SECONDE PARTIE
« Les Lacedemoniens sacrifloient aux Muses, « entrants en battaille, à tin que leurs gestes « feussent bien et dignement esciïpts, estimants « que ce feust une faveur divine et non com- « mune que les belles actions trouvassent des « tesmoings qui leur sceussent donner vie et « mémoire. »
(Michel de Montaigne, livre II, chap. XVI des Et$a%$.)
Situation du Sud algérien après les opérations du printemps. — Les colonnes de la province d'Oran ramenées vers le Tell. — Opinion du commandant de cette province sur la situation des rebelles dans son commandement. — État réel des forces insurrectionnelles. — Tentative du marabouth Mohammed-ould-Hamza sur Frenda. — Le but du chef de l'insurrection. — Mouvement de la colonne Péchot sur Frenda. — Les forces des insurgés sur l'ouad Souf- Sellem. — Mauvaises dispositions des tribus telliennes de l'est de la province d'Oran. — Situation politique de la province d'Alger, et mauvais esprit de ses populations sahriennes. — Les causes générales et particulières de la continuation du mouvement insurrectionnel. — Nos illusions relativement aux indigènes musulmans. — Quelle doit être notre ligne de conduite à leur égard. — Quelques mots sur le rôle attribué aux officiers chargés de l'administration des indigènes musulmans.
Nous avons arrêté la première partie de ce travail au 1er juillet 1864 : la révolte des Flita et des tribus de l'ouad Rihou avait été écrasée, et les rebelles avaient sollicité et obtenu l'aman aux conditions fixées par le Gouverneur général intérimaire, le gé-
néral de Martimprey ; la colonne Jusuf a été dissoute le 30 juin, et les divers éléments qui la composaient ont été dirigés, le 1er juillet, sur les places ou postes qui leur ont été affectés. Après avoir saccagé le ksar d'El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh, la capitale des rebelles, le foyer de l'insurrection, le général Deligny, commandant la province d'Oran, croyant en avoir fini, — pour le moment du moins, — avec la révolte, s'est replié sur Sâïda en passant par Géryville. Dans le but de protéger les Thrafi ralliés, et de défendre l'accès de leur pays aux Harar insoumis, il a établi ses troupes, pour y prendre leurs quartiers d'été, sur le plateau d'Aïn-el-Hadjar, à 9 kilomètres au sud de Saïda. Le général considère comme arrêté, écrit-il au Gouverneur général, le mouvement insurrectionnel du Sud, et il croit n'avoir plus à compter qu'avec des tribus honteuses de leur inconduite, effrayées de leurs fautes et accablées de misère. « Si elles ne reviennent pas d'elles-mêmes, ajoute-t-il, nous serons en mesure, en automne, de les y contraindre par la force. Actuellement, cela nous est matériellement impossible Les Oulad-Châïb (de la province d'Alger) sont réduits à boire à Maleh (rivière salée) ; c'est la seule eau qu'on leur ait laissée en partage. •
Nous pensons que le commandant de la province d'Oran, officier général d'une grande valeur et d'un mérite incontestable, et qui connaissait son Sud de la province d'Oran bien mieux certainement que la place du Gouvernement à Alger, lui dont le nom était légendaire dans notre Salira occidental pour en avoir énergiquement poursuivi ou combattu, depuis vingt ans, les inconstantes et mobiles populations, nous pensons, disons-nous, que le général Deli, ainsi que le nomment les Arabes, n'était pas aussi convaincu qu'il voulait le paraître d'avoir réduit les rebelles de son commandement, et que le vaillant général exprimait là bien plutôt un désir qu'une réalité. Pour ce qui est de la honte et du remords qui, selon lui, dévoraient ces tribus, nous ne sommes pas très sûr qu'ils fussent bien intenses ou bien cuisants. Et pourquoi, en effet, en eussent-elles été autant affectées? Elles n'avaient guère eu, malheureusement, que des succès à enregistrer dès le début de l'insurrection : elles avaient détruit, le 8 avril, la colonne Beauprêtre à Aouïnet-Bou-Bekr ; huit jours
après, le 16, les Oulad-CMb mettaient en fuite, après lut avoir tué 1 officier et 14 spahis, l'escadron qui était en observation à Thaguin ; elles nous avaient tué, le 26 du même mois, à l'affaire d'Aïn-el-Katha, 77 hommes, dont 3 officiers, de notre cavalerie. Ce fatal mois d'avril, on le voit, nous coûtait cher, et le fait d'avoir mis le feu à des ksour qui ne brûlent pas ne nous semble compenser que d'une manière lout-à-fait insuffisante la perte des 200 braves soldats qui, en moins de trois semaines, tombèrent sous les balles des rebelles.
Nous le disons bien haut, nous ne nous sentons aucun goût pour la critique, et nous aimerions bien mieux avoir à louer qu'à blâmer; mais nous sommes l'histoire, et l'honnêteté de l'historien c'est la vérité.
En résumé, à la fin de la campagne du printemps, les forces insurrectionnelles étaient à peu près intactes, et il ne fallait pas être un bien grand sorcier pour prédire qu'à la suite de leurs étonnants succès du mois d'avril, elles augmenteraient rapidement, surtout si nous leur laissions le champ libre en nous retirant vers le Tell pour y laisser passer les chaleurs de l'été. Il était évident que ces Sahriens — qui étaient là dans leur élément — profiteraient de cette élévation de la température, qui nous est si pénible à nous gens du Nord, pour nous attirer dans le Sahra, et y voir fondre nos colonnes sous les ardeurs d'un soleil trop chaleureusement implacable. Ils espéraient, si nous osions nous aventurer dans le Sud, nous voir nous immobiliser dans nos postes avancés, ou nous traîner péniblement, lourdement d'eaux en eaux, leur laissant impunément loute facilité de travailler et de gagner à la cause de l'insurrection les tribus indécises, dont la fidélité était plus que chancelante, et le maraboulh tenait d'aulant plus à ce que ces tribus passassent sous ses drapeaux, que leur défection lui permettait de refaire ses approvisionnements au moyen de l'apport du contenu de leurs silos. Il est vrai de dire que, de ce côté, la province de l'Ouest n'avait pas grand'chose à perdre ; car tout son Sud marchait avec le maraboulh depuis le commencement de l'insurrection.
Pour ce qui était des Oulad-Châïb, que le général disait réduits à ne s'abreuver que d'eau salée, nous pensons que ce ne pouvait
être de leur pari qu'une affaire de goût ; car nous ne voyons pas comment on aurait pu s'y prendre pour les empêcher de boire là où bon leur semblait, puisque, à l'exception de quelques troupes laissées dans nos postes avancés de Laghouath ou de Géryville, lesquelles n'étaient point assez fortes pour s'aventurer à plus d'une journée de marche de leurs magasins, il n'y avait pas un soldat dans tout le reste du Sud.
La tranquillité du Sahra de la province d'Oran n'était donc rien moins qu'assurée ; tout portait à croire, au contraire, que ce n'était là qu'une trêve, que le chef de l'insurrection ne tarderait pas à rompre, le temps de remonter du Sud avec ses forces, qui n'avaient point, nous le répétons, été sensiblement entamées.
Pour bien fixer la situation du maraboulh Sid Mohammed-ould- Hamza, qu'une dépêche du général Deligny, datée du 20 juin, annonçait être en fuite, nous ne pouvons mieux faire que de répéter ce que nous disions à ce sujet dans la première partie de cet ouvrage :
« Comme le disail la dépêche du général, le marabouth était » bien en fuite, si l'on tient absolument à se servir de cette exo pression plus pittoresque qu'elle n'est exacte ; mais il était » suivi par les cavaliers des Mekhadma, des Ghâanba, des Oulad- » Sidi-Ech-Chikh et de plusieurs douars des Harar. Nous ne » demandons pas mieux que d'appeler celte disparition une » fuite, une dispersion, une déroute même, puisque cela paraît * satisfaire notre amour-propre ; mais, pour les Arabes, ce n'était » là qu'une retraite, ainsi que nous le verrons plus tard. Sans » doute, chez eux, ce mouvement ne s'exécute point avec cet d ordre qu'y mettent quelquefois les armées européennes ; mais •> c'est précisément ce désordre qui fait leur force, et qui, lorsque » nous avons la mauvaise inspiration de les poursuivre, amène •> ce stérile et infaillible résultat que nous ne savons plus où les » prendre, et que les lames de nos intrépides cavaliers français « ne trouvent plus que le vide à sabrer. Nous le répétons, la » fuite d'un goum ne saurait avoir, aux yeux des indigènes que » nous avons à combattre, l'importance que nous attachons à » cette manière de se retirer; c'est, au contraire, un des prin-
n cipes de la tactique de ce peuple, qu'il faut se hâter de fuir —
» c'est-à-dire s'éloigner — quand on ne se sent pas le plus fort.
» Il est vrai que, le lendemain, on peut très bien retrouver
» devant soi ce môme ennemi qu'on avait mis en fuite ou en
» déroute la veille, et qu'on croyait anéanti, ou, tout au moins,
» à tous les diables. »
Le commandant de la province d'Oran savait cela avant nous, et bien mieux que nous, et on nous étonnerait fort si l'on nous affirmait qu'il comptât beaucoup sur l'inaction, pour cause de tempéralure, du jeune et ardent marabouth et de son oncle, l'opiniâtre et haineux Sid El-Ala. Du reste, celte illusion, si elle existait réellement, ne devait pas tarder a s'évanouir. En effet, dès le 12 juillet, le marabouth attaquait Frenda à la tête de 2,000 hommes, tant fantassins que cavaliers. Il était tout naturellement repoussé ; mais son intention n'était point, vraisemblablement, de s'emparer de ce poste, bien qu'il ne fût défendu, à ce moment, que par des forces indigènes aux ordres de l'agha Sid Ahmed-ould-El-Kadhy ; il voulait prouver tout simplement que son intention n'était pas de s'endormir sur ses lauriers, et qu'il n'était nullement disposé à attendre, pour notre commodité, la fin des chaleurs, et une température qui nous convînt davantage, pour reprendre ses opérations. Ces Barbares se soucient fort peu des traditions, et ne paraissent point se douter le moins du monde qu'autrefois, du temps de nos guerres de plaisance, on n'aurait consenti, ni pour or, ni pour argent, à outrager ainsi les convenances en entrant en campagne avant l'apparition des roses.
Le but du marabouth, ou plutôt de son oncle, Sid El-Ala, qui le dirigeait, était surtout d'agir sur les tribus des Hauts- Plateaux qui nous étaient restées fidèles, et d'entraîner de nouveau les fractions des Harar qui, après l'avoir suivi à la suite de l'affaire Beauprêtre, élaient revenues à nous et nous avaient fait leur soumission. Quelques tribus — lesOulad-Ben-Affan entre autres — du Seressou se disposaient à rejoindre Sid Mohammed-ould- Hamza; mais, prises en flagrant délit de défection, elles furent attaquées et razées impitoyablement par le kaïd des Beni-Median.
Il va sans dire que la portion des Harar qui nous était restée soumise ne s'était pas fait longtemps prier pour se réunir, — à quelques douars près — au gros de la tribu, qui marchait avec les Oulad-Hamza depuis le commencement de l'insurrection.
A la première nouvelle de l'incursion de Sid Mohammedould-Hamza, le colonel Péchot s'était porté sans retard sur Frenda avec une colonne forte de 1,200 hommes d'infanterie, 150 chevaux et 2 obusiers. Aussi, le marabouth qui, disait-on, devait recommencer, le lendemain 13 juillet, son attaque sur ce poste, avait-il renoncé au projet qu'on lui attribuait, selon nous, si gratuitement.
Les tribus de l'aghalik de Frenda tenaient assez bien ; dès l'apparition du marabouth sur son territoire, Sid Ahmed-ould-El-Ka dhy était monté à cheval pour ramener dans le devoir celles qui étaient disposées à s'en écarter, el pour faciliter la rentrée dans le Tell de quelques douars des Harar qui paraissaient ne pas se soucier de s'enfoncer de nouveau dans le Sud à la suite de Sid Mohammed. Il faut bien d'ailleurs que les Harar insurgés conservent quelques relations avec leur pays, et nous ne nous expliquons pas autrement cet accès de fidélité dont paraît pris subitement ce petit groupe d'indigènes, quand la tribu presque en entier a fait défection et marche avec le jeune et fougueux marabouth des Oulad-Sidi-Ech-Chikh.
Le colonel Péchot, qui était rentré, le 15 juillet, à Tiharet après s'être porté sur Frenda, faisait connaître que les forces des rebelles s'étaient retirées sur l'ouad Souf-Sellem, d'où elles menaçaient l'importante tribu des Oulad-Khelif.
On disait aussi que l'agha Ed-Din-ben-Yahya, du Djebel-el- Eumour, avait eu plusieurs engagements avec sa couarde et flasque population, laquelle, cédant aux menaces du marabouth, se disposait de nouveau à faire défection.
En présence de cette nouvelle incursion du chef des rebelles, à qui d'ailleurs on a abandonné les Hants-Plateaux et le Sabra, le général commandant la division d'Oran comprend qu'il ne pourra laisser à ses troupes le repos qu'il comptait leur donner, et qu'il lui faudra se résoudre à reprendre, même pendant les chaleurs torrides de l'été, la série des marches et contre-mar-
ches qui constituent à peu près toutes les opérations de guerre dans les régions sahriennes.
La siluation de la province d'Oran est donc loin, nous le voyons, d'être satisfaisante; le vent de la rébellion a soufflé non-seulement sur le Sahra, mais encore sur les populations du Tell, dont l'esprit est des plus mauvais depuis quelques mois.
Il est démontré aujourd'hui que toutes les tribus des subdivisions de Mâskara, de Mostaghanem et d'Oran ont fourni des contingents aux Flita révoltés. Le cercle de Sâïda se ressent également de ce fâcheux état de choses : en général, les tribus n'obéissent pas, ou elles obéissent mal ; les populations sont d'ailleurs partout très travaillées; en un mot, l'ébranlement est général, le mal profond, et tout porte à croire que l'apaisement sera long et difficile à faire.
Pourtant, la soumission des Flita et des populations de l'ouad Rihou, si malmenés dans le courant du mois de juin, paraît être tout-à-fait sérieuse ; avec cette mobilité de caractère qui distingue les Kabils aussi bien que les Arabes, lesquels, à l'exemple du fier Sicambre, brûlent, le lendemain, avec un enthousiasme candide, les dieux qu'ils ont adorés la veille, surtout quand ces divinités sont battues, les Flita, disons-nous, se sont mis à traquer impitoyablement le marabouth Sid Abd-El- Aziz, celui qui avait remplacé Sid El-Azreg quand il fut tué, et ce fut à ce point que l'infortuné sultan préféra se rendre — le 15 juillet -— au chef de l'annexe de Zamora, que de risquer de tomber entre les mains de ses anciens sujets.
