PROGRÈS DE L'INTOLÉRANCE
tantin mit en œuvre l'autorité de l'État pour établir l'uniformité de la doctrine. Tous les prêtres hérétiques et schismatiques furent dépouilllés des privilèges et immunités conférés au clergé ; leurs lieux de réunion furent confisqués au profit de l'Église et leurs assemblées, tant publiques que privées, 213 interdites. Il est très instructif de constater que ces prescriptions furent exécutées avec l'énergie la plus vigilante, à une époque où les temples païens et leurs cérémonies étaient encore tolérés dans tout l'Empire. Toutefois, alors que les docteurs de l'Église croyaient de leur devoir d'entraver la diffusion de doctrines qui paraissaient pernicieuses à la religion, ils hésitaient encore à pousser l'intolérance jusqu'à ses conclusions logiques et à établir l'uniformité en versant du sang. Ils devaient pourtant y avoir déjà songé, car l'empereur Julien déclare qu'il n'a jamais vu de bêtes sauvages aussi cruelles envers les hommes que la plupart des Chrétiens le sont envers leurs coreligionnaires. Constantin prescrivit, sous peine de mort, la remise de tous les exemplaires des livres d'Arius, mais il ne parait pas que personne ait été condamné de ce chef. Enfin, fatigué de ces disputes incessantes, l'Empereur ordonna à Saint Athanase d'admettre tous les Chrétiens, sans distinction de secte, à fréquenter les églises. Mais les efforts du souverain pacificateur étaient impuissants contre la tempête croissante des luttes dogmatiques. On dit que Valens, en 370, mît à mort quatre vingts ecclésiastiques orthodoxes qui s'étaient plaints à lui de la violence des Ariens ; il est vrai que ce n'était point là une exécution régulière, mais l'effet d'un ordre secret donné au préfet Modestus, qui attira les ecclésiastiques en question sur un navire et le fit brûler en mer (1).
En 385 se place le premier exemple d'une exécution capitale pour cause d'hérésie et l'horreur qu'elle excita prouve qu'elle fut considérée partout comme une innovation détestable. Les spéculations gnostiques et manichéennes attribuées à Priscil-
(1) Lib. xvi Cod. Theod. tit. v, 1,2. — Sozomen. Sut. Eccl. i, 21 ; n, 20, 22, 30; m, 5. — Socrate, Hist. Eccl. i, 9; iv, 16. — Aramian. Marcell. xxn, 5.
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lien éveillaient cette aversion particulière que l'Église a toujours témoignée aux hérésies de cette espèce ; mais lorsqu'il fut jugé à Trêves par le tyran Maximus, mis à la torture et finalement exécuté avec six de ses disciples, tandis que les autres étaient relégués dans une île au delà de la Bretagne, ce fut un éclat d'indignation dans tout l'Empire d'Occident. Des deux évêques qui avaient poursuivi Priscillien, Ithacius et Idacius, l'un fut expulsé de son siège et l'autre donna sa démission. Saint Martin de Tours, qui avait fait tout en son pouvoir pour empêcher cette atrocité, refusa de communier non seulement avec ces évêques, mais avec ceux qui communiaient avec eux. S'il finit par céder, pour obtenir la grâce de quelques hommes en faveur desquels il intercédait auprès de Maximus, et aussi pour empêcher le tyran de persécuter les Priscillianistes d'Espagne (1), il resta plongé dans un profond chagrin, 214 malgré la visite consolatrice d'un ange, et il constata qu'il avait perdu pour quelque temps le pouvoir d'expulser les démons et de guérir les malades (2).
Si l'Église répugnait encore à verser le sang, elle n'hésitait déjà plus à user sans scrupule de tous les autres moyens pour faire triompher l'orthodoxie. Au début du ve siècle, Saint Jean Chrysostôme enseigne que l'hérésie doit être supprimée, que les hérétiques doivent être réduits au silence et empêchés de corrompre les autres, enfin que leurs conventicules doivent être dissous ; il ajoute, toutefois, que la peine de mort ne leur est pas applicable. Vers la même époque, Saint Augustin
(i) Comme plus tard les Cathares, on prétendait les reconnaître à leur pâleur.
(2) Sulp. Sev. Hiat Sicr. u, 47-51 ; ejusd. DiaL m, H- 13. — Prosp. Aquitan. Chron. ann. 383-6. — Saint Martin ne pouvait guère prévoir que le jour viendrait ou un pape citerait le meurtre de Priscillien comme un exemple à suivre dans le cas de Luther; malgré 1 excommunication de Maximus par Saint Ambroise, le même pape n'hésita pas à le nommer parmi les veteres ac pii imperatores. (Epist, Adriani PP. VI, nov. 15, 1522, ap. Luther, Opp. T. n, fol. 538 a).
La publication par Schepss des traités de Priscillien (Priscilliani qux supersunt, Vienne, 1889) semble prouver que sa prétendue hérésie n'était qu'une invention calomnieuse de ses ennemis Ithacius et Idacius, et que son exécution est d'autant plus abominable qu'elle n'était en rien justifiée. Mais Priscillien atteste luimême l'impitoyable acrimonie des querelles théologiques d'alors ; car, dans sa déleuse, il accuse Ithacius de magie, de sorcellerie et déclare qu'il devrait être mis à mort — sr.d eliam gladio persequetvJus est (Ibid. p. 24).