‹ Histoire de l'instruction publique & populaire à Troyes pendant les quatre derniers sièclesChapitre 4 sur 16 · XVI^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

XVI^ SIÈCLE

Le siècle le plus agité de notre histoire nationale est sans contredit le xvi® siècle. C'est celui où la nation exerça ses droits dans leur plus grande plénitude. Religion, législation, morale, science, arts, littérature, langage, politique, tout est en discussion, tout se renouvelle; le vieux monde se dépouille de son manteau encore brillant quoique usé. La royauté revêt des formes nouvelles.La société féodale est à l'agonie. Henri IV demeure victorieux dans cette lutte. Il posé la base de la monarchie absolue, et son système politique conduit à la royauté personnelle, à la centralisation la plus entière. La religion se réforme, la législation se modifie, les arts, les sciences, les lettres reçoivent un développement inouï en France jusqu'à cette époque. L'instruction parcourt la même voie et, nous ne craignons pas de l'affirmer, jamais la France n'avait vu une semblable diffusion de toutes les connaissances humaines se répandre sur l'ensemble de la nation. On compte par centaines et les écrivains et les artistes de tous genres.

Les moindres bourgades donnent naissance à des littérateurs, à des savants, à des artistes qui,après eux, ont laissé des traces dans l'histoire de l'humanité. Puis, dans toute la société, sont répandues les connaissances résultant d'une instruction élémentaire, reconnues utiles dans toutes les relations de la vie. Ce fait est d'autant plus remarquable, il frappe d'autant plus qu'il nait dans ce siècle, pour disparaître au siècle suivant et ^ renouveler avec les plus grandes peines^ dans la

dernière moitié du siècle dernier, sous l'influence des philo* sophes et de Topinion publique et malgré Voltaire. Ce fait se renouvelle surtout sous le règne réparateur de Louis XYI et sous Tinfluence de sages ministres qui unissent leurs efforts pour effacer les torts de la monarchie de Louis XV et de celle de Louis XIV. Mais ce roi, faible même pendant le calme, est écrasé par les forces titaniques soulevées contre lui. Il ne peut faire tête aux orages si violents qui éclatent des nuages si sombres amoncelés sur la France, et ce malheureux roi, plein de bonté pour tous, et ses nombreux ministres succombant à la peine, sont emportés avec lui par la violence de Touragan révolutionnaire.

Mais revenons au xvi^ siècle et étudions les faits. Nous en tirerons ensuite les conséquences.

Le Conseil de ville poursuit son œuvre d'encouragement. En 1502, il fait donner à M® Simon Saulnier, élu à Troyes, une somme de 60 livres « pour l'aider à faire recevoir docteur en sainte théologie, à Paris, son fils Jean, natif de la ville, comme il était coutume de faire pour les enfants de la ville de Troyes, afin de les mouvoir à s'instruire des saintes écritures (1). »

Les encouragements sont donnés aux différents maîtres sous d'autres formes. Ceux qui enseignent le latin sont dispensés des charges de ville, et notamment du guet que devait chacun des citoyens (1521). Les maîtres paraissent nombreux à Troyes. M^ Denis Ludot adresse au Conseil une requête afin de réformer ce qui existe, c'est-à-dire de supprimer les écoles de la ville, et de n'en laisser qu'une ou deux sous un seul régent. Mais l'échevinage n'accueille pas cette proposition (1535).

En 1536, la maison qui aujourd'hui porte le n^ 5 dans la rue Charbonnet, autrefois des Lorgnes, appartenait au cha-

(1) Arcb. muB. de Troyes, nouv. fonds, série 6., Reg. n^ 10.

piite dé Skant-^Pierre. I) y ëvah école sous Ik dinsetidn d'un

Il semble que dan» cette période reriseignemeiit soit laissé entre les mains des particuliers, et que les droits aiiciens sur les écôl^ soient perdus eoœmé au xv^ siècle par le cbantre de St-Pierre et l'écolâtre ou scolastique de St-Etienne ; droits <pA s'éteignirent dans le cours du xvi^ siècle. Mais bientôt la minorité de François II et celle de Gbarles IX amenèrent la convocation des Etatà généraux. L'assemblée d'Orléans est saisie des plainttes dé la nation, et elle formule ses désirs près du roi et de ses ministres en demandant l'affectation de certains fonds pour aider à l'instruction < Elle ne trouve dé moyens plus faciles que d'affecter le produit de prébendes canoniales ou de bénéfices religieux à l'entretien deâ maîtres. C'est aussi l'avis du Concile de Trente. La réforme eut, i^ur cette propagande faite en faveur de l'instruction, sa part d'influence. Les ministres^ absorbés par les soins à donner à la politique et à la guerre, avaient trop peu de loisirs pour édicter des mesures propres à répandre l'instruction dans les classes inférieures. Le clergé catholique sentit la gravité de la question, et alors il. formula ses intentions dans l'un des canons du Concile de Trente en s' emparant de deux articles contenus dans l'ordonnance d'Orléans (1560) et reproduits dans celle de Blois (1 579) .

