‹ Histoire de l'Inquisition au moyen âgeChapitre 226 sur 551 · SAINT JÉRÔME · texte numérisé non relu

SAINT JÉRÔME

supplie le préfet d'Afrique de ne pas mettre à mort les Donatistes ; car, dit-il, si des exécutions ont lieu, aucun prêtre ne pourra plus dénoncer un Donatiste, puisqu'il aimera mieux mourir lui-même que d'être cause de la mort d'un autre. Cependant Augustin approuva les lois impériales qui exilaient les Donatistes, leur infligeaient des amendes, les privaient de leurs églises et du droit de tester; il les consolait en leur disant que Dieu ne désirait pas qu'ils mourussent en état de conflit avec l'unité catholique. Ce n'était pas de l'oppression, disait-il, mais de la charité que de contraindre un homme à quitter le mal pour revenir au bien ; et lorsque les malheureux schismatiques répondaient que la foi ne doit être imposée à personne, il déclarait que cela était vrai en principe, mais que le péché et l'infidélité méritaient un châtiment (1).

Peu à peu tous les scrupules furent écartés et les hommes trouvèrent de spécieux arguments pour donner libre cours à leurs haines. L'ardent Saint Jérôme, quand sa colère eût été excitée par Vigilance qui combattait le culte des reliques, exprima sa surprise que l'évêque de ce téméraire hérétique n'eût pas anéanti son corps pour sauver son âme et soutint que la piété et le zèle pour la gloire de Dieu ne peuvent être 215 qualifiés de cruauté. Dans un autre passage, il avance que !a rigueur n'est qu'une forme de la charité la plus sincère, parce que les châtiments temporels peuvent préserver de l'éternelle perdition. Soixante-deux ans seulement après que le massacre de Priscillien et de ses partisans eût excité tant d'horreur, le pape Léon 1er, comme la même hérésie semblait revivre en 447, ne se contenta pas de justifier l'acte du tyran Maximus, mais déclara que si on laissait la vie aux suppôts d'une hérésie aussi condamnable, ce serait la fin des lois divines et humaines. Ainsi le pas décisif avait été fait et l'Église était définitivement engagée à extirper l'hérésie par tous les moyens. Il est impossible de ne pas attribuer à l'influence ecclésiastique

(I) Chrysostomi in MaVh. ffomil. xlvi, c. 2. Cf. Homil. de Anathem. c. 4. — Augustini E/ist. 100 ad Donat. c. i ; EpUt. 139 ad Marcel'.inum; Epist. 105, c. 13; Enchirid. c. 72; C. litt. Petilian. lib. n, c. 83.

l'église et l'état 243

les édits successifs par lesquels, depuis l'époque de Théodose le Grand, la persévérance dans l'hérés . ut punie de mort (1). L'évolution dont nous marquons les étapes fut grandement favorisée par la responsabilité qui incomba à l'Église du fait de ses relations étroites avec l'État. Quand elle pouvait obtenir du monarque des édits condamnant les hérétiques à l'exil, à la déportation, aux mines et même à la mort, elle sentait que Dieu avait remis entre ses mains des pouvoirs qui devaient être exercés et non négligés. En même temps, avec l'inconséquence naturelle aux hommes, elle pouvait soutenir qu'elle n'était pas responsable de l'exécution des lois et que ses propres mains n'étaient pas tachées de sang. L'évêque Ithacius lui-même, dans l'affaire de Priscillien, avait reculé devant le rôle d'un accusateur et mis en avant un laïque pour cette besogne. Nous verrons plus loin que l'Inquisition eut recours aux mêmes subterfuges, dont le manque de sincérité était évident. Dans le vaste recueil des édits impériaux infligeant aux hérétiques toutes les variétés d'incapacités légales et de châtiments, les ecclésiastiques zélés pouvaient trouver la preuve que l'État considérait comme son premier devoir de maintenir la pureté de la foi. Toutefois, dès que l'État ou l'un de ses fonctionnaires montraient quelque hésitation à persécuter, l'homme d'Église arrivait sans retard pour lui faire sentir son aiguillon. Ainsi l'Église d'Afrique réclama à maintes reprises l'intervention du pouvoir séculier pour extirper le Donatisme ; Léon le Grand insista auprès de l'Impératrice Pulchérie pour qu'elle exterminât les Eutychiens ; Pelage 1er, 216 en poussant Narsès à supprimer l'hérésie par la force, crut devoir calmer ses scrupules de soldat en lui affirmant que la prévention ou le châtiment du péché n'était pas de la persécution, mais de l'amour. Ce devint la doctrine générale de l'Église, formulée clairement par Saint Isidore de Séville, que

(1) Hieronym. Epist. 109 ad Ripar.; Comm. in Naum, i, 9. — Leonis PP. I. Epist. 15 ad Turribium. — Lib. xvi. Cod. Theodos. Tit v, 9, 15, 34, 36, 51, 56, 64. — Const. 11, 12, cod. Lib. i. Tit. v. — Novell. Theod. n, tit. vi. — Pauli Diac. Hist. lib. xvi. — Basilicon lib. i, tit. 1-33

244 TOLÉRANCE BE< ARBARES

les princes ont pour devoir non seulement d'être orthodoxes eux-mêmes, mais de maintenir la pureté de la foi en exerçant pleinement leurs pouvoirs contre les hérétiques. Les résultats déplorables de cet enseignement sans cesse répété se révèlent dans toute l'histoire de l'Église à l'époque qui nous occupe. Une hérésie après l'autre fut exterminée sans miséricorde, jusqu'à ce que le concile de Constantinople, sous le patriarche Michel Oxista, introduisit, pour châtier les Bogomiles, la peine du feu.

