CIVILISATION DU MIDI
lièrement favorables à leur propagation, se montrèrent autrement durables et formidables pour l'Église. La population de cette contrée était entièrement différente de celle du Nord. Sur un fonds ethnique ligure et ibère, Grecs, Phéniciens, Romains et Goths avaient déposé des couches successives et les envahisseurs Francs du ve siècle ne s'y étaient jamais solidement établis. Les éléments arabes eux-mêmes ne manquaient pas 67 dans ce singulier mélange de races, qui faisait du citoyen de Narbonne et de Marseille quelque chose de si différent du Parisien — aussi différent que la langue d'Oc de la langue d'Oyl. — Le lien féodal qui unissait le comte de Toulouse, ou le marquis de Provence, ou le duc d'Aquitaine au roi de Paris ou à l'Empereur, était un lien très faible. Quand le fief d'Aquitaine fut porté par Éléonor à Henri II, les prétentions rivales de l'Angleterre et de la France préservèrent l'indépendance des grands feudataires du midi, provoquant ainsi des rivalités dont les croisades albigeoises feront apparaître toutes les conséquences.
Le contraste des civilisations était aussi marqué que celui des races. Nulle part en Europe la haute culture et le luxe n'avaient fait autant de progrès que dans le midi de la France. La chevalerie et la poésie étaient assidûment cultivées par les nobles et, même dans les villes, qui avaient acquis une part de liberté déjà large et qui s'étaient enrichies par le commerce, les citoyens pouvaient se vanter d'un niveau d'éducation et d'instruction dont l'équivalent n'existait pas ailleurs, du moins à l'est des Pyrénées. Dans aucun pays de l'Europe, le clergé n'était plus négligent de ses devoirs ni plus méprisé du peuple. Prélats et nobles avaient des convictions religieuses assez flottantes, de sorte qu'il régnait partout une liberté relative sur les questions de foi. Dans auGun autre pays de la chrétienté, le juif ne possédait autant de privilèges. Il avait le même droit que le chrétien de posséder la terre en frane-àlleu ; il était admis aux fonctions publiques, et ses capacités administratives le faisaient rechercher en cette qualité tant par les prélats que par les nobles; ses synagogues étaient florissantes et l'école hébraïque de Narbonne était renommée en tout Israël. Dans de pareilles