RAPPORTS AVEC LES POUVOIRS SECULIERS
lui-même le Vicaire du Christ, l'Oint du Seigneur, placé à michemin entre Dieu et l'homme, moindre que Dieu mais plus grand que l'homme, « celui qui les juge tous et n'est jugé par aucun ».
Les docteurs du moyen-âge ont universellement enseigné que le pape régnait en souverain sur toute la terre, sur les païens et les infidèles aussi bien que sur les chrétiens (1). Bien que le pouvoir ainsi fièrement revendiqué n'ait pas laissé de causer bien des maux, ce n'en a pas moins été un bonheur pour l'humanité qu'il ait existé, à cette rude époque, une force morale que ne conféraient ni la naissance, ni la valeur guerrière, qui pût rappeler à l'obéissance des lois divines les rois et les nobles, même quand ce rappel sortait de la bouche d'un fils de paysan. Ainsi l'on vit le pape Urbain II, Français de très humble origine, oser excommunier son roi Philippe 1er pour crime d'adultère, faisant ainsi prévaloir l'ordre moral et la justice éternelle, à une époque où tout semblait licite au pouvoir absolu.
Toutefois, en affirmant ainsi sa domination, l'Église avait dû consentir bien des sacrifices. Au cours de la lutte qui consacra la suprématie du pouvoir spirituel sur le temporel, les vertus chrétiennes d'humilité, de charité et d'abnégation avaient, en grande partie, disparu. Les populations n'étaient plus attirées par ce qu'il y a de gracieux et d'aimable dans le christianisme ; leur soumission était achetée par la promesse du salut, prix de la foi et de l'obéissance, ou imposée soit par la menace de la perdition, soit par la crainte plus immédiate de la persécution. Si l'Église, en s'isolant complètement de la société laïque, s'était assuré les services d'une milice entièrement dévouée à sa cause, elle avait, d'autre part, donné naissance à un antagonisme entre le peuple et elle. Dans la pratique, il n'était plus vrai que l'ensemble des chrétiens constituât l'Église ; cet ensemble était divisé en deux classes essentiellement distinctes,
(1) Johann. Saresberiensis, Pnlycrat. lib. iv, cap. m. — Honor. Augustod, Summ. Glor. de Apost. cap. v, vin. — Innocent. PP. III, Reyest. de Negot. JR>m. Jmp. xvm ; Ejusd. Serm. de Sanctis, vu ; Serm. de Dive7*sis, m. — Eymerici Direct. Inquisit. éd. Venet. 1607, p. 353. '
b RECRUTEMENT DU CLERGE
les bergers et les brebis ; et les brebis en arrivaient souvent à penser, non sans quelque raison, qu'on ne veillait sur elles que pour les mieux tondre.
Les avantages temporels promis à l'ambition des hommes par la carrière ecclésiastique attiraient dans les rangs de l'Église bien des gens habiles, dont les desseins étaient tout autres que spirituels. On se préoccupait moins du salut des âmes que des immunités de l'Église, de ses privilèges et de l'accroissement de son domaine temporel. Les places les plus hautes étaient généralement occupées par des hommes plus épris des biens du monde que des humbles vertus du chrétien.
Tout cela était inévitable dans l'état de la société aux premiers siècles du moyen-age. Il aurait fallu des anges pour exercer d'une manière irréprochable l'effroyable autorité revendiquée et acquise par l'Église. L'avancement, dans la carrière sacerdotale, était réglé par des habitudes qui provoquaient et avorisaient le manque de scrupules. Pour comprendre les causes qui poussèrent des populations nombreuses vers le schisme et l'hérésie, d'où résultèrent des guerres, des persécutions et l'établissement de l'Inquisition, il est nécessaire de jeter un regard sur les hommes qui représentaient l'Église devant le peuple et sur l'usage qu'ils faisaient, en bien ou en mal, du despotisme spirituel qui avait fini par s'établir à leur profit. Entre des mains sages et pieuses, ce despotisme aurait pu singulièrement relever l'état moral et matériel de la civilisation européenne ; entre les mains de prêtres égoïstes ou dépravés, il pouvait devenir, et il devint en effet, l'instrument d'une oppression universelle qui poussa des nations entières au désespoir.
En ce qui concerne le mode d'élection à l'épiscopat, on ne peut pas dire qu'il fût à cette époque définitivement établi sur des règles invariables. En théorie, on s'en tenait à l'ancienne forme d'élection par le clergé, avec l'acquiescement du peuple du diocèse ; mais, dans la pratique, le corps électoral était formé par les chanoines des cathédrales, alors que la confirmation nécessaire du roi, du seigneur féodal à demi indépendant