‹ Histoire de l'Inquisition au moyen âgeChapitre 98 sur 551 · SAINT BERNARD · texte numérisé non relu

SAINT BERNARD

au clergé, condamnant les dîmes, les offrandes et toutes les autres sources de revenus ecclésiastiques, déclarant enfin qu'il ne fallait pas prier dans les églises.

La scène de son activité fut le midi de la France, où les cendres mal refroidies du Pétrobrusianisme étaient prêtes à s'embraser de nouveau. Son succès fut immense. Saint Bernard, en 1147, décrit en paroles désespérées la condition du catholicisme dans les vastes domaines du comte de Toulouse : « Les églises sont sans fidèles, les fidèles sans prêtres, les prêtres sans le respect qui leur est dû et les chrétiens sans Christ. Les églises sont considérées comme des synagogues, le sanctuaire du Seigneur n'est plus vénéré ; les sacrements ne sont plus regardés comme sacrés; les fêtes sont sans solennité; les hommes meu rent dans leurs péchés et leurs âmes sont poussées vers le tribunal redoutable sans avoir été épurées par la pénitence ni fortifiées par la sainte communion. Les petits enfants du Christ sont exclus de la vie, puisque le baptême leur est refusé. La voix d'un seul hérétique impose silence à toutes ces voix d'apôtres et de prophètes qui s'étaient unies pour convoquer toutes les nations dans l'Église du Christ. »

Les prélats du midi de la France, impuissants à arrêter les progrès de l'hérésie, imploraient du secours. Mais les nobles ne voulaient pas les aider, car, comme le peuple, ils détestaient le clergé et étaient heureux que les doctrines d'Henry leur fournissent un prétexte pour dépouiller et opprimer l'Église. Le légat du pape, Albéric, fut appelé et obtint de saint Bernard qu'il l'accompagnât avec Geoffroy, évêque de Chartres, et d'autres hommes distingués. Bien que saint Bernard fût malade, l'imminence de la ruine de l'Église éveilla tout son zèle et il se chargea sans hésiter de la mission. L'état de l'opinion populaire et la hardiesse avec laquelle elle s'exprimait parurent clairement lors de la réception du légat à Albi ; les habitants allèrent à sa rencontre, en signe de dérision, avec des baudets et des tambours et quand ils furent convoqués par lui pouf entendre la messe, trente hommes, à peine, se rendirent à son appel. Toutefois, si nous devons en croire les récits de ses dis- 71

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ciples, le succès de saint Bernard fut prodigieux. Sa réputation, qui l'avait précédé, était encore accrue par les miracles quotidiens qu'on lui attribuait, non moins que par son éloquence entraînante et l'habileté de sa dialectique. Des foules d'hommes se pressaient pour l'entendre et sortaient converties. Saint Bernard arriva à Albi deux jours après le misérable échec du légat et la cathédrale suffit à peine pour contenir la foule qui s'y était réunie. En terminant son sermon, il l'adjura en ces termes : « Faites pénitence, vous tous qui avez été contaminés. Revenez à l'Église et pour que nous sachions quels sont ceux qui se repentent, que chaque pénitent lève la main droite. » Toutes les mains se levèrent. Un jour, après avoir prêché devant une assemblée immense, il était au moment de monter à cheval pour s'éloigner lorsqu'un hérétique endurci, croyant le confondre, lui dit : « Monseigneur l'abbé, notre hérétique, dont vous pensez tant de mal, n'a pas un cheval aussi gras et aussi vif que le vôtre. » — « Mon ami, répliqua le Saint, je ne dis pas le contraire. Le cheval se nourrit et engraisse pour luimême, car il n'est qu'une brute que la nature a livrée à ses appétits et qui peut y satisfaire sans offenser Dieu. Mais, devant le tribunal de Dieu, ton maître, toi et moi nous ne serons pas jugés d'après le col de nos chevaux, mais chacun suivant son propre col. Or donc, regarde mon col et vois s'il est plus gras que celui de ton maître et si tu as raison de me blâmer. » Alors il rejeta son capuchon et laissa paraître son cou, allongé et aminci par les austérités et les macérations, à la confusion des incrédules. S'il ne réussit pas à faire des conversions à Verfeil, où cent chevaliers refusèrent de l'écouter, il eut du moins la satisfaction de les maudire, ce qui, assure-t-on, fut cause qu'ils périrent tous misérablement.

