‹ Histoire de l'Inquisition au moyen âgeChapitre 129 sur 551 · SURVIVANCE DU MANICHÉISME · texte numérisé non relu

SURVIVANCE DU MANICHÉISME

causée par la persécution a pu contribuer à la persistance du 107 Catharisme parmi les enthousiastes et les mécontents; mais il faut répéter que s'il avait prévalu en conservant sa pureté primitive, il aurait sûrement péri par le seul effet de sel erreurs fondamentales. En outre, il en serait sorti une classe sacerdotale non moins privilégiée que le clergé catholique et cette classe n'aurait pas tardé à ressentir les effets corrupteurs de l'ambition humaine, source intarissable d'injustice et d'oppression.

Le terrain était probablement préparé par la survivance locale et partielle de l'ancien Manichéisme. En 563, le Concile de Braga en Espagne se crut obligé de lancer l'anathème sur les dogmes manichéens dans une série de dix-sept canons. Dans la première partie du vmme siècle, lorsqu'on consacrait un évêque dans un siège suburbicaire, on lui rappelait l'avertissement pontifical de ne pas admettre d'Africains dans les ordres, l'expérience ayant prouvé que beaucoup d'entre eux étaient Manichéens. Muratori a imprimé un anathème en latin, dirigé contre les doctrines manichéennes, qui remonte aux environs de l'an 800 et prouve qu'à cette époque elles étaient encore persécutées en Occident. C'est vers 970, nous l'avons dit, que Jean Zimiscès transporta les Pauliciens en Thrace, d'où ils se répandirent très rapidement à travers la presqu'île des Balkans. Lorsque les Croisés, sous Bohémond de Tarente, arrivèrent en Macédoine (1097), ils apprirent que la ville de Pélagonia était entièrement habitée par des hérétiques ; ils s'arrêtèrent alors dans leur pèlerinage vers la Terre Sainte assez longtemps pour prendre la ville, la raser jusqu'au sol et en passer tous les habitants au fil de l'épée. En Dalmatie, les Pauliciens fondèrent le port de Dugunthia (Trau), qui devint le siège d'un de leurs principaux évêchés ; à l'époque d'Innocent III, nous les trouvons en grand nombre dans tous les pays slaves de la péninsule, convertissant une foule d'habitants et causant au pape de graves soucis. Même lorsque les Cathares devinrent très nombreux dans l'Europe occidentale, ils n'oublièrent pas que le quartier général de leur secte était sur la rive droite de l'Adria-

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tique. C'est là que naquit, sous l'influence des Bogomiles, cette forme du Dualisme connue sous le nom de Concorrézanisme ; c'est aussi aux évêques de cette région que les Cathares soumettaient volontiers les difficultés d'ordre théologique qui s'élevaient parmi eux (1).

108 Très peu de temps après l'établissement des Manichéens en Bulgarie, l'influence de leurs missionnaires se fit sentir en Occident. Nous n'avons, il est vrai, sur cette époque que des documents assez pauvres et devons nous contenter souvent d'une indication accidentelle. Mais quand nous voyons que Gerbert d'Aurillac, élu archevêque de Reims en 991, fut tenu de déclarer, dans une profession de foi, que Satan était malin de son propre gré, que l'Ancien et le Nouveau Testament avaient une autorité égale, que le mariage et l'usage de la viande étaient permis, nous sommes autorisés à en conclure que les doctrines pauliciennes avaient déjà pénétré vers le Nord jusqu'en Champagne. Il semble, à la vérité, qu'il y eut dans ce pays un centre très ancien de Catharisme, car, en l'an 1000, un paysan nommé Leutard, du village de Vertus, fut convaincu d'enseigner des doctrines antisacerdotales qui étaient évidemment d'origine manichéenne; on ajoute qu'il se noya lui-même dans un puits après que ses arguments eussent été réfutés par l'évêque Liburnius. Le château de Mont-Wimer, dans les environs de Vertus, passa longtemps pour un centre d'hérésie. Vers la même époque, nous trouvons un vague témoignage au sujet d'un grammairien de Ravenne, nommé Vilgardus, qui, inspiré par des démons, sous la forme de Virgile, d'Horace et de Juvénal, prétendit faire des poètes latins des guides infaillibles et enseigna beaucoup de choses contraires à la foi. Son hérésie était probablement manichéenne; ce ne peut avoir été simplement un culte aveugle des auteurs classiques, car ce siècle était trop ignorant pour qu'un tel culte y devint populaire; or, nous apprenons que Vil-

(1) Concil. Bracarens. I, ann. 563, cap. i-xvii. Cf. C. Bracarens. IF, ann. 572, cap. lvii. — Lib. Diurn. Roman. Pontif. cap. ni. Tit. 9, n. 3. — Murât. An cd. Ambros. h, 112. — Guill. Tyrii lib. n, c. 13. — Tnnocent. PP. Reg. », 176; m, 3; v, 103, 110; vi, 140, 141," 2 12. — Voir aussi une lettre curieuse d'un Patarin ap. Matt. Paris, Hist. Angl. ann. 1243 véd. 1644, p. 413).

