ACTES DE VIOLENCE
de l'emprisonnement cellulaire. C'est ce qui explique — ce qu'on aurait peine à comprendre autrement — l'énorme durée de beaucoup de procès de l'Inquisition. Il arrivait souvent que trois, cinq ou dix années même s'écoulassent entre le premier interrogatoire d'un prisonnier et sa condamnation finale ; nous possédons même des exemples de délais plus longs encore. Bernalde, femme de Guillem de Montaigu, fut emprisonnée à Toulouse en 1297 et fit des aveux la même année; mais elle ne fut condamnée effectivement àla prison que lors de Y auto de 1310. J'ai déjà parlé de Guillem Garric, amené à Carcassonnepourse confesser en 1321, après une détention de près de trente ans. Lors de Yauto de fé de 1319, àToulouse, on condamna un certain Guillem Salavert qui avait fait des aveux insuffisants en 1299 et d'autres en 1316; il s'y était tenu si énergiquement que Bernard Gui, enfin vaincu par son obstination, le congédia en lui imposant seulement la pénitence de porter des croix, en considération de sa captivité de vingt ans. Au cours du même auto, on condamna dix infortunés qui étaient récemment décédés en prison ; deux d'entre eux avaient fait leur première confession en 1305, un en 1306, deux en 1311 et un en 1315. Cet abominable procédé n'était particulier à aucun tribunal. Guillem Salavert était un des hommes impliqués dans les troubles d'Albi de 1299, à la suite desquels beaucoup d'accusés furent jugés rapidement et condamnés par l'évêque, Bernard de Castenet, et par Nicolas d'Abbeville, inquisiteur de Carcassonne ; mais quelques-uns furent réservés au sort plus cruel d'une captivité sans jugement. On réclama l'intervention du pape et Clément V, en 1310, écrivit à l'évêque et à l'inquisiteur, donnant les noms des dix malheureux, parmi lesquels quelques-uns des citoyensles plusestimés d'Albi, qui étaient en prison, attendant d'être jugés • on depuis huit ans et davantage ; plusieurs d'entre eux étaient enchaînés dans des cellules étroites et obscures. Le pape ordonnait qu'on les jugeât immédiatement; on n'obéit pas et, dans une lettre ultérieure, il mentionne le fait que plusieurs sont morts et réitère ses instructions pour faire décider du sort des survivants. Une fois de plus, l'inquisiteur, qui n'agissait qu'à sa
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guise, désobéit. En 1319, outre Guillem Salavert, deux autres, Guillem Calverie et Isarn Colli, furent tirés de la geôle et rétractèrent les aveux qu'on leur avait arrachés par la torture. Calverie figura avec Salavert dans Yauto de Toulouse, célébré la même année. Nous ignorons quelle fut la peine de Colli ; mais dans les comptes d'Arnaud d'Assalit, commissaire royal des confiscations pour 1322 — 3, on trouve la mention d'une propriété de Isarnus Colli condemnatus, ce qui ne laisse aucune incerti- v tude sur son sort final. Dans Yauto de 1319 paraissent aussi les noms de deux citoyens de Cordes, Durand Boissa et Bernard Ouvrier (alors décédé), dont les confessions datent de 1301 et de 1300 ; sans doute ils appartenaient à la même fournée de misérables qui avaient dû se ronger le cœur dans la misère et le désespoir pendant une vingtaine d'années. (1)
Lorqu'on désirait hâter le résultat, on aggravait, jusqu'à la rendre intolérable, la condition du captif. Comme nous le verrons plus loin, les geôles de l'Inquisition étaient, en règle générale, d'épouvantables taudis, mais il y avait toujours moyen, quand on y trouvait quelque intérêt, d'en accroître encore l'horreur. Le « durus carcer et arcta vita » — état d'un prisonnier enchaîné et à demi mort de faim dans un trou sans air — passait pour un excellent moyen d'obtenir des confessions. Nous trouverons plus loin un exemple atroce de ce traitement infligé à un témoin dès 1263, alors qu'on cherchait à ruiner la grande maison de Foix. On faisait observer qu'une diminution judicieuse de la nourriture affaiblissait la volonté autant que le corps et rendait le prisonnier moins apte à résister aux menaces de mort alternant avec les promesses de clémence. La faim, 421 pour tout dire, était considérée comme un des moyens licites et particulièrement efficaces pour amener les témoins et les
(1) Eymeric. Direct. Inq. 514,521. — Concil. Biterr. ann. 1246, App. c. 17. — Innoc. PP. IV. Bull. Illi >s vicis, 12 nov. 1247. — Lib. confess. Inq. Albiens. (Mss. Bib. Nat., fonds lat. 11847.) — Bern. Guidon. Pract. P. v Doat, XXX.) — Doctrina de modo procéderai (Martène Thés. v. 1795.» — Molinier, Ulnçuis. dans le midi, p. 330. — Arch. d3 Tin], de Circtss. (Doat, XXVII. 709.) — Lib. Sentent. Inq. Tolosan. p. 22, 76,102, 118 50, 158-62, 184, ?16-18, 220-1, 228, 244-8, 266-7, 282-5. — Arch. de l'inq. de Carcass. 'Doat, XXXIV. 8.">.) — Arch. de l'hôtel de vil'e d'A'bi (Doat, XXXIV. 45.) — Coll. Doat, XXXI V 189.