ABJURATIONS SUR LE BUCHER
quisiteur n'avait pas à se faire l'instrument de leurs désirs. Il savait que l'ardeur du début cédait souvent à l'action du temps 542 et des souffrances; il préférait donc garder l'hérétique obstiné dans une geôle, enchaîné et solitaire, pendant six mois ou un an, ne voyant que des théologiens et des légistes qui devaient agir sur son esprit, ou sa femme et ses enfants, qui pouvaient fléchir son cœur. C'est seulement lorsque tout avait été essayé en vain qu'on le « relâchait ». Morne alors, l'exécution était retardée d'un jour pour qu'une rétractation pût se produire, ce qui, d'ailleurs, arrivait rarement, car ceux qui avaient résisté jusque-là étaient généralement invincibles. Mais si, au dernier moment, l'obstination de l'hérétique cédait et qu'il manifestât du repentir, on présumait que sa conversion était l'effet de la crainte, nondelagrâce,et on le laissait en prison jusqu'à sa mort. Même sur le bûcher, les offres d'abjuration ne devaient pas être repoussées, bien qu'il n'y eût pas, à cet égard, de règle formelle. Eymerich rapporte un cas qui se produisit à Barcelone, où l'on brûlait trois hérétiques. L'un d'eux, un prêtre, vaincu par l'horrible douleur, un côté de son corps déjà grillé par le feu, cria qu'il voulait se rétracter. On l'enleva eton reçut son abjuration; mais, quatorze ans après, on s'aperçut qu'il avait persévéré dans son hérésie, qu'il l'avait môme communiquée à d'autres, et on le brûla en grande hâte (1).
L'hérétique impénitent qui préférait le martyre à l'apostasie n'était nullement la seule victime marquée pour le bûcher. La législation séculière avait établi ce mode de châtiment pour l'hérésie, mais en laissant à l'Église le soin de définir ce quelle entendait par là. Or, la définition se trouva bientôt singulièrement élargie. Là où les preuves étaient jugées suffisantes, le refus d'avouer ne faisait qu'aggraver le crime. Il ne servait de rien à l'accusé d'affirmer hautement ses sentiments orthodoxes; on en faisait un hérétique malgré lui. Si deux témoins juraient
(1) Con-il. A relatons, ann. 1234 c. 6. — Concil. Tarraconens. ann. 1242. — Concil. Biterrens. ami. 1246, Append. c. 17. — Rern. (niklon. Fraction P. iv. (Dont, xxx). — Eymeric. Direct. Inquis. p, 514-10. — Anon. Passaviens. c. k (Mag. Bib. Pat. XIII. 308). — Zanchini Tract, de Hœet. c. xviu. — Lib. Sentent. Inq. Tolosan. p. 6.
CONVERGIONS FORGÉES 611
qu'ils avaient vu un homme « adorer » un hérétique Parfait, cela suffisait, le malheureux était perdu. Il en était de même du contumace qui n'obéissait pas aux sommations de l'Inquisition et de celui qui refusait de prêter serment. Alors même qu'il n'y avait aucune preuve, la simple suspicion se transformait d'office en hérésie au cas où le suspect ne pouvait pas se « p :rger » au moyen de cojureurs et restait dans cette situation pendant un an. Dans les cas de suspicion violente, le refus d'abjurer faisait, au bout d'un an, que le suspect passait héré- . tique. Hérétique encore, et bon à brûler, celui qui rétractait une confession extorquée. Bref, le bûcher suppléait à toutes les lacunes de la procédure inquisitori aie . C'était l'argument suprême, l'idtima ratio, et bien que nous n'ayons pas beaucoup d'exem. pbs d'exécutions motivées par les causes que nous venons d'ind quer, il est incontestable que les menaces ainsi formulées étaient d'une très grande utilité dans la pratique et que la terreur qu'elles inspiraient arracha bien des confessions, vraies ou fausses, à des bouches qui, sans cela, seraient restées closes (1). Il y avait une autre catégorie de cas qui préoccupaient forte" ment les inquisiteurs et pour lesquels leur procédure fut très lente à se fixer. Les innombrables conversions forcées, obtenues par la geôle ou par la crainte du feu, remplissaient les prisons et le pays de gens qui, au fond du cœur, n'en restaient pas moins hérétiques. J'ai parlé plus haut de la police toujours en éveil du Saint-Office, de l'espionnage continuel exercé sur les c invertis dont la libération n'était, en réalité, que conditionnée et les désignait tout particulièrement à la surveillance. Il était donc inévitable que les relaps (ou prétendus tels) fussent très nombreux. Même dans les prisons, il était impossible d'isoler tous les captifs et l'on entend souvent des plaintes sur les loups déguisés en brebis qui corrompent leurs compagnons de c ptivité. Un homme dont la conversion solennelle avait été reconnue mensongère ne pouvait plus jamais inspirer confiance.
(1) Concil. N;irbonn. ann. 1244 c. 26. — Concil. Bitorrens. ann. 1246, App. c. 9. — hlvmeric. Direct. Inq >is. p. 376-77, 521-4. — Mss. Bib. Nat., fonds lat.f n° 9092. — Lib. Sent. Inq. Tolos. p. 379-80. — Zanchini Tract, de Hseret. c. xxin.