Nous devons dire que la situation politique de la province d'Alger ne valait guère mieux que celle de sa voisine de l'Ouest. Bien qu'elle fût presque intacte, et qu'elle n'eût fourni encore qu'une seule tribu -— les Oulad-Châïb — à l'insurrection, il n'en était pas moins vrai que l'esprit des populations de son Sud était détestable ; tout portail à croire qu'elles n'auraient pas besoin d'être vivement ou bien longtemps sollicitées pour embrasser la cause du marabouth. Les esprits et les cœurs étaient tournés de ce côté, et il fallait leur donner satisfaction. Du reste, de nombreux émissaires de Sid Mohammed parcouraient ces tribus et y soufflaient le vent de la révolte, et leur parole y était d'autant
mieux accueillie, qu'elle répondait aux vœux, aux aspirations de ces populations, et que le terrain était tout préparé pour recevoir la semence.
Et il était d'autant plus présumable que l'action dumaraboulh se porterait sur la province d'Alger, qu'il n'avait plus personne à entraîner dans le sud de celle d'Oran, et que la région centrale de l'Algérie sahrienne comptait parmi ses tribus nomades un grand nombre d'affiliés à l'ordre religieux de Sidi Ech-Chikh. Le marabouth trouvait d'ailleurs d'utiles et précieux auxiliaires dans la tribu des Oulad-Châïb, laquelle, nous nous le rappelons, appartenait à la province d'Alger, et taisait cause commune avec Sid Mohammed-ould-Hamza depuis le 16 avril, c'est-à-dire depuis la malheureuse affaire de Thaguin. On disait d'ailleurs cette tribu disposée à tenter un coup de main sur les tribus du cercle de Boghar pour les décider à la défection, et leur en faciliter les moyens.
Il y avait donc lieu de prendre, sans aucun retard, dans la province d'Alger, les mesures qu'exigeaient les circonstances.
Les causes de cette nouvelle levée de boucliers sont multiples; elles sont générales ou particulières. La principale, c'est que nous sommes l'ennemi, l'instrument du châtiment, et puis, comme dans tous les soulèvements possibles, on y trouve des mécontents, des intrigants, des ambitieux, des puissants tombés ou écartés du pouvoir ne pouvant se faire à l'obscurité et espérant le ressaisir sous un autre drapeau ; l'amoindrissement de la situation des grands au protit des gens de zaouïa ; notre tendance à réprimer les tentatives d'indépendance des grands seigneurs sahriens, et à les ramener à la loi commune en sapant les vieilles habitudes féodales; le besoin pour certains chefs indigènes de refaire des situations financières très compromises par le recours aux usuriers; l'application, un peu brutale quelquefois, delà loi française a des chefs indigènes pour des faits qualifiés crimes ou délits par notre Gode, et qui, aux yeux des Arabes, ne sont que de la razia, c'est-à-dire de la guerre en réduction. Il est incontestable que, même pour certains peuples qui se prétendent civilisés, la guerre n'est pas autre chose que de la razia en grand, et que son objet est de dépouiller le prochain
soit de quelque portion de son territoire, soit de ses valeurs monnayées. Parmi les causes de la révolte, nous trouvons encore les suivantes : l'occasion, l'amour de la poudre et des aventures, la passion du butin ; il faut faire aussi entrer en ligne de compte l'impossibilité de la résistance, l'entraînement, la contagion de l'exemple, la communauté d'origine et de foi religieuse (1), la cause de l'islam à défendre, et surtout, dans le
(1) Nous voulons citer un fait, venant à l'appui de notre dire relativement à la vivacité et à l'énergie de ce sentiment chez les Arabes des Hauts-Plateaux. L'un de nos meilleurs et des plus intelligents fonctionnaires indigènes, le kaïd Kouïder-ben-Ahmed, des Oulad- Ayad, nous disait, en janvier 1870, à notre camp d'Aïn-Toukria, alors que nous étions commandant supérieur du cercle de Tniyet-el-Ahd : a C'est ici, mon commandant, que, le 23 août 1864, quatre cents ca- » valiers des Bou-Aïch et des Sahri, nos voisins, profitant de l'ab- » sence du colonel Dumont, qui s'était porté, avec une partie de sa co- » lonne, sur Sebâïn-Aïn, où Ben-Sidi-Hamza avait établi ses campe- » ments, vinrent attaquer le camp, à la garde duquel il n'était resté » que quelques compagnies d'infanterie. Je montai à cheval, et je » les attaquai, à mon tour, à la tête de deux cents cavaliers de ma tri- » bu. Avec l'aide de Dieu, — qui a voulu qu'il en fût ainsi, — je par- » vins à leur tuer du monde et à les repousser. Vous savez combien » je vous suis dévoué? Vous savez aussi que je ne vous ai jamais » marchandé mes services, de jour comme de nuit, par le chaud » comme par le froid, et j'aurais été un ingrat en agissant autrement ; » car, de moi, qui n'étais rien, vous avez fait quelque chose; vous » m'avez donné la heurma (les honneurs, la considération) et comblé » de bienfaits. Eh bien ! malgré tout cela, — je vous le dis franche- •> ment, — ce jour-là, mon cœur n'était pas avec vous ; il était avec x> ceux que ma reconnaissance, mon devoir m'ordonnaient de com- » battre ; j'éprouvais — tout en leur envoyant des coups de fusil — » une envie irrésistible de faire cause commune avec eux et de pas- » ser au marabouth ; je me sentais entraîné vers eux — que je con- » naissais tous — malgré moi, et s'ils eussent tenu plus longtemps, » je ne réponds pas que je n'eusse succombé à la tentation. Que » voulez-vous ? c'étaient nos frères, des gens — les Bou-Aïch sur- » tout — avec lesquels nous étions en relations de tous les jours, et » puis c'étaient des musulmans !... Enfin, ce qui me console d'avoir » fait mon devoir, c'est qu'ils n'étaient pas dans la voie droite, puis- >» qu'ils n'ont pas réussi. »
Nous pourrions multiplier les exemples de hauts fonctionnaires indigènes qui, bien que très dévoués à notre cause, et nous ayant servi fidèlement dans la campagne du printemps, et qui, convaincus
cas dont il s'agit, des sympathies irrésistibles pour les descendants de Sidi Ech-Chikh (1), c'est-à-dire du plus grand saint de
qu'en faisant défection, leurs tribus allaient au-devant de la misère et de la défaite, ne voulurent cependant pas séparer leur cause de celle de leurs administrés, et passèrent avec eux sous les drapeaux du marabouth. Nous citerons, entre autres, l'ancien agha de l'importante tribu des Bou-Aïch, Sid Sliman-ben-Eth-Thahar, qui, après avoir fourni son goum et sa réquisition de moyens de transport à la colonne Jusuf, avec laquelle il marchait lui-même pendant les opérations du printemps, faisait cependant défection avec sa tribu au mois d'août, bien qu'il ne doutât pas un seul instant, ainsi qu'il nous l'a avoué à nous-même, que sa tribu et lui ne fussent obligés, avant trois mois, de venir solliciter notre aman. « Je ne pouvais pas, nous » disait-il, voir partir ma tribu sans la suivre. C'eût été au-dessus de » mes forces. »
(1) Nous voulons donner une idée de l'influence religieuse dont jouissent les descendants de Sidi Ech-Chikh, et de la sorte de fétichisme dont ils sont l'objet parmi les populations de notre Sahra oranais. C'était en 1853; le colonel Durrieu, commandant la subdivision de Mâskara, qui avait reçu la mission de démanteler A'm-Madhi, venait d'en recevoir le contre-ordre, et se dirigeait sur le poste de G-éryville, qui était en construction. Le colonel qui, suivi de son escorte, avait un peu devancé sa colonne, n'était plus qu'à deux ou trois kilomètres du ksar de Stiten. Le khalifa Sid Hamza, qui s'était attardé en route, marchait à 300 ou 400 mètres derrière nous. Un homme et une femme, Stiténiens sans doute, et qui, selon toute apparence, avaient eu vent du passage du descendant de Sidi Ech-Chikh, l'attendaient assis sur le bord du chemin que suivait le colonel. Mais le regard fouillant l'espace du côté par lequel devait arriver le khalifa, ils ne firent pas plus attention au colonel que s'il n'eût jamais existé. Outré d'un pareil manque de respect à l'égard du commandant de la subdivision, le mekhazni Mahmoud lança son cheval sur ces mal-appris qui étaient restés assis; et se mit à les fouailler d'importance avec le fouet de sa bride, en les traitant, en même temps, de^chiens fils de chiens, de porcs, de grossiers, n'ayant aucune idée ni des convenances, ni des règles les plus élémentaires de la civilité. Les deux époux se levèrent, non pas pour échapper au fouet du trop zélé mekhazni, dont ils ne se préoccupaient pas plus que du commandant de la subdivision, mais parce qu'ils avaient aperçu l'objet de leur adoration, le marabouth Sid Hamza, le descendant direct et vénéré de Sidi Ech-Chikh, et le possesseur de la baraka, ou influence auprès de Dieu. Le visage rayonnant de béatitude, les mains tremblantes dirigées vers le marabouth, le bienheureux couple se précipitait avec délire au-devant de lui, en répétant
notre Sahra algérien, amour que ses khoddam, ou frères de son ordre, poussent jusqu'au fétichisme. Et puis enfin, qui est-ce qui dit que Sid Mohammed-ould-Hamza n'est point l'homme que Dieu a choisi pour être l'instrument de leur délivrance? Parmi ceux qui passaient au marabouth, on rencontrait aussi quelques spécimens de ces spéculateurs qui comptaient, plus tard, nous vendre leur soumission, de ces habiles qui savent que, suivant en cela les préceptes de notre Évangile, — le pêcheur repentant, — nous avons toujours mieux traité les gens qui nous revenaient après avoir fait défection, que ceux qui nous étaient restés fidèles et qui avaient combattu sous notre drapeau, bien heureux encore — ces hommes du devoir — quand nous ne les avons pas sacrifiés à ces trafiquants de soumission dont nous parlons.
En faisant défection, certaines tribus échappaient — momentanément, du moins, — au paiement de la contribution de guerre à laquelle elles avaient été imposées a la suite de la campagne du printemps ; elles évilaient, en oulre, la réquisition de leurs animaux de transport pour les besoins des colonnes ayant à opérer dans le Sud algérien.
D'ailleurs, il faut bien nous faire à cette idée, et nous la graver profondément dans l'intellect : toutes les fois que les indigènes rencontreront un chef présentant quelque surface — et ce n'est même pas indispensable — qui les appellera à la révolte, ils le suivront, quelles que soient les forces dont nous pourrons disposer, et cela parce que leur désir le plus ardent, le plus opiniâtrement nourri, le plus constant, le plus inémoussable est de nous voir repasser la mer, parce qu'ils attendent, qu'ils espèrent ce moment de toute la force de leurs aspirations, parce qu'ils ne
cette invocation : « 0 Sidi Hamza ! ô Sidi Hamza ! » Pour ces pieux Stiténiens, les coups de fouet — que le colonel fit cesser dès qu'il s'en aperçut — du mekhazni Mahmoud s'étaient sans doute transformés en caresses ; Skr le rayonnement de leui$ visages indiquait tout autre impression que celle de la douleur. Sid Hamza ayant pris le trot pour rejoindre le colonel, ces deux martyrs de leur foi — ils n'étaient plus de la première jeunesse — ne purent môme réussir à saisir au passage le pan du bernous du marabouth pour y déposer de leurs lèvres frémissantes un pieux baiser, qu'ils furent réduits à lui envoyer en effigie .
doutent pas que ce moment de notre retraite n'arrive un jour ou l'autre, quand Dieu trouvera que leur châtiment est suffisant, et qu'il jugera bon de leur rendre cette portion de la terre de l'islam que nous occupons, parce qu'enfin il n'y a rien de commun entre eux et nous, malgré le demi-siècle de notre occupation. Nous le répétons, en nous faisant bien à celte idée, nous ne serons plus exposés à ces effrois dont nous sommes saisis, et à ces cris de surprise que nous jetons quand on nous signale quelque révolte, ou l'apparition de quelque cherif. « Comment, nous écrions-nous au comble de la stupéfaction, mais ils ne sont donc pas encore soumis ces Arabes?. . . Pourquoi ne repousse-ton pas cette vilaine engeance dans le désert? Il nous semble que ce serait bien facile et bien simple, si l'on voulait une bonne fois s'en donner la peine !.. . » Et quelle que soit la distance qui sépare Alger du foyer de la rébellion, ou du point où le cherif a été signalé, on ne se trouve plus du tout en sécurité dans l'ancienne capitale de la Régence, et on y fait ses paquets. ïl nous a été donné d'être !e lémoin, dans certaines villes de l'intérieur, de singulières et bien honteuses paniques. Et tout cela parce que nous ne savons absolument rien des choses de l'Algérie, et que nous n'avons aucune idée de ce qui s'y passe. Ce n'est point la faute pourtant de ceux qui, sans autre encouragement que celui qu'ils puisent en eux-mêmes, font tous leurs efforts pour les vulgariser.
Eh bien ! oui ; retenez-doncbien ceci : il y aura des cherifs — vrais ou faux — en Algérie tant qu'il y restera des musulmans — c'est-à-dire des naïfs ou des croyanls — pour les suivre. Nous ajouterons, pour les personnes nerveuses ou qui ont l'effroi facile, que ce sera sans péril pour notre domination, à la condition, nous le répétons, que nous soyons toujours forts et vigilants, et que nous ne donnions point aux cherifs le temps de mûrir et de s'arrondir.
Bien que sans cohésion et sans homogénéité, la société musulmane, répandue sur toute la surface de l'Afrique et de l'Asie, n'en est pas moins extrêmement puissante; et si tous ces îlots de populations mahomélanes ne sont point reliés par le lien de la nationalité politique, ils le sont, et très solidement, par celui de la nationalité religieuse ; et La Mekke est la capitale du monde
musulman. C'est là que les peuples du Koran viennent se retremper non-seulement religieusement, mais encore politiquement. La Mekke est une officine à agitateurs, une usine à cherifs ; c'est là que les fanatiques se font affilier à l'ordre du désordre ; c'est là le foyer de l'islam, et d'où rayonne sur le monde musulman cette grande clarté qui va éclairer dans leurs recoins les plus obscurs toutes les parties de cette immensité; et c'est précisément celte diffusion, cet éparpillement des éléments islamites qui fait leur force, en ce sens qu'ils font sentir leur influence et leur action partout à la fois, et qu'ils ont ainsi de solides bases d'opérations, des points d'appui bien assis qui leur permettent de maintenir et d'étendre leur action d'une manière continue, incessante. Aussi, la lutte entre la croix et le croissant, entre le progrès et le slabilùme, entre le mouvement et l'immobilisme, n'est-elle point près de cesser, bien qu'elle se fasse déjà vieille, et qu'elle ait dépassé ses douze cents ans. Par suite, ce ne sera donc qu'une série de trêves qui auront de plus ou moins de durée, et les populations islamites algériennes seront d'autant plus difficilement vaincues et soumises, — celles du Sahra surtout, — que nous sommes, par rapport à elles, dans celte singulière et dangereuse situation d'assiégés dans une place dont trois faces sur quatre présenteraient des brèches praticables. Nous ne sommes, en effet, les maîtres que du côté de la mer.