Tout détenteur de bénéfice, ayant chafge d'&mes, fut tenu canoniquement de donner ou de faire donner l'instruction élémentaire dans son village. Les deux grandes ordonnancés de 1560 et de 1579 obligèrent les abbayes et monastères, comme les églises cathédrales ou collégiales, à entretenir un maître chargé d'enseigner gratuitement les enfants pauvres.

Bien que la sollicitude de l'échevinage pour l'instruction soit aussi vive que par le passé, les cahiers formés par le

(1) Ruès dé TroyeSy page 80. Cette maison est celle qui est habitée par M. Gorrard de Breban, président honoraire du tribimal civil de Troyes.

corps de ville et remis aux députés envoyés aux Etats d'Orléans ne réclament de TEtat aucun secours à appliquer aux anciennes écoles ou à l'érection de nouvelles. Mais le mouvement était donné, et les Etats formulent leurs désirs que le jeune roi, sous l'influence du chancelier l'Hôpital, traduit en affectant pour la ville de Troyes le produit de trois prébendes pris dans chacun des chapitres de St-Pierre, de St- Etienne et de St-Urbain, ce qui n'était que l'approbation de certains articles de l'ordonnance d'Orléans. Il faut le reconnaître ; ce ne fut pas sans peine que le Conseil de ville put se mettre en possession du produit de ces prébendes. Peu après la publication de la célèbre ordonnance, le Conseil de ville s'empresse, en le remerciant des dispositions favorables. par lui édictées, de demander au roi d'abandonner, pour y établir le collège, les prisons royales, autrefois château des comtes et dont le dernier vestige a disparu en 1862 (1), à ce moment, les prisons étant dans les dépendances et probablement dans les sous-sols du palais royal, où se rendit la justice jusqu'en 1789. Le roi accéda aux désirs du Conseil et abandonna cet établissement, à la condition, par la ville, d'approprier les prisons à leur nouvelle destination. Mais la ville offrit dans ce but une somme de 1500 livres, somme sans doute insuffisante, car ce projet ne paraît pas avoir eu de suite.

Le clergé de la ville ne s'exécutant point, le Conseil requit l'autorité judiciaire de publier les articles de l'ordonnance de 1560, afin d'en faire connaître le contenu au clergé ; publication qui aurait eu lieu en octobre 1561. Le produit de ces trois prébendes devait servir à la construction du collège, aux salaires des régents chargés d'instruire dans les lettres les enfants de la ville et des lieux circonvoisins. Cet acte est le seul qui, sous l'ancienne monarchie et depuis Charlemagne,

(1) Ancien château des comtes, situé derrière les Cordeliers, qui a servi de maison de justice jusqu'en 1838, et dont remplacement est occupé aujourd'hui par des propriétés particulières.

émana de Tinitiative royale, si Ton en excepte les dispositions réglementaires concernant les universités, l'enseignement supérieur.

Le Conseil, en 1563, demanda de nouveau à être mis en possession des prisons royales. Il en offrit 10, 15 et même 20 livres de lover Jl demanda aussi la maison de M. de Bran, tigriy, située rue des Quinze-Vingts,oii habitait alors Mme de Barbezieux, femme du lieutenant général au gouvernement de Champagne. Il en offrit jusqu'à 5,000 livres et ne put l'obtenir. Mais les chapitres durent s'exécuter. Le Conseil continua ses poursuites tant en justice que près de l'évéque, M. de Beauffremont, et de la duchesse douairière de Guise. Le chapitre de Saint-Pierre vendit dans cette même année plusieurs maisons et d'autres héritages situés tant à Troyes qu'à Sainte-Syre et aux Grandes-Chapelles. La prébende de ce chapitre ne devant pas rapporter 240 liv., le Conseil décide que cette somme étant insuffîsante,on demandera un secours au roi. — L'année suivante le Conseil se décide à faire un emprunt souscrit par les notables habitants. Enfin, en octobre 1564, le Conseil de ville traite avec M^ Jean Regnard, précepteur à Paris. Celui-ci reçoit de la ville 300 livres employées en achat de vin, de bois et de lits de plume.

