‹ Histoire de l'Inquisition au moyen âgeChapitre 94 sur 551 · QUESTION DES PRÊTRES INDIGNES · texte numérisé non relu

QUESTION DES PRÊTRES INDIGNES

question présentait des difficultés inextricables. Albéro, prêtre de Mercke près de Cologne, ayant enseigné, quelque temps après, que la consécration de l'hostie par des mains coupables était imparfaite, fut obligé de se rétracter en présence di* témoignage unanime des Pères de l'Église, qui avaient soutenu l'opinion contraire; mais il eut recours à la théorie que de pareils sacrements pouvaient être profitables à ceux qui s'en approchaient sans connaître la perversité de l'officiant, alors que, d'autre part, ils étaient sans profit pour les morts et pour ceux qui connaissaient l'indignité du prêtre. Cela était également hérétique. Albéro offrit bien de démontrer l'orthodoxie de sa doctrine en se soumettant à l'épreuve du feu; mais on rejeta cette proposition en alléguant, non sans apparence de raison, que la sorcellerie pouvait, de la sorte, assurer le triomphe de fausses doctrines.

Cette question continua à troubler l'Église jusqu'à ce que, vers 1230, Grégoire IX résolut d'y mettre un terme en décidant lo que tout prêtre en état de péché mortel est suspendu, en ce qui le concerne personnellement, jusqu'à ce qu'il se soit repenti et ait été absous ; 2<> que les offices qu'il remplit sont valables parce qu'il n'est pas suspendu en ce qui concerne les autres, à moins que son péché ne soit notoire par une confession ou une sentence judiciaire, ou par une évidence si complète que toute hésitation soit impossible. — Il était naturellement inadmissible que l'Église fit dépendre la vertu du sacrement de celle du ministre; mais les distinctions subtiles auxquelles s'arrêta Grégoire IX prouvent combien cette question troublait les âmes des fidèles et avec quelle facilité les hérétiques pouvaient arriver à se dire que la transsubstantiation ne s'opérait pas entre les mains des mauvais prêtres. Même en faisant abstraction des ordres de Grégoire et d'Innocent, que nous avons 64 relatés plus haut, il y avait fatalement, pour les âmes pieuses et réfléchies, une affligeante incompatibilité entre les pouvoirs terribles confiés par l'Église à ses ministres et les crimes de tout genre qui déshonoraient la plupart d'entre eux. Inévitablement, l'erreur, si erreur il y avait, devait être tenace. Nous

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la trouvons encore enseignée en 1396 par Jean de Varennes, prêtre du Rémois, qui fut obligé de se rétracter. Alphonse de Spina déclarait, en 4458, que cette erreur était commune aux Vaudois, aux Wicklifûtes et aux Hussites (1).

On peut rappeler ici quelques-unes des hérésies antisacerdotales de date antérieure, qui, bien que d'un caractère local et temporaire, montrent combien le bas peuple était disposé à se révolter contre l'Église, quel enthousiasme contagieux pouvait éveiller un meneur assez hardi pour se faire l'interprète des sentiments d'inquiétude et de mécontentement qui prévalaient. Vers 4408, dans les îles de Zélande, apparut un prédicateur nommé Tanchelm, qui semble avoir été un moine apostat, disputateur souple et habile. Il enseignait que toutes les dignités hiérarchiques étaient nulles, depuis celle du pape jusqu'à celle du plus humble clerc, que l'Eucharistie était souillée par des mains indignes et que les dîmes ne devaient pas être payées. Le peuple l'écoutait avidemment. Après avoir rempli les Flandres de son hérésie, il trouva à Anvers le centre d'influence qui lui convenait. Bien que cette ville fût déjà populeuse et riche grâce à son commerce, elle ne possédait qu'un seul prêtre qui, tout occupé d'une relation incestueuse avec une de ses parentes, n'avait ni goût ni loisir pour ses fonctions/Une population ainsi privée d'instruction orthodoxe était une proie toute désignée au tentateur; elle suivit Tanchelm et lui témoigna une UA\e vénération que l'eau dans laquelle il se baignait était conservée el distribuée comme une relique. Il leva aisément une petite armée de 3000 hommes, à la tête desquels il étendit sa domination sur le pays ; ni duc ni évoque n'osa lui résister. On peut rejeter comme des inventions

(1) Concil. Roman, ann. 1059, can. 3. — Lambert. Hers'eld. ann. 1074. — Uregor. PP. VII, Epist. Extra*). 4; Regist. lib. iv, ep. 20. — Concil. Remens. ann. 1131, C. 5. — Concil. Lateran. Il, ann. 1139, c. 7 ; c. 5, 6, Décret, t, xxxn ; c. 15, i, lxxxi. — Gerhohi Dial. de dijfer nt. cleri. Cf. ejusd. Lib. cont « d»as hxreses, c. 3, 6; Dial. de clericis sxcul. et re gular. — Anon. Libeîl. adv. Er;ores Alberonis (Martène, Ampliss. Coll. ix, 1251-1270). — Can. 10, extra lib. m, fit, n. — D'Argeniré, Coll. Judic. de Nov. Erroribus, i, n, 154. — Fortal cium Fidei fol. 62 b (éd. 1494). — L'importance de la question au xn* siècle est attestée par le nombre des canons qu'y a consacrés Gr\tien.