Il faut donc vivre avec notre mal, mal qui, bien que presque inguérissable, n'est point de nature cependant à déterminer notre mort, à la condition pourtant, nous le répétons, que nous soyons vigilants, forts et toujours prêts. C'est à ce prix seulement que notre domination sera assurée, et que nous maintiendrons — malgré quelques secousses que nous pourrons rendre inoffensives —la tranquillité et la sécurité, ces éléments indispensables de la colonisation, dans un pays où nous avons enfoui déjà presque autant d'hommes que d'écus, et qui, en compensation, est destiné infailliblement à devenir, un jour, le déversoir du trop-plein nonseulement de la France, mais encore des nations méditerranéennes de l'Europe ; car c'est vraisemblablement là la destinée réservée à l'Afrique septentrionale.
Il est donc bien entendu que l'indigène musulman sera
toujours l'ennemi, et l'ennemi irréconciliable, — nous parlons ici de la généralité et non point de l'exception ; — donc, pas de fausse sécurité pour ne point avoir le mécompte des surprises ; ne nous laissons jamais endormir par la longue durée de la trêve, et surtout pas de ces cris de paon que nous jetons aux échos à chaque tentative de révolte des indigènes. Avec la meilleure volonté possible, nous ne pouvons donner satisfaction aux aspirations, aux exigences des indigènes musulmans, puisqu'elles consistent dans le fait de nous voir repasser la mer et de leur faire la place nette. Nous voyons donc bien que nous n'avons pas à compter sur une paix définitive avec des gens pour lesquels nous ne pouvons absolument rien.
Nous parlons beaucoup d'assimilation au sud de la Méditerranée. Pour notre compte, nous croyons que, si elle avait été possible, elle serait déjà, nous ne dirons pas faite, mais tout au moins fort avancée; car il n'est point de peuple qui possède au même degré que nous les qualités assimilatives, et cela tient surtout à cette disposition — que nous partageons d'ailleurs avec ces filles qui n'ont jamais dit : non ! — de nous livrer avec une facilité déplorable, de donner notre cœur et ses accessoires au premier venu, et de faire toujours les avances, sans nous inquiéter même de la façon dont elles seront reçues. Or, — il faut bien qu'on le sache, — nous n'avons pas fait un pas dans le cœur des indigènes, — ils n'ont d'ailleurs qu'une vague idée de cet organe, — depuis un demisiècle que nous occupons leur pays ; et cette révélation nous étonnera d'aulant plus, que nous nous figurons avec une adorable candeur que nous sommes les bienfaiteurs de leur race, et aux petits soins pour eux. <> Les ingrats! disons-nous ; mais enfin que veulent-ils donc de plus?. . . Nous leur avons apporté la civilisation, — moins les moyens de s'en servir, - et le bien-être, — qu'ils ne connaissent guère que de réputation ; — nous avons partagé leurs terres avec eux quand nous aurions pu tout leur prendre, puisque, selon leur propre loi, la terre appartient au vainqueur ; nous les admettons généreusement à payer les trois quarts de l'impôt, — et à notre profit ; — nous leur faisons l'honneur — depuis que nous les avons conquis — de les recevoir dans nos rangs pour aller combattre nos ennemis partout où
nous montrons nos drapeaux, voire même leurs amis et coreligionnaires ; pas de belle fête de la poudre à laquelle ils ne soient invités, et où ils ne laissent bon nombre des leurs ; nous consentons à ce qu'ils nous fournissent leurs bras pour nos travaux agricoles, et nouspoussons la faiblesse jusqu'à les en rémunérer, et cela quand les Romains ne donnaient pas seulement un as pour celte besogne à leurs ancêtres; il est vrai qu'en revanche, ils ne leur ménageaient pas les coups de bâton. Dieu sait si, ainsi que nous le leur avons promis en 1830, nous respectons leur religion, et surtout leurs établissements religieux. Sans doute, ce n'est ni une mosquée, ni le tombeau d'un saint maraboulh, ni même un cimetière qui nous gênent, quand nous avons à percer une rue ou à ouvrir une route de terre ou de fer ; mais, puisqu'ils peuvent prier leur Dieu partout, ils n'ont pas besoin, ce nous semble, de mosquées; quant aux ossements des saints et de ceux qui ne le sont pas, certainement nous n'en faisons pas des reliques; mais, en définitive, nous n'opérons pas autrement chez nous... Que veulent-ils donc déplus, ces exigeants indigènes?... Il faut avouer que, s'ils ne nous portent pas dans leur cœur après tout ce que nous faisons pour eux, c'est qu'ils sont d'une ingratitude de la plus profonde noirceur. »
Eh bien ! non ! malgré tout cela, malgré notre excessive bonté, notre magnanimité, notre générosité, voire même notre amabilité à l'égard des indigènes, nous ne les avons pourtant pas encore conquis, — moralement, bien entendu, — et il y a cependant un demi-siècle que nous travaillons à faire leur conquête, — par les moyens que nous rappelons plus haut ; — jusqu'à présent, ils se sont montrés réfractaires à notre affection. C'est décidément à y renoncer ; et c'est le parti que, du reste, nous avons pris — sauf quelques humanitaristes de profession — depuis longtemps déjà ; car nous sommes loin dl'être une nation patiente, et capable d'attendre indéfiniment un résultat qui se dérobe toujours, quand on croit à tout instant mettre la main dessus.
Pour avoir la clef de celte situation, il n'est pas inutile de remarquer que nos civilisations ne sont point contemporaines, et que trop de dislance les sépare pour pouvoir espérer, quelle que soit la vivacité de l'allure que prenne celle des indigènes mu-
suluians, qu'elle arrive jamais à rejoindre la nôtre, qui a pour véhicule la vapeur et l'électricité. Ce n'est pas une raison, parce que quelques fils de Mores se sont englués au miel de notre civilisation, pour que nous croyions qu'ils nous sont entièrement acquis et que nous en avons fait des civilisés. Grattez la couche de vernis qu'ils se sont appliquée sur la peau, et vous n'aurez pas besoin d'aller bien loin pour retrouver le barbare. Nous n'avons réussi qu'à en faire des métis, quelque chose d'informe, d'hybride : ce ne sont pas des Français, et ce ne sont plus des Arabes ou des Kabyls. D'ailleurs, cette catégorie de mahométans — qui pisse debout et qui s'enivre — n'est plus dangereuse ; car ces mordeurs au progrès sont devenus trop conservateurs pour risquer jamais leur peau de citadin dans les aventures du djehad.
En exprimant cette opinion, nous savons que nous faisons tomber bien des illusions ; il serait évidemment plus commode de n'avoir dans les indigènes musulmans que des gens avec lesquels nous puissions vivre la main dans la main, comme de bons et francs amis, ou de ne sentir autour de nous que des résignés qui auraient pris définitivement leur parti de nous avoir pour maîtres de leur pays ; — nous parlons surtout ici des Kabils, lesquels forment près des trois quarts de la population indigène du Tell ; — mais c'est précisément la chose à laquelle il leur sera, de longtemps encore, impossible de se faire; ils n'ignorent pas d'ailleurs que les tendances, le but du chrétien est de les noyer dans le flot de la marée européenne, flot qui monte lentement, il est vrai, mais qui cependant monte toujours, et que, fatalement, il ne laissera pas un pouce de terrain dans la plaine aux montagnards, lesquels, par le fait de ces envahissements successifs, ne trouveront plus de refuge que sur les pitons rocheux de leurs montagnes; car, au fur et à mesure que celte population européenne, qui s'accroîtra par la multiplication et l'immigration, envahira les plaines et les vallées, les populations kabiles seront obligées de leur céder le terrain, et il arrivera certainement un jour — pas demain cependant — où les montagnards indigènes seront réduits à ne plus être que les khammas des Européens.
Il est bien entendu que, jusqu'à ce que la submersion soit complète, — et nous ne parlons ici que du Tell, — les indigènes musulmans se révolteront toutes les fois qu'ils en auront l'occasion, quelle que soit d'ailleurs l'activité de notre surveillance. Toujours, sous un prétexte ou sous un autre, ils saisiront avec bonheur l'occasion de secouer un joug qui, malgré l'amabilité et la douceur de notre administration, leur sera toujours odieux, joug, nous le répétons, que le Tout-Puissant, prétendentils, leur a imposé comme châtiment, avec la consolante promesse, toutefois, d'y mettre fin quand il jugera qu'il a suffisamment duré. Et ils ont tellement soif de voir arriver ce moment tant désiré, que le premier pédiculeux qui se présente en s'annonçant comme le Mohammed-ben-Abd-Allah promis, est toujours certain d'être accueilli à bras ouverts, et d'être suivi par un paquet plus ou moins sérieux de ces malheureux et naïfs croyants, et si ce moula sâa ne réussit pas, — ce qui arrive fréquemment, — ses crédules adeptes se borneront à dire en soupirant : « Allons, il paraît que ce n'était pas encore le bon ! »
Mais, nous le redisons, si nous le voulons bien, ces soulèvements, — qui ne peuvent jamais être que locaux ou partiels — avorteront toujours si nous ne leur laissons point le temps de se propager par la contagion, quelles que soient même les fautes que nous pourrions commettre, parce que, en définitive, l'avenir est à ceux qui marchent, et que la civilisation aura toujours le dernier mot sur la barbarie, eût-elle à subir tous les désastres possibles; et ce qui ne serait pour elle que des à-coups et des retards, serait la ruine et la mort pour ceux qui essayeraient de résister, ou qui chercheraient à arrêter le mouvement qui pousse les sociétés modernes en avant. Il est indéniable que la civilisation tue les vertus ou les qualités guerrières, et il est incontestable que les peuples pauvres ou incivilisés sont bien plus aptes aux choses de la guerre que les civilisés ; mais ceux-ci rachètent leur infériorité en qualités viriles par leur homogénéité, leurs puissantes ressources, et la supériorité de leurs moyens d'action. Tout nous sépare donc des indigènes musulmans de l'Algérie, et jamais, pareils en cela à cette ligne droite que les géomètres nomment asymptote, et quels que soient nos efforts pour nous en
rapprocher, nous ne parviendrons à nous rencontrer, excepté pourtant, de temps en temps, sur le champ de la lutte.
Nous venons de démontrer que ce ne sont pas les causes de révolte qui manquent aux indigènes musulmans, et qu'ils n'ont que l'embarras du choix : il est donc bien inutile, selon nous, de faire les complices des révoltés, en les posant en fomentateurs d'insurrections, les officiers chargés — sous les ordres de leurs commandants de cercles ou de subdivisions — de la rude et difficile tâche d'administrer les populations indigènes. Au premier abord, on ne voit pas bien l'intérêt qu'ils pourraient avoir à provoquer une aventure où le plus clair de leur bénéfice serait de risquer leur peau, à laquelle, nous le voulons bien, ils ne tiennent pas plus, qu'il ne convient à des gens de leur profession, mais enfin dont ils ne sont pas plus pressés de se défaire que le commun des morlels, les occasions ne leur manquant pas d'ailleurs d'en faire un meilleur emploi ; puis, en définitive, s'ils ne sont pas plus braves, peut-être, que la plupart de ceux qui les accusent, il faut bien admettre pourtant qu'ils ne sont pas plus bêtes que la bonne moyenne de leurs contemporains. C'est pour cela qu'il est aussi agaçant qu'énervant, chaque fois qu'un pouilleux en a réuni une douzaine d'autres sous la loque de la guerre sainte, d'entendre répéter à satiété autour de soi : « Il n'est pas besoin de chercher bien loin pour trouver l'auteur de la révolte ; il est hors de doute et clair comme le jour que
c'est le bureau arabe C'est toujours la même chose depuis
1830 Et la preuve que les malheureux Arabes n'avaient
aucune envie de se soulever, et qu'on les a poussés à tuer le kaïd que nous leur avions donné, c'est qu'ils avaient labouré.
beaucoup plus même que l'année dernière Vous voyez donc
bien ! »
Comme c'est de la calomnie, le propos prend l'express, et, en un rien de temps, il a parcouru toute l'Algérie, et c'est d'autant plus odieux, que ceux qui lancent ces idiotes accusations dans le domaine public savent très bien qu'empêchés par les règles de la discipline, les officiers accusés ne peuvent point se défendre, et que l'impunité est acquise à leurs injurieuses insinuations.
Nous n'avons pas la mission de défendre les officiers des Affaires
indigènes, — lesquels d'ailleurs sont d'autant moins accusables qu'ils n'ont ni initiative, ni responsabilité ; — mais les fondions que nous avons exercées en Algérie nous ont permis de les voir de près, et d'apprécier la valeur des services de ces indispensables — pour longtemps encore — - auxiliaires du commandement.
Un autre reproche que nous avons fréquemment entendu adresser aux officiers employés dans le service des Affaires indigènes, et auquel leurs adversaires paraissent attacher une grande valeur, est le suivant : « Nous voulons bien admettre — c'est bien de la bonté — que les officiers des bureaux arabes ne provoquent pas les insurrections ; mais ce que nous digérons difficilement c'est qu'ils ne les préviennent pas. » Il serait on ne peut plus facile à ces officiers de répondre à ce reproche que le propre des conspirateurs n'est, dans aucun pays, d'opérer en pleine lumière et sous le nez de ceux dont ils méditent le renversement, ou mieux que cela, pas plus que d'aller crier sur les toits qu'ils se proposent de se révolter tel jour et à telle heure, et que si, en France et ailleurs, avec une police nombreuse et diaboliquement organisée, on ne parvient pas toujours à déjouer les projets des adversaires du gouvernement établi, comment veut-on qu'en Algérie, où l'on est obligé de confier la police intérieure des tribus à des agents indigènes qui, le plus souvent, — et cela se comprend, — sont les complices des conspirateurs, comment veut-on, disons-nous, qu'avec des moyens aussi imparfaits, on arrive toujours à prévenir ou à empêcher des tentatives qui, le plus souvent, se produisent spontanément? Allons, soyons de bon compte : ces officiers sont bien pardonnables quand ils ne réussissent pas, malgré leur vigilance, à prévenir la révolte ou le soulèvement de quelque partie du pays dont ils ont la surveillance. Nous reconnaissons avec leurs adversaires — nous ne voulons pas dire leurs ennemis — qu'ils ne préviennent pas les rébellions qui éclatent ; mais on ne peut pas inférer de là qu'ils ne réussissent pas quelquefois à étouffer quelques-uns de ces soulèvements dans leur germe. De ceux-ci, oncques n'est question, car le bruit n'en dépasse jamais les bureaux du commandement.
