PREMIERS DISCIPLES DE DOMINIQUE
lui-même pour racheter aux Mores un captif dont la sœur était accablée de chagrin. Vraies ou non, d'ailleurs, ces histoires nous révèlent clairement l'idéal que ses disciples immédiats •crurent avoir été réalisé en lui (1).
Les quelques années qui restaient à Dominique furent témoins de la rentrée rapide d'une récolte semée par lui pendant la période de son humble et laborieuse obscurité. En 1214, Pierre Cella, riche citoyen de Toulouse, résolut de se joindre à Dominique et lui donna, pour servir de centre à son apostolat, une belle maison près du Château-Narbonnais, qui resta pendant plus d'un siècle le siège de l'Inquisition. Quelques autres âmes zélées se groupèrent autour de lui et les Frères commencèrent à vivre comme des moines. Foulques, le fanatique évêque de Toulouse, leur attribua le sixième des dîmes, pour qu'ils pussent acquérir les livres et les autres instruments de travail nécessaires à leur propre instruction et à celle des autres, qu'ils destinaient surtout à la prédication. A cette époque, la tentative de Durân de Huesca avait déjà échoué. Dominique, qui 252 doit l'avoir connue, découvrit sans doute les causes de cet insuccès et la manière d'en éviter un semblable. Il est cependant à noter que, dans son projet primitif, il n'est pas question de l'emploi de la force. Les hérétiques du Languedoc gisaient «ans défense aux pieds^de Montfort, proie trop aisée offerte aux spoliateurs; mais(Ye projet de Dominique visait seulement^ leur conversion pacifique, comme l'accomplissement des devoirs C d'instruction et d'exhortation que l'Église avait si longtemps et si complètement négligés (2). ~^
Tous les regards se tournaient alors vers le concile de Latran,
(1) Lacordaire, Me de S. Dominique, p. 124. — Nie. de Trivetti Chron. ann. 1-203. — Jac. de Voragine, Legenda Aurea, éd. 1480, fol. 88 b, 90 a.
Comme S. François avait reçu les Stigmates, les Dominicain-! prétendirent, de leur •côté, que S. Dominique avait été gratifié d'une faveur particulière. Quand on ouvrit -
sa tombe, racontaient-ils, il s'en exhala un parfum du Paradis qui embauma tout •le pays, si persistant que ceux qui avaient touché ses saintes reliques en gardaient pendant des années le parfum sur leurs mains. — Prediche del Beato Frà Giordano '
•da Kivalto, Florence, 1831, i, 47.
(2) Nie. de Trivetti Chron. ann. 1215. — Bernardi Guidonis Tract, de Magist. Ord. Prxdic. (Martène, Ampl. Coll. vi, 400). — Hist. Ordin. Praedic. c. 1 (ib. 332).
j 286 FONDAT ON DE L'OKDRE DOMINICAIN
qui allait décider du sort de la France méridionale. Foulques de Toulouse, se rendant à Rome, emmena Dominique afin
1 d'obtenir, pour la nouvelle communauté, l'approbation pon-
* tificale. Suivant la tradition, Innocent hésita; l'expérience ré-
t eente de Durân de Huesca l'avait rendu quelque peu sceptique à
l'endroit des initiatives enthousiastes ; le concile avait interdit la création de nouveaux Ordres monastiques et avait décidé que le zèle devait trouver satisfaction, à l'avenir, dans les communautés existantes. Mais les scrupules d'Innocent furent dissipés
1 parun songe où il vit la Basilique de Latran chancelante et prête
à tomber, tandis qu'un homme, en qui il reconnut l'humble Dominique, la soutenait de ses robustes épaules. Ainsi averti que l'édifice de l'Eglise devait être étage par l'homme dont il avait méconnu le zèle, Innocent approuva le projet, à la condition que Dominique et ses frères adoptassent la règle de quelque ordre antérieur (1).
Dominique revint et convoqua ses frères à Prouille. Ils étaient alors au nombre de seize, venus des points les plus divers de l'horizon — Castille, Navarre, Normandie, France du Nord, Languedoc, Angleterre et Allemagne — preuve frap- 253 pante du pouvoir de l'Eglise à oublier et à effacer les distinctions nationales en vue d'un idéal religieux. Cette petite troupe dévouée et dévote adopta la règle des Chanoines Réguliers de Saint Augustin, dont Dominique faisait partie, et choisit pour abbé Mathieu le Gaulois. Il fut le premier et le dernier à porter ce titre, car, à mesure que l'Ordre se développa, son organisation fut modifiée en vue d'assurer à la fois plus d'unité et plus de liberté d'action. Il fut divisé en provinces, chacune sous la direction d'un prieur provincial. Tous les prieurs relevaient
t du Général. Les fonctions étaient électives et il y avait des
règlements pour la tenue de réunions ou chapitres, tant pro-f vinciaux que généraux. Chaque frère devait obéissance absolue à son supérieur. Comme un soldat en service actif, il pouvait
I être envoyé en mission à tout instant, dès que l'intérêt de la
(i)Nic. de Trivetti, \oc cit. — Chron. Magist. Onl. Prœil. c. 1. — Bern. Gui<L loc. cit. — Concil. Lateran. IV, c. xiii. — HarUuin. Concil. vu, 8 J.