Saint Bernard invita Henry à un colloque, que le prudent hérétique refusa, soit par crainte de l'éloquence de son adversaire, soit parce que sa sécurité personnelle ne lui semblait pas assurée. Quoi qu'il en soit, le refus de Henry le discrédita aux yeux de beaucoup de nobles qui, jusqu'alors, l'avaient protégé; il fut dès lors obligé de se cacher. L'orthodoxie reprit courage,

HENRIGIENS

et, dès l'année suivante, sa retraite ayant été découverte, on l'emmena enchaîné devant l'évêque. Nous ne sommes pas ins^ truits de sa fin, mais on présume qu'il mourut en prison (1).

Nous n'entendons plus parler des Henriciens comme d'une 72 secte bien définie; toutefois, en 1151, une jeune fille, miraculeusement inspirée par la Vierge Marie, passa pour en avoir converti un grand nombre et il est probable qu'il continua à en exister dans le Languedoc, où ils fournirent, à la génération suivante, des recrues aux Vaudois. Certains indices montrent que dans des régions très éloignées les unes des autres, il subsistait de petits groupes de sectaires se rattachant à l'hérésie henricienne, preuve qu'en dépit de la persécution la tendance antisacerdotale continuait à se manifester. A l'époque de la mission de Saint-Bernard en Languedoc, Evervin, prévôt de Steinfeld, lui écrivit pour solliciter son aide contre des hérétiques récemment découverts à Cologne, sans doute des Manichéens et des Henriciens, qui s'étaient trahis par leurs querelles intestines. Ces Henriciens se vantaient que leur secte était répandue à travers toute la chrétienté et en énuméraient les martyrs. Ce furent probablement aussi des Henriciens qui troublèrent le Périgord sous un chef nommé Pons, dont les austérités et la sainteté apparentes lui concilièrent de nombreux adhérents, y compris des nobles, des prêtres, des moines et des religieuses. Outre les principes antisacerdotaux dont il a été déjà question, ces enthousiastes, devançant Saint-François, proclamaient la pauvreté comme essentielle au salut et refusaient de recevoir de l'argent. L'émotion qu'ils soulevèrent à laissé des traces dans les légendes qui se sont formées autour d'eux. Ils recherchaient ardemment la persécution et demandaient à grands cris des bourreaux; mais, malgré leur désir, ils ne pouvaient pas être tués, car leur maître Satan les délivrait de leurs chaînes et de la prison. Nous ne savons rien

(4) S. Bernardi Epist. 241, 242. — Gesta pontif. Cenomanens. (D. Bouquet, t. xii, p. 547-551, 554). — Hildebert. Cenoman. Epist. 23, 24.— S. Bernardi Vit. Prim. lib. m, cap. 6 ; lib. vu, p. m, ad calcem ; lib. vu, cap. 17. — Guill. de Podio- Laurent. cap. 1. — Alberic. Trium Font. Chron. ann. 1148.

