MISÈRE ET ATTENTE
à des époques voisines de la nôtre, comme au cours de la Révolution française, nous avons vu qu'un peuple peut encore être saisi de frénésie, que la raison peut être détrônée par la passion. Cette folie du règne de la Terreur donne une idée assez exacte des émotions violentes auxquelles étaient sujettes, tant pour le bien que pour le mal, les populations du moyen-âge. De là, ces contrastes frappants qui rendent cette période de l'histoire si pittoresque et rachètent la triste médiocrité de sa vie quotidienne par de splendides explosions du plus noble enthousiasme ou par des actes hideux d'une sauvage brutalité. Peu habituée encore à se contenir, la virilité vigoureuse de ces tempslà se manifestait dans toute sa grandeur comme dans toute sa bassesse, tantôt en tirant des vengeances cruelles d'adversaires sans défense, tantôt en s'offrant elle-même avec joie comme un sacrifice à l'humanité. Des frissons d'une émotion délirante couraient d'un pays à l'autre, éveillant les populations de leur léthargie pour leur inspirer des tentatives aveuglement héroïques et irréfléchies — croisades qui blanchirent les sables de la Palestine sous les ossements de chrétiens, excès sr.uvages des Flagellants, courses vagabondes et sans but des Pastoureaux. Au plus profond de l'incurable misère qui opp m it la masse du peuple, il y avait un sentiment continuel d'inquiétude, la conviction que l'Antéchrist allait venir, que la fin du monde et le Jugement Dernier étaient proches. Dans la condition déplo- 60 rable de la société, déchirée par des guerres incessantes et meurtrie par les talons de fer de la féodalité, l'homme du commun avait vraiment lieu de croire que le règne de l'Antéchrist était imminent; il devait saluer avec joie tout changement de régime qui pouvait améliorer sa condition, mais ne pouvait guère la rendre pire. En outre, le monde invisible, avec ses attractions mystérieuses et l'horrible fascination qu'il exerçait, était présent comme une réalité à l'esprit de tous. Les hommes se sentaient continuellement entourés de démons, prêts à les affliger de maladies, à dévaster leurs maigres champs de blé ou leurs vignobles, à tromper leurs âmes pour les conduire à la perdition; d'autre part, chacun sentait à côté