La ville, pour cette fois, se charge des réparations du logis de la Licorne, et paie, en 1563, une indemnité à l'hôtelier qui est obligé de quitter son hôtellerie. Cette hôtellerie fut annexée à l'ancienne Grande-Ecole. La ville garantit à M® Jean Regnard le revenu de la prébende du chapitre de Saint- Pierre, et M® Regnard est déclaré exempt de toutes les charges de ville. Il ne pourra être destitué sans motif légitime, ainsi qu'il est dit dans l'ordonnance d'Orléans. Le Conseil de ville n'était arrivé à ce traité qu'après que l'évéque et son officiai eurent par leur lenteur empêché la nomination du régent : cette nomination leur appartenant ainsi qu'aux maires et aux échevins. Avant de s'adresser à M® Regnard, le Conseil s* était mis en rapport avec M® Format, docteur en théologie, résidant à Paris (et sans doute

çurigîpai^ de Troycis) pour venir diriger Iç çpUi^^ do][^t le p^mier établissement présentait de sérieu^s difficultés.

Quoiqu'on ait vu le chapitre de Saint-Pierre vendre ^es héritages, en 1,563, il paraîtrait que le produit de cette vente n'aurait pas reçu la destination indiquée (1); car, en octobre 156^, le Conseil de ville, le Chapitre et M^ Regnard, rec^ur du collège, transigèrent à l'occasion du produit de la prébende 4pnt la destination est précisée par l'ordonnance d'Orléans. Le Chapitre s'engage, pour quatre ans, à payer 240 liv. par jEin et chaque jour de l'année < trois tiers de pain blanc, revenant à la valeur d'un gros pain blaçc, ainsi qu'il est distribué à chacun des chanoines, au lieu accoutumé à. faire la distribution des pains de la prière près de la cathédrale. »

Il y a lieu de croire que les chapitres de Saint-Etienne ei de Saint-^Urbaip ont été dispensés de fournir à l'entretien du collège. Dans tous les documents que nous avons consultés, rien n'indique que ces deui chapitres aient contribué à cet établis^ment.

< Le logis de la Licorne » qui était alors occupé par une hôtellerie, appartenait à Noël Çoêffart, i^igneur de Saint- Benoît-sur-Seine ; la ville en fit alprs l'acquisition.

En 15|37, Jean Régnier et autrçs maîtres d'école ^ Troyes, font confirmer les dispenses dont ils jouissaient pour ne pas être du guet ni de la garde des portes de la ville.

En 1569, M® Jean Regnard se démit de ses fonctions de principal du collège. La >ille traita avec M. Pierre de Monchault, premier régent depuis quatre ans. Sa nomination eut lieu dans la forme fixée par l'ordonnance d'Orléans, et il fut arrêté avec lui qu'il entretiendrait les bâ^ments du collège, paierait la valeur des meubles délaissés par la ville à M. Regnard, qu'il ferait une leçon générale et publique au collège suivant l'ordonnance d'Orléans, et tant aux écoliers qu'à tous ceux qui se présenteraient. Il fut reçu pour six ans. L'instruction était complètement gratuite comme précédemment.

(ji) Inventaire ip S^nt-Pjerrp, t. V, page i" in parf je.

II ne pouvait reoeyoïr que 35 et 45 .livres Cit aunflf^ssQUS d^ pensionnaires logés au collège. La leçon générale se fais^i^ au collège le jeudi de chaque semaine, .de une heure à deax.

Ce traité reçut son exécution ; car M. de Monchault, qui sans doute s^était associé Jean Prodard, se plaint avec ce dernier, le 11 juillet 1572, de la quantité de collégies particuliers qui existent à Troyes, et dans lesquels se donnent de^ leçons de « grammaire t> et où les écoliers sont attirés « par subtils moyens » tellement que le collège général ^^meure peu fréquenté. Ces deux pétitionnaires demandent que,comme dans plusieurs bonnes villes, tous le^ cpllégf&aaiin^ rédvuts à un. Le Conseil décide qu il n'y aura plus à Trpyes q^ç deux collèges où la grammaire sera enseignée et que les niaitres d'école ne renseigneront plus à Tavenir. fv^is H dé^ clare que le collège de la ville sera visité par six notables, deux choisis parmi le clergé, deux parmi les officiers de justice et deux bourgeois ou marchands de la ville.

Le collège paraît avoir été fort prospère, car il aurait été divisé en deux parties, Tancienne Grande-Ecole et le logis de la Licorne étant devenus insuffisants. Aussi est-i) décidé que le logis de la Licorne où est le grand collège sera vendu, que les dlasses seront reportées dans les bâtiments de Mpptier-la- Gelle, où il semble que se tenaient les élèves ^parés du principal établissement (1).