g2 ARNAUD DE BRESCIA

touchant la destinée de Pons et de ses disciples ; mais le nombre et l'activité de ces hommes attestaient assez clairement le sentiment d'inquiétude et le besoin d'une réforme qui se faisaient sentir alors un peu partout (1). 73 L'hérésie d'Arnaud de Brescia poursuivait un but plus lum le. Élève d'Abélard, il fut accusé de partager les erreurs de son maître, et on lui attribua des théories incorrectes touchant le baptême des enfants et l'Eucharistie. Quelles qu'aient pu être ses aberrations théologiques, son vrai crime, aux yeux de l'Église, fut l'énergie avec laquelle il flagella les vices du cierge et excita les laïques à reprendre possession des biens études privilèges que l'Église avait usurpés. Profondément convaincu que les maux de la chrétienté avaient pour cause les tendances mondaines du corps ecclésiastique, il enseignait que l'Eglise ne devait avoir ni biens temporels ni juridiction, mais qu elle devait se confiner sévèrement dans ses fonctions spirituelles. D'une vertu austère et qui commandait le respect, irréprochable dans sa vie ascétique, initié à toute la science des écoles et doué, par surcroît, d'une éloquence persuasive, il devint la terreur de la hiérarchie et trouva parmi les laïques des auditeurs d'autant mieux disposés à le suivre que sa doctrine satisfaisait leurs aspirations temporelles non moins que leurs désirs de réforme spirituelle. Le second concile de Latran, en 1139, .'efforça d'étouffer la révolte qu'il avait excitée dans les villes lombardes, en le condamnant et en lui imposant silence; mais il refusa d'obéir et, l'année suivante, Innocent II, approuvant les décrets du concile de Sens, le comprit dans la condamnation prononcée contre Abélard; il ordonna que ces deux hommes fussent mis en prison et leurs écrits brûlés. Arnaud s était réfugié en France, d'où il fut obligé de gagner la Suisse; nous l'y trouvons déployant une activité infatigable à Constance, puis à Zurich, poursuivi par la vigilance inlassable de Saint- Bernard S'il faut en croire ce dernier, les conquêtes d Arnaud en Suisse furent rapides, car « ses dents étaient comme des

(,)MaU. Paris, HUt.Angl. ann. 1151 - -S. Bernard!^, m. - Hereberti Monachi Epist. (D. liouquet, xn, 550-551).

FRÉDÉRIC RARBEROUSSE 83

flèches et sa langue était une épée bien affilée ». Après la mort d'Innocent II, il revint à Rome, où il parait s'être réconcilié avec Eugène III en 1145 ou 1146. Le nouveau pape, bientôt fatigué de la turbulence d'une ville qui avait épuisé l'énergie de ses prédécesseurs, abandonna Rome et se réfugia en France. On crut généralement qu'Arnaud avait joué un rôle important dans ces événements. En vain Saint-Bernard adressa des remontrances aux Romains, en vain il fit appel à l'empereur Conrad, l'exhortant à rétablir de force le pouvoir pontifical. En même temps, Conrad traitait avec dédain les envoyés de la République romaine, qui l'invitaient à venir prendre l'empire de l'Italie, protestant que leur but était le rétablissement du pouvoir impérial tel qu'il avait existé sous les Césars. Eugène, lors de son retour en Italie en 1148, prononça à Brescia la condamnation 74 d'Arnaud et menaça de priver de leurs bénéfices les membres du clergé romain qui continueraient à tenir pour lui. Mais les Romains se montrèrent très fermes et le pape ne put rentrer dans sa ville qu'à la condition de permettre à Arnaud d'y résider.

Après la mort de Conrad III, en 1152, Eugène III se hâta de gagner l'appui du nouveau Roi des Romains, Frédéric Barberousse, en insinuant qu'Arnaud et ses partisans conspiraient pour élire un autre empereur et faire que l'Empire fût romain de fait comme il l'était de nom. La faveur du pape semblait nécessaire à Frédéric pour assurer son couronnement. Aveuglément oublieux de l'antagonisme irréconciliable entre les pouvoirs spirituel et temporel, il joignit sa cause à celle du pontife; il jura de soumettre à celui-ci la cité rebelle et de lui faire restituer les territoires dont il avait été privé. Eugène, de son côté, promit de couronner Frédéric quand il envahirait l'Italie et d'employer sans ménagement l'artillerie de l'excommunication contre les ennemis de l'Empereur.

La domination de la populace romaine n'avait pas toujours été modérée et pacifique. Au cours de plus d'une émeute, les palais de nobles et de cardinaux avaient été mis au pillage et leurs possesseurs maltraités. Enfin, en 1154, lors d'un soulève-

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