CONCILE DE TOURS
empêché par le peuple. Amélius de Toulouse, vers la même époque, essaya d'une méthode plus douce en appelant dans la ville le célèbre Robert d'Arbrissel, dont la prédication, nous assure-t-on, provoqua des conversions nombreuses. En 1119, Calixte II présida, à Toulouse, un concile qui condamna l'hérésie manichéenne, mais dut se contenter de porter contre les hérétiques la peine de l'excommunication. Il est singulier que lorsque Innocent II, chassé de Rome par l'antipape Pier-Leone, errait à travers la France et vint tenir un grand concile à Reims en 1131, aucune mesure n'ait été prise pour la répression de l'hérésie; mais, une fois rétabli sur le siège de Rome, le pape comprit la nécessité de l'action. Au second concile général de Latran, en 1139, il lança un décret qui est intéressant pour nous comme le premier en date des appels au bras séculier. Non seulement les Cathares devaient être exclus de l'Église, mais ordre était donné aux autorités séculières de prendre des mesures contre eux et contre leurs protecteurs. La même politique fut adoptée en 1148 par le concile de Reims, qui défendit ^g à qui que ce soit de recevoir sur ses terres les hérétiques domiciliés en Gascogne, en Provence ou ailleurs, ni de leur donner asile même en passant, sous peine d'excommunication et d'interdit (1).
Quand Alexandre III fut exilé de Rome par Frédéric Barberousse et l'antipape Victor, il vint en France et convoqua, en 1163, un grand concile à Tours. Ce fut une assemblée imposante, comprenant dix-sept cardinaux, cent vingt-quatre évoques (entre autre Thomas Becket), et des centaines d'abbés, sans compter une foule d'autres ecclésiastiques et de laïques. Le concile, après avoir dûment anathématisé le pape rival, exprima son horreur de l'hérésie qui, née dans le Toulousain, s'était répandue comme un cancer à travers la Gascogne, infectant partout les troupeaux des fidèles. On prescrivit aux évêques de ces pays de lancer l'anathème contre tous ceux qui permet-
^1) Schmidt, i, 38. — Chron. Episc. Albig. (d'Acherv, m, 572».- Udalr. Babenb. Cod. ii, 303. — Concil. Tolosan. ann. 1119, c. 3. — Concil. Lateran. Il, ann. 1139, c. 23. — Concil. Remens. ann. 1148, c. 18.
COLLOQUE DE LOMBERS
traient à des hérétiques de demeurer sur leurs terres ou qui entretiendraient avec eux quelque commerce d'achat ou de vente; ainsi bannis de toute société humaine, ils seraient obligés d'abandonner leurs erreurs. Tous les princes avaient ordre de jeter les hérétiques en prison et de confisquer leurs biens. Deux ans après, le colloque de Lombers (près d'Albi) montra combien le Pape se faisait illusion en croyant qu'on pouvait mettre les hérétiques en quarantaine. Il y eut là une discussion publique entre les représentants de l'orthodoxie et les Bonshommes, en présence de Pons, archevêque de Narbonne, de plusieurs évoques et des plus puissants seigneurs du pays, entr'autres Constance, sœur du roi Louis VII et femme de Raymond de Toulouse, Trencavel de Béziers, Sicard de Lautrec, etc. Presque toute la population de Lombers et d'Albi avait répondu à l'appel et le colloque était certainement considéré comme une grande affaire d'intérêt public. Les arbitres avaient été agréés par les deux parties. Nous connaissons, par plusieurs sources orthodoxes, la marche des débats; mais le seul intérêt que présente cet incident est de montrer que l'hérésie n'était déjà plus sous la coupe des églises locales, que la raison avait la parole après la violence, que les hérétiques n'éprouvaient aucun scrupule à se déclarer tels et que les théologiens catholiques étaient obligés d'accepter les conditions de leurs adversaires en s'engageant à ne citer, comme autorités, que des textes du Nouveau-Testament. L'impuissance de l'Église se manifestait encore par ce fait que la réunion, après la défaite des docteurs hérétiques, dut se contenter d'ordonner aux nobles de Lombers de refuser leur protection aux Cathares. L'année suivante, dans un concile tenu à Cabestaing, Pons de Narbonne se donna la satisfaction stérile de confirmer les conclusions du colloque de Lombers. La démoralisation était devenue telle que lorsque quelques moines cisterciens abandonnèrent leur monastère de Villemagne, près d'Agde,et prirent publiquement des femmes, Pons fut impuissant à les punir et dut invoquer, probablement sans résultat, l'intervention d'Alexandre III (1).
(1) Concil. Turon. ann. 1163, c. 4. — Concil. Lombariense ann. 1165 (Harduin,
RAYMOND DE TOULOUSE î 35
L'Église était évidemment impuissante. Condamner les doctrines des hérétiques sans pouvoir toucher à leurs personnes, c'était avouer qu'elle ne possédait aucune organisation capable de lutter contre une opposition aussi formidable. Les nobles comme le peuple n'étaient pas disposés à se faire ses instruments, et, sans leur concours, les anathèmes qu'elle lançait devaient rester naturellement inefficaces. Les Cathares s'en aperçurent et, deux ans après le colloque de Lombers, en 1167, ils osèrent tenir un concile à Saint-Félix-de-Caraman, près de Toulouse. Leur plus haut dignitaire, Tévêque Nicetas, vint de Constantinople pour le présider ; il arriva aussi des délégués de Lombardie. Dans cette réunion, l'Eglise cathare de France fut fortifiée contre le dualisme modifié des Concorrézans; des évêques furent élus aux sièges vacants de Toulouse, du Val-d'Aran, de Carcassone, d'Albi et de la France au nord de la Loire. Ce dernier était Robert de Sperone, plus tard réfugié en Lombardie, où il donna son nom à la secte des Speronistes. Des commissaires furent nommés pour aplanir une question de limites entre les diocèses de Toulouse et de Carcassonne. En un mot, les £20 affaires furent traitées comme s'il s'était agi d'une Église établie et indépendante, qui se considérait comme destinée à remplacer celle de Rome. Fondée, comme elle l'était, sur l'affection et le respect du peuple, que Rome avait perdus, l'Église cathare était en droit d'aspirer alors à la suprématie (1).
Les progrès qu'elle accomplit pendant les dix années qui suivirent étaient de nature à justifier les plus hautes espérances. Raymond de Toulouse, dont le pouvoir était virtuellement celui d'un prince indépendant, s'allia à Frédéric Barberousse, reconnut l'antipape Victor et ses successeurs et ne tint aucun compte d'Alexandre III, qui était reçu, à cette époque, comme le pape légitime dans le reste de la France. L'Église, affaiblie par le schisme, ne pouvait offrir que de faibles obstacles au dévelop-
VI. ii, 1643-o2\ — Roger de Hoveden. ann. 1176. — D. Vaissete, Hist. gén de. Lan/medoc, m, 4. — Loewenfeld, Epist. Pont. Roman, ined. n° 247 ( Lipsiae, 1865).
(lj D. Bouquet, xiv, 448-450. — D. Vaissete, m, 4, 537.