‹ Histoire de l'Inquisition au moyen âgeChapitre 156 sur 551 · MENACES D'INNOCENT A RAYMOND · texte numérisé non relu

MENACES D'INNOCENT A RAYMOND

toujours accompagner par certains Parfaits, vêtus comme des hommes ordinaires, et qu'il y avait dans ses bagages un Nouveau Testament, afin qu'il put être hérétique en cas de mort soudaine. Raymond, ajoutait-on, avait déclaré qu'il aimerait mieux subir le sort d'un pauvre estropié hérétique qui vivait dans la misère à Castres, que d'être roi ou empereur orthodoxe; qu'il savait bien qu'on finirait par le déposséder à cause des Bonshommes, mais qu'il était prêt à souffrir pour eux jusqu'à la peine capitale. Tous ces bruits et bien d'autres encore, accompagnés de récits exagérés sur les débauches du comte, étaient répandus par le zèle des moines afin de le rendre odieux; mais il n'est nullement prouvé que son indifférence religieuse se soit jamais laissée entraîner vers l'hérésie, ni que la mission des légats ait jamais été entravée par sa volonté. Ces derniers étaient libres de ramener les hérétiques par la persuasion ; ce qu'ils ne pardonnaient pas à Raymond, c'était son refus de mettre, pour leur complaire, le pays qu'il gouvernait à feu et à sang (1).

Innocent se hâta de confirmer la sentence du légat par une lettre adressée à Raymond le 29 mai 1207. Cette lettre était l'expression passionnée des haines qui s'étaient accumulées contre le comte au cours de longues années dépensées en inutiles efforts. Le pape le menaçait de la vengeance de Dieu dans ce monde et dans l'autre. L'excommunication et l'interdit ne pourraient être levés avant que complète satisfaction eût été obtenue; ei les choses tardaient à s'arranger, Raymond serait privé de certains territoires qu'il tenait de l'Eglise et, si cela ne suffisait pas, les princes chrétiens seraient appelés par le pape à se partager ses domaines, afin qu'ils pussent être délivrés pour toujours de l'hérésie. Les considérations que le pape faisait valoir pour justifier des mesures aussi graves n'étaient que la répétition d'anciens griefs; la condition dont il se plaignait était si bien, depuis deux générations, l'état normal du Languedoc, qu'on pouvait presque considérer cette tolérance

(1) Pet. Sarnens. c. 3, 4.

162 NOLVEL APiE. A LA FIWNGE

comme faisant partie du droit public du pays. Innocent reprochait encore à Raymond d'avoir continué à guerroyer alors que les légats lui ordonnaient de conclure la paix ; d'avoir refusé de suspendre les opérations aux jours de fête; de n'avoir pas tenu le serment prêté par lui de débarrasser son pays des hérétiques ; d'avoir insulté la religion chrétienne en confiant des fonctions publiques à des Juifs; d'avoir dépouillé l'Église et maltraité certains évêques; d'avoir continué à employer des bandes de mercenaires et d'avoir augmenté les péages. On peut supposer que ce long réquisitoire comprend toutes les accusations qu'il était, dans une mesure quelconque, possible de formuler et de prouver (4).

Le pape attendit quelque temps les effets de ses menaces et des efforts de ses missionnaires. Ces effets furent nuls. A la vérité, Raymond fit la paix avec les nobles de Provence et l'excommunication lancée contre lui fut levée; mais il continua à paraître très indifférent aux questions religieuses, tandis que les abbés cisterciens, découragés par l'obstination des hérétiques, quittaient successivement la partie et se retiraient dans leurs monastères. Le légat Raoul mourut ; Arnaud de Giteaux fut appelé ailleurs par des affaires importantes ; Tévêque Azevedo mourut également au moment où il se disposait a retourner en Espagne. Mais Azevedo avait laissé en France l'ardent Dominique, qui s'occupait à réunir autour de lui quelques hommes zélés, noyau de l'Ordre futur des Prêcheurs, et Pierre de Castelnau resta pour représenter Rome jusqu'à ce que Raoul eût été remplacé par l'évêque de Conserans.

Tous les remèdes ayant été essayés en vain, excepté l'appel à la violence, Innocent recourut à ce dernier moyen avec toute l'énergie du désespoir. Pour gagner Philippe Auguste, il se montra indulgent au sujet des complications d'ordre conjugal provoquées par Ingeburge de Danemark et Agnès de Méranie. En outre, il s'adressa aux fidèles de toute la France et envoya des missives particulières aux seigneurs les plus puissants. Ces

(i) Regest. x, 69.

Page 1