Nous ne pourrions leur recommander qu'une chose, c'est d'opérer, quand une révolte s'est déclarée spontanément, autrement que celui dont le feu prend aux rideaux de son lit, et qui, en cherchant à l'éteindre lui-même au lieu d'appeler les pompiers, permet au sinistre de prendre de l'extension, et de devenir souvent un incendie sérieux pouvant être funeste à l'incendié. En opérant autrement que l'imprudent dont nous parlons, l'officier des Affaires indigènes ne risquera pas sa tête, et la promptitude de la répression empêchera le mal de s'étendre, et de prendre une importance qui aurait pour conséquence d'exiger de plus puissants moyens d'action pour en avoir raison.
Nous sommes bien aise d'avoir trouvé l'occasion de dire, une bonne fois pour toutes, notre sentiment sur une calomnie âgée d'un demi-siècle bientôt, et qu'il est temps, ce nous semble, d'enterrer définitivement et sans miséricorde.
Après avoir énuméré les causes générales des insurrections indigènes en Algérie, — lesquelles étaient, pour ainsi dire, incessantes dans les Kabilies du temps de la domination des Turcs, — nous voulons indiquer succinctement celles qui ont été particulières à la rébellion dont nous nous occupons. Parmi ces dernières, nous ferons ressortir le prestige d'une famille religieuse, qui avait osé se mesurer avec nous, et non sans succès, ainsi que nous l'avons dit plus haut ; plusieurs tribus sahriennes de la province d'Alger, et des plus puissantes, très attachées à la maison de SidiEch-Chikh, c'est-à-dire, aux Oulad-Hamza, les descendants de ce saint vénéré ; le jeune Mohammed-ould-Hamza, devenu un sérieux centre d'attraction, et que trois succès en quinze jours ont considérablement grandi ; presque toutes les tribus de la province d'Oran et une de celle d'Alger passées sous ses drapeaux. Dans ces conditions, on le comprend, l'entraînement devait être irrésistible, et, en effet, ce fut à ce point que toutes les tribus qu'a pu approcher le jeune marabouth, même celles qui s'étaient montrées les plus fidèles à notre cause, ainsi que quelques individualités combattant depuis longtemps dans nos rangs, et nous ayant donné mille preuves de leur attachement, ne purent cependant résister à l'entraînement. Chez ces derniers,
l'intérêt personnel et le devoir avaient cédé le pas à l'inclination et aux croyances religieuses.
11 faut bien le dire, si, dans la première phase de l'insurrection, la province d'Alger a fourni peu de contingents à l'insurrection, si les Oulad-Châïb, qui, par leur origine, avaient des attaches plus intimes avec les Oulad-Sidi-Ech-Chikh, ont étéà peu près les seuls qui aient embrassé la cause de Sid Mohammedould-Hamza, c'est que l'occasion favorable avait manqué aux autres ; car toutes les tribus translelliennes pactisaient de cœur avec les rebelles ; et ce n'est guère qu'à la prompte apparition, dans leurs parages, des colonnes expéditionnaires, qui, en même temps qu'elles tenaient le maraboulh à dislance, empêchaient la défection des tribus, qu'il convient d'allribuer le retard qu'elles ont mis à abandonner leur territoire, et à aller rejoindre, avec tous leurs biens, le chef de l'insurrection.
Dans cette seconde phase, dont nous allons faire l'historique, nous verrons les choses se passer autrement, et cela parce que l'ennemi aura pu pénélrer au milieu de nos populations, et, à défaut de forces françaises suffisantes pour s'y opposer, enlever d'abord les tribus nomades des Hauts-Plateaux, lesquelles étaient, nous le répétons, préparées à ce mouvement, et, plus lard, toutes celles qui appartiennent à la région des oasis, et qui cédèrent sans résistance à la même influence, ou subirent le même entraînement.
Il nous a paru utile, pour l'intelligence des faits que nous allons rapporter, d'entrer dans les considérations qui précèdent, lesquelles donneront aux lecteurs, à qui les choses algériennes ne sont pas familières, les éclaircissements nécessaires pour que rien ne leur reste obscur dans notre récit.
La nécessité pour le marabouth de reprendre l'offensive et de continuer la lutte. — Les causes de sa démonstration sur le Tell. — Parallèle entre la cavalerie française en Algérie et celle des Sauriens. — Organisation de la résistance dans la province d'Alger. — Formation de deux colonnes d'observation. — Elles sont portées sur Chellala et sur Aïn-Toukria. — Le cercle de Boghar couvert par les Arbaâ établis à Thaguin. — Les premiers mouvements des deux colonnes. — La colonne Archinard portée sur Ksar-Charef. — Défection des Arbaâ. — Formation d'une troisième colonne à Boghar pour couvrir le Tell. — Défection des tribus du cercle de Boghar. — Sac et incendie des caravansérails de la route de Laghouath. — Assassinat de MM. d'Esguilles etMollard et des Européens du caravansérail d'Aïn-el-Oucera. — La colonne Archinard va s'établir à Djelfa. — Opération combinée sur Sebâïn-Aïn. — Attaque du camp d' Aïn-Toukria par les Bou-Aïch. — Le général Jusuf prend la direction des opérations. — Formation d'une colonne d'observation dans l'Ouanseris. — Situation de l'insurrection à la fin d'août.
Nous venons de voir que la situation expectante que comptaient prendre les commandants des provinces d'Alger et d'Oran n'avait point été de longue durée, et que le marabouth Sid Mohammed-ould-Hamza était remonté vers le Tell sur les talons des colonnes de la division de l'Ouest. C'est que, bien que refoulé au delà d'El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh par le général Deligny, Sid Mohammed n'avait point pour cela renoncé à la lutte, qui, d'ailleurs, l'avait laissé presque intact, et dans la continualion de laquelle il n'avait pas grand'chose à perdre. Son oncle, Sid El-Ala, l'instigateur principal de la rébellion et le guide de ses neveux, était, du reste, bien éloigné de désespérer du succès
final ; pour réussir, pensait-il, il ne fallait que de la patience et de l'audace. Que pouvait-il, après tout, demander de plus? Tous les contingents de nos tribus sahriennes de la province d'Oran marchaient sous les drapeaux du chef de l'insurrection ; le Sud de la province d'Alger était entamé, et il n'y avait point à douter que toutes les tribus de cette région ne suivissent l'exemple de leurs voisines de l'Ouest dès que le maraboulh paraîtrait au milieu d'elles, et qu'elles sentiraient directement et immédiatement son influence. Continuer la lutte était d'ailleurs une nécessité si les nombreux contingents et les populations qui les suivaient ne voulaient mourir de faim et de soif. En effet, pendant la saison d'été, l'extrême Sud n'est point habitable, et gens et troupeaux sont obligés de venir boire sur les sources des Hauts-Plateaux ou du Tell ; d'un autre côté, les approvisionnements en grains des rebelles étaient à peu près épuisés, et il fallait absolument aller vider les silos qu'ils avaient laissés dans le Nord, et surtout entraîner dans la révolte les tribus de la province d'Alger, afin de profiter de rapport de leurs grains, de reconstituer ainsi leurs moyens de vivre, et de poursuivre la campagne que les Oulad-Hamza avaient si heureusement commencée.
Pour décider son neveu, Sid El-Ala ajoutait que les chaleurs de l'été, qui étaient sans influence aucune sur leurs adhérents, puisqu'ils opéraient dans leur pays, ne pouvaient être, au contraire, que défavorablesaux troupes françaises. Tout était donc pour le mieux, et jamais l'occasion ne s'était présentée si belle de poursuivre une œuvre qui pût être à ce degré agréable au Dieu unique, et profitable à celui qu'il en avait chargé si visiblement.
Le jeune marabouth ne doutait plus dès lors qu'il ne fût l'homme marqué par le Tout-Puissant pour accomplir ses desseins; aussi ne voulut-il point larder davantage à prendre l'offensive. A cet effet, il portait ses campements vers le Nord ; il marchait en avant, et il essayait de pénétrer dans le Tell de Frenda et de Tiharet, où l'appelaient des tribus sympathiques à sa cause. Par cette pointe, qui ne manquait pas d'une certaine audace, bien qu'elle ne présentât rien de particulièrement dangereux, puisque Frenda n'avait que des forces indigènes à lui opposer, le marabouth atteignit cependant son but, qui n'était évidemment point
de s'emparer de cette dechera (village), mais bien de décider la défection des tribus du Seressou, acquises à sa cause, et de faciliter leur émigration. Nous avons vu plus haut que les Oulad- Bou-Affan, à qui, du reste, cela n'avait pas réussi, s'étaient empressés de répondre à l'appel du marabouth ; mais que, pris en flagrant délit d'abandon de leur territoire, ils avaient été razés aussi radicalement que possible par le kaïd des Beni-Median.
Le projet qu'on prêtait au marabouth de pénétrer dans le Tell ne pouvait avoir été imaginé que par la peur, ou par l'ignorance des conditions dans lesquelles se meuvent les Sahriens. Sid Mohammed-ould-Hamza savait fort bien que le Tell n'est point un terrain favorable à l'action de la cavalerie, laquelle constitue la principale force des nomades ; à lui — il ne l'ignorait pas — il fallait les grands espaces ouverts de toutes parts, où sa fluide cavalerie pût, pour ainsi dire, disparaître par évaporation quand il n'y avait pas chance de succès. Dans le Sahra, nous le répétons, il était là sur son terrain, terrain où il nous était difficile de le suivre, surtout par les chaleurs torrides de l'été, et où il pouvait nous braver impunément, nous, les lourds, les pesants, nous, les esclaves de nos besoins de civilisés, et qui sommes presque incapables de nous mouvoir sans traîner à notre suite des montagnes d'impedimenta en bagages el approvisionnements de toute nature. Dans ces conditions, la partie n'est plus égale, et nous avons beau organiser des biscuit-villes et des colonnes légères, — qui ne le sont que relativement, — nous sommés à court d'haleine après quatre journées de marche, — ce qui suppose l'emport de huit jours de vivres, — et quand nous arrivons haletants, rendus, exténués sur le point où nous avions la prélenlion de joindre ces cavaliers-salamandres dont le feu est l'élément, ils sont déjà loin, et nous n'y trouvons plus que leurs déjections.
La cavalerie sahrienne est toujours absolument maîtresse de ses mouvements ; comme nous ignorons toujours où elle esl, et qu'elle sait toujours où nous sommes, elle nous attaque à son heure, quand elle le veut, et sans que, dans aucun cas, il puisse jamais en résulter un bien grand dommage pour elle. Du reste, le rôle de ces merveilleux cavaliers n'est point de combattre nos
colonnes en bataille rangée, mais bien de leur faire une guerre de chicane, de les harceler, de profiter de leurs fautes, de rôder autour d'elles comme des oiseaux de proie, en décrivant des spirales qui les éloignent ou les rapprochent de celles qu'ils convoitent. La tactique de cette cavalerie est encore de venir provoquer la nôtre, de chercher à lasser sa patience et à la décider à la charger. Si nos cavaliers — et cela ne s'est vu que trop souvent — se laissent prendre à ce stratagème, il y a grand'chance pour qu'ils soient entraînés plus loin que la prudence ne le permettrait; car, certainement, ils s'emballeront neuf fois sur dix, et alors il arrivera ce qui est arrivé si souvent, et, en particulier, le 26 avril dernier (1), à la malheureuse affaire d'Aïn-el-Katha : ils ne reviendront plus ; car, quelque brave, quelque intrépide même que soit notre cavalerie française,
— et, certes, nous apprécions trop sa valeur pour en médire, — elle n'est point organisée, il faut avoir le conrage de le reconnaître, pour lutter avantageusement avec la cavalerie des Sahriens, laquelle, d'ailleurs, ne l'attend jamais en ligne, et cela s'explique facilement : d'abord, les trois-quarts des hommes parmi lesquels se recrutent nos cavaliers n'ont jamais mis le derrière sur une selle avant leur arrivée au corps; — il est bien entendu que nous ne parlons pas des officiers, lesquels ne le cèdent en rien à ceux des autres nations en matière d'équitation ;
- c'est donc une étude toute nouvelle pour la plupart de nos conscrits, et ils sont âgés de vingt et un ans au moins; il est déjà bien tard pour commencer à s'occuper d'un exercice qui, outre des aptitudes toutes spéciales, exige de l'intelligence et de la hardiesse. Après avoir passé péniblement par toutes ses classes, le conscrit est déclaré et réputé cavalier, et, dès lors, quelle que soit sa force, appelé à en faire le métier dans toutes les circonstances de guerre. Son régiment — chasseurs ou hussards — est envoyé en Afrique, et désigné pour faire une expédition dans le Sud ; notre cavalier va donc se trouver en présence des Bédouins, et son cœur s'en réjouit ; car il est Français, c'est-à-dire, brave
(1) Nous rappelons que ces Noies ont été rédigées au jour le jour pendant la période historique à laquelle elles se rapportent.
et belliqueux. Son escadron va charger ; les sabres s'agitent impatients dans leurs fourreaux ; ils ont soif de sang; les chevaux piaffent et aspirent, les naseaux dans les cieux et la lèvre supérieure retroussée, le parfum enivrant qu'exhalent les buveuses d'air du désert ; car tous les Nomades montent des juments, et les chevaux de notre cavalerie algérienne n'ont point été honteusement dépourvus de leurs avantages physiques. Jugez si ces ardents désirent la rencontre ! Mais leur ardeur a un modérateur : une charge de bête de somme, qui les engloutit sous un capharnaiim de bric-à-brac qui leur pend de tous côtés, et qui leur bat les flancs en rhythmant leur marche de bruits de bidons, de marmites, de quarts, etc., inoins harmonieux pourtant que le sondes clochettes suspendues au cou des mules espagnoles. Toute cette ferblanterie est accrochée en batterie de cuisine à une selle lourde, disgracieuse, incommode, et on ne peut mieu x réussie pour déterminer des blessures partout où elle porte. Enfin, la charge a sonné : grâce à l'ardeur de l'homme, multipliée par celle de la bête, l'allure est frénétique et vertigineuse dès le commencement, et l'on sent bientôt que
o Le moins maître des deux n'est pas celui qu'on panse ; »
les mouvements du cavalier se désordonnenl ; il est loin de ne plus faire qu'un avec sa monture, et son unique préoccupation est de se maintenir sur son dos; il entrevoit déjà toute l'horreur de sa situation ; car il sait que, s'il tombe, il est perdu, et cette perspective n'est pas faite pour lui remettre le cœur à sa place, ni lui rendre ses étriers qu'il a perdus, et qui, en martelant les flancs du cheval avec furie, précipitent encore son allure. Ah ! il est bien question de sabrer les Bédouins en ce moment ! Du reste, la bêle n'obéit plus depuis longtemps déjà à une main de la bride affolée, et plus elle approche de l'objet de sa passion, moins elle s'occupe de ce qu'elle a sur le dos, si ce n'est pour s'ingénier à s'en débarrasser. C'est dans ces conditions qu'un grand nombre de nos centaures d'un an — et quelquefois moins — abordent la première cavalerie du monde, des gens qui naissent, vivent et meurent à cheval, et pour lesquels il n'est jamais de bêtes rétives, des gens pourvus, en outre, du
véritable harnachement de guerre, et qui manœuvrent debout sur leurs étriers, la bride aux dents ou fixée au guerbous (pommeau de la selle), et qui sont aussi solides, aussi souples, aussi à leur aise sur le dos de leurs montures qu'ils le seraient sur le sol.
