TIÉDEUR DU ROI DE FRANGE
aux légats, tout hérétique impénitent devait être livré au bras séculier, sa personne proscrite, ses biens confisqués; en outre, on devait offrir à Philippe Auguste et à son fils Louis Cœur-de- Lion, s'ils voulaient travailler à supprimer l'hérésie, rémission entière de leurs péchés, comme s'ils avaient entrepris une croisade en Terre Sainte. Les mêmes promesses étaient faites à tous les seigneurs, même les classes turbulentes de la population étaient incitées par la double perspective d'un pillage abondant et d'une complète absolution. En effet, par une clause spéciale, les légats étaient autorisés à remettre toutes les peines spirituelles qu'entraînaient les violences contre les personnes, à ceux qui commettraient de pareils actes en persécutant les hérétiques. Innocent écrivit en même temps à Philippe Auguste, l'exhortant à tirer l'épée pour tuer les loups qui ravageaient le troupeau du Seigneur. S'il ne pouvait pas aller lui-même, eh bien ! qu'il envoyât son fils ou quelque chef expérimenté ; mais qu'il consentît à exercer le pouvoir qu'il avait reçu à cet effet du ciel. Le pape lui reconnaissait le droit de saisir et d'ajouter à ses domaines les possessions de tous les nobles qui refuseraient 140 de lui prêter leur concours dans la lutte engagée contre l'hérésie (1).
Innocent avait joué sa dernière carte — et il l'avait perdue. Moins que jamais, les prélats, dépouillés de toute autorité, n'étaient disposés à seconder les légats. Philippe Auguste restait insensible aux avantages spirituels et temporels dont on essayait de le leurrer. Il avait déjà eu le bénéfice d'une indulgence pour une croisade en Terre Sainte et n'avait probablement pas trouvé que le résultat fût à la hauteur de ses sacrifices; en revanche, ses récentes acquisitions en Normandie, en Anjou, en Poitou et en Aquitaine, faites aux dépens du roi Jean d'Angleterre, exigeaient toute son attention et pouvaient être mises en danger s'il se créait de nouvelles inimitiés en tentant de nouvelles conquêtes. Il s'abstint donc de répondre à l'appel du pape.
(1) Regest. vu, 76, 77, 79, )£.
158 P1EKRE d' ARAGON
Pierre de Caslelnau avait perdu courage et suppliait qu'on lui permit de rentrer dans son abbaye; le pape refusa, assurant Pierre que Dieu le récompenserait suivant ses efforts et non suivant ses succès. Un second appel adressé à Philippe Auguste, en février 1205, resta également sans effet. Au mois de juin suivant, Innocent se tourna vers Pierre d'Aragon, lui concédant tous les territoires qu'il pourrait acquérir sur les hérétiques; un an après, il lui promit également les biens de ceux-ci. Le seul résultat de ces négociations, fui que Pierre s'empara du château d'Escure, qui appartenait à la papauté, mais avait été occupé par les Cathares. 11 est vrai que la face des choses parut se modifier à Toulouse, où l'on exhuma les ossements de quelques hommes convaincus d'hérésie; mais cette petite victoire fut promptement annulée par la municipalité. Celle-ci adopta une loi prohibant d'intenter des procès à des morts qui n'avaient pas été accusés de leur vivant, à moins qu'ils n'eussent été hérétiques sur leur lit de mort (1). 141 Un jour, dans une dispute où les docteurs cathares eurent, comme d'ordinaire, le dessous, l'évêque Foulques de Toulouse demanda à Pons de Rodelle, chevalier connu pour sa sagesse et son orthodoxie, pourquoi il ne chassait pas de ses domaines ceux qui étaient manifestement dans l'erreur. « Comment le ferions- nous ? répondit le chevalier ; nous avons été élevés avec eux, nous avons des parents parmi eux et nous les voyons vivre honnêtement. » Le zèle dogmatique était impuissant à transformer d'aussi bons sentiments en haine féroce et nous croyons volontiers le moine de Yaux-Cernay lorsqu'il nous dit . que les seigneurs du pays protégeaient presque tous les hérétiques, les aimaient sincèrement et les défendaient contre Dieu et contre l'Église (2).
Tout paraissait perdu lorsqu'un événement imprévu vint réveiller le zèle et les espérances des orthodoxes. En 1206, vers le milieu de l'été, les trois légats se rencontrèrent à Montpel-
(1) Regest. vu, 210, 212; vui, 94, 97; ix, 103. — J. Havet, LHérés'e et le bras séci-lUr, in Bibl. le V Ecole des Chartes, 1880, p. 582. ( ) Guill. do Pod. Laurent, c. 8. — Pet. Sarnens. c. 1.