d’Alberli parut à Rome la première édition des Dix livres de Vilruve auxquels on avait ajouté le Traité des aqueducs de Rouie de Sextus Julius Fronlin ; elle fut imprimée chez Joannes Sùlpicius Verula-
Rôle de l’imprimerie dans la diffusion «les idees philosophiques et artistiques.
Traité d’architecture d’Alberti 1485.
Éditions et traductions de Vilruve.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Medidas del Romano de Sagrado 1525.
Traité d’architecture imprimé à Paris.
Il n’y eut pasaux Pays- Bas de traduct ion de Vitro ve au X VP siè cle.
Traduction flamande de Sei lio , par P.
Coeck.
nus. Une réimpression anonyme vil le jour à Florence en 1496; Simon Bevilacqua en donna une autre à Venise en I 497. La première édition de Vitruve avec figures parut seulement en 1511 ; elle fut imprimée à Venise par Joan de Tiridino. Dix ans plus tard l’œuvre de l’architecte d’Auguste fut traduite en italien par Buono Moro da Bergamo, Benedello Jovio et Comasco avec des commentaires de Cæsar Cisaranus.
L’Espagne suivit l’Italie de bien près : en 1525 Don Diego de Sagrado, capelan de la reine Uoha Juana, écrivait et publiait, sous le litre de Medidas del Romano o Vilruvio, le premier livre d’architecture classique qui ait vu le jour en deçà des Alpes. Les Medidas de Sagrado réimprimées à Madrid en 1542 êl à Tolède en 1549 et en 1554, devancèrent de dix-sept ans la Raison d’ architecture exlraiele de Vilruve et aullres arquilecleurs anticques, etc., éditée à Paris en 1542 par « Colin, Grand’rue Saint-Marcel, à l’enseigne des Quatre Evangélistes. » Bien plus, ce premier livre d’architecture publié en France n’est autre chose que la traduction de l’ouvrage de Diego de Sagrado.
Postérieurement le Vitruve fut traduit en français par Jean .Martin, secrétaire du cardinal de Lenoncourl, en 1547, et, cinq années plus tard, à Lyon, avec des commentaires de Philander l’ami du cardinal Georges d’Armagnac.
Des exemplaires des éditions successives du livre de Sagrado durent évidemment être apportés aux Pays-Bas où l’usage de la langue espagnole était plus commun (pie celui de la langue italienne.
Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, il n‘y eut pas chez nous d’édition de Vilruve. Lampsonius, van Mander et von Sandrart n’en disent rien. Robert de Piles, Moreri, Paquot, Baert et, d’après eux, M. Schayes, attribuent à tort une traduction flamande des Dix Livres à Pierre Coeck, éditée en 1546.
Malgré toutes nos recherches dans les plus célèbres dépôts publics, nous n’avons jamais trouvé ce livre nulle part. Le savant bibliophile gantois van Hullhem n’a pas été plus heureux; bien plus, il a consigné dans les notes marginales de l’exemplaire de Paquot que possède la Bibliothèque royale de Belgique l’opinion que cet ouvrage n’a jamais existé et qu’il y a eu primitivement confusion avec la traduction des œuvres de l’architecte italien S. Serlio entreprise par le maître d’Alost. Voici le texte inédit de la note de
SUR L’ARCHITECTURE DANS LES PAYS-BAS
van Hulthem : « Je ne pense point que Coeck ail jamais traduit Vitruve. » Lampsonius et van Mander n’en disent rien; le dernier, en parlant de sa » traduction de l’architecture de Serlio, dit seulement que par là il a fait » connaître en Belgique le bon goût de cet art de manière qu’on comprenne » facilement ce qui a été décrit obscurément par Vitruve et qu’on n’a plus » besoin de lire cet auteur pour ce qui regarde les ordres d’architecture. » Voyez Levens der nederlandsehe schilderen, 1647; in- 4°, p. 140. »
Voici le passage do Joachim von Sandrart qui, mal traduit, a pu également donner lieu à celte méprise : « Er bat auch das Buch von der Steinhauerey, » Geometria oder Feldmessery und Perspectiv gemacht, und nachdem er » auch der Italienisclien Sprach wol erfahrén war, als bet er das Buch des » Sebaslians Serly in die Niderlàndiscbe sprachübersetet, so, daz man die » sachen, welche Pollio Vitruvius bescbrieben, leicbtlich verstehcn kan, » aufolglich is durcb ermeldten Peter Koek die redite Baukunst ausge- » kommen, und die aile erlegen. »
On lit au reste sous le portrait de Coeck dans le Thealrum honoris, imprimé en 1618 à Amsterdam, chez Joannes Jansonius :
Serlius hune ilalos, lu Serti (leinde bilinguis Inter près, Belgas, Francigenosque doces
Ces vers de Dominique Lampsonius établissent les titres à la renommée du maître d’Alost , non sur une traduction de Vitruve, mais bien de Serlio.
Dans son texte français du quatrième livre, dédié à Marie de Hongrie, Pierre Coeck dit en termes précis : « les règles générales d’architecture » concordantes à la pluspart avec les escriptz de Vitruvius; » il ne s’agissait donc pas d’une traduction pure et simple du classique latin, mais du libre commentaire élaboré par Serlio.
Ce ne fut qu’en 1649 que Jan de Laet, d’Anvers publia chez Louis Elzévir, avec gravures sur bois, les dix livres d’architecture de Vitruve. Il y joignit les Eléments of Architecture de sir Harry Woolon; le Lexicon Vitruvii de Bernardino Balbi et ses gloses fameuses sur les Seamilli impares ; le rudiment de peinture d’Alberli; enfin le traité de sculpture du napolitain Pomponii Gaurici avec un commentaire de Ludovici Demontiosii : le tout dédié à la reine Christine de Suède.