Nous laissons au lecteur le soin de déduire la conséquence d'une pareille infériorité.
En traçant ce tableau comparatif de la situation de notre cavalerie vis-à-vis de celle des Arabes du Sahra, nous n'avons eu d'autre but que celui de démontrer combien un commandant de colonne doit être prudent et réservé dans l'emploi de ses escadrons; il faut surtout qu'il ait assez de fermeté pour résister aux sollicitations et à l'ardeur — plus noble que sage et réfléchie — des commandants de sa cavalerie française. S'il trouve l'occasion favorable de faire charger ou poursuivre des partis de cavaliers arabes, qu'il confie cette mission à ses spahis ou à ses goums ; au moins, — s'il tient compte de ce conseil, — la partie sera égale, et nous n'aurons plus à déplorer ces opérations désastreuses qui nous ont coûté tant de têtes depuis 1830, ni à refaire de ces terribles et sottes écoles qui sont aussi douloureuses pour nos cœurs que pour notre amour-propre militaire.
Mais revenons au maraboulh.
Après sa pointe sur Frenda, Sid Mohammed-ould-Hamza s'était retiré sur l'ouad Souf-Sellem, menaçant les tribus du Seressou (1) et des Hauts-Plateaux de la province d'Alger. Cette subite incursion jeta l'effroi parmi celles de ces tribus qui, trop près. de notre main, ne pouvaient guère songer à faire défection. Ces populations se retirèrent précipilamment vers le nord, et s'établirent dans Je cercle de Tniyet-el-Ahd et dans le djebel Ouanseris (2). Quelques tribus de Boghar vinrent chercher un
(1) Vaste plateau s'étendant du sud de l'Ouanseris jusqu'au djebelel-Eumour.
(2) Ouancherich, selon Ibn-Khaldoun. Ce massif est désigné par quelques géographes franco-algériens sous la dénomination de ■ Ouarensenis ». Les indigènes lettrés du pays prononcent et écrivent « Ouanseris » . Nous ferons comme eux : car nous n'avons au-
refuge dans les montagnes qui avoisinent ce poste avancé. L'inquiétude était partout, et de nombreux agents secrets faisaient tous leurs efforts pour la propager et l'entretenir.
Il était donc urgent d'organiser la résistance, en attendant qu'on fut en mesure, dans la province d'Alger, de prendre l'offensive : au nord, les goums du cercle de Tniyet-el-Ahd sont portés sur le Nahr-Ouacel, ou Haut-Chelif, et y forment une longue ligne de défense sur la rive gauche de ce fleuve (1) ; à l'est, le cercle de Boghar est couvert par l'importante tribu des Arbaâ, qui a été installée sur les eaux de Thaguin, et sur la fidélité de laquelle on a cru pouvoir compter ; auprès des Arbaâ sont quelques tribus du Djebel-el-Eumour, de la province d'Oran, que la crainte du marabouth tient éloignées de leur pays. Ces dispositions paraissent suffisantes pour parer aux premières entreprises de Sid Mohammed-ould-Hamza, et elles l'eussent été, en effet, si, dans les temps de troubles, il était jamais permis de faire bien sérieusement fonds sur la fidélité des Arabes ; et, dans les circonstances dont nous parlons, il était d'autant plus regrettable de n'avoir que des goums abandonnés à eux-mêmes à opposer aux contingents du marabouth, que cette situation lui permettait de se mettre en relation avec eux, et d'exercer directement son influence sur des populations qui ne demandaient pas mieux que de se laisser entraîner. Du reste, ne se sentant pas soutenues par nos colonnes, ces tribus ne présentaient plus aucune consistance, et il était présumable que, dès qu'elles en trouveraient l'occasion, elles prendraient une détermination dans le sens de leurs sympathies et de leurs aspirations.
Deux colonnes étaient, en même temps, rapidement organisées. Il ne pouvait être question de les faire entrer en opérations avant que le marabouth n'eût plus clairement indiqué ses projets ; leur
cun respect pour ce qu'on appelle l'usage, lequel n'est pas autre chose que la loi des ignorants, et nous ne tenons nullement à nous faire leur complice.
(1) Le Chelif est bien un fleuve, puisqu'il se jette dans la mer; mais, dans la saison d'été, la partie supérieure de ce cours d'eau est souvent à sec.
rôle ne devait être tout d'abord que d'observation et de soutien. Chacune d'elles était forte de 1,800 hommes environ.
La première de ces colonnes, qui se rassemblait à Médéa les 12 et 13 juillet, et qui était placée sous les ordres du colonel Archinard, du 1er de Tirailleurs algériens, se composait de trois bataillons d'infanterie (36e et 77e d'infanterie et 1er de Tirailleurs algériens), de trois escadrons de cavalerie (deux escadrons du 3e de hussards et un escadron du 1er de spahis), et d'une demisection d'artillerie de montagne. Cette colonne devait se porter sur Chellala, à la limite sud du cercle de Boghar, et prendre la dénomination de Colonne d'observation de Chellala.
La seconde colonne, qui se réunissait à Tniyet-el-Ahd le 16 juillet, se portait, le 20, sous le commandement du colonel Dumont, du 42e d'infanterie, sur Aïn-Toukria, à une journée de marche au sud du chef-lieu du cercle.
Dès son arrivée à Aïn-Toukria, cette colonne dégage le pays, et détermine un léger mouvement de retraite du marabouth, lequel abandonne les bords du Nahr-Ouacel pour se porter sur d'autres eaux.
La colonne Archinard quittait Médéa le 14 juillet, et arrivait le 16 sous Ksar-El-Bokhari, où elle séjournait le 17.
Elle se mettait en marche le 18 sur Bou-Keuzzoul, sous les ardeurs torrides d'un soleil de feu. Ce fut une rude journée — une journée d'épreuves — pour les soldats non acclimatés du 36e et du 77e d'infanterie. Encouragés et soutenus par l'exemple des tirailleurs algériens, auxquels ils ne voulaient point paraître inférieurs, ces braves jeunes gens arrivèrent néanmoins au bivouac de Bou-Keuzzoul sans laisser personne des leurs en arrière.
La journée du 19 fut plus chaude encore, plus énervante que celle de la veille; mais des cavaliers du goum, à qui le commandant de la colonne avait fait appel, prirent en croupe ceux de nos fantassins auxquels leur état de faiblesse n'aurait pas permis de garder leur rang. La colonne Archinard dressait ses tentes, ce jour-là, à Châbounia.
Elle bivouaquait, le lendemain 20, à Bel-Kheïïhar.
Enfin, le 21, elle arrivait à Chellala, sa destination, et s'y installait.
Dès six heures du matin, la température s'élève à 36° centigrades, pour atteindre et conserver, jusqu'à quatre heures de l'après-midi, de 45° à 50°.
Nous avons décrit le ksar neuf de Ghellala dans la première partie de cet ouvrage.
Ainsi qu'il fallait s'y attendre, le rôle d'observation des deux colonnes ne pouvait être de longue durée: elles furent bientôt, en effet, obligées d'opérer un mouvement en avant. La raison qui nécessitait celui de la colonne de Chellala était la suivante : l'importante tribu des Arbaâ, à qui les riches eaux et les plantureux pâturages de Thaguin — nous l'avons dit plus haut — avaient été affectés après la campagne du printemps, n'avait pas tardé à être en désaccord avec les gens du Djebel-el-Eumour, qui s'y étaient réfugiés, sous ia conduite de leur agha, avec tous leurs biens, dans la crainte d'une excursion du marabouth dans leur montagne. Sous le prétexte de ce dissentiment, qui datait de loin, les Arbaâ feignirent de ne pas se sentir suffisamment protégés, et parurent redouter l'enlèvement d'une partie de leurs fractions. D'un autre côté, les Oulad-Naïl donnaient déjà quelques inquiétudes. Il parut, donc utile de porter la colonne Archinard sur Ksar-Oharef en passant par Thaguin, où elle séjournerait si son commandant le reconnaissait nécessaire.
La colonne Archinard quitte Chellala le 28 juillet, et va bivouaquer, sans eau, sur le ravin de Bou-Chaouat, où les Arbaâ avaient fait apporter, dans des greb (outres), 12,000 litres d'eau, qui furent suffisants pour les besoins de la colonne.
Le lendemain, 29, cette colonne arrivait à Thaguin, où se trouvait réunie une importante agglomération de populations sahriennes; la rive droite de l'ouad est jalonnée d'une longue ligne rousse de tentes dont l'une des extrémités va se perdre à l'horizon. Les gens du Djebel-el-Eumour sont campés là avec leur agha, Ed-Din-ben-Yahya ; il n'est resté dans leur montagne que les bergers et les khammas (1). Les tribus des Arbaâ sont groupées là par douars, et leurs goums ont été placés sous les or-
Ci) Serviteurs agricoles ; dans le Tell, laboureurs au 1/5.
dresd'Ould-ben-Aouda-ben-Ahmed,ditBou-Diça (1), ancien agha révoqué des Oulad-Mokhtar, et qui avaitété investi de ce commandement — bien qu'il fût étranger aux Arbaâ — en récompense des services qu'il avait rendus à la colonne Jusuf pendant l'expédition du printemps. C'était, sans contredit, un solide et remarquable cavalier ; mais il ne pouvait jouir d'aucune influence sur lesgoums des tribus de celte importante confédération sahrienne.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les forces indigènes réunies à Thaguin avaient pour mission de garder la frontière ouest de la province d'Alger, tout au moins jusqu'à ce que les colonnes fussent, organisées, et qu'elles eussent pu les relever.
A la sollicitation de l'agha Ed-Din, qui a été prévenu que le marabouth Sid Mohammed-ould-Hamza, à la tête de ses contingents, marchait sur Thaguin pour y attaquer, dans la matinée du lendemain, les Arbaâ et les gens du Djebel-el-Eumour, le colonel Archinard croit devoir rester sur le point menacé pendant la journée du 30.
Cette nouvelle ne s'étanl point confirmée, et la présence de la colonne ayant, sans doute, fait avorter les projets du marabouth (2), la colonne Archinard va camper, le 31, à Hammietel-R'arbia, sur la Sebkhat-Zar'ez,. après avoir prolongé sa grande halte sur la Dhayet-es-Souaga jusqu'à quatre heures de l'aprèsmidi pour y attendre des nouvelles de Thaguin.
La colonne arrive à Ksar-Charef, sa destination, le 1er août,
(1) Un décret du 25 juillet courant l'avait nommé chevalier de la Légion d'honneur. Bien que cette distinction récompensât surtout les services qu'avait rendus antérieurement l'ex-agha Bou-Diça, elle fut néanmoins considérée comme exagérée, surtout après sa condamnation toute récente par la Commission disciplinaire de la subdivision de Médéa. Il est vrai de dire que l'année de détention qu'il subissait dans un pénitencier indigène avait été réduite à six mois au commencement de 1864. Nous reparlerons plus loin de ce singulier personnage .
(2) Il est entendu que, bien que nous citions le marabouth Mohammed-ould-Hamza, la direction des opérations n'en était pas moins laissée à son oncle, Sid El-Ala, à cause de la jeunesse et de l'inexpérience de son neveu, qui, d'ailleurs, l'accompagnait presque toujours dans ses mouvements. Il lui arrivera pourtant d'opérer seul.
el s'y établit à proximité de l'eau et de la forêt. La position de Ksar-Charef réunit toutes les conditions d'une bonne installation d'été, surtout lorsqu'elle doit être de quelque durée; elle présentait, en outre, l'avantage d'être à portée des Arbaâ, lesquels, bien qu'à une forte journée de marche, pouvaient néanmoins, en cas d'attaque du maraboulh, venir se placer sous la protection de la colonne, et celui d'être au milieu des Oulad- Naïl de la province d'Alger, lesquels, fortement travaillés par les agents de Sid Mohammed, montraient déjà des dispositions qui ne présageaient rien de bon pour l'avenir. Outre sa salubrité, le point de Gharef avait ses communications faciles avec Djelfa, ce qui n'était pas indifférent au point de vue des ravitaillements de son camp.
On ne pouvait reprocher à cette position que d'être trop éloignée du Tell, et de laisser sans appui et abandonnées à ellesmêmes les tribus du cercle de Boghar, dont la route de Laghoualh traverse le territoire. Aïn-el-Oucera eût certainement mieux convenu dans cette circonstance; mais ce point de campement présente le grand inconvénient de ne point être habitable pendant la saison des chaleurs.
La colonne Dumont recevait, en même temps, l'ordre de se porter plus à l'ouest pour couvrir l'Ouanseris. Ce mouvement était déterminé par de nouvelles démonstrations des rebelles sur l'aghalik de Frenda. Mais n'ayant point trouvé, dans cette direction, de point réunissant les conditions qu'exige un camp d'observation, les gens du marabouth paraissant avoir renoncé à un mouvement offensif de ce côté, et les tribus de l'Ouanseris se sentant capables de défendre leur pays, ou, tout au moins, d'y faire bonne garde, le colonel Dumont revint à Tniyet-el-Ahd pour aller prendre, le leraoût, son installation définitive à Aïn-Toukria.
Quelques maraboulhs des Abaziz — gens de Charef — essaient, mais vainement, sur les tirailleurs algériens de la colonne Archinard des tentatives d'embauchage pour le compte de Sid Mohammed-ould-Hamza. Ces tirailleurs livrent eux-mêmes ces fanatiques au commandant de la colonne.
Mais un événement tout à fait imprévu vint mettre le feu aux poudres, et hâter la défection des tribus sahriennes du cercle
de Boghar. Les Arbaâ, bien qu'ils appartinssent au cercle de Laghoualh, et que leurs terres de parcours fussent au sud de l'ouad-el-Djedi, avaient reçu, avons nous dit, en apanage, à la suite de l'expédition du printemps, les riches campements de Thaguin qu'avaient abandonnés les Oulad-Chaïb, lorsque, le 1G avril, ils passèrent au marabouth. Il y avait donc tout lieu de penser que celte récompense resserrerait les liens de fidélité rattachant ce groupe de tribus à notre cause, et que, dès lors, on pouvait compter sur ces Sahriens d'une manière à peu près absolue, cl l'on était d'autant plus fondé à juger ainsi que, depuis douze ans, leurs contingents s'étaient toujours montrés à notre égard d'utiles et précieux auxiliaires. Mais, celte fois encore, notre confiance devait être trompée.
