EXAGÉRATIONS DES HISTORIENS
surpris de rencontrer si peu d'exécutions par le feu, au milieu de tant d'autres peines plus ou moins cruelles. Il faut savoir en pareille matière, se garder des exagérations qui sont familières à la plupart des écrivains. Personne, assurément, ne soupçonnera le savant Dom Brial de légèreté ou de prévention; et cependant, dans sa Préface au tome XXI du Recueil des Historiens des Gaules (p. xxm), il cite comme digne de foi une assertion d'après laquelle Bernard Gui, pendant qu'il était inquisiteur à Toulouse (1308-1323), fit brûler six cent trente-sept hérétiques. Or, comme nous l'avons vu, ce chiffre est celui de Yensemble des sentences prononcées par ce tribunal dans le laps de temps indiqué, et, de ces sentences, quarante seulement entraînaient la mort, soixante-sept prescrivaient l'exhumation et la crémation des ossements d'hérétiques défunts. — Autre exemple. Pas un inquisiteur n'a laissé une réputation plus grande d'activité et de zèle que Bernard de Caux, qui combattit l'hérésie alors qu'elle était encore dans toute sa violence. Bernard Gui l'appelle le marteau des hérétiques, il le qualifie de saint homme et plein de Dieu, « admirable dans sa vie, admirable dans sa doctrine, admirable dans l'extirpation de l'hérésie. » Il fit des miracles de son vivant et, en 1281, vingt-huit ans après sa mort, on retrouva son corps intact, sauf l'extrémité du nez (signe évident de pureté et de sainteté). Un pareil homme ne pouvait être soupçonné d'indulgence envers les hérétiques. Or, dans le registre de ses sentences, de 1246 à 1248, il n'y a pas un seul cas d'un coupable — si l'on excepte les contumaces, toujours estimés hérétiques — qui ait été livré par lui au bras séculier. Assurément, les contumaces ainsi condamnés pouvaient être brûlés par la justice séculière; mais, dans la pratique, ils pouvaient aussi se sauver en faisant leur soumission, ce dont le registre en question offre un frappant exemple. Il n'y avait pas, à Toulouse, d'hérétique plus dangereux qu'Alaman de Roaix, Il appartenait à l'une des plus nobles familles de la ville, qui fournit à l'Église hérétique — où l'on soupçonnait Al aman de tenir le rang d'évêque — un grand nombre de recrues. En 1229, le légat Romano l'avait condamné à faire
04U ALAMAN DE ROAIX
«« ^"f6 6n T6rre Saînte; U jUra d'°béir et n'en fit ™«- En c ;lfu.premierS in<Iuisiteurs> Guillem Arnaud et Etienne de Samt-Thibery, s'occupèrent à nouveau de lui; il protégeait activement les hérétiques, répandait l'hérésie, dépouillait, blessait et tuait des prêtres et des clercs. Cette fois, ils le condamnèrent par défaut. Il devint un faydit, un proscrit, vivant l'épée à la main et exerçant le brigandage aux dépens des orthodoxes Aucun cas plus grave d'hérésie obstinée et de contumace persistance ne pouvait être imaginé ; et. cependant, quand Alaman reconnut ses erreurs, le 16 janvier 1248, se convertit et sollicita une pénitence, vingt ans après sa première conversion, il fut seulement condamné à la prison perpétuelle. - Cela se passait il est vrai, dans les premiers temps de l'Inquisition (1)
En fait, comme nous l'avons déjà dit, les inquisiteurs se préoccupaient bien plus d'obtenir des conversions, avec les
dénonciations et les confiscations subséquentes, que d'augmenter la liste des martyrs. Un bûcher, allumé de temps en temps maintenait parmi les populations une terreur jugée salutaire' En faisant brûler quarante individus dans l'espace de quinze ans Bernard Gui réussit à écraser les dernières convulsions du Catharisme, à tenir en échec les Vaudois et à réprimer le zèle ntempestif des Franciscains Spirituels. Les véritables armes du Saint-Office, ses armes efficaces, comme aussi les fléaux qu'il déchaîna sur les populations, furent les geôles infectes, les confiscations en masse, les pénitences humiliantes, enfin la police invisible grâce à laquelle il paralysait l'esprit et le cœur de tout homme assez infortuné pour tomber une fois entre ses mains.
Quelques mots suffiront sur le sujet répugnant de l'exécution elle-même. Une fois la populace assemblée pour assister à 1 agon.e des martyrs, on se gardait de toute marque de pitié qui aurait, pu adoucir son fanatisme. Le coupable n'était pas comme dans les derniers temps de l'Inquisition espagnole,'
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