Mais si nous en croyons les reipontrances des dép.utés envoyés par les châtellenies à Troyes, pour ré(]Uger les cahiers aux Etats généraux qui pliaient se réunir à Blpis, en :1576, il n'en aurait pas été ainsi dans le bailliage puisqu'il ^st dit dans le cahier de remontrances (art. XXY) : < Nous ^vons veu qu'il aurait pieu au Roy sur la remonstrance des esf^^z assemblés audict Orléans donner et octroyer une prébende

(1) Ce serait dans le bâtiment existant encore aujourd'hui rue du Flacon, connu pendant longtemps sous le nom de Montier-Ia^ Celle, parce qu'il servait de maison de ville aux religieux de cède abbaye, et plus ^rd soi^slepom de Retit-^wninre.

en cbascune église au maistre ou régent d'un collège en chacune ville, pour stipendier et donner occasion de mieux et plus curieusement instruire la jeunesse, toutefois aurions reconnu depuis par effectz et expériance que quant lesdictz maistres ou régents ont esté pourveuz desdictz prébendes ils se sont retires sans plus faire leurs charges, frustrant le Roy de son intention et volonté parquoy nous sommes d'avis soubz le bon plaisir du Roy, que au lieu de ladite prébende leur soit doresnavant donné par les chapitres autant de revenus que vaut le revenu de ladite prébende qui demorera par devers eux tant et si longuement quilz serviront et non plus avant. »

Déjà par l'article xm du même cahier des remontrances, les délégués des châtellenies et ceux de la ville de Troyes avaient dit : « Et que en chascun monastère y aura un précepteur, un régent de grammaire, religieux si possible est, pour initier et instruire les moines aux lettres et bailler le commencement pour parvenir aux lettres nécessitées et convenables à leur profession, ausquelz lieux seront reçeuz pour estre instruictz gratuitement tous enfans des villages. > Le besoin de connaître, d'apprendre s'est donc développé dans toutes les classes ; car on demande à la royauté de venir au secours des populations pour les faire jouir de ce bienfait, qui n'est plus guère demandé au clergé que par suite de l'ancienne tradition. La source de l'instruction, comme l'influence, s'est déplacée. Le clergé, il faut en convenir, subissant la pression des idées nouvelles et de la réforme , ne peut plus que faiblement contribuer à l'enseignement. U se montre rebelle aux tendances de l'époque, et l'instruction ne reste plus exclusivement dans ses mains et sous sa direction.

En 1580, on voit à Troyes quafre maîtres d'école, deux dans le quartier du Beffroy, deux dans celui de Groncels, et l'on doit croire que le quartier de Comporté et celui de Saint-Jacques avaient aussi les leurs.

En 1581, M. de Montchault est décédé. D est remplacé

par M^ Jean Gaussin, régent du collège, père du jésuite Caussin, confesseur de Louis XIII.

La résolution prise en 1576 de vendre le logis de la Licorne n a pas été mise à exécution ; car en 1587 le collège y est encore, et il y restera jusqu'en 1630. Depuis cette première époque, il périclite. Plusieurs causes sans doute ont amené ce résultat : les troubles civils et religieux; la peste, qui sévit avec tant de force pendant plusieurs années, vers 1580; la mort de M. de Montchault; le changement qui fut apporté dans la direction des affaires de la ville, livrée en ce moment à la famille de Guise et à ses agents. Le Conseil, néanmoins, se préoccupe de cette situation (14 février 1588) ; il est d'avis de demander à M. Mole, de l'ordre des Jésuites, alors à Lyon, un homme capable de remettre le collège dans son ancienne splendeur. Ge projet parait ne pas avoir eu de suite ; cette demande fut .sans doute repoussée par la population.

Mais les afl'aires politiques tiennent la première place dans les préoccupations publiques, et en 1590 le collège est encore dans le même état de marasme que pendant les années précédentes. Aussi le Gonseil décide-t-il que quelquesuns de ses membres se transporteront dans divers collèges pour rechercher des précepteurs et s'informer quels sont les livres qui sont mis aux mains des élèves. Il y a à cette époque un changement bien remarquable dans l'état du collège, et nous établirons plus loin cet état fâcheux. Mais passons en revue les conséquences apportées dans l'instruction à Troyes par la Renaissance, c'est-à-dire, pendant le XVI® siècle. Les dix dernières années de ce siècle paraissent, par l'état de cette institution, appartenir plutôt au xvii® siècle qu'au xvi®.