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gardus avait de nombreux disciples dans toutes les villes de l'Italie et qu'après la condamnation de leur maître par Pierre, archevêque de Ravenne, ils furent brûlés ou massacrés. La même hérésie s'étendit à la Sardaigne et à l'Espagne, où elle fut supprimée avec une extrême rigueur (4).

Peu de temps après, les Cathares parurent en Aquitaine, où ils firent beaucoup de prosélytes. De là, l'hérésie se répandit secrètement à travers la France méridionale. On la découvrit même à Orléans, en 1017, dans des circonstances qui éveillèrent l'attention générale. La contagion y avait été apportée par une femme venue d'Italie, qui avait converti plusieurs membres éminents du clergé local. Dans leur zèle de néophytes, ils envoyèrent au dehors des émissaires, et cette imprudence les fit découvrir. A la première nouvelle de ces événements, le roi 109 Robert le Pieux se rendit en hâte à Orléans avec la reine Constance et convoqua un concile d'évêques pour délibérer sur les résolutions à prendre. Les hérétiques, interrogés, confessèrent leur foi et se déclarèrent prêts à mourir plutôt que d'y renoncer. Le sentiment populaire était si vivement excité contre eux que Robert posta la reine à la porte de l'église où se tenait l'assemblée afin d'empêcher que les hérétiques ne fussent mis en pièces par la foule au moment où on les introduirait ; mais Constance partageait la fureur de ses sujets et, au passage des accusés, elle frappa avec une canne l'un d'eux, qui avait été son confesseur, et lui creva un œil. On conduisit les hérétiques en dehors des murs de la ville et là, au pied d'un bûcher allumé, on les invita à se rétracter ; ils aimèrent mieux mourir et leur fin courageuse étonna tous les assistants. Ceux qu'ils avaient convertis furent recherchés et brûlés sans pitié. En 1205, on découvrit un nouveau foyer d'hérésie à Liège; mais ces sectaires furent moins obstinés et obtinrent leur grâce après s'être rétractés.

Vers la même époque, nous en trouvons d'autres en Lombardie, au château de Monforte, près d'Asti, qui furent persé-

(1) Gerberti Epist. 187. — Radulphi Glabri Jib. n, c. 11, 12. — Epist. Leodiens. ad Lucium PP. II. (Martène, Ampliss. Coll. i, 776-8).

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cutés impitoyablement par les seigneurs et les évêques du voisinage et brûlés partout où l'on réussit à les saisir. Vers l'an 4040, Eriberto, archevêque de Milan, au cours d'une tournée dans sa province, vint à Asti et, entendant parler de ces hérétiques, désira les voir. Ils vinrent sans hésiter, y compris leur docteur Gherardo et la comtesse de Monforte, qui s'était ralliée à leur secte ; tous confessèrent hardiment leur foi et furent

i ramenés à Milan par Eriberto, qui espérait les convertir. Loin de là, ils s'efforcèrent de répandre leur hérésie parmi la foule qui venait les voir dans leur prison, tant que la populace enragée, malgré la volonté de l'archevêque, les tira de leur cachot et leur donna le choix entre la croix et le bûcher. Un petit nombre cédèrent, mais la plupart, se couvrant le visage de leurs mains, s'élancèrent dans les flammes. En 1045, nous en voyons à Châlons ; l'évêque Roger s'adressa à l'évêque de Liège, Wazo, lui demandant ce qu'il devait faire et s'il ne fallait pas invoquer le bras séculier pour empêcher le levain de l'hérésie de corrompre tout le peuple ; à quoi le bon Wazo répondit qu'ils devaient être laissés à Dieu « parce que ceux que le monde considère aujourd'hui comme de l'ivraie peuvent être, quand viendra la moisson,

110 granges par Dieu avec le froment. » « Ceux que nous regardons comme les ennemis de Dieu, ajoutait-il, peuvent être mis par lui au-dessus de nous dans le ciel. » Wazo avait entendu dire, en effet, que les hérétiques se révélaient d'ordinaire par leur pâleur et que, s'imaginant que tout homme pâle devait être un hérétique, les officiers judiciaires avaient déjà mis à mort un grand nombre de bons catholiques. C'est cette expérience qui le rendait prudent pour l'avenir.

Dès 1052, l'hérésie avait gagné l'Allemagne, où le pieux empereur, Henri le Noir, fit pendre nombre d'hérétiques à Goslar. Pendant le reste du siècle, nous entendons peu parler d'eux, bien qu'il en soit question à Toulouse en 1056 et à Béziers en 1062 ; vers 1200, on nous apprend que l'hérésie a infecté tout le diocèse d'Agen (1).

(1) Ademari S. Cibardi Hist. lib. ni, c. 49, 5°. — Pauli Carnot. Vet. Aganon, lib. vi, c. 3. — Frag, Hist. Aquitan. et Frag. Hist. Franc. (Pithœi Hist. Franc.

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