MEURTRE DE PIERRE DE CASTELNAU
lettres, expédiées le 17 novembre 1207, représentaient sur un ton pathétique les progrès de l'hérésie, l'insuccès de tous les 142 efforts tentés pour ramener les hérétiques à la raison, pour les effrayer par des menaces ou pour les gagner par de douces paroles. Il ne restait plus que l'appel aux armes; tous ceux qui y répondraient étaient assurés des mêmes indulgences que s'ils entreprenaient une croisade en Palestine. L'Église prenait sous sa protection les domaines de ceux qui combattraient pour elle et leur abandonnait d'avance les terres des hérétiques. Tous les créanciers des nouveaux croisés étaient tenus de différer leurs réclamations, sans pouvoir exiger d'intérêts supplémentaires, et les clercs qui prendraient les armes étaient autorisés à engager leurs revenus pour deux ans à l'avance (1).
Cet appel passionné n'eut pas de meilleur résultat que les précédents. Innocent venait d'exciter pendant des années l'ardeur guerrière de l'Europe en faveur du royaume latin de Constantinople, et cette ardeur paraissait épuisée pour quelque temps. Philippe-Auguste répondit froidement que ses relations avec l'Angleterre ne lui permettaient pas de laisser diviser ses forces, mais que, si on pouvait lui assurer une trêve de deux ans, il ne s'opposerait pas à ce que ses barons entreprissent une croisade et qu'il était prêt à y subvenir pendant un an par un don quotidien de cinquante livres.
Les choses en étaient là lorsqu'un événement inattendu vint soudain en modifier l'aspect. Le meurtre du légat Pierre de Castelnau fit courir un frisson d'horreur à travers la chrétienté, comme, trente-huit ans auparavant, l'assassinat de Becket. Les récits de ce tragique épisode sont si contradictoires qu'il est impossible aujourd'hui d'en rétablir les détails. Nous savons que Pierre avait vivement froissé Raymond par l'amertume de son langage ; que le comte, effrayé du danger dont le menaçait le nouvel appel à une croisade, avait invité les légats à une entrevue a Saint-Gilles, promettant d'avance de se comporter en fils soumis de l'Église ; que des difficultés s'élevèrent au
(1; Pet. Sarnens. c. 3, 6, 7. — Regest. x, 149, 176; xi, 11.
Ib4 COMPLICITE POSSIBLE DE RAYMOND
cours de la conférence, les exigences des légats dépassant ce que Raymond était prêt à leur concéder. Suivant la version provençale de la catastrophe, Pierre s'engagea dans une dispute religieuse très aigre avec un des gentilshommes de la cour, qui tira son poignard et le tua ; le comte fut extrêmement affligé de ce déplorable événement et en aurait promptement fait 146 jus^ce si Ie meurtrier n'avait pas trouvé moyen de s'échapper et de se cacher chez des amis à Beaucaire. Une tout autre version fut portée en hâte à Rome par les évêques de Conseranset de Toulouse, désireux d'enflammer la colère d'Innocent contre Raymond. A les en croire, après de longues et infructueuses délibérations, les légats auraient annoncé leur intention de se retirer; alors le comte les aurait menacés de mort, ajoutant qu'il les poursuivrait sur terre et sur eau. L'abbé de Saint- Gilles et les citoyens, impuissants à apaiser la colère du comte, fournirent une escorte aux légats qui purent atteindre le Rhône et passèrent la nuit sur les bords du fleuve. Le lendemain matin, 16 janvier 4208, comme ils se disposaient à le traverser, deux étrangers s'approchèrent des légats et l'un, d'eux passa sa lance à travers le corps de Pierre qui, se tournant vers son assassin, s'écria : « Puisse Dieu te pardonner comme je te pardonne ! » Raymond, loin de punir le criminel, l'avait protégé et récompensé, au point de l'admettre à sa table. On ajoutait que Pierre, mort en martyr, se serait certainement révélé en opérant des miracles, si l'incrédulité du peuple ne l'en avait empêché. Ceci n'est guère fait pour confirmer la tradition papale. Il est bien possible qu'un prince fier et puissant, exaspéré par des reproches et des menaces sans fin, ait laissé échapper quelque expression de colère, qu'un serviteur trop zélé se sera hâté de traduire en acte, et il est certain que Raymond n'est jamais parvenu à se laver entièrement du soupçon de complicité; mais, d'autre part, il ne manque pas d'indices attestant qu'Innocent lui-même n'a pas toujours cru à la culpabilité du comte (1).
(1) Vaissete, éd. Privât, vin, 557. — ffist. du comté de Toulouse (Vaissete, m,