Nous ne pouvons guère indiquer les livres qui étaient mis entre les mains des écoliers. Sans doute on y retrouverait ceux du siècle précèdent, qui, de manuscrits, sont devenus des imprimés, le Donat, le Doctrinal de Sapience^ etc. Nous sommes assez favorisé pour pouvoir citer le Liber olla Par

teUa^ imprimé à Troyes par Jean Lecoq, vers 1505 (ce livre, était un mélange de vers latins donnés en lecture aux écoliers des dernières classes), et Joachim fortii Ringelbergii Rhetorica^ imprimé à Troyes par Nicolas Paris (1542-1546), et vendu par le même. Cet opuscule de quarante pages était destiné aux élèves des écoles de Troyes.

Sans aucun doute, et en dehors des dictionnaires et des grammaires, qui ne sont pas arrivés jusqu'à nous, on devait compter un plus grand nombre de livres destinés à Tinstruction de la jeunesse. Mais ces livres, on le sait, sont ceux que les collectionneurs ont le plus de peine à rencontrer ; car ils étaient au xvi® siècle voués à la destruction , comme ils le sont encore aujourd'hui. Aussi font-ils le désespoir des bibliophiles.

La langue latine et la langue grecque constituaient, à partir du commencement du xvi® siècle, le fonds des hautes étUT des. La lecture, récriture, les éléments de la grammaire étaient les connaissances distribuées à toute la jeunesse troyenne. On peut se demander si les éléments du calcul ont reçu dans les écoles plus de développements qu'au XV® siècle. Nous le croyons ; car si ce n'était pas à l'aide des chiJBfres, et il s'entend ici des chiffres romains, c'était au moins un mode de compter à l'aide de jetons, à jeter^ comme on disait encore à la fin du xvi®. Il est acquis pour nous que ces éléments d'instruction ont reçu un grand développement. Ils sont à Troyes répandus dans le cours du xvi® siècle et principalement pendant la dernière moitié. Des preuves incontestables de la diffusion de ces connaissances au sein delà, population de la ville, non-seulement parmi la bourgeoisie, mais encore parmi les artisans, peuvent être fournies.

On peut invoquer ici, et à bon droit, le grand nombre de signatures, non pas seulement des artistes, mais des artisans, charrons, maréchaux, charretiers, etc. Ces derniers signent lea actes de toute nature qui les intéressent par un signe manuel de leur profession : un menuisier dessine un rabot ; un serrurier, une clef; un charretier, un fouet ; un canon-

nier, un canon ; un boulanger, une pelle à enfourner, etc., etc. Lorsque ce signe manuel n'est pas accompagné du nom de celui qui a tracé ces armoiries parlantes ou professionnelles, on est autorisé à croire qu'il remplace son nom de cette manière. Mais il arrive souvent que ces figures héraldiques sont précédées du prénom et suivies du nom du signataire. Ces deux sortes de signatures sont dignes de fixer l'attention ; car elles sont souvent, malgré le dessin parfois très-primitif, une preuve bien remarquable des efforts de leurs auteurs pour se dégager des liens de la clergie et même des notaires. Aussi, au XV® siècle, les clercs ou les notaires sont>ils appelés pour rédiger et signer les actes ou publics ou privés de libération, tandis qu'aussitôt que les affaires se multiplient, que les relations civiles augmentent, chacun apprend à écrire, dresse le mémoire de ses travaux, et donne quittance du prix^des objets vendus ou des fournitures faites.

Les archives municipales de la ville de Troyes contiennent un grand nombre de documents de cette sorte. Les mémoires de travaux, les notes de fournitures sont nombreux et justifient de la façon la plus probante les faits dont nous venons de parler.

Nous l'avons dit, les signatures les plus curieuses et les. plus élégantes sont celles des artistes nombreux que contiennent certaines liasses de nos archives municipales. Ces signatures sont quelquefois de petits chefs-d'œuvre tracés avec la plus grande légèreté, et souvent le dessin fait reconnaître une habileté, une légèreté de main fort remarquable. Parmi ces artistes figurent des peintres, des peintres-verriers, dès imagiers ou sculpteurs.