Le 6 août, Sid El-Ala — ainsi que l'avait annoncé Tagha Ed-Din au colonel Archinard — se montrait sur les campements de Thaguin à la tête de 1,500 cavaliers, et demandait leur soumission aux Arbaâ et aux Ahl-cl-Eumour, lesquels, au lieu de le combattre, s'empressaient d'embrasser sa cause; et, pour prouver, sans doute, la sincérité de leur détermination, ils ne trouvaient rien de mieux que de tomber, avec les rebelles, sur les gens du Djebel-el-Eumour restés fidèles, qu'ils aidaient à razer aussi radicalement que possible. L'agha Ed-Din est dépouillé; ses biens sont livrés au pillage ; ses femmes sont insultées, outragées; ne pouvant songer à combattre dans de telles conditions, et en présence d'une telle disproportion de forces, le malheureux agha est obligé de fuir presque seul, et il n'échappe qu'à grand'peine à la poursuite de ses ennemis. Il était parvenu pourtant à gagner le ksar Sidi-Bou-Zid.
Le lendemain 7, Sid El-Ala, suivi de ses nouveaux adhérents, se reportail clans l'ouest, poussant devant lui le produit de sa razia sur les gens du Djebel-el-Eumour.
Il est évident que la majorité des Arbaâ et des Ahl-el-Eumour étaient de connivence avec Sid El-Ala, et que leur soumission était chose convenue entre eux et le lieutenant du marabouth ; car ils étaient en nombre suffisant pour le combattre avantageusement, et d'ailleurs il n'aurait point risqué celte aventure s'il eûl su rencontrer quelque résistance. On prétend que tous
n'étaient pas d'accord pour faire défection, qu'il y eut quelque hésitation, et qu'ils ne passèrent dans le camp ennemi que par groupes ; or, comme les défeclionnaires étaient en majorité, la minorité dut suivre le mouvement sous peine de se voir razer par les infidèles. Les choses ont dû très probablement, en effet, se passer ainsi.
Quant à la raison de celte grave défection, nous pouvons la rattacher aux causes générales que nous avons énumérées plus haut; mais indépendamment de l'entraînement auquel cédèrent, quelques jours après, avec tant d'ensemble les tribus du cercle de Boghar, nous pensons que les Arbaâ et les Ahl-el-Eumour préférèrent passer sans combat sous les drapeaux du marabouth, afin d'éviter l'effusion du sang, — du leur, — et de ne point courir le risque de pertes plus ou moins sérieuses, résultat inévitable de toute lutte entre tribus ennemies. Ils éditaient également, de marcher avec nos colonnes, et de nous fournir leur réquisition en moyens de transport, et leurs goums pendant la durée des opérations qui allaient infailliblement commencer sous peu de jours, c'est-à dire dès que nos colonnes seraient formées, et que la marche de l'insurrection se serait mieux dessinée.
Cette défeciion était un fait des plus graves, en ce sens qu'elle était d'un fâcheux exemple, qu'elle découvrait les tribus du cercle de Boghar, qu'elle permettait au marabouth de se mettre directement en relation avec elles, et qu'elle augmentait d'autant les forces dont disposait le chef de l'insurrection. Il n'y avait donc pas de temps à perdre pour entrer en campagne.
La création d'une troisième colonne fut donc décidée. Cette colonne, dont la mission était découvrir le Tell de Boghar, devait se composer de trois bataillons d'infanterie, de deux escadrons de cavalerie qui bientôt seraient portés à cinq, d'une section de montagne, à laquelle il serait joint, un peu plus tard, une section de campagne. Mais les divers éléments entrant dans la composition de celte colonne devant être tirés de divers points de la province, elle ne pouvait être définitivement constituée sous Boghar que le 14 août.
Cet état de choses était d'autant plus fâcheux qu'on sentait que la fidélité des tribus de Boghar, activement travaillées par
les agents du marabouth, ne tenait plus qu'à un fil, et que le mouvement de la colonne en formation sous Ksar-El-Bokhari devait infailliblement précipiter la défection de ces populations, lesquelles, à ce moment, ne se sentaient ni maintenues, ni soutenues par des forces françaises. Il était clair que, laissées ainsi à la discrétion du marabouth, et l'Ouest leur étant complètement ouvert, les tribus ayant leur campement entre Boghar ei les Rochers-de-Sel étaient absolument maîtresses d'exécuter leur mouvement d'émigration quand elles en j ugeraient le moment favorable.
Nous avons dit plus haut que le commandement des goums des Arbaâ avait été confié à l'ex-agha Bou-Diça; il était évident que, du moment où la majorité de ces nomades avait résolu de passer aux insurgés, ce n'était pas son influence, qui était à peu près nulle, qui eût pu les ramener — en eût-il eu l'intention — dans la voie du devoir, et à une appréciation plus saine de leurs intérêts. Tout porte donc à croire que, dans celte circonstance, la conduite de Bou-Diça fut plus qu'équivoque, et qu'il pactisa avec les rebelles. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au courant, depuis quelques jours, des projets du marabouth, non-seulement il ne fit rien pour s'opposer à leur exécution, mais il n'en donna aucun avis au commandant de la colonne campée à Charef, c'est-à-dire à quelques heures de Thaguin. Ce n'est que le 8 août, à six heures du soir, — deux jours après l'affaire, — que, suivi d'une vingtaine de cavaliers, il se présentait à la lente du colonel Archinard, et lui donnait îa nouvelle de l'attaque dont avaient été l'objet, de la part de Sid El-Ala, les tribus campées à Thaguin. D'après la version de ce personnage, les Arbaà et les gens du Djebel-el-Eumour auraient, fait, sans combattre, leur soumission à l'agitateur. Quant à lui, il se serait battu aux côtés de l'agha Ed-Din jusqu'au moment où, sentant l'inutilité d'une lutte si disproportionnée, il s'était vu contraint de prendre la fuite.
Le retard qu'avait mis Bou-Diça à faire connaître au colonel Archinard un événement de celle importance, fit naître dans l'esprit de cet officier supérieur des soupçons sur la fidélité de cet indigène, soupçons que son altitude embarrassée ne fut pas de
nature à dissiper. Dans quelques jours, du reste, la conduite de Bou-Diça ne laissera plus aucun doute sur le rôle qu'il dut jouer dans la défection des Arbaâ et des Ahl-el-Eumour.
Sentant qu'il n'avait pas convaincu le colonel Archinard de la pureté de ses actes, et craignant, sans doute, qu'il ne vînt à l'idée du commandant de la colonne de Charef de le faire arrêter, Bou-Diça manifesta l'intention de se rendre immédiatement à Laghoualh auprès du commandant supérieur de ce poste avancé, le chef de bataillon Thomassin, dont il était, disait-il, particulièrement connu. Le colonel Archinard n'ayant mis aucune opposition à l'exécution de ce projet, Bou-Diça ïemonta à cheval, et, au lieu de se rendre à Laghoualh, il se dirigea sur les campements des Oulad-Mokhtar, tribu à laquelle il appartenait, pour en préparer la défection. Et tout porte à croire que c'est là la seule raison qui l'a empêché de passer au marabouth en même temps que les Arbaâ et les gens du Djebel-el-Eumour.
Le colonel Archinard, qui est loin d'être fixé sur ce qui s'est passé le 6 août à Thaguin, et qui a appris que l'agha Ed-Din s'est retiré à Ksar-Sidi-Bou-Zid, invite ce chef de la montagne des Eurnour à venir lui donner des explications sur sa conduite, et des renseignements sur les faits qui se sont produits pendant cette journée. Répondant à cet appel, Fagha Ed-Din-ben-Yahya se présentait, le 12, au commandant de la colonne de Charef.
Mais nous allons entrer dans la période aiguë de l'insurrection ; la défection des Arbaâ et des Ahl-el-Eumour a été décisive ; elle est le signal de la débâcle générale. Dans la province d'Alger, qui, jusqu'à présent, n'avait fourni à l'insurrection qu'une seule tribu, les Oulad-Châ'ïb, tout va se disloquer et s'effondrer à la fois: toutes les populations méridionales du cercle de Boghar, gagnées à la cause du marabouth, vont abandonner leurs territoires avec leurs biens et leurs troupeaux, et faire le vide entre ce poste de la ligne de ceinture du Tell, et le caravansérail de Gueltet-cs-Sthol, et cette émigration laissera derrière elle une traînée de ruines et de sang. En effet, les fils télégraphiques sont rompus, les poteaux sont renversés, les caravansérails sont pillés, saccagés et incendiés ; celui d'Aïn-cl Oucera est livré aux rebelles par les spahis chargés de sa défense ; ses habitants sont massacrés,
et son mobilier devient la proie des flammes; les voyageurs rencontrés sur la route sont assassinés et dépouillés. Ces mornes solitudes des Hauts-Plateaux sont éclairées par les reflets sinistres des flammes allumées par la barbarie ; c'est encore une des convulsions du monde de l'islam aux prises avec le monde de la chrétienté, et, malheureusement, cène sera pas la dernière ; car, bien que terrassé, le monstre n'en est pas moins encore plein de force et de vie et fermement résolu à lutter.
Comme nous l'avons dit plus haut, la marche en avant de la colonne en formation sous le Ksar-El-Bokhari, mouvement qui pouvait commencer le 14 ou le 15 août au plus tard, hâta l'émigration des tribus de Boghar, lesquelles, d'ailleurs, très au courant de ce détail, faisaient ostensiblement et sans trop se presser, depuis la défection des Arbaà, leurs préparatifs de départ. Le 13 août fut donc fixé, comme dernier terme, pour la mise en marche vers le sud-ouesi des populations insurgées. En effet, ce jour-là, les Rahman commencent leur mouvement dès le malin ; ils sont suivis de près par les Oulad-Mokhtar de l'est et de l'ouest, les Zenakhra, les Mouïadat et les Bou-Aïch, et c'est tellement l'imminence de la mise en marche de la colonne de Bokhari qui précipite l'émigration de ces tribus, qu'elles laissent en meules et même sur pied, les maigres récolles en orge et en blé qu'elles font sur les Hauts-Plateaux.
Mais un certain nombre de cavaliers des tribus défeclionnaires, — le rebut de ces tribus, — ne voulant point perdre une si belle occasion de piller, voler et assassiner impunément des Chrétiens, se formèrent en bandes de coupeurs de route, et se chargèrent d'exploiter la ligne des caravansérails entre Boghar et Djelfa. Ce sont ces bandits qui dépouillèrent et massacrèrent le marquis d'Esguilles et M. Mollard, ce dernier frère de;l'Inspecteur des Postes d'Alger.
Bien que celte dramatique affaire soit restée entourée d'un certain mystère, et que les cadavres des victimes n'aient pu être retrouvés, nous voulons cependant dire un mot de la terrible fin de ces deux infortunés. Nous n'avons pour nous guider que la version la plus accréditée et les déclarations du tirailleur aigu-
rien qui avait été mis à leur disposition pour leur servir de guide et d'interprète.
Nous nous rappelons sans doute qu'à la fin de l'expédition du printemps, le général Jusuf avait frappé d'une contribution de guerre de 320,000 francs les Oulad-Ahmed-Rcheïga, les Oulad- Sidi-Aïça-es-Souagui, et les Oulad-Sidi-Aïça-el-Oureg, tribus qui, sans embrasser ouvertement la cause du marabouth, avaient cependant, au début de l'insurrection, montré un mauvais vouloir très caractérisé, et ne nous avaient fourni ni leurs goums, ni leurs moyens de transport. Une somme de 94,000 francs devait également être payée par les tribus qui avaient piilé et incendié le nouveau village indigène de Chellala.
Or, ces sommes devaient être versées dans un délai de huit jours entre les mains du Receveur des Contributions de Boghar. Pour réunir une somme aussi importante, les tribus frappées étaient obligées de vendre une partie de leurs troupeaux. MM. d'Esguilles et Mollard crurent l'occasion favorable pour faire le commerce des moutons, dont allaient être largement approvisionnés les marchés du Sud, et particulièrement celui de Djelfa. Ils se mirent en roule pour cette localité dans les premiers jours du mois d'août. Ils se rendirent au camp de Charef pour y prendre quelques renseignements auprès du commandant de la colonne. C'était après la défection des Arbaà et des Ahl-el- Eumour ; la sécurité du Sud était devenue des plus douteuses ; on savait d'ailleurs que les tribus du cercle de Boghar ne tarderaient point à suivre cet exemple, et que les Oulad-Naïl branlaient fortement dans le manche. Le moment n'était donc rien moins qu'opportun pour se livrer à des transactions sur les moulons ou sur les laines. Aussi le colonel Archinard conseillat-il aux deux négociants de retourner sans relard à Djelfa et d'y attendre les événements. Ils se rendirent aux raisons du colonel, et ils partirent, sous la protection d'une escorte, pour cette localité, où ils arrivèrent le même jour. Ceci devait se passer vers le 1 1 août. Mais, au lieu de s'arrêter à Djelfa, en attendant l'arrivée de la colonne de Boghar, ainsi que le colonel Archinard leur en avait donné le conseil, MM. d'Esguilles et Mollard, qui, sans doute, crurent pouvoir regagner le Tell avant que les tribus
du cercle de Boghar dont ils devaient traverser le territoire eussent prononcé leur mouvement d'émigration, se mirent en route le 12, toujours accompagnés de leur tirailleur-interprète, et durent aller coucher à Mesran ou à Guellet-es-Slhol.
Les 20,000 francs en or qui devaient leur servir aux achats de bétail qui avaient été l'objet de leur voyage dans le Sud étaient restés intacts ; celte somme avait été placée dans une de leurs cantines. Il est inutile de faire remarquer que, dans les conditions où se trouvaient ces deux infortunés négociants, cette importante proie était loul au moins fort aventurée; car, nous le répétons, la région qu'ils parcouraient ne présentait plus, depuis la défection des Arbaà, la moindre sécurité, et cela indépendamment du mauvais esprit des tribus de Boghar. Ils continuèrent leur route le 13, et se dirigèrent sur Aïn-el-Oucera, qu'ils allaient atteindre, lorsqu'ils furent tout à coup rencontrés par un groupe de ces coupeurs cle route dont nous avons parlé plus haut, et qui s'étaient donné la mission d'écumer cette partie du pays des Rahman. Ces cavaliers, qui, sans doute, avaient senti l'odeur du butin, fondirent sur les voyageurs en les couchant en joue. Dans l'espoir de sauver leur vie, les malheureux leur distribuèrent l'or qui était dans leurs cantines; mais ce sacrifice ne suffisant pas pour satisfaire leur insatiable cupidité, ils les dépouillèrent de tous leurs vêtements, et les laissèrent absolument nus au milieu des solitudes sahriennes. Le tirailleur, — selon sa version du moins, — après avoir été roué de coups, avait réussi à s'échapper des mains de ces affreux brigands.
