ABSENCE D'HÉRÉSIES DOGMATIQUES
de lui des anges et des saints secourables, écoutant ses prières, intercédant pour lui auprès du Trône de la Grâce, auquel il n'osait pas s'adresser directement. C'est parmi une population aussi impressionnable, aussi accessible aux émotions les plus violentes, aussi superstitieuse, s'éveillant lentement à l'aurore du jour intellectuel, que l'orthodoxie et l'hérésie, c'est-à-dire les forces conservatrices et progressives, allaient se livrer une bataille où ni l'une ni l'autre ne devait remporter une victoire définitive.
Un fait notable, présage de ld forme nouvelle que la civilisation moderne devait revêtir, c'est que les hérésies destinées à ébranler l'Église jusqu'en ses fondements ne furent pas, comme autrefois, de simples subtilités spéculatives, mises en avant par des théologiens érudits, au cours de l'évolution de la doctrine chrétienne en formation. Nous n'aurons pas à étudier ici des hommes comme Arius ou Priscillien, comme Nestorius ou Eutychès, savants et prélats qui remplirent l'Église du bruit de leurs doctes controverses. L'organisation hiérarchique était trop parfaite, le dogme théologique trop solidement pétrifié, pour que de telles discussions fussent encore possibles; et si certains scolastiques s'écartèrent ou parurent s'écarter de l'orthodoxie, comme Bérenger de Tours, Abélard, Gilbert de la Porée, Pierre Lombard, Folkmar von Trieffenstein, leurs opinions personnelles furent vite écrasées sous le poids de la lourde machine dont l'Église faisait jouer les ressorts. Il faut ajouter qu'à peu d'exceptions près ce ne furent pas les classes dirigeantes qui donnèrent prise à l'hérésie. Depuis l'époque de l'empire romain, l'Église et l'État avaient contracté une alliance pour maintenir le peuple dans la soumission; quelques motifs qu'aient eu des souverains comme Jean d'Angleterre ou l'empereur Frédéric ÏI de repousser les prétentions ecclésiastiques, ils n'osèrent jamais dénoncer le contrat sur lequel reposaient leurs propres prérogatives. En règle générale, il fallait que l'hérésie fût préalablement disséminée dans toute la masse du peuple avant que les hommes de naissance noble consentissent à y prendre part : c'est ce que nous verrons en Languedoc et en Lombardie. Les
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coups qui mirent réellement en péril la hiérarchie de l'Église 61 lui furent portés par des hommes obscurs, travaillant parmi les pauvres et les opprimés, qui, dans leur misère et leur dégradation, sentirent que l'Église avaient failli à sa mission, soit à cause de la frivolité de ses ministres, soit par suite de ses erreurs de doctrine. De même que le Christ s'était adressé autrefois aux brebis perdues d'Israël, négligées et méprisées des rabbins, les hérésiarques allaient trouver leurs recrues parmi les victimes éternelles de la société féodale.
Les hérésies auxquelles elles devaient prêter l'oreille se divisent naturellement en deux classes : d'une part, des sectaires qui maintiennent fermement tous les points essentiels du christianisme, mais y ajoutent l'aversion pour le sacerdoce, qui est leur thèse principale; de l'autre, les manichéens.
En passant en revue les vicissitudes de ces doctrines, il ne faut pas oublier que les sources de nos connaissances sont toujours,ou presque toujours, les écrits des adversaires de l'hérésie. A l'exception de quelques petits traités vaudois et d'un seul rituel des Cathares, la littérature des hérétiques a péri tout entière. Nous sommes réduits à connaître leurs opinions par les réfutations dont elles ont été l'objet, alors que ces réfutations avaient pour but d'exciter la haine populaire contre les hérétiques ; nous n'apprenons l'histoire de leurs luttes et de leur ruine que par ceux qui les ont exterminés sans merci. Je ne dirai pas un mot à leur éloge qui ne soit fondé sur les aveux ou sur les accusations mêmes de leurs ennemis, et si je repousse quelques unes des calomnies qu'on leur a prodiguées, c'est parce que l'exagération, consciente ou inconsciente, est ici si manifeste qu'il est impossible d'attribuer à de pareils propos une valeur historique quelconque. En général il est permis de concevoir a priori quelque estime pour des hommes qui se montrèrent prêts à subir les persécutions et à regarder la mort en face pour ce qu'ils croyaient être la vérité. J'ajoute que dans l'état de corruption où se trouvait alors l'Église, il est inadmissible, quoi qu'en aient dit les controversistes orthodoxes, que des hommes soient sortis de l'Église, sous la menace
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de terribles représailles, simplement pour pouvoir satisfaire librement à leurs appétits désordonnés.
En fait, comme nous l'avons déjà vu, les plus hautes autorités de l'Église admettaient elles-mêmes que ses scandales étaient la cause, sinon la justification de l'hérésie. Un inquisiteur qui contribua énergiquement à la supprimer énumère, parmi les raisons de son succès, la vie dépravée des clercs, leur ignorance, les erreurs et la frivolité de leur prédication, leur mépris des sacrements et la haine qu'ils inspiraient généralement aux fidèles. Un autre nous assure que les arguments favoris des hérétiques étaient tirés de l'orgueil, de la cupidité, de la licence des clercs et des prélats. Tout cela, dit Lucas, évêque deTuy, qui travailla consciencieusement à la réfutation de l'hérésie, était encore exagéré par les histoires mensongères 61 de miracles qui faisaient apparaître sous un jour fâcheux les rites de l'Église et les faiblesses de ses ministres; mais, s'il en était ainsi, ces histoires de miracles étaient bien superflues, car les hérétiques ne pouvaient rien inventer de plus déshonorant pour l'Église que la réalité, telle qu'elle est attestée par les champions de l'Église elle-même.
Peu de controversistes, en vérité, étaient capables de la franchise du savant auteur dont le traité passe sous le nom de Pierre de Pilichdorf. En répondant aux arguments des hérétiques, qui accusaient les prêtres catholiques d'être des débauchés, des usuriers, des ivrognes, des joueurs et des faussaires, il s'écrie hardiment: « Eh bien ! après? Ils n'en sont pas moins des prêtres et le pire des prêtres vaut encore mieux que le meilleur des laïques. Est-ce que Judas Iscariote, parce qu'il fut apôtre, ne valait pas mieux que Nathaniel, bien qu'il fût moins honnête ? » L'inquisiteur troubadour Izarn ne faisait qu'exprimer une vérité généralement reconnue en disant qu'aucun fidèle ne pouvait être converti à l'hérésie des Cathares et des Vaudois s'il avait auprès de lui un bon pasteur (4).
(1) Reinerii Cowra Waldmses, cap. 3. — Tract, de modo proced. con'ra haeretic. (Mss. Bibl. Nat. Coll. Doat, xxx, 185, sq.) — Lucae Tudensis De altéra vita, lib. m, cap. 7-10. — P. de Pilichdorf, Contra Wald. cap. 16. — Passariens. Anon. (Preger, Beitr. p. 64-67). — Raynouard, Lexique Rom. v, 471.