Il est un autre genre de preuves que nous ne négligerons pas non plus : celle que nous puisons dans les cahiers de remontrances des corporations des métiers de la ville de Troyes pour les Etats généraux. Pour ceux de 1S60, les cahiers que possède la ville de Troyes sont dressés par quelques corporations principales, tels que l'échevinage, le clergé, la justice. Mais pour les Etats de Blois de tô76^ avec les ca-

hiers de toutes les châtelienies du grand bailliage de Troyes sont conservés ceux de cinquante-trois corporations des arts et métiers de la ville. L'état matériel de ces cahiers, comme leur style, comme les idées dont ces cahiers nous ont conservé le souvenir , la variété infinie de ces idées et de la forme dont on a usé pour les formuler, décèlent, avec l'évidence la plus concluante, que ces cahiers sont l'œuvre des corporations, ne relevant que d'elles-mêmes, ne suivant que leur impulsion, exprimant leurs vœux, leurs désirs, leurs remontrances dans des formes souvent énergiques, quelquefois brutales. Mais on le sent, les corporations ne suivent aucune consigne, ne répondent à aucun mot d'ordre qui leur soit étranger, à aucune impulsion qui ne sorte de la corporation. Eh bien! ces cahiers nous ont paru un progrès considérable sur l'état moral et intellectuel de la population ouvrière de la ville de Troyes. Non-seulement ils servent à démontrer la liberté avec laquelle ces remontrances, ces doléances ont été formulées, ont été rédigées, mais encore l'expansion générale d'une instruction au moins élémentaire.

U est encore un autre fait qui mérite bien d'être signalé, et qui, sans aucun doute, doit prendre sa source dans le même principe. La ville de Troyes, depuis l'organisation de l'échevinage, en 1493, nommait ses maires, ses échevins et ses conseillers de ville, en faisant déléguer, par chacun des quatre quartier, seize habitants. Mais après une lutte assez vive entre les partisans de l'ancien état de choses et les corporations, celles-ci parvinrent à obtenir un arrêt de la cour des Grands- Jours, en 1535, par lequel l'élection des maires, des échevins et des conseillers de ville serait à l'avenir faite par un ou par plusieurs délégués des corporations, suivant leur importance. Ce mode d'élection fut suivi jusqu'au jour oii les fonctions de maire furent converties en office royal, c'està-dire jusqu'en 1692. Si les corporations fussent restées en 1535 ce quelles étaient au xv^ siècle, les élections échevinales n'auraient pas changé de base, et certes, en 1576, çlle$ a' auraient pas pris une part aussi large à la rédaction

des cahiers de remontrances et à l'élection des délégués chargés de conférer leurs pouvoirs aux députés des Etats généraux.

Une partie de la population troyenne reste encore dans Tombre, quand il s'agit de renseignement, de l'instruction. Il n'est pas douteux qu'en dehors de Notre-Dame-aux-Nonnains, la seule abbaye de femmes qui existât à Troyes jusqu'au premier quart du xvii® siècle, il y avait quelques maîtresses d'école à Troyes ; mais cette partie est restée complètement dans l'oubli, et aucun document n'est venu jeter la moindre lumière de ce côté. Et pourtant, quand on trouve l'écriture de quelques femmes, cette écriture est de la meilleure forme, et, dans quelques lignes, nous ne trouvons qu'une seule faute d'orthographe. Cette femme est la veuve de Jacques Passot, peintre.

A une époque récente, il fut de bon goût de rapporter quelques traits de naïveté ou d'ignorance se rattachant aux femmes des grands-officiers de l'Empire, et ces traits paraissaient d'autant meilleurs que l'on savait que leur blason était loin de compter trente-deux quartiers pleins. Nous cédons à une comparaison qui donnera certainement le beau côté à la femme de l'artisan, contre la femme du maréchal de France, de noble, de très-noble origine, et qui n'avait pas moins de noblesse que son mari. Voici ces deux pièces, l'une de 1563 et l'autre de 1650 ; l'une d'une époque où la France discutait haut, politique, morale et religion ; l'autre au moment où^commençait le règne de Mme de Sévigné, peu après la fondation de l'Académie française, sous le règne de Corneille, à la veille de celui de Racine et de Molière, à l'aurore du grand règne, le plus éblouissant qui fût jamais.

Nous copions les deux textes, on jugera.

Voici le premier :

d Je Jehanne vefve de feu Jacques Passot confesse avoir » reçeu du sieur Jehan Morise la somme de quinze francs » tournois tesmoin mon saint manuel. »

Voici le second :

< Monsieur je aprins que deves <i voir garnison dans la » ville de Trois de ce q. je suis bien mariée II fol essayer a » faire sous loger cant mon fils cera a la court je vous an vois » un me moyere de ce que je désire deux sauter (exempter) » et vous prie dy tenir la main je cere importunée de force 9 jans et ne poure leur denier unne letre^ mais nan fête rien » que je ne vous an vois homme euxpres je suis vostre cer- » vante,

» DeP le "inovanbre (1650).