Comme le pays était sillonné, depuis le matin, de ces groupes de cavaliers en chasse du Chrétien, MM. d'Esguilles et Mollard se jetèrent à droite de la route et se blottirent dans un ravin en attendant la nuit.
Ils étaient alors à 55 kilomètres environ de Bokhari . A la chute du jour, ils reprirent leur marche, qui leur fut d'autant plus pénible qu'ils étaient obligés de marcher nu-pieds dans les cailloux et à travers les plantes épineuses dont est tapissé le sol de cette région des Hauts-Plateaux. A la pointe du jour du 14 août, la fatalité voulut qu'il fussent aperçus, entre Bou-Keuzzoul et Aïn-
es-Sebâ, par un groupe de cavaliers des Zenakhra qui, ayant reconnu des Européens dans les deux hommes que le hasard jetait sur leur chemin, et la légèreté de leur équipage ne leur permettant d'en tirer aucun profil, les tirèrent au vol et les tuèrent en passant à leur hauteur. C'est ainsi que finirent et qu'allèrent audevant de la mort deux malheureux qui ne s'élaient fails marchands de hélail que par occasion. Quant au tirailleur-interprète, dont la conduite, dans cette affaire, n'avait pas présenté toute ia clarté désirable, il avait pu réussir à gagner Boghar, où une enquête — qui fut, croyons-nous, sans résultat — avait été ouverte contre lui.
Malgré les recherches les plus actives elles plus minutieuses, les cadavres de MM. d'Esguilles et Mollard ne purent être retrouvés.
Cette lugubre et sanglante aventure , jointe à la défection des tribus de Boghar et à l'incendie des caravansérails, jeta la consternation jusque dans Alger, où, selon la coutume, ces tristes et sombres événements apparurent sous les couleurs d'un désastre pouvant avoir pour effet de mettre notre domination en péril dans le pays. Tout cela était, évidemment, on ne peut plus grave; mais, enfin, la tranquillité régnait dans le Tell, et c'était là le principal.
Nous l'avons dit plus haut, les caravansérails de Bou-Keuzzoul, d'Aïn-el-Oucera et de Guellet-es-Sthol avaient été pillés, saccagés et incendiés dans la nuit du 13 au 14 août. Dans le premier de ces établissements, le gardien (M. Galticr) et sa famille avaient pu gagner Bokhari sans encombre ; mais celui d'Aïn-el-Oucera avait été le théâtre de scènes barbares et de sauvages tueries. Nous voulons d'ailleurs en donner une idée en retraçant sommairement les détails du draine dont les sombres péripéties se déroulèrent dans ce caravansérail pendant la nuit du 13 au 14 août.
Trois cavaliers du 1er de spahis avaient été détachés dans cet établissement pour y faire le service de la correspondance. Ces indigènes se nommaient Mohammed-ben-El-Amri, Abd-el-Kader-
ben-Elh-Thahar, et Ferhat-bcn-Er-Rabah ; ce jour-là, Ben-El- Amri était parli, vers six heures du soir, pour aller loucher la solde du détachement à la zmala de Moudjebeur.
Outre les deux spahis qui restaient, le caravansérail abritait, celte nuit-là, sept Français : Mathelin, neveu du gardien, sa sœur Alexandrie, Borel, Se fiancé de celle dernière, Grimaud et Malhias, domestiques de rétablissement, et les voituriers Lasbax et Vivier, qui y étaient de passage.
Après avoir employé la journée à jouer, habitants et passagers se retirèrent et allèrent se coucher.
Vers minuit, ils furent réveillés par des Arabes qui, du dehors, appelaient les spahis; ils s'annonçaient comme courriers du général commandant la subdivision et demandaient à entrer. Les Européens ne voulurent pas y consentir; mais ils ouvrirent le guichet au spahis Ferhal-ben Er-Rafeah, qui sortit, et qui s'entretint près d'une demi-heure avec les gens qui se disaient des courriers. Or Grimaud, qui comprenait un peu la langue arabe, les avait entendus s'informer auprès du spahis du nombre d'Européens que renfermait le caravansérail, et s'ils étaient armés. Grimaud fil alors cette réflexion à Borel : « Nous allons être assassinés celle nuit — ne nous couchons pas. » Le spahis Ferhal se fil ouvrir pour rentrer, el les malheureux et imprudents Européens se retirèrent de nouveau dans leurs chambres.
Une heure après, des Arabes frappèrent une seconde fois et demandèrent à entrer. Malgré l'insistance de Ferhat, Borel s'opposa à ce que la porte leur fût ouverte. Le spahis se le tint pour dit ; mais il murmura entre ses dents : « Attends un peu, tout à l'heure nous te ferons bien ouvrir, » et il continua à s'entretenir à voix basse, par des>ous la porte, avec les gens du dehors. Les deux spahis restèrent dans la cour, et ils se mirent à chanter d'une voix nasillarde quelque rnia 'chanson) triste comme un chant de mort.
Vers deux heures du malin, un grand bruit se fit entendre au dehors ; son intensité annonçait qu'il y avait foule aux abords du caravansérail ; quelques coups de feu qui se firent entendre mêlèrent à ce brouhaha les notes sourdes de fusils chargés
jusqu'à la gueule. Prévoyant qu'ils allaient avoir une lutte à soutenir, les Européens se réunirent dans la cuisine pour se concerter sur le meilleur parti à prendre. Ils étaient sept, — y compris Mlle Mathelin, — et ils n'avaient que deux fusils et deux revolvers. Ce n'était point là un armement bien formidable; aussi Mathelin eiigagea-l-il Grimaud à aller demander un fusil aux spahis. Eu égard aux mauvaises dispositions non dissimulées de ces indigènes, cette demande pouvait sembler passablement naïve. Quoi qu'il en soit, Grimaud suivit le conseil de Mathelin, et il se dirigeait en courant vers le spahis Ferhat, lorsque, arrivé au milieu de la cour, il reçut en pleine poitrine un coup de feu qui retendit sur le sol. Le malheureux Grimaud, se traînant péniblement sur les mains, vint expirer dans la cuisine après avoir porlé d'une voix éteinte celte sanglante accusation contre le spahis Ferhat- ben-Er-Rabah : « Je suis mort!... Le spahis m'a tué.!... »
Presque aussitôt, un second coup de feu se faisait entendre dans la cour du caravansérail, et Mathelin tombait à son tour p< ur ne plus se relever, et en jetant à Borcl cette recommandation suprême : <« Sauvez ma sœur ! . . . Sauvez-la ! . . . »
C'est alors qu'aidé par Borei, son fiancé, M1'* Mathelin parvint, à la faveur de l'obscurité, à franchir le mur d'enceinte du caravansérail ; mais elle tombait presque aussitôt entre les mains des rebelles, qui, après lui avoir fait subir tous les outrages, l'emmenèrent prisonnière vers les campements du maraboulh Sid Mohammed-ould-Hamza, qui la traîna à sa suite pendant les quelques mois que dura sa captivité.
Quant à Borel et aux voituriers Lasbax et Vivier, qui avaient pu également franchir la muraille d'enceinte du caravansérail avant l'invasion de cet établissement par les insurgés, ils avaient réussi à leur échapper, et à gagner heureusement le poste de Boghar. Moins heureux que ses compagnons, Malbias avait été fiappé mortellement à quelques pas du caravansérail.
Maîtres d'A.n-el-Oucera, les spahis en ouvrirent les portes aux Rahman insurgés, lesquels faisant irruption comme des furieux dans l'intérieur de rétablissement, se mirent à saccager, à détruire, à briser tout ce qu'il renfermait, puis> lorsqu'ils eurent
chargé sur leurs chevaux e! nvilels tout ce qu'ils pouvaient emporter des approvisionnements, ils mirent le feu au mobilier el à tout ce qui était combustible. Ils abandonnèrent ensuite ce lieu de désolation, el ils se dirigèrent sur les campements du maraboulh.
Aussi, quand, le U'r septembre, c'est-à-dire quinze jours api es que s'étaient passées ces scènes de Sauvagerie, la colonne du commandant Lumel vint bivouaquer sur ce point, l'intérieur du caravansérail d'Aïn-el-Oucera présentait-il le spectacle le plus hideux qu'on pût imaginer : la grande porte d'entrée brûlée, la cour encombrée de débris de toute nature, orge, paille, laine, fragments de meubles, de boiseries carbonisés, lambeaux de vêtements, carreaux cassés, tessons de bouteilles, de verres el de vaisselle, papiers et linges maculés de sang; les murailles léchées el noircies par la flamme, el s'en allant en pellicules squameuses comme si elles eussent été affectées d'une maladie de peau ; les fenêtres pendant boiteuses et carbonisées «rieurs gonds; les intérieurs enfumés, surtout ceux de droite ; dans la cuisine, l'empreinte d'une main sanglante - celle de Grimaud — sur'la muraille, et paraissant demander des vengeurs, puis le corps de ce malheureux qui, se traînant sur les mains, est venu mourir là, percé de coups de feu ; le cadavre est parcheminé, momifié par l'effet de l'incendie ; sur la face ouest, les restes de 81athelin, le bras droit passant sous la porte enlre-bâillée, et ronce jusqu'à l'os par les vautours : la lige de fer d'un moulin à café lui traverse la tête d'une oreille à l'autre. C'est, plus que de la destruction, c'est de la rage, de la fureur à son paroxysme : tout ce qui est bois est brûlé, tout ce qui est fer est brisé et tordu ; on senl la haine de race, la soif du sang, le fanatisme implacable dans ce hideux fouillis de cadavres et de débris.
Le corps en putréfaction de Mathias, dévoré et déchiqueté par le bec el les ongles des rapaces, est étendu à quelques pas de la porte du caravansérail.
A 500 mèlres au sud de cet établissement, sur la roule de Laghoualh, une voilure du Génie, des cantines vides au nom du capitaine Kougevin, un cadavre percé de coups de feu et horriblement mutilé, indiquent que l'un des actes de celle sanglante tragédie s'est déroulé sur ce point. En effet, le capitaine du Génie
Rougcvin, ignorant ce qui s'était passé pendant la nnit du 13 au H aoûl au caravansérail d'Aïn-el-Ouccra, où il devait coucher, remontait vers le Tell, accompagné d'un sapeur conduisant une voilure du Génie. Assailli inopinément, vers dix heures du malin, à 500 mètres du gîte, par un pari i de cavaliers — de ceux probablement qui avaient fait le sac de cet établissement — se présentant par l'ouest, le sapeur-conducteur fit feu de sa carabine; mais il tombait bientôt sous les balles des rebelles. Le capitaine Rougeviu qui, fort heureusement pour lui, se trouvait, avec un guide arabe, à quelques centaines de mètres en arrière de la voilure, Réchappa que par miracle au sort de son sapeurconducteur : poursuivi pendant plus dune heure par les mêmes cavaliers, qui l'avaient aperçu, il ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval.
C'est ainsi que les tribus du cercle de Boghar, les Rahman en particulier, signalèrent leur défection. Le lendemain, lô aoûl, le pays qu'occupent ces tribus était absolument vide de ses populations Nous sommes heureux de dire que les caravansérails qui jalonnent la route de Laghoualh, entre Boghar et Djclfa, avaient élé évacués assez à temps par leurs gardiens, et que les rebelles ne purent assouvir leur rage que sur le matériel que renfeimaienl ces établissements.
Le général Doëns, commandant la subdivision de Médéa, se portait, de sa personne, dans la journée du 14, sur El-Bokhari, où il arrivait le 16 \ il y prenait le commandement de la colonne qui venait d'être formée sur ce point, et qui y était nécessairement immobilisée jusqu'à ce qu'une aulre colonne pût t'y remplacer lorsqu'elle se porterait en avant. Il fallait, en effet, fermer les portes du Tell aux rebelles, et maintenir dans l'obéissance les tribus voisines de la ligne de ceinture, lesquelles n'étaient que trop disposées à suivie le fatal exemple que venaient de leur donner celles qui campent à leur sud. Foui- le moment, nous le répétons, il n'y a pas un soldat entre Boghar et Djelfa.
Le commandant de la colonne de Charef n'apprenait que dans la matinée du 16 les graves événements des 13 et 14 août. Du reste, par suite de la rupture du fil télégraphique, et de la dif-
fî (Mi 1 1 é d'expédier des courriers à travers le pays abandonné par les tribus de Boghar, sillonné dès lors p,ir les coupeurs de roule, le colonel Arcbinard élait, ainsi que les postes de Djelfa et de Laghouaih, sans communications avec le Tell.
Le contre-coup de ces désordres ne se fil aucunement ressentir dans la province d'Oran ; les troupes établies sur les Hanls- Plaleaai ferment l'accès du Tell aux rebelles, empêchent ainsi toute communication entre les tribus lelliennes et le maraboutb, et maintiennent dans le devoir les populations qui ont leurs campements entre le Tell et la région des Cbollh.
Dans la province de Constanline, le calme règne partout. Les fractions des tribus de la Kabilie orientale qui, à deux reprises dilïérentes, avaient menacé le bordj Ez-Zeraiâa, près deMila, ont envoyé leurs représentants à Conslantine pour protester de leur désir de rentrer dans le devoir.
La persistance des renseignements dénonçant la possibilité d'une attaque sur Djelfa, la nécessité de surveiller de plus près la tribu desOulad-Naïl, dont la fidélité commence à être sérieusement ébranlée, le besoin, enfin, d'assurer la sécurité de nos convois de ravitaillement ; ces faisons réunies déterminent le colonel Arcbinard a porter, de Cbaref, sa colonne sur Djelfa.
Le colonel lève son camp le 19, et va bivouaquer à Aïn-Bab- Msâoud ; le lendemain, 20, il dressai! ses lentes sous Djelfa, où sa présence venait rassurer la population européenne établie autour de ce bordj. Quelques travaux de défense exécutés par la colonne Arcbinard achèvent de mettre le village européen à l'abri d'un coup de main.
Les tribus des Oulad-Naïl sont activement travaillées par les émissaires du maraboutb Sid iMohammed-ould-Hamza, ou de son oncle Sid El-Ala, l'âme de l'insurrection. Les efforts de cc> agents ont déjà porté leurs fruits-, car l'esprit des populations naïliennes devient de plus en plus mauvais; on sent que leur fidélité ne tient plus qu'à un fil, et que c'est l'influence seule de leur bach-agha, Sid Cherif-beu-El-Ahreuch, qui en empêche la rupture .
On apprenait, à celte môme date du 20 août, que le fameux Bou-Diça, dont la conduite, dans l'affaire du 6, à Thaguin, ainsi
que nous l'avons dit plus haut, avait paru si douteuse au commandant de la colonne de Charef, avait décidément fait défection, et qu'après avoir rejoint sa tribu, les Oulad-Mokhtar, il était passé avec elle au maraboulh, entraînant derrière lui le vieux Ben-Aouda-el-i\lokhlai i, son père, qui sucrombera, dans le camp des rebelles, sous le poids des fatigues et des misères qu'entraîneront les marclies el contre-marches nécessitées par les mouvements offensifs de nos colonnes.