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de prêtres effrayés certaines histoires qui circulaient sur son compte, par exemple qu'il prétendait être Dieu et l'égal de Jésus Christ, qu'il célébra son mariage avec la Vierge Marie, etc. D'ailleurs, Tanchelm ne peut s'être considéré lui-même comme un hérétique, car nous le trouvons visitant Rome avec quelques uns de ses partisans dans le dessein d'obtenir que le vaste diocèse d'Utrecht fut divisé et qu'une partie en fût attribuée à l'épiscopat de Térouane. A son retour de Rome, en 4112, comme il traversait Cologne, ses amis et lui furent jetés en prison par l'archevêque, qui convoqua l'année suivante un concile pour les juger. Quelques uns se sauvèrent en se soumettant à l'épreuve de l'eau, d'autres réussirent à prendre la fuite. Trois de ces derniers furent arrêtés de nouveau et brûlés vifs à Bonn, préférant une mort horrible à la rétractation qu'on leur demandait. Tanchelm lui-même réussit à gagner Bruges sain et sauf. Cependant l'anathème dont il avait été l'objet nuisait à son crédit et le clergé de Bruges obtint sans difficulté qu'il fût chassé de la ville. Anvers lui restait fidèle ; il y continua son apostolat jusqu'en 1115. A cette époque, comme il était dans un bateau avec quelques amis, un prêtre zélé le frappa pieusement sur la tête et envoya son âme rejoindre celle de Satan son maître. Mais ce meurtre ne suffit pas pour supprimer les effets de son enseignement et l'hérésie qu'il avait instituée continua à fleurir. Vainement l'évêque attribua douze vicaires au prêtre unique de saint Michel à Anvers; le gros du peuple ne fut ramené à l'orthodoxie qu'en 1126, époque où saint Norbert, l'ardent ascète qui fonda l'ordre des Prémontrés, prit charge de la ville et l'évangélisa de nouveau avec toute l'ardeur de son éloquence. Saint Norbert construisit de nouvelles églises et y plaça des disciples aussi zélés que lui-même ; les plus obstinés parmi les anciens hérétiques ne purent refuser leur obéissance à des pasteurs dont la parole et l'exemple attestaient également leur amour pour une population si longtemps négligée. Des hosties consacrées, qui avaient été cachées dans des coins pendant quinze ans, furent rapportées aux églises par

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des fidèles repentants et l'hérésie disparut sans laisser de traces (4).

66 Peu de temps après, une hérésie assez semblable fut propagée en Bretagne par Éon de l'Étoile ; mais, cette fois l'hérésiarque était incontestablement fou. Né d'une noble famille, il avait acquis une réputation de sainteté en vivant comme un ermite dans la solitude, lorsqu'un jour, frappé par ces mots de la Collecte : Per EU M qui venturus est judicare vivos et mortuos, il s'imagina qu'il était le fils de Dieu. Bientôt, la folie étant contagieuse, il fut suivi d'une troupe d'adorateurs, avec l'aide desquels il se mit à spolier les églises de leurs trésors mal acquis et les distribua parmi les pauvres. L'hérésie devint assez redoutable pour que le cardinal légat Albéric d'Ostie crût devoir prêcher contre elle à Nantes en 4145 et que Hugues, l'archevêque de Rouen, en fit l'objet d'une lUnuyeuse polémique. L'argument le plus convainquant fut l'envoi d'un corps de troupes contre les hérétiques, dont beaucoup, refusant obstinément de se rétracter, furent brûlés vifs à Alet. Éon se retira pour quelque temps en Aquitaine; mais, en 4448, il eut l'audace d'apparaître en Champagne. Samson, archevêque de Reims, le fit saisir avec ses compagnons et le mena devant Eugène III, au concile de Rouen. Là, il donna des preuves si manifestes de sa folie qu'on le remit charitablement à la garde de Suger, abbé de Saint-Denis, où il mourut peu de temps après. Parmi ses disciples, il y en eut beaucoup qui continuèrent à croire en lui et dont l'obstination fut punie par le bûcher (2).

Les hérésies qui, vers la même époque, prirent racine dans le midi de la France, où les conditions sociales étaient particu-

(1) Hartzheim, Concil. Germnn. m, 763-766. — Meyeri Annal. F'andriae, lib iv, ann. 11 13-1 1 15. — Sigeberti Gemblacens. Contin. Yalcellens. ann. 1115 — P. Àbaelardi Fntrrd. ad Theo'og. lib. h, cap. 4. — Trithem. Chron. llirsaug. ann. 1127. — Vita S. N.rberi. Archiei>. Maydebiirg. cap. m, nos 7», 80.

(2) Hgib. Cemblac. Continuât. Gemhlac. ann. 1146. — Ejusd. Continuât. • xmonstai. ann. 1143. — Roberti de Mon'e, Chron. ann. 1148. — Guill. do wburg. lil». i, cap. 19. — Ofton. Fris;ng. De Gjst. F.id. i, lib. i, cap 54, i — flugon. Rothomag. Contr. Haeret. lib in, cap. 6. — Schmidt, ffisi des '< !mrp$, i, 40. — Suivant une version du Verbum qbbreviatnm de Pierre Cantor, Kan fut mis aux sers par Samson, archevêque de Keims, et réduit au pain et k l'eau jusqu'à sa mort (M igné, t. ccv, p. 595).

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