Il faut dire que les hérétiques, quand ils en avaient l'occasion, ne laissaient pas d'appliquer eux-mêmes les doctrines de leurs adversaires. La persécution des catholiques par les Vandales Ariens en Afrique sous Genséric fut tout à fait digne de l'orthodoxie ; et quand Hunnéric succéda à son père et que l'empereur Zenon eut rejeté ses propositions de tolérance mutuelle, le zèle barbare du roi vandale se porta aux plus horribles excès. Sous Euric, roi des Visigoths, il y eut aussi, en Aquitaine, une courte persécution dirigée contre les catholiques par les Ariens. On peut dire cependant, d'une manière générale, que les Goths et les Burgondes ariens donnèrent un exemple de tolérance qui aurait dû être imité. La conversion de ces peuples au catholicisme ne fut marquée que par peu de cruautés, si l'on excepte une ébullition passagère en Espagne sous Leuvigild, vers 585, suivie de troubles d'un caractère plutôt politique que religieux. Toutefois, les monarques catholiques postérieurs édictèrent des lois punissant de l'exil et de la confiscation toute déviation de l'orthodoxie, unique exemple d'une législation de ce genre parmi les Barbares. Les Mérovingiens catholiques de France paraissent n'avoir jamais inquiété leurs sujets ariens, qui étaient nombreux en Bourgogne et en Aquitaine. La conversion de ces derniers s'opéra graduellement et, suivant toute apparence, pacifiquement (1).

(i) Cod. Eccles. African. c. 67, 93. — Augustin. Epist. 185 ad Bonifac. c. 7. — Ejusd. C. Cresc. m, 47. — Possidii Vit. August. 12.— Leonis PP. I. Epist. 60.— Pelagii PP. I. Epist. 1, 2. — Isidori Hispalens. Sentent, lib. m, c. li, 3-6. — Balsamon, in Photii Nomocanon, tit. ix, c. 25. — Victor. Vitens. de Persec. Vandal.

IMPUNITÉ DES HÉRÉTIQULS 215

L'Église latine avait, jusqu'alors, pris peu de part aux perse 21ï cutions, parce que l'esprit des Occidentaux n'était pas porté comme celui des Orientaux, vers l'invention et l'adoption de doctrines hérétiques. Après la ruine de l'Empire d'Occident, l'Église latine commença le grand travail qui absorba longtemps toute son énergie et par lequel elle a mérité la reconnaissance du monde — la conversion et la civilisation des Barbares. Les nouveaux convertis n'étaient pas gens à se perdre dans des spéculations abstruses ; ils acceptaient la religion qu'on leur enseignait, acquiesçaient en général à la discipline établie et, malgré leur brutalité et leur turbulence, ne causaient que peu de soucis aux gardiens de l'orthodoxie. Dans ces circonstances, il arriva naturellement que l'esprit de persécution s'éteignit. Claude de Turin, dont le zèle ^iconoclaste détruisit toutes les images dans son diocèse, échappa à tout châtiment. On pardonna l'Adoptianisme à Félix d'Urgel, on l'accueillit à nouveau dans l'Église, en dépit de ses tergiversations, et, bien qu'on ne l'eût pas replacé sur son siège épiscopal, il put résider à Lyon pendant quinze ou vingt ans sans être inquiété; il y maintint secrètement ses doctrines et l'on trouva dans ses papiers, après sa mort, une déclaration hérétique. Nous ne voyons pas non plus qu'on ait usé de violence lorsque l'archevêque Leidrad convertit vingt mille disciples catalans de Félix; le principal d'entr'eux, Elipandus, archevêque de Tolède, conserva son siège primatial, bien que rien ne montre qu'il eût rétracté ses erreurs. Dans le cas du moine Gottschalc, qui répandit son hérésie prédestinatienne à travers l'Italie, la Dalmatie, l'Autriche et la Bavière, sans rencontrer d'opposition, Rabanus de Mayence finit par convoquer un concile qui condamna sa doctrine en présence de Louis le Germanique. Mais ce concile ne songea pas à châtier l'hérétique. Il l'envoya à son évêque, Hincmar de Reims, qui, avec le consentement de Charles le Chauve, déclara Gottschalc hérétique incorrigible

lib. lu. — Victor. Tunenens. Chron. ann. 479 — Sidon. Apollin. Epist. vu, 6. — Isidor. Hist. d> Reg. Gothorum, c. 50. — Pelayo, Heterodoxos Espaîinles, i, 195. — Leg. Wisigoth. lib. xn, tit. n, 1, 2; tit. m, 1, 3 (cf. Fuero Juzgo, eod. loco)

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