CONCESSIONS DE RAYMOND
trois générations, défiait tous les efforts de l'orthodoxie (1). Pendant que l'orage s'amassait, Raymond essayait de le conjurer. Reconnaissant la gravité de la situation que le meurtre du légat lui avait faite, il était prêt, pour conserver ses dignités, à sacrifier son honneur et ses sujets. Il se hâta d'aller trouver son oncle Philippe-Auguste, qui le reçut amicalement et lui conseilla de se soumettre, mais lui défendit d'invoquer l'intervention de l'empereur Othon. Raymond, qui était vassal de l'empereur pour ses terres au delà du Rhône, passa outre à la défense du roi. C'était une grande faute, car il n'ohtint rien d'Othon et indisposa Philippe. A son retour, apprenant qu'Arnaud allait 150 tenir un concile à Aubenas, il s'y rendit en toute hâte avec son neveu, le jeune Raymond Roger, vicomte de Béziers, et s'efforça de prouver son innocence et de conclure la paix. On refusa froidement de l'écouter et on lui dit de s'adresser à Rome. Le vicomte de Béziers conseillait la résistance; mais le courage de Raymond n'était pas à la hauteur des circonstances. Oncle et neveu se prirent de querelle; le jeune homme commença la guerre contre Raymond, tandis que ce dernier envoyait des ambassadeurs à Rome pour demander les conditions de la paix et solliciter l'envoi de nouveaux légats, les anciens étant trop mal disposés pour lui. Innocent exigea que, pour attester sa bonne foi, il remît aux mains de l'Église ses sept forteresses les plus importantes; après quoi on consentirait à l'écouter et, s'il prouvait son innocence, à l'absoudre. Raymond accepta ces conditions et fit le meilleur accueil à Milo et à Théodisius, les nouveaux représentants de l'Église; ceux-ci, en retour, le traitèrent avec tant d'amitié apparente que lorsque Milo vint à mourir à Arles, le comte fut très affligé et crut qu'il avait perdu un protecteur. Il ignorait que les légats avaient reçu des instructions secrètes d'Innocent, portant qu'ils devaient amuser
(1) Guill. Briton. Phxlippidos, vin, 490-529. — Regest. xi, 136, 157, 158, 159, 180, 181, 182, 231, 234. — Vaissete, m, Pr. 4, 90. — Vaissote, éd. Privât, vm, 559, 563. — Pet. Sarnens. c. 10, 14. — Guill. de Tudeh, vm, lvi, oliv. — Alberti Stadens. Chrmi. arm. 1210. — Cœs. Heisterb. Dial. Sfirac. dist. v, c. 21. — Reineri Monach. I eodiens. Chron. ann. 1210, 1213. — Cliron. Engelliussii (Leibnitz, Script, rer. Brunsio. H, 1113).
DUPLICITÉ DU PAPE î< 9
Raymond par de belles promesses, le détacher des hérétiques et ensuite, quand les croisés auraient eu raison des Cathares, le traiter comme ils le jugeraient convenable (1).
Raymond fut complètement trompé par cette politique déloyale et cruelle. Les sept châteaux furent remis à Théodisius, ce qui rendait assez difficile toute résistance ultérieure; les consuls d'Avignon, de Nimee et de Saint-Gilles jurèrent de refuser obéissance au cas où le comte ne se soumettrait pas sans réserve aux ordres futurs du pape; puis il se réconcilia avec l'Église au prix de la cérémonie la plus humiliante. Le nouveau légat, Milo, accompagné d'une vingtaine d'archevêques et d'évêques, se rendit à Saint-Gilles, théâtre du crime présumé, et là, le 48 juin 4209, ils se placèrent devant le portail de l'Église. Nu jusqu'à la ceinture, Raymond comparut devant eux en pénitent et jura sur les reliques de Saint-Gilles d'obéir à l'Église en toutes choses. Alors le légat, prenant une étole, la plaça autour de son cou comme une hart et le fit entrer dans l'Église. Pendant tout le trajet, on le frappait de verges sur le 151 dos et les épaules. Arrivé à l'autel, il fut déclaré absous. La foule, assemblée pour assister à la dégradation du comte, était si grande qu'il fut impossible de revenir en arrière pour sortir par la porte. On fit descendre Raymond dans la crypte où était enseveli Pierre de Castelnau, dont l'âme, nous dit-on, eut la satisfaction d'assister à l'humiliation de son ennemi, conduit les épaules en sang le long de sa tombe...
Au point de vue de la théologie, les conditions mises à l'absolution de Raymond n'étaient pas excessives, bien que l'Église sût parfaitement qu'il ne pouvait pas les remplir. Il s'engageait à extirper l'hérésie, à renvoyer tous les Juifs qui occupaient des fonctions publiques et à licencier ses mercenaires; il devait restituer aux églises lés biens dont elles avaient été dépouillées, assurer la sécurité des routes, abolir les péages arbitraires et observer strictement la Trêve de Dieu (2).
Tout ce que Raymond avait gagné au prix de tant de sacrifices
(1) Guill, de Pod. Laurent, c. 13 — Vaissefe, in, Pr. 4, 5 — Kegest. xi, 232.
(2) Pet. Sarnens. c. 11, 12. — Re.<pii xu, post Epist. 85, 107.