ÉLOGE OUTRÉ DE LA PAUVRETÉ
jusqu'à la conception extravagante de la pauvreté considérée comme un bien en elle-même, bien plus, comme le plus grand de tous les biens. « Frères, disait Saint-François, sachez que la pauvreté est le sentier par excellence du salut, la mère de H l'humilité, la racine de la perfection. Celui qui veut atteindre à la perfection de la pauvreté doit non-seulement renoncer à la
v sagesse du monde, mais à la connaissance des lettres, de sorte que, dépouillé de tout ce qu'il possède, il puisse se présenter nu aux bras du Crucifié. C'est pourquoi faites comme des mendiants et construisez de petites huttes pour y vivre, non pas comme chez vous, mais comme des étrangers ou des pèlerins dans la demeure d'autrui. » Sa prière au Christ pour obtenir le bienfait de la pauvreté est bien curieuse dans sa grave extravagance. Il l'appelle la Dame Pauvreté, la Reine des Vertus. pour laquelle Jésus est venu sur la terre, afin de l'épouser et d'engendrer avec elle tous les Fils de la Perfection. Elle lui resta attachée avec une fidélité inviolable et c'est dans ses bras qu'il
^65 mourut sur la croix. Elle seule possède le sceau pour marquer les élus qui choisissent la voie de la perfection. « Accordez-moi, ô Jésus, que je ne possède jamais sous le ciel quoi que ce soit en propre et que je soutienne pauvrement ma chair par l'usage des choses d'autrui !» A ce désir immodéré de la pauvreté , François resta fidèle jusqu'au bout; sur son lit de mort, il se dévêtit entièrement afin de mourir sans posséder rien. La pauvreté était la pierre angulaire sur laquelle il avait construit l'édifice de son Ordre. Mais, comme nous le verrons, les efforts pour maintenir cette perfection surhumaine donnèrent naissance à un schisme qui fournit à l'Inquisition une foule de victimes, dont l'hérésie consistait à suivre exactement les préceptes de leur maître (1).
Avec tout cela, il y avait dans l'âme de François trop de bonté naturelle pour qu'elle pût être envahie par la tristesse ; la « bonne joie » était une vertu qu'il prêchait incessamment à ses disciples. Pour lui, la mélancolie était une des armes les plus
(1) S. Francis. Collât. Monast. coll. 5. — Ejusd pro Paupertate obiinenda Oratio. — Lib. conform. lib. ni. Fruct. 4, fol. 215 a.