9 Signé

» A Monsieur le Mère. »

Nous avons mis en présence les œuvres de deux femmes vivant presque à un siècle de distance; Tune, femme d'un artisan, d*un artiste si Ton veut, puisque Passot (Jacques) était peintre, et l'autre femme de l'un des maréchaux de France les plus titrés du temps de Louis XIII. Certes, nous n'avons pas l'intention de tirer de conséquences, mais le hasard nous a bizarrement servi.

La ville de Troyes a la juste réputation d'avoir, au xvi® siècle, donné le jour à un nombre considérable d' artistes, peintres, sculpteurs ou tailleurs d'images. Le fait ne laisse aucun doute. Et suivant un chercheur émérite, originaire de Troyes, riche de fortune et de loisirs, ne craignant pas les dépenses et ne reculant devant aucun travail, nous sommes, suivant lui, dans une grande ignorance des noms et de$ œuvres du plus grand nombre et des plus méritants. Ses fouilles dans les archives du château de Fontainebleau, où il a largement puisé, lui ont fait découvrir en ce genre des richesses artistiques complètement ignorées jusqu'à ce jour. Dans peu de temps, nous l'espérons au moins, on connaîtra et de nouveaux noms et de nouvelles œuvres que la ville de Troyes pourra revendiquer comme siens. Maià aujourd'hui bornonsnous à rappeler nos édifices religieux, encore debout, et ceux que la sape du temps ou des révolutions a détruits.

soit à la iSn du xvi^ siècle, soit à la fin du xviu^ siècle, et nous verrons la ville peuplée d'édifices religieux de premier ordre, appartenant pour une partie à la renaissance du xu® et pour le plus grand nombre à celle du xvi®.

L'imprimerie troyenne du xvi® siècle a marqué en France plus que celle de beaucoup d'autres villes d'une importance plus considérable. Troyes possédait une imprimerie avant Reims, Abbeville, Besançon, Rouen, Orléans, Dijon, Nantes, Limoges, etc. (1). Nous ne pouvons même sommairement nous occuper de cette partie de l'industrie troyenne qui a laissé des spécimens de la plus grande perfection, en raison de ce que ses produits ne rentrent pas assez directement dans notre sujet. Mais nous di^rons que si les papiers fabriqués à Troyes et dans la banlieue, et de ses meilleures fabrications, ont servi aux belles éditions des Lecoq, des Paris, de Troyes, et aux Estienne, dont les œuvres sont toujours mises à si haut prix, une partie de ces papiers fut employée à l'impression des livres si essentiellement populaires sortis des presses troyennes, contenant les romans du Moyen-Age, la Danse macabre ou les Vies légendaires d'un grand nombre de bienheureux et dont l'ensemble forme la Bibliothèque blette. Tout le monde sait aujourd'hui que les rares exemplaires de cette collection sont fort recherchés des amateurs et causent souvent leur désespoir. Enfin des presses troyennes devaient, en 1596, sortir la première édition des fables de Phèdre découvertes par Pierre Pithou (2), comme, au xviii® siècle, celle des lettres immortelles de Mme de Sévigné.

(1) Voir les Recherches sur rimprimerie troyenne, par M. Corrard de Breban, qui a le mérite d'être entré le premier dans cette voie, et celles de MM.. Assier et Alexis Socard.

(2) Phcsdri avg. liberti fabvlarvm Œsopiarvm libri V, nunc primum in lucem edili,

Augustobonœ Tricassium. Excudebat Jo.Odotius typographus regius, anno 1896, cum privilégie. In*12, 67 pag. chiflf. -3 pages non chiffrées.

Enfin Nicolas Bourbon, de Vendeuvre, dans ses poésies latines, peu connues aujourd'lmi, mais dont les œuvres n'ont pis eu moins de dix éditions, et Tune entre autres, Ad ustim Delphini^ et plusieurs traductions, nous éclaire sur deux pcfint-s importants se reliant à l'enseignement dans la ville de Troyes. Il nous apprend d'une part que c'est à Troyes qu'il a étudié les belles-lettres, et d'autre part il nous livre les noms des poètes, ses contemporains et ses compatriotes. Ainsi, s'adressant à Louis de Dinteville, chevalier de Rhodes, de la famille des Dinteville, seigneurs de Polisy, il dit :

« .... Nous étions enfants du même âge, lorsque nous avons été placés sous le même professeur de la célèbre ville de Troyes.... Ensemble nous avons puisé à Troyes avec bonheur les premiers éléments des lettres et la véritable amitié qui a uni nos cœurs. »

A lui-même, gémisssant sur son sort, il se dit :

« La ville de Troyes se réjouit de t'avoir dans ton enfance donné des professeurs de belles-lettres, de t'avoir réchauffé dans son sein, comme si elle eût prévu que tu fusses dédié aux muses. »

Jacques Toussaint, né à Troyes, et qui y aurait enseigné les langues grecque et latine, a été le professeur de Bourbon.

