‹ Histoire de l'Inquisition au moyen âgeChapitre 96 sur 551 · PIERRE DE BRUYS · texte numérisé non relu

PIERRE DE BRUYS

conditions, ceux qui conservaient des convictions religieuses n'étaient que bien faiblement retenus soit par les préjugés ambiants, soit par la crainte de la persécution, dans le désir qu'ils pouvaient éprouver de critiquer les vices de l'Église ou de chercher à mettre à sa place quelque chose qui répondit mieux à leurs aspirations (1).

C'est au milieu d'une population ainsi disposée à la recevoir que la première hérésie antisacerdotale fut prechée à Vallonise vers 1106, par Pierre de Bruys, originaire du diocèse d'Embrun. Les prélats d'Embrun, de Gap et de Die s'efforcèrent en vain d'arrêter les progrès du mal; ils finirent par s'adresser au roi et Pierre, chassé du pays, se réfugia en Gascogne. Pendant vingt ans il continua à y prêcher ouvertement et avec un succès considérable; on raconte qu'une fois, pour témoigner son mépris aux objets que vénéraient les prêtres, il fit empiler une quantité de croix consacrées, y mit le feu et fit cuire de la viande sur ce brasier. Avec le temps, cependant, la persécution se réveilla et Pierre, fait prisonnier en 1126, fut brûlé vif à Saint-Gilles.

Son enseignement était simplement antisacerdotal; c'était, dans une certaine mesure, une renaissance des erreurs de Claude de Turin. Le baptême des enfants, disait-il, était inutile, caria foi d'un autre ne peut être utile à un individu qui ne peut

(I) Saige, Les Juifs du Languedoc, P. i, ch. h; P. h, ch. n (Paris, 1881) Dans la dernière partie du xne siècle, Benjamin de Tudèle décrit avec admiration le bien-être et la culture intellectuelle des Juifs dans les villes de Languedoc qu'il a traversées. Il dit de Narbonne que c'est le porte-çtendard de la Loi, d'où la Loi se répand vers tous les pays; là sont les sages, les hommes illustres et admirables, dont le premier est Kalon\mus, (ils du grand et vénérable Théodose, de bienheureuse mémoire, descendu en ligne directe de David. Il tient de grandes propriétés des princes du pays et ne craint personne. (Benj. Tudelens. Uni. Montana interprète, Antverp. 1575, p. 14). Les mêmes causes agissaient en Espagne, où les fidèles se plaignaient qu'on ne leur permît pas de persécuter les Juifs (Lucae Tudens. De altéra vita, lib. m, cap. 3). Le travail des missionnaires parmi les esclaves des Juifs était très coûteux, parce que l'évêque du diocèse devait payer au maître un prix exagéré pour chaque esclave converti au Christianisme et ainsi rendu à la liberté (on sait que les Juifs ne pouvaient avoir d'esclaves chrétiens). Ils étaient aussi affranchis de la taxe oppressive de la dîme (Innocent. III, Regest. vin, 150; ix, 150). Jusque vers la fin du xme siècle, nous trouvons encore des Juifs propriétaires dans le Languedoc. Voir Mss. Bibl. Nat. Coll. Doat, t. xxxvn, fol. 20, 146, 148, 149, 151, 152.

Pour l'indépendance des communes, voir l'éd. de Guill. de Tudèle par Fauriel,. lntro'J. p. lv et suiv. et Mazure et Hatoulet, Fors de Béarn, p. xlui.

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pas tirer avantage de sa propre foi — proposition éminemment dangereuse et qui entraînait d'incalculables conséquences. Par la même raison, les offrandes, les aumônes, les messes, les prières et autres bonnes œuvres accomplies pour les morts, sont entièrement superflues, car chacun sera jugé suivant ses mérites. Les églises sont inutiles et devraient être détruites, car la prière chrétienne n'a que faire de lieux consacrés; Dieu écoute ceux qui en sont dignes, qu'on l'invoque dans une église ou dans une taverne, dans un temple ou sur un marché, devant l'autel ou devant l'étable. L'Église de Dieu ne consiste pas en une multitude de pierres accumulées, mais dans la réunion et le bon accord des fidèles. Quant à la croix, il est absurde d'adresser des prières à un objet inanimé et il vaut mieux détruire ces emblèmes qui rappellent le cruel supplice de Jésus. . L'erreur la plus grave de Pierre était la condamnation de l'Eucharistie. A cette époque, le dogme de la transubstantiation n'était pas encore immuablement fixé dans l'esprit de tous les fidèles et Pierre de Bruys alla plus loin à cet égard que Bérenger de Tours : « 0 peuples ! s'écriait-il, ne croyez pas les évêques, les prêtres et les clercs qui, en cela comme en autre chose, essayent de vous tromper sur l'office de l'autel, où ils 69 prétendent mensongèrement fabriquer le corps du Christ et vous le donner pour le salut de vos âmes. Il est évident qu'ils mentent, car le corps du Christ n'a été fait qu'une fois par le Christ lui-même dans la Cène qui a précédé la Passion et n'a été donné qu'une fois à ses disciples. Depuis lors, il n'a plus jamais été fait, plus jamais donné » (1).

Avec un pareil homme, il n'y avait d'autre argument que le bûcher. Mais cela même ne suffit point à supprimer l'hérésie. Les Pétrobrusiens continuèrent, ouvertement ou en secret, à répandre ses doctrines et, cinq ou six ans après sa mort, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, considérait encore cette hérésie

(1) Jonae Aureliens. De cultu imaginum. — Pétri Venerab. Tract, contra Petrobrusianos. — P. Abeelardi Introd. ad theolog. lib. h, cap. 4. — Alphonsi a Castro, adv. Hssreses, lib. m, p. 168 (éd. de 1571). — Fisquet, Fa France / ontificale, Embrun, p. 848

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