SOIF DU MARTYRE
des fidèles. On fit quelque chose d'analogue avec un crucifix dont le bras supérieur manquait, où les pieds du Christ étaient croisés et retenus par trois clous seulement. Ce type nouveau fut imité et devint un objet de scandale le jour où l'on sut qu'il avait été créé dans un but de dérision. Dans la province de Léon, comme nous le verrons plus loin, il y eut des fraudes plus hardies encore et qui furent couronnées de succès (1).
Le zèle pour la foi, qui excitait jusqu'à la folie les efforts des missionnaires, se manifestait encore par l'observance rigide des préceptes dictés au néophyte quand il était admis dans le cercle des Parfaits. Il en était, à cet égard, des Cathares comme des Vaudois. L'Inquisition se plaignait de la difficulté qu'elle éprouvait à obtenir des aveux du simple credens, dont la finesse rustique éludait l'habileté des inquisiteurs; en revanche, il était facile de découvrir les Parfaits, qui refusaient de mentir et de prêter serment. Un membre du Saint-Office conseille à ses collègues de ne jamais demander, dès l'abord, à un suspect : «Es-tu vraiment un Cathare? » Car la réponse sera simplement : « Oui, » et l'on ne pourra plus obtenir autre chose. Mais si l'on exhorte le Parfait, au nom de son Dieu, à dire tout ce qui le concerne, il racontera sa vie entière sans un mensonge. Quand on considère que cette franchise conduisait au bûcher, il est vraiment curieux de constater que l'inquisiteur n'a pas l'air de se douter un instant de la supériorité morale ainsi attestée par 104 ses victimes (2).
Nous pouvons difficilement nous faire une idée de ce qui constituait proprement, dans la religion des Cathares, la source de leur enthousiasme et de leur zèle pour le martyre; mais il est certain qu'aucune autre croyance ne peut alléguer une plus longue série d'adeptes qui recherchèrent la mort sous sa forme la plus horrible plutôt que de consentir à l'apostasie. S'il était vrai que le sang des martyrs est la semence de l'Église, le Manichéisme serait aujourd'hui la religion dominante de l'Europe.
(1) Ecberti Schonaug. c. Cath. serm. i, cap. 2, — Caes. Heist. Dial. Mir. dist. v, cap. 18. — Luc. Tud. de ait. Vit. lib. ir, cap. 9; lib. m, cap. 9, 18.
(i) Acon. Passav. c. 6. — Proc. c. Vald. (Arch. Stor. Ital. 1865, n° 39, p. 57).
118 héroïsme des cathares
Dans la première persécution dont on ait gardé le souvenir, celle d'Orléans, vers 1017, treize Cathares sur quinze restèrent inébranlables en présence du bûcher allumé; ils refusèrent de se rétracter, bien qu'on leur offrit leur pardon, et leur fermeté fit l'étonnement des spectateurs. Quand, vers 1040, les hérétiques de Monforte furent découverts et que l'archevêque de Milan, Eriberto, manda auprès de lui leur chef Gerardo, celui-ci se hâta de venir et exposa spontanément ses croyances, heureux de l'occasion qui lui était offerte de sceller sa foi en offrant sa vie. Les Cathares qui furent brûlés à Cologne, en 1163, produisirent une impression profonde par le joyeux courage avec lequel ils supportèrent leur horrible châtiment. Pendant qu'ils étaient à l'agonie, on raconte que leur chef Arnold, déjà à moitié brûlé, dégagea un de ses bras et l'étendit sur ses disciples en disant avec le plus grand calme : « Soyez constants dans votre foi, car aujourd'hui vous serez avec saint Laurent! » Parmi ce groupe d'hérétiques, était une jeune fille admirablement belle qui excita la pitié des exécuteurs. On la retira des flammes et on lui promit de lui trouver un mari ou de la placer dans un couvent. Elle fit semblant d'accepter, resta tranquille jusqu'à ce que ses compagnons fussent tous morts, puis demanda à ses gardiens de lui montrer le « séducteur des âmes. » Ils lui indiquèrent le corps d'Arnold. Alors elle s'ar- 105 radia de leur étreinte et, ramenant sa robe sur son visage, elle se jeta sur les restes brûlants de son maître pour descendre avec lui dans l'Enfer, portée par les mêmes flammes. Ceux qui, vers cette époque, furent dénoncés à Oxford, rejetèrent toutes les offres de pardon en répétant les paroles du Christ : « Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la cause de la justice, car le royaume des Cieux est à eux. » Frappés d'une sentence qui leur infligeait une mort lente et ignominieuse, ils marchèrent gaiement au supplice, précédés de leur chef Gérard et chantant : « Bénis êtes-vous, parce que les hommes vous outragent. » Pendant la croisade des Albigeois, lors de la prise du château de Minerve, les Croisés offrirent à leurs prisonniers l'alternative de la rétractation ou du bûcher; il ne s'en trouva