Note de van Hulthem sur l'exemplaire «le Paquot (tome XII, p. 412). Bibliothèque royale de Bruxelles.
Traduction® française du 4e livre de Serlio, par P Coeck. 15.30.
Publication elzoviricnne des dix livres de Vitruve. 1649.
HISTOIRE DE L’INFLUENCE ITALIENNE
Seul*1 traduction deVi- 1 ru n e imprimée aux Pays-Bas. 1816.
Publication de VHi/pnerotomachia . 1409.
Influence «lu Roman «le Colonna® sur la société patricienne au point «le vue de la diffusion des i»lecs «le la Renaissance.
Le livre de Jan de Laet vulgarisa définitivement l’esthétique de l’architecture gréco-romaine de la Renaissance, à laquelle nos provinces avaient été antérieurement initiées par les traductions des œuvres de Serlio réimprimées en 1606 et en 1616, et de Vignole (1617, 1642) qui n’étaient au fond que des applications synthétiques des préceptes de l’architecte d’Auguste.
La seule traduction française de Vitruve qui ail été jamais imprimée aux Pays-Bas est celle de M. Moreau de Bioul, <« membre de l’Ordre équestre » et des Etats de la province de Namur. » Elle fut éditée à Bruxelles chez Adolphe Stapleaux en 1816.
Tous ces traités s’adressaient aux spécialistes. Le Ie’ mai 1 467, François Colonna, dominicain de Venise*, terminait 1 1 Hypnerdtom ach la ou Discours du songe de Poliphile. Ce livre célèbre, qui ne vit le jour qu’en 1499, fut l’un des premiers ouvrages qui sortirent des presses du célèbre Aide Manuce, l’ami d’Erasme et portait pour titre : Hypnerofomachia , ubi humann omnia non nisi somnium esse docel algue obiter plurima scitu sane quam digna commémorai. Opus a Francisco Columna composition, et a Leon Crasso Veronensi editum. — Veneliis mense decembri MID in œdibus Aldi Manutii. Infolio 234 f.f., réimprimé en 1545 sous le titre de : Hypnerotomachia di Poliphilo Vinegia in casa de fiyliuoli di Àldo.
La publication de ce roman érotique illustré de gravures sur bois d’une exécution remarquable dont la plus singulière est le Sacrifice à Priape qui manque à presque tous les exemplaires , eut un succès colossal. Les gravures attribuées à tort à Ciollo sont incontestablement d’André Mantegna ou de Giovan Bellini, ces étoiles de la première Renaissance dont Arioste disait dans son trente-troisième chant :
Equei, che furo u nostri di, e son hora Leonardo, Andrea Mantegna e Gian Bellino.
Le discours du songe de Poliphile s’appelait alors La Priapée de Colonna. Sous une fable ingénieuse qu’il encadre de tableaux séducteurs, ressuscitant les mœurs, l’architecture et jusqu’aux arts somptuaires des anciens, l’auteur peint son fol amour pour Polia , diminutif vénitien d’IIyppolila, nom sous lequel il désigne Lucrezia Lelia, nièce d’un évêque de Trévise, qui, s’il faut
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en croire son amant passionné, semblait réunir en sa personne le type complet de la beauté italienne, une gorge de Florentine , des yeux de Napolitaine, les cheveux d’une Vénitienne, la taille et le port d’une Transléverine.
L’amant de Polia , dont les idées ne paraissent point avoir été toujours fort nettes, a d’ailleurs enveloppé ses visions érotiques, poétiques, artistiques et architecturales sous un langage bizarre où Béroalde de Verville a voulu découvrir un sens caché et d’importants arcanes de Science Hermétique ; il donna en 1600 à Paris, «chez Mathieu Guillemot, au Palais,» une interprétation des « secrets d’alchimie » qu’il prétendit y avoir découvert.
Tout dans ce livre est fait pour étonner : la langue dont se sert Colonna est hybride. Le moine dominicain écrit un italien mêlé de mots latins, grecs, arabes, hébreux, chaldéens même, ce qui s’explique jusqu’à un certain point par le commerce continuel des Vénitiens avec les Grecs du Bas-Empire, les Juifs, les Arabes et les Maures; pittoresque dialecte que comprenaient parfaitement les désœuvrés patriciens du Broglio, dont il était la langue usuelle. On s’aperçoit aisément à certains tableaux de Colonna qu’il a lu la description du Laurenlum de Pline; quant aux illustrations, parmi beaucoup de sujets bizarres il s’en rencontre quelques-uns de fort bon goût étoffés de riches ordonnances dont les motifs sont tous empruntés à l’architecture romaine.
Ce livre mit l’antiquité à la portée des gens du monde comme les éditions de Vitruve imprimées à Rome avec le Frontin en 1486; à Florence en 1496; à Venise en 1497 (avec des figures en 1511), facilitèrent les études des architectes et des archéologues. Les successeurs des Aide à Venise, les Gioliti et les Giunti à Florence, multiplièrent ces éditions au XVIe siècle. Quant au Songe de Poliphile, il en parut, comme nous l’avons dit, une nouvelle édition vénitienne en 1545.
En 1546 on donna à Paris une imitation française plutôt qu’une traduction fidèle de YHypnerotomachia. Le traducteur en est inconnu; les gravures sont attribuées à Jean Goujon et à Jean Cousin, élève de Michel- Ange. Cette traduction reparut en 1554 , 1555 et 1561 . En 1592 on publia à Londres une édition in-4° en anglais, incomplète.
Ce célèbre roman érotico - archéologique, sur lequel nous reviendrons encore plus loin, ne fut jamais imprimé ou traduit aux Pays-Bas.
Traduction française du livre de Colonna
Accroissement de l’influence du livre dans la diffusion des idees artistiques nouvelles.