INTERROGATOIRES PERFIDES 4G
qui contiennentdes séries de questions applicables auxhérétiques des différentes sectes. On vit ainsi se développer et se transmettre une subtilité d'une espèce particulière, qui consistait, en grande partie, dans l'art de tendre des pièges aux accusés, de les trouhier de les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Des le 411 début de l'institution, les consuls de Narbonne se plaignaient à ceux de Nimes que les inquisiteurs fissent usage, dans leurs interrogatoires, d'une dialectique semée de sophismes, pareille a celle desétudiants dans leurs exercices scolastiques. Et pourtant, chose risible si elle n'était odieuse, on entendait des vétérans de l'inquisition se plaindre de la duplicité de leurs victimes, dénoncer leur astuce, leurs efforts parfois heureux pour ne point s'accuser elles-mêmes - résistance qu'on essayait d'expliquer en alléguant que de mauvais prêtres enseignaient aux hérétiques à équivoquer sur les questions de foi (t).
Un inquisiteur expérimenté rédigea, pour la gouverne de ses successeurs, un modèle d'interrogatoire d'hérétique, montrant les chicanes et les tergiversations qu'ils devaient être prêts à affronter de la part de ceux qui ne professaient pas ouvertement leurs erreurs. Un demi-siècle après, Bernard Gui le reproduisit dans ses Practica. Nous le donnons ici comme un exemple bien caractéristique de ce qui se passait journellement lorsqu'un inquisiteur, préparé par delonguesetudes.se trouvait en présence dunpaysanignorant-luttant,avecsaprudenceinstinct.ve,pour
sauver sa vie et sa conscience.
« Quand un hérétique est amené devant son juge il prend un air confiant comme s'il était assuré de son innocence. Je lui demande pourquoi Tl a été amené devant moi. Il répond, courtois et souriant, qu'il voudrait bien que je lui en fisse connaître la raison moi-même.
„ Moi. - Vous êtes accusé d'être un hérétique, de croire et den. scisner ce que ne croit pas la Sainte Église. » . «♦•„„\
Tl. (levant les yeux au ciel, avec une mine d'énergique protestation)
^.^^.^'iV^^maW^'immmia* § <0, .5 déc. 1258,
464 modèle d'interrogatoire
— Seigneur, vous savez que je suis innocent et que je n'ai jamais eu d'autre croyance que la vraie foi chrétienne. »
« Moi. — Vous appelez votre croyance chrétienne, parce que vous considérez la nôtre comme fausse et hérétique. Mais je vous demande si vous avez jamais accepté une croyance autre que celle dont l'Église Romaine admet la vérité ? »
412 « A. — Je crois ce que croit l'Église Romaine et ce que vous nous enseignez publiquement. »
« Moi. — Peut-être existe-t-il à Rome quelques individus de votre secte que vous qualifiez d'Église Romaine. Quand je prêche, je dis bien des choses, dont plusieurs nous sont communes, par exemple que Dieu existe, et vous croyez à une partie des choses que je prêche- Vous pouvez cependant être un hérétique en refusant de croire à d'autres choses qui doivent être crues. »
« A. — Je crois tout ce que doit croire un Chrétien. »
« Moi. — Je connais ces ruses Ce que croient les membres de votre secte, c'est, pensez- vous, ce que doit croire un Chrétien Mais nous perdons du temps à nous escrimer ainsi. Dites-le simplement: croyezvous en Dieu le Père, en son Fils et au Saint-Esprit ?
« A. — J'y crois.
« Moi. — Croyez-vous en Jésus-Christ né de la Vierge, qui a souffert, qui a ressuscité et qui est monté au Ciel ? »
« A (rapidement). - J'y crois. »
» Moi. — Croyez-vous que dans la messe servie par les prêtres le pain et le vin deviennent, par vertu divine, le corps et le sang de Jésus- Christ? »
« A. — Ne dois-je point croire cela? »
« Moi. — Je ne vous demande pas si vous devriez y croire, mais si vous y croyez. »
« A, — Je crois tout ce que vous et les autres bons docteurs m'enjoignez de croire. »
« Moi. — Ces bons docteurs sont ceux de votre secte ; si je suis d'accord avec eux, vous me croyez; sinon, non.
« A. — Je crois bien volontiers comme vous si vous m'enseignez ce qui est bon pour moi. »
« Moi. — Vous considérez comme bon pour vous ce que j'enseigne d'accord avec vos docteurs. Eh bien! dites si vous croyez que le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ est dans l'autel? »
« A (brusquement). — Je le crois.
« Moi. — Vous savez qu'il y a là un corps et que tous les corps sont de Notre-Seigneur. Je demande si le corps qui est là est celui du Seigneur qui naquit de la Vierge, qui fut crucifié, ressuscita, monta a- ciel, etc. »
» A. — Et vous, le croyez-vous? »
« Moi. — Je le crois entièrement. »
A. — Je le crois aussi. »