INCIDENT DE TOULOUSE
et Ton ne pouvait rien obtenir que par la force. Si le roi voulait bien venir, Raymond promettait de le conduire en personne à travers le pays et de lui désigner lui-même les hérétiques qui devaient être châtiés (1).
Henri II, roi d'Angleterre, qui, en sa qualité de duc d'Aquitaine, était très intéressé dans cette affaire, venait de conclure la paix avec le roi de France. Les deux monarques négocièrent dans l'intention de réunir leurs forces et de marcher ensemble au secours de Raymond. L'abbé de Glairvaux, de son coté, écrivit à Alexandre III, l'excitant à faire son devoir et à dompter l'hérésie, comme il avait supprimé le schisme. Le moins que le pape pût faire, disait-il, c'était d'ordonner à son légat, le cardinal Pierre de Saint Chrysogone, de rester en France et d'attaquer les hérétiques. Bientôt, cependant, le zèle des deux rois se refroidit et, au lieu d'entrer en campagne avec leurs armées, ils se contentèrent d'envoyer une mission composée du cardinailégat, des archevêques de Narbonne et de Bourges, de Henri de Clairvaux et d'autres prélats, enjoignant en même temps au comte de Toulouse, au vicomte de Turenne et à d'autres nobles de seconder la tâche des missionnaires (2).
Si Raymond était sincère, ce n'était pas là le concours qu'il lui fallait. Les rois avaient résolu de laisser agir le glaive spirituel et Raymond était trop habile pour épuiser ses forces dans 122 une lutte contre ses sujets, d'autant plus qu'une ligue menaçante se formait alors contre lui, à l'instigation d'Alphonse II d'Aragon, entre les nobles de Narbonne, de Nimes, de Montpellier et de Carcassonne. Tout en accordant sa protection aux prélats-missionnaires, il ne songea pas à tirer l'épée pour faciliter leur œuvre. Quand ils entrèrent à Toulouse, les hérétiques s'assemblèrent en foule autour d'eux, les huèrent, les traitèrent d'hypocrites et d'apostats. Henry de Clairvaux se console de cette pénible réception en observant que si ses compagnons et . lui étaient arrivés trois ans plus tard à Toulouse, ils n'y
[\) Roger. Hoveden. Annal, ann. 1178. — D. Vaissete, m, 4G-7. (2^ Benedict. Petroburg, Vit. Henrici II, ann. 1178. — Alexander. PP. III. Epist. 395 (D. Bouqufi*, xv, 959-9G0).
438 PIERRE MAURAN
auraient même plus trouvé un seul catholique pour les recevoir.
D'intermidables listes d'hérétiques furent dressées et remises aux missionnaires ; en tête figurait Pierre Mauran, vieillard très riche et très influent, si universellement respecté de ses coreligionnaires que le peuple l'appelait Jean l'Évangéliste. On le choisit pour faire un exemple. Après une longue procédure. il fut convaincu d'hérésie ; mais alors, pour sauver ses biens menacés de confiscation, il consentit à se rétracter et à subir la pénitence qu'on lui imposerait. Dénudé jusqu'à la ceinture, frappé des deux côtés, à grands coups de discipline, par l'évêque de Toulouse et l'abbé de Saint Sernin, il fut conduit à travers une foule immense jusqu'à l'autel de la cathédrale de Saint-Étienne : là, il reçut l'ordre d'entreprendre un pèlerinage de trois ans en Terre Fainte, de se laisser fouetter tous les jours dans les rues de Toulouse jusqu'à son départ, de restituer à l'Église toutes les terres ecclésiastiques qu'il occupait et tout l'argent qu'il avait acquis par l'usure, enfin de payer au Comte cinq cents livres d'argent pour racheter les biens qu'on lui laissait.
Ces mesures énergiques produisirent l'effet désiré. Des mult> tudes de Cathares s'empressèrent de faire leur paix avec l'Église; mais la preuve du peu de sincérité de ces conversions, c'est que Mauran, revenu de Palestine, fut trois fois élu Capitoul par ses concitoyens et que sa famille resta résolument hostile au Catholicisme. En 1234, un vieillard nommé Mauran fut condamné comme Parfait, et, en 4235, un autre Mauran, qui était Capitoul, fut excommunié pour s'être opposé à l'introduction des inquisiteurs. L'énorme amende qui avait été extorquée au premier Mauran pour être payée au comte de 423 Toulouse était bien ce qu'il fallait pour exciter le zèle religieux du prince; mais ce stimulant même ne suffisait pas à lui faire tenter l'impossible. Quand le légat désira confondre deux hérésiarques, Raymond de Baimiac et Bernard Raymond, évêques cathares du Val d'Aran et de Toulouse, il fut oblige de leur donner un sauf-conduit pour qu'ils consentissent à se