ORIGINALITÉ DES MENDIANTS
mortelles de Satan, tandis que la joie était la reconnaissance du chrétien pour les bénédictions que Dieu avait répandues sur ses créatures. Ce fut là même un des caractères distinctifs des Frères dans les premiers temps de l'Ordre. Dans le récit simple et tranquille que nous fait Eccleston de leur venue en Angleterre (1224), alors que neuf d'entre eux arrivèrent à Douvres sans savoir ce qu'ils feraient le lendemain, on admire non sans émotion le tableau de leur zèle, de leur confiance, de leur patience, de leur indomptable bonne humeur au milieu des privations et des désappointements, de leur inlassable activité à subvenir aux besoins spirituels et corporels des enfants abandonnés de l'Église. De pareils hommes ont été de véritables apôtres et si l'Ordre avait continué dans la voie tracée par son fondateur, il aurait rendu des services incalculables à l'humanité (1).
Les Ordres Mendiants constituent une innovation saisissante dans la vieille conception monastique. Le monachisme était essentiellement l'effort égoïste de l'individu pour assurer son propre salut, en répudiant tous les devoirs et toutes les responsabilités de la vie. Il est vrai qu'à une certaine époque les moines ont bien mérité du monde en sortant de leurs retraites et en portant, dans des régions encore barbares, la civilisation et le christianisme. Tels furent St Columba, St Gall, St Willibrod et leurs compagnons. Mais cette époque était déjà lointaine et le 26$ monachisme était tombé, depuis des siècles, dans un état bien pire encore que son égoïsme primitif.
Les Mendiants parurent dans le christianisme comme une révélation. Il y avait donc des hommes prêts à abandonner tout ce qui faisait la douceur de la vie pour imiter les Apôtres, pour convertir les pécheurs et les incrédules, pour réveiller le sens moral endormi de l'humanité, pour instruire les ignorants, pour apporter le salut à tous, en un mot pour faire gratuitement ce que l'Église ne faisait pas au prix de mille privilèges et d'immenses richesses. Errant à pied à travers l'Europe, sous des
(1) S. Francis. Colloq. 27. — Th. de Eccleston de Adventu Minorum, collât. 1, 2.
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soleils ardents où des vents glacés, repoussant les aumônes en monnaie, mais recevant avec reconnaissance la plus grossière nourriture, souvent aussi supportant la faim avec une résignation silencieuse, ne songeant pas au lendemain, mais préoccupés incessamment d'arracher des âmes à Satan, d'élever les hommes au-dessus des soucis sordides de la vie quotidienne, de venir en aide à leurs infirmités et d'apporter à leurs âmes obscurcies un rayon de la lumière céleste — tel était l'aspect sous lequel les premiers Dominicains et Franciscains s'offrirent aux yeux des hommes qui avaient été habitués à ne voir dans le prêtre qu'un être mondain, avide, sensuel, tout entier à la satisfaction de ses appétits. Rien d'étonnant qu'une telle apparition ait beaucoup contribué à rendre aux peuples la foi dans le christianisme qui avait été si profondément ébranlée, et .qu'elle ait répandu à travers le monde chrétien l'espoir d'une régénération prochaine de l'Église, espoir qui inspirait la patience en présence de ses exactions et qui, sans doute, empêcha une rébellion générale qui aurait modifié le caractère de la civilisation moderne.
Rien d'étonnant non plus que l'amour et la vénération du peuple se soient attachés aux Mendiants, que la charité populaire les ait accablés de dons, au risque de rendre vain leur vœu fondamental de pauvreté, que les hommes animés de convictions sincères se soient empressés de se joindre à eux. Les intelligences les plus pures et les plus nobles pouvaient bien voir dans la vie d'un moine mendiant la réalisation de leurs aspirations les plus hautes. Au xine siècle, toutes les fois qu'un homme s'élève au-dessus de ses semblables, on est presque sûr de le trouver affilié à quelqu'un des Ordres Mendiants. Raymond de Pennafortc, Alexandre Haies, Albert le Grand, St Thomas d'Aquin, St Bonaventure, Roger Bacon, Dun Scot, sont des noms qui disent assez haut combien les intelligences les mieux douées furent conduites alors à chercher leur idéal au sein des 267 ordres de Dominique ou de François. Inutile d'ajouter qu'elles l'y cherchèrent sans le trouver ; mais leur simple présence dans les Ordres atteste l'impression que firent les Mendiants sur les