Le poète vendeuvrois nous donne les preuves de la diffusion des connaiwSsances littéraires en Champagne dans la première moitié du xvi® siècle. Il nous a gardé le souvenir des noms et des œuvres de poètes latins non-seulement ses amis, mais encore ses compatriotes. C'est d'abord Jean Lyège, poète et médçcin, auteur de De Corporis humani Harmonica^ poème en mille vers, contenant la description du corps humain (1), à qui il dit :

(1) Publié dans DelUlœ C. Poetarvm gallorvm, par Gruter (Jean), 1609, avec des poésies de Jean Passerai, de Pierre Pithou, de Denis Le Bé, de Pierre Nevelet, de Troyes, etc.

c J'ai lu ton poème ; je ne me rappelle pas avoir jamais rien lu de plus élégant, de plus suave, de plus intéressant. Continue, je t'en prie, à illustrer notre commune patrie, à qui si longtemps les muses ont été inconnues. »

Il dit à Perreau, poète et médecin, et son compatriote comme Jean Lyège :

a Perreau, notre commune patrie faimait autrefois comme poète; maintenant elle te contemple avec orgueil comme poète et comme médecin. »

A Samius :

c Muses, en signe de deuil entourez les temples pieux de branches de cyprès, couvrez vos têtes de voiles noirs....

» Votre Samius n'est plus ; il était votre élève....

» Quelles larmes amères doivent répandre aujourd'hui les auteur9 de ses jours ! Mais c'est surtout mon pays, ce sont les champs de Langres qui ont perdu une de leurs plus belles fleurs (1). »

A Nicolas Barthélémy, de Loches, son ami :

a Les muses, Nicolas, m'ont donné sur les fonts sacrés le même nom qu'à toi. Pourquoi m'ont-elles refusé les dons de l'esprit dont elles ont été si prodigues envers toi... »

Quelle est l'époque oîi le pays de Vendeuvre, et combien d'autres avec lui, ont jamais compté tant de poètes latins ou français dans une période qui n'excède pas trente ans? A ce nombre d'écrivains, nous ajouterons encore Didier Jaquot, de Vendeuvre (Desiderius Jacotius Vandoperanm) qui groupa la doctrine des philosophes de l'antiquité dans une œuvre qu'il dédia, en 1554, à Nicolas le Tartrier, de Troyes, son Mécène, et qui fut publiée pour la seconde fois sans doute par Jérôme Wolf, à Bâlè, en 1588.

Il est certain que si nous cherchions les noms de tous les

(1) On sait que Vendeuvre était situé dans l'ancien pays de Langres et qu'il faisait partie de ce diocèse avant 1789.

éerivains grecs, latins ou français, originaires de Troyes, vivant dans ce siècle si fécond, la liste en serait longue. Mais nous avions la satisfaction de posséder des renseignements sur une simple châtellenie dépendante du bailliage de Troyes, nous avons pensé que ces faits étaient plus probants et nous en avons fait usage. Nous ne faisons pas d'histoire des illustres.

Nous ne poursuivrons pas plus loin cette étude sur l'instruction publique et populaire au xvi® siècle. Nous avons, autant qu'il nous a été possible, développé les faits rares se rapportant aux établissements où se distribuaient si libéralement l'enseignement des langues grecque, latine ou française. Puis nous avons passé en revue les résultats obtenus par l'instruction, dont les bienfaits ne restèrent pas seulement dans le clergé et dans la bourgeoisie, mais qui descendirent jusque sur les artisans d'où sortirent le plus grand nombre des artistes.

Ces bienfaits de l'instruction sont les principales causes qui amenèrent le changement survenu dans le mode d'élection des maires, des échevins et des conseillers de la ville de Troyes, et qui décidèrent de la part laissée aux corporations dans la rédaction des cahiers de remontrances pour les Etats généraux de 1576. Le développement des arts et le nombre des artistes tient à la même cause, et ce mouvement, paraitrait-il, dans les arts qui relèvent du dessin, se faisait sentir à la même époque dans un autre grand centre industriel, dans la ville de Lyon ; sans aucun doute, dans beaucoup d'autres villes de France.

Enfin, si ce siècle, comme le nôtre, fut plein d'agitations politiques, sociales et religieuses, comme le nôtre il a marqué son passageen lettres de feu dans la grande histoire de l'humanité.

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