ÉCLIPSE DES IDÉES DE TOLÉRANCE
Bien des raisons auraient pu être alléguées pour justifier Raymond, s'il avait cru en avoir besoin. Né en 1197, il était encore un enfant quand l'orage éclata sur la tête de son père. Dès qu'il eut l'âge de raison, il put voir son pays en proie à la féroce chevalerie du Nord, conduisant contre lui des hordes errantes aussi avides de butin que d'indulgences. Pendant vingt ans, les malheureuses populations qui lui restaient fidèles n'avaient pas connu de repos. Il avait presque fallu un miracle, au cours de la dernière croisade, pour les soustraire à une destruction complète et l'avenir paraissait sous les plus sombres couleurs tant que l'Église romaine pourrait déverser sur le Midi de nouvelles armées de maraudeurs ennoblis par la Croix. Bien qu'il lui fût impossible d'être le fils dévoué d'une Église qui l'avait traité en marâtre, il n'était pas hérétique lui-même. S'il était disposé à tolérer l'hérésie chez ses sujets plutôt que de les décimer, il pouvait se demander, d'autre part, si cette tolérance devait être achetée au prix du salut de tout un peuple. Il avait à choisir entre deux politiques, dont l'une exigeait un sacrifice partiel et l'autre un sacrifice total. La première, évidemment la plus raisonnable, concordait avec son instinct naturel de conservation. Une fois sa résolution prise, il s'y tint fidèlement et travailla en conscience à extirper l'hérésie, bien que plus d'une fois il soit intervenu lorsque la rigueur excessive de l'Inquisition menaçait de susciter des troubles. En somme, Raymond n'était qu'un homme de son temps ; s'il avait mieux valu que son entourage, il aurait pu s'illustrer par le martyre ; mais son peuple n'en aurait tiré aucun profit.
La bataille de la tolérance contre la persécution avait été livrée et perdue. Après un avertissement aussi éloquent que la la ruine des deux Raymond, il n'y avait pas de danger que d'autres potentats fissent preuve d'une indulgence mal placée, à l'égard des hérétiques. L'Église, ayant appelé l'État à son secours, se hâta de tirer parti de la commune victoire et l'Inquisition se mit bientôt à l'œuvre parmi ceux qui l'avaient si longtemps tenue en échec. On peut s'étonner que l'Europe ait
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été unanime à considérer comme nécessaire et légitime un tel excès de pouvoir, malgré les vices et la corruption du corps ecclésiastique. Mais c'est là un fait, et ce fait témoigne d'une si étrange perversion de la religion du Christ qu'il est indispensable d'étudier avec quelque détail l'évolution qui l'a seule rendue possible.
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