MENDIANTS ET HÉRÉTIQUES
la persécution des hérétiques, — l'Inquisition, dont ils firent leur instrument. 11 était inévitable qu'elle tombât entre leurs mains aussitôt que l'impuissance des anciens tribunaux ecclésiastiques rendit nécessaire une organisation nouvelle. Ce n'était pas, en effet, chose facile de découvrir un hérétique et de faire la preuve de son crime. Il fallait, pour cela, une éducation spéciale, qui était précisément celle que les Ordres essayaient de donner à leurs adeptes afin de les préparer à la prédication et à la confession. Sans attaches locales, soldats de la Croix prêts à marcher, au premier signal, vers n'importe quel point du monde, leur dévouement particulier au Saint- Siège faisait d'eux des auxiliaires indispensables dans l'organisation de cette Inquisition pontificale qui devait, par degrés, se substituer à la juridiction des évêques et réduire les églises locales à la sujétion.
Que Dominique ait été le fondateur de l'Inquisition et le premier des inquisiteurs-généraux, c'est là une opinion qui a fini par faire partie intégrante de la tradition catholique. Elle a été affirmée par tous les historiens de l'Ordre, par tous les panégyristes de l'Inquisition ; elle a été revêtue de la sanction pontificale par la bulle Invictarum de Sixte V et on cite, pour la mettre hors de doute, une bulle d'Innocent III, conférant à Dominique les fonctions d'inquisiteur-général. Nous pouvons dire, cependant, qu'aucune tradition de l'Église ne repose sur une base plus fragile. Assurément, Dominique consacra les meilleures années de sa vie à combattre les hérétiques et il n'est pas moins certain que, lorsqu'un hérétique ne se. laissait pas persuader, Dominique, comme tous les autres missionnaires zélés de cette époque, venait allègrement prendre sa place au pied du bûcher flambant. Mais, en cela, il se confondait avec des centaines d'autres fanatiques et il ne s'est rendu coupable d'aucune tentative particulière pour organiser méthodiquement la répression. D'ailleurs, à partir de 1215, époque où il jeta les fondements de son Ordre, il s'en occupa exclusivement, à tel point qu'il dut renoncer à son rêve longtemps caressé daller finir ses jours comme missionnaire en Palestine. Nous verrons
l'inquisition aux mains des moines 341
que c'est seulement dix ans après sa mort, en 1221, qu'il put 300 être question de l'Inquisition pontificale comme d'une institution régulière. La part prépondérante qu'y prirent les successeurs de François explique la légende qui s'est formée autour de son nom — légende qui doit partager le sort d'une déclaration enthousiaste d'un historien de l'Ordre, suivant lequel plus de cent mille hérétiques auraient été convertis par l'enseignement, les mérites et les miracles du Saint (1).
La gloire exclusive, revendiquée par l'Ordre, d'avoir organisé l'Inquisition et d'en avoir assuré seul le fonctionnement, n'est pas moins entachée d'exagération et de légende. Les bulles de Grégoire IX que l'on allègue à cet effet ne sont pas autre chose que des ordres individuels adressés à certains provinciaux dominicains ; on leur demande d'envoyer en mission des Frères bien préparés à prêcher contre l'hérésie, d'interroger les hérétiques et de poursuivre leurs fauteurs. Parfois, et de la même manière, des Dominicains sont délégués dans certaines provinces pour procéder contre les hérétiques ; le pape prie les évêques d'excuser cette intrusion, en alléguant l'habileté des %
Frères à convaincre les délinquants et le poids écrasant des autres fonctions épiscopales, qui empêchent les évêques de donner toute l'attention nécessaire à cet objet. En vérité, Rome n'a jamais confié formellement aux Dominicains les fonctions d'inquisiteurs, de même qu'il n'y a jamais eu, à proprement parler, de décision formelle établissant l'Inquisition. Les Dominicains ont simplement été les instruments les plus prompte-
(1) Campana, Vita di S. Piero Martire, p. 257. — Juan de Mata, Santoral de S. Domingo y S Francisco, fol. 13. — Zurita, Anales de Aragon, lil>. ir, c. 63. — Ricchinii Prœem. ad Monetam, dissert, i, p. xxxi. — Paramo, De orig. Offre. S. Inquis. lib. n, tit. n, c. 1. — Pegnœ Comment, in Eymeric. p. 461. — Chron. Magist. Ord. Prœdic. c. 2 (Martène, Ampl. Coll. vr, 348). — Monteiro, Historia da S. Inqwsiçào, P. i, liv. i, c. xxv, xlviii.
C'est un intéressant symptôme des mœurs adoucies du xixe siècle que de voir le savant et zélé dominicain Lacordaie écrire, en 1842, sa Vie de S. Dominique, pour prouver que Dominique n'a pu participer aux cruautés de l'Inquisition. Or, cent ans auparavant, un Dominicain non moins érudit, Ricchini, avait réclamé pour le saint l'honneur de l'avoir fondée. Cependant, depuis l'époque de Lacordaire, une réaction s'est pioduite, et l'abbé Douais n'hésite pas à affirmer, sur l'autorité de Sixte V, que « S. Dominique aurait ainsi reçu une délégation pontificale pour l'inquisition après l'année 1209 » [Sources d" V histoire de l Inquisition, ' in Revue des questions historiques, 1er oct. 1881, p. 400.