MISÈRE DES ÉVÊQUES
propre chapitre, afin d'obtenir le revenu d'une seule prébende qui lui permit de vivre. Quand il visitait ses paroisses, il était obligé de demander une escorte aux seigneurs des pays qu'il traversait. Après la mort de Fulcrand, sa place, quelque peu enviable qu'elle parût, fut l'objet d'une contestation scandaleuse qui se termina à l'avantage de Raymond de Rabastens, archidiacre d'Agen. Cet évêque, plus pauvre encore que son prédécesseur, recourut, pour augmenter ses revenus, aux procédés de simonie; mais une fois qu'il eût vendu ou mis en gage tout ce qui restait au siège épiscopal de Toulouse, pour payer les frais d'un procès avec l'un de ses vassaux, Raymond de Beaupuy, on le déposa de sa dignité avec une rente de trente livres toulousains, juste assez pour le soustraire à la mendicité, et on le pourvut, pour toute compagnie, d'une méchante servante. Son successeur, Foulques de Marseille, troubadour distingué qui avait renoncé au monde et était devenu abbé de Florèges, racontait que, lorsqu'il prit possession de l'évêché, il était obligé de donner à boire à ses mules, parce qu'il n'avait personne pour les conduire à l'abreuvoir voisin de la Garonne. Ce Foulques, alors si misérable, était un homme d'un tempérament ardent et vindicatif, qui devait un jour porter à travers son diocèse le fer et le feu (1).
135 Le mal augmentait continuellement et l'on pouvait prévoir le moment où l'Église romaine aurait perdu complètement les provinces méditerranéennes de la France. Il faut dire cepen-
(1) Guiîl. Nangiac. ann. 1207. — Vaissete, m, 128, 132.— Guill. Pod. Laur. c. G, 7. — Reg. vm, 115-116. — Sur la condition des autres sièges — Carcassonne, Vence, Agde, Auch, Narbonne, Bordeaux — voir Regest. i, 194; m, 24; vi, 216; Vu, 84; vm, 76; xvi, 5. . , .
Pour la biographie de Foulques, ou Folquet, de Marseille, qui, après avoir ete le favori de Raymond V, devint l'ennemi le plus acharne de Raymond M, voir Paul Meyer ap. Vaissete, éd. Privât, vu, 444. Dante le place dans l'enfer de Venus, en compagnie de Cunizza, la sœur débauchée d'Ezzelin da Komano (Paraihso, ix). On raconte de lui que, prêchant un jour contre les hérétiques, il les compara à des loups et les fidèles à des moutons. Un hérétique à qui Simon de Montfort avait fait crever les yeux, couper le nez et les lèvres, se leva et dit : « Avez-vous jamais vu un loup traiter de la sorte une brebis? » A quoi Foulques répondit que Montfort était un bon chien qui avait bien mordu le loup. On raconte de lui un aulre trait moins déplaisant : rencontant une pauvre mendiante hérétique, il lui fit 1 aumône, disant que son aumône allait à la pauvreté et non à l'hérésie. — Chabaneuu, ap. Vaissete, éd. Privât, x, &[%
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dant, à l'éloge des hérétiques, que l'esprit de persécution leur était tout à fait étranger. Assurément, la rapacité des seigneurs dépouillait rapidement les ecclésiastiques de leurs biens et de leurs revenus; ceux qui mettaient ainsi la main sur les propriétés de l'Église n'éprouvaient guère de scrupule à spolier des moines paresseux et des prêtres mondains dont le nombre, du reste, allait sans cesse en diminuant; mais les Cathares, bien que se considérant comme l'Église de l'avenir, ne paraissent jamais avoir songé à étendre par la force leur domaine spirituel. Satisfaits d'opérer des conversions et de prêcher au peuple, ils vivaient en parfaite amitié avec leurs voisins orthodoxes. Aux yeux de l'Église, cet état de choses était intolérable. Elle a toujours considéré qu'un pouvoir civil, en tolérant les autres croyances, persécute la sienne. Par la loi même de son existence, elle ne peut admettre de partage avec personne dans le gouvernement des âmes. Cette fois, le cas était plus grave encore, car la tolérance dont elle se plaignait risquait d'entraîner sa ruine, de sorte qu'elle se voyait contrainte à prendre les mesures les plus rigoureuses, non seulement en vertu des devoirs qu'elle s'attribuait, mais d'un instinct naturel de conservation. 136
Innocent, consacré le 22 février 1198, écrivit dès le 1er avril à l'archevêque d'Auch pour déplorer les progrès de l'hérésie et le danger de son triomphe qu'il entrevoyait. Ordre fut donné à ce prélat et à ses frères d'user, avec la plus grande rigueur, des censures ecclésiastiques et d'invoquer, en cas de besoin, l'intervention des princes et du peuple. Non seulement les hérétiques doivent être punis, mais il faut sévir contre ceux qui entretiennent où sont suspects d'entretenir des relations avec eux. Évidemment, les prélats ne pouvaient répondre à ces exhortations que par l'aveu de leur impuissance. Innocent s'y attendait et se hâta de prendre l'initiative. Le 21 avril, il envoya en France deux commissaires, Rainier et Gui, munis de lettres adressées aux prélats, aux princes, aux seigneurs et à tout le peuple. Ceux-ci devaient, aux termes de ces lettres, prendre immédiatement toutes les mesures utiles pour détourner de l'Église les périls dont la menaçait l'accroissement des Ca-
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thares et des Vaudois, qui corrompaient le peuple par des œuvres simulées de charité et de justice. Les hérétiques qui ne voudront pas revenir à la foi doivent être bannis et dépouillés de leurs biens; si les autorités temporelles refusent de procéder à ces exécutions ou montrent quelque négligence, elles doivent êtres frappées d'interdit; en revanche, si elles se font obéissantes, on les récompensera par l'octroi des indulgences promises pour un pèlerinage à Rome ou à Saint-Jacques de Compostelle. Tous ceux qui sont en relation avec les hérétiques doivent être punis comme eux.— C'est seulement six mois plus tard que Rainier fut autorisé par le pape à tarir la source du mal en réformant les églises et en y rétablissant la discipline; évidemment, c'est de la répression que le pape voulait s'occuper d'abord.
Au mois de juillet 1199, les pouvoirs de Rainier furent encore accrus et il reçut le titre de légat, grâce auquel il devait être obéi et respecté à l'égal du pape lui-même. Guillaume, seigneur 137 de Montpellier, demanda, sur ces entrefaites, qu'on lui envoyât un légat pour l'aider à supprimer l'hérésie. Bien que Guillaume fût un bon catholique, cette manifestation de son zèle était due à une tout autre cause : il voulait obtenir la légitimation des enfants qu'il avait eus d'une seconde femme, sans que son divorce avec la première eût été légal. Innocent refusa le marché et le zèle de Guillaume se refroidit. Vers la même époque, le légat montra des velléités de réforme en dénonçant deux coupables très haut placés, les archevêques de Narbonne et d'Auch, dont l'immoralité et la négligence avaient réduit l'Église de leurs provinces à une condition déplorable; mais comme la procédure dura dix ou douze ans avant que les coupables pussent être éloignés de leurs sièges, il ne pouvait être question de rien qui ressemblât à une réforme générale (1).
On peut même dire que, pendant quelques temps du moins, les efforts intermittents pour purifier l'Église ne firent qu'ag-
(1) Re-est. i, 92, 93. 94, 165, 395; n, 122, 123, 298; ni. 24; v, 96 ; vu, 17, 75 ▼m, 75, 106; ix, 66, x, 68; xm, 88; xiv, 32; xvi, 5. — \ aissete, m, 11..