ASCÉTISME CATHOLIQUE
tirent, avec raison, que cette théorie conduisait tout droit au Manichéisme (1).
L'ascétisme orthodoxe se rapproche aussi beaucoup du Manichéisme par sa dénonciation de la chair, qu'il traite comme l'antagoniste et l'ennemie de l'âme. Saint François d'Assise écrit : « Beaucoup d'hommes, quand ils pèchent ou reçoivent quelque dommage, blâment leur ennemi ou leur voisin. Il ne devrait pas en être ainsi, car chacun a son ennemi en son pouvoir : c'est le corps qui est l'instrument de tout péché. Béni est le serviteur qui retient captif cet ennemi et se met en garde contre ses atteintes ; quand il agit de la sorte, aucun autre ennemi visible ne peut l'atteindre. » Dans un autre passage, saint François déclare que son corps est son ennemi le plus cruel et qu'il l'abandonnerait volontiers au démon (2).
Suivant le dominicain Tauler, le chef des mystiques allemands au xive siècle, l'homme, en lui-même, n'est qu'un amas d'impuretés, un être né du mal et de la matière corrompue, digne seulement d'inspirer l'horreur; et cette opinion était pleinement partagée par ceux mêmes des disciples de Tauler qui débordaient le plus de charité et d'amour.
Jean-Jacques Olier, le fondateur du grand séminaire théologique de Saint-Sulpice, va aussi loin que Manès ou Bouddha dans son horreur de la chair comme source du péché. Il s'exprime ainsi dans son Cathêchisme du Chrétien pour la vie intérieure, qui, je crois, est encore en usage à Saint-Sulpice : « Je ne m'étonne plus si vous dites qu'il faut haïr sa chair, que l'on doit avoir horreur de soi-même et que l'homme, dans son état
actuel, doit être maudit En vérité, il n'y a aucune sorte de
maux et de malheurs qui ne doivent tomber sur lui à cause de sa chair. » (3). Avec de pareilles doctrines, c'est vraiment disputer sur les mots que de se demander s'il faut appeler Dieu ou Satan le Créateur d'un être aussi abominable que l'homme,
(1| Voir Herzog, Abriss der gesammten Kirdiengeschichte, m, 313. (2; S. Francisci Admonit. ad Fntlres n° 9. — Ejusd. Apoph. xxvh. (3) Jundt, Les am's de Die", Paris, 1879, p. 77, 229. — Cf. Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 206.
H 4 MORALE CATHARE
comme couronnement de la création. A coup sûr, ce ne peut être un Dieu bienfaisant, le Principe du Bien.
Il n'y avait rien, dans une telle croyance, qui pût attirer les âmes sensuelles. Elle était, en réalité, plutôt répugnante et il fallait tout le mécontentement excité par la corruption et la tyrannie de l'Église pour lui assurer une si prompte diffusion. Bien que l'ascétisme dont elle faisait une loi fût tout à fait irréalisable pour la grande majorité des hommes, la morale 101 qu'elle enseignait était vraiment admirable. En général, ses prescriptions morales étaient suivies et les orthodoxes reconnaissaient, avec un mélange de regret et de honte, le contraste qui existait de ce fait entre les hérétiques et les fidèles. A la vérité, la condamnation du mariage, l'idée que les relations d'un homme avec une femme étaient aussi coupables que l'inceste, toutes ces exagérations donnèrent lieu au bruit que l'inceste était à la fois autorisé et pratiqué. On racontait des histoires extraordinaires sur des orgies nocturnes où les lumières étaient subitement éteintes pour permettre la plus honteuse promiscuité; on racontait que lorsqu'un enfant naissait des suites de ces débauches, on le faisait passer par les flammes jusqu'à ce qu'il eût rendu l'esprit et que le corps de cet enfant servait à fabriquer une hostie infernale, douée d'un pouvoir tel que quiconque l'avait reçue était incapable désormais d'abandonner la secte. Il existe une grande variété de pareils racontars, qui servaient efficacement à exciter la rage populaire contre les hérétiques; mais il ne faut pas oublier que les inquisiteurs, c'est-à-dire les hommes les mieux à même de connaître la vérité, ont toujours admis que ces récits de débauches étaient des inventions sans fondement. J'ai lu plusieurs centaines de procédures et de sentences sans y trouver aucune allusion à ces excès, si ce n'est dans quelques enquêtes poursuivies, en 1387, par Frà Antonio Secco dans les vallées des Alpes. En général, les inquisiteurs ne perdaient pas leur temps à rechercher des témoignages sur des crimes qu'ils savaient être imaginaires. « Si vous les interrogez, dit saint Bernard, rien ne peut être plus chrétien que ces hérétiques; quant à leur conversation,