Pour le moment, les tribus dissidentes de la province d'Alger se tiennent dans les environs de Bel-Klieilhar et de l'Oureg ; elies souffrent déjà du manque d'eau el de pâturages. Elles envoient, pendant la nuit, des goums qui achèvent de vider les silos qu'elles ont abandonnés en quittant leurs territoires. Du reste, elles sont là en toute sécurité, nos colonnes n'étant point encore en mesure de les en déloger.
C'est ainsi que, le 19 août, des Zenakhra Maoucha en assez grand nombre se sont avancés assez près de Bogliar pour qu'une partie de la garnison de ce poste ait dû se porter contre eux. Après avoir échangé quelques coups de fusil avec nos goums, ces cavaliers se sont retirés à l'approche de nos troupes. Ce sont ces insurgés qui, revenant ainsi sur leurs campements abandonnés, rendent impossibles les communications entre Boghar et Djelfa. En effet, aucun courrier n'ose s'aventurer entre ces deux postes, dont la route est sillonnée soit par des rôdeurs, soit par des chercheurs d'aventures.
11 est clair que c'est le besoin de vivre qui retient - - elles et leurs troupeaux — ces tribus sur les eaux et les maigres pâturages des Hauts -Plateaux ; c'est la faim qui aiguise leur audace el les oblige à se rapprocher du Tell ; le besoin de refaire leurs approvisionnements les pousse vers les tribus voisines de la ligne de ceinture pour les entraîner dans la défection, el en tirer des grains. C'est dans ce but quun mouvement vient d'être tenté par les gens de Sid Mohammed-ould-Hamza entre Tiharel et Tniyel-el-Ahd. Les populations du sud de ces deux cercles se trouvant menacées, d'un côté, par les rebelles de Boghar qui se rendent dans l'ouest, el de l'autre, par lesSahri,qui viennent de faire défection, ces populations, disons-nous, se retirent vers le nord.
La colonne Dumonl, campée à Aïn-Toukria, parvient, par quelques mouvements, à faire échouer ces tentatives partielles. Mais les choses devenaient bientôt plus sérieuses : le colonel apprenait, le 20 août, que le marabouth en personne, à la tétc de contingents qu'on disait très nombreux, était venu établir ses campements sur les eaux de Sebàïn-Aïn, et que ses gens, avec l'audace que leur donnait la faim, avaient enlevé des grains jusque chez les Beni-Lent et les Beni-Maïda, c'est-à-dire à une marche à l'ouest de son camp d'Aïn-Toukria.
La hardiesse de celte pointe avait jeté l'alarme parmi les tribus qui ont leurs campements entre Tniyet el-Alid et Tiharel, et il était temps de mettre un terme à celte fâcheuse situation et à ces bravades du marabouth, lesquelles finissaient par nous faire taxer d'impuissance, et pardonner aux tribus menacées des doutes sur l'efficacité de notre protection.
C'est alors que le colonel Pécliol sortait «le Tiharet, le 21 août, avec sa colonne, et se portail sur Sebàïn-Aïn ; son goum était commandé par l'agha Ben-Aouda. Se sentant soutenu par la cavalerie régulière de la colonne, le goum, bien lancé par l'agha, entama assez résolument l'action avec les rebelles. Après un engagement qui n'avait, de la part du marabouth, d'autre but que de couvrir sa tokla (convoi), les insurgés se retiraient vers le Sud Est avec d'importants approvisionnements en grains.
La colonne Dumonl s'était, portée également deïoukria dans la direction de Sebàïn-Aïn. Le colonel, qui savait devoir y rencontrer la colonne Péchol, espérait pouvoir combiner avec lui une opération quelconque. Mais un violent et brûlant vent du sud ayant ralenti la marche de sa colonne, les deux chefs ne purent se rencontrer, cl l'occasion fut manquée. Du reste, il y avait d'autant moins à s'en désespérer, que !a combinaison projetée n'aurait point sensiblement modifié te résultat qui avait été obtenu par les goums du colonel Péchot.
La présence de la colonne Dumonl était d'ailleurs indispensable à Aïn-Toukria : en effet, le 23, pendant sa marche sur Sebàïn-Aïn, le camp établi sur le premier de ces points, et à la garde duquel on n'avait laissé que la valeur de deux compagnies, avait été assez vigoureusement allaqué par quelques centaines
de cavaliers des Bou-Aïch, dont l'intention était de vider des silos appartenant aux Oulad-Ayad, leurs voisins, et d'entraîner, en même temps, dans la défection les fractions méridionales de cette importante tribu. Mais Kouïder-ben-Ahmed, son kaïd, élait monté à cheval avec 200 cavaliers de son goum,et avait repoussé, en lui faisant éprouver des perles sérieuses, les Bou-Aïch rebelles, qu'il menait ballant assez loin du camp (1).
Mais les affaires de la province d'Alger allaient entrer dans une phase plus active : le général Jusuf arrivait de sa personne à El- Bokhari le 25 août, et y prenait le commandement des troupes réunies sur ce point, et la direction des opérations dans sa division. Il faisait construire, le 27, une redoute en terre sous ce ksar ; cet ouvrage, qui défendait la route, servait en même temps à déposer les approvisionnements devant servir aux distributions journalières.
Les tribus du Nahr-Ouaeel dont le marabouth avait vidé les silos à Sebâïn-Aïn, s'étaient réfugiées dans le massif de TOuanseris ; celles de Touad El-Ardjem supérieur, campées au sud de celle montagne, sont elles-mêmes menacées, à leur tour, par Sid EI-Ala, et obligées de se retirer derrière les mêmes obstacles. Trop éloignée pour exercer une action efficace de ce côté, la colonne de Toukria ne pouvait être d'aucun secours aux populations que nous devions proléger ; sa présence élait d'ailleurs de toute nécessité sur le point qu'elle occupait pour surveiller el défendre celle porle du Tell sur les Hauts-Plateaux ; il devenait donc urgent de donner aux tribus de l'Ouanscris une protection toute spéciale et qui leur fût propre. On décida, en conséquence, la formation d'une quatrième colonne, qui se composerait de deux bataillons d'infanterie, des spahis d'Orléansville, el d'une demi-seelion de montagne. Le commandement en fut donné au lieutenant-colonel Gérez, du 2e de Tirailleurs algériens. La présence de celte colonne, dont tous les éléments sont réunis le 3 septembre, rassure immédiatement le pays, et, comme les
(1) C'est à cette affaire que fait allusion la note que nous avons donnée plus haut, relativement au kaïd Kouïder-ben-Ahmed, des Oulad-Ayad.
rebelles ont repris le chemin du Sud, elle peut dès lors s'installer sans inconvénient au bordj des Beni-Indel.
Dans les derniers jours du mois d'août, la situation de l'insurrection est la suivante : dans la province d'Alger, le marabouth, qui a cessé ses tentatives sur le Tell, a établi ses campements sur les lignes d'eau de l'ouad Souf-Sellem, de l'ouad el-Oureg, de Chabounia, de Serguin, de Thaguin, etc. Toutes les tribus transtelliennes de la subdivision de Médéa sont en complète insurrection, à l'exception de celles des Oulad-Naïl et du cercle de Laghouath, et encore faut-il en défalquer les Arbaâ, qui ont fait défection le 6 août. Les dispositions de celles qui n'ont point encore embrassé la cause des Oulad-Hamza ne sont malheureusement point douteuses, et si les Oulad-Naïl n'ont point commencé leur mouvement d'émigration, il faut l'attribuer à la présence de la colonne Archinard a Djelfa, et au reste d'influence de leur bach-agha, Sid Cherif-ben-El-Ahreuch, qui nous est tout dévoué.
Le cercle de Tniyet-el-Ahd, à l'ouest de la province d'Alger, et qui n'a, du reste, que peu de Sud, commence à ressentir les effets de la contagion insurrectionnelle. Placées entre deux cercles défectionnaires, ceux de Boghar et de Tiharet, les tribus du Nahr-Ouacel ne peuvent manquer de suivre l'exemple de leurs voisines, avec lesquelles elles sont d'ailleurs en relations constantes et en communauté d'idées. La colonne d'Aïn-Toukria les maintient encore dans le devoir; mais il esta craindre que ce ne soit par pour longtemps.
La subdivision d'Aumale, à l'est de la province d'Alger, et qui n'a guère que 25 lieues de Sud, donne également des inquiétudes sérieuses pour ses tribus sahriennes, dont la fidélité est plus que chancelante.
Il est incontestable que la situation de la province d'Alger est grave partout, et qu'il y a urgence d'entrer en opérations, chaque jour de retard ne pouvant qu'ajouter à la force du mouvement insurrectionnel.
Dans la province d'Oran, les tribus insurgée^ ont presque toutes leurs campements derrière le iNadhor, £ur les eaux d'Ain-
el-Ouceukh, d'Aïn-er-Regaï, et d'Aïn-es-Sficifa, au sud de Tiharet et de Sàïda. Depuis la pointe de Sid El-Ala sur Frenda, leurs goums n'ont tenté aucun coup de main sur le Tell, où les populations restent calmes sous la protection ou la menace des colonnes.
La province de Oonslantine n'a point encore été touchée par l'insurrection : sa distance du foyer de la rébellion, et le peu d'influence qu'y exercent les Oulad-Hamza, la garantissent, en quelque sorte, contre la contagion insurrectionnelle.
Ravitaillement de la colonne Archinard et du poste de Djelfa. — La colonne d'escorte du convoi donne la sépulture aux victimes de la tuerie du caravansérail d'Aïn-el-Oucera et de ses abords. — Les rebelles attaquent le convoi dans le défilé de Gueltet-es-Sthol ; ils sont repoussés. — La colonne de Boghar rencontre à Aïn-Malakoff la colonne de Djelfa, à laquelle elle remet son convoi. — Situation des tribus défectionnaires du cercle de Boghar. — Opérations dans le Nadhor de Tiharet. — Attaque de la colonne de Bou-Sâada par les Oulad-Madhi. — Combinaisons pour les premières opérations dans la province d'Alger. — Marche de concentration sur Chellala. — La colonne Archinard est attaquée par les rebelles sur l'Oglet-ez-Zâfran. — Le sous-lieutenant Wyndham est blessé mortellement par l'ex-agha Bou-Diça. — Incendie, par les insurgés, de la bergerie de Tâdmit et du caravansérail de Sidi- Makhlouf. — La colonne Archinard rallie la colonne Jusuf à Chellala. — Choix de Serguin pour l'établissement d'un biscuit- ville. — Les colonnes Jusuf et Archinard se portent sur ce point. — Elles y sont rejointes par la colonne Liébert.
Depuis le 12 août, toutes les communications entre Boghar et Djelfa ont été interrompues; il était donc temps de songer à ravitailler nos postes du Sud et la colonne Archinard, qui vivait sur les magasins de Djelfa depuis le commencement du mois d'août, et qui avait mis ce poste à bout de ses approvisionnements, lesquels, comme ceux de Laghouath, avaient été faits pour six mois, mais pour la garnison normale du poste seulement. Or, dans les mauvaises conditions où se ironvail le sud des provinces d'Alger et d'Oran, celle mi>sion de ravitaillement ne pouvait être -confiée qu'à une colonne solidement constituée ;
car il fallait prévoir le cas où, embarrassée d'un immense convoi, elle pourrait se trouver en présence de forces très supérieures. Cette lâche difficile incombait tout naturellement aux troupes réunies sous Boghar.
L'organisation de ce convoi avait été d'aulanLplus lente que, par suite de la défection des tribus du Sud, lesquelles fournissent habituellement les convoyeurs et les moyens de transport nécessaires pour faire les ravitaillements, ou pour marcher avec les colonnes expéditionnaires, il fallut tirer du Tell toutes nos bêtes de somme et leurs conducteurs, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'on parvint à réunir 1,000 mulets et 300 chameaux. La subdivision d'Aumale dut contribuer à celte fourniture pour une très large part. Il est clair que cette lourde réquisition — bien que payée — n'était point de nature à réchauffer beaucoup l'enthousiasme des tribus du Tell pour notre cause. Les ressources de provenance indigène étant tout à fait insuffisantes, on fut obligé d'y adjoindre, pour les compléter, quatorze prolonges des services militaires, et douze charrettes du commerce louées à un prix excessif, et dont une partie devait être chargée de tonnelets d'eau, au cas où, dans cette saison, on n'en trouverait point aux bivouacs de Bou-Keuzzoul, d'Aïn-el-Oucera, de Gueltet-es-Sthol et de Hadjeur-el-Meleh (Rochers de Sel).
Le chargement du convoi se composait de : dix jours de vivres pour la colonne d'escorte, aller et retour, dix jours pour l'effectif de la colonne Archinard, et deux mois pour la garnison de Djelfa.
La colonne d'escorte de ce convoi, forte de 1,800 hommes environ, se composait d'un fort bataillon du 1er de Zouaves, d'un demi-bataillon de Chasseurs à pied, d'un demi-bataillon du 1er de Tirailleurs algériens, d'un demi-escadron du 1er de Chasseurs d'Afrique, d'un demi-escadron du 1er de Spahis, d'une section de montagne, et des services accessoires. Le commandement en fut donné au chef de bataillon Lumel, du 1er de Zouaves.
La colonne Lumel, dont le départ avait été fixé au 29 août, devait se rencontrer à Aïn-Malakoff (1), le 1er septembre, avec la
(1) Cette source artésienne, dont le nom arabe est Aïn-el-Kharza,
colonne Archinard , laquelle avait reçu Tordre de partir de Djelfa le 31 août, pour arriver le lendemain sur le point convenu, el y prendre le convoi que lui amenait la colonne de Boghar.
Le mouvement en avant de la colonne Lumel allait réduire à peu de monde la garnison de Boghar el l'effectif des troupes réunies sous Bokhari. Le général Jusuf y pourvoyait en laissant à la défense du premier de ces postes un détachement d'isolés, la compagnie de Fusiliers de Discipline, el les fanfares des Zouaves et des Chasseurs à pied, lesquelles ont été armées avec les fusils des hommes à l'hôpital. Quant au poste provisoire de Bokhari, il était défendu par un détachement de malingres de tous les corps de la colonne, 100 condamnés aux Travaux publics qui ont été armés, et une section d'artillerie de campagne. Enfin, il restait à Boghar deux escadrons de cavalerie ; en outre, quelques détachements étaient attendus d'Alger.
La colonne Lumel se mit en marche, avec son convoi, le 29 août au matin, et alla bivouaquer à Bou-Keuzzoul ; le lendemain, 30, elle couchait à Aïn-el-Oucera. L'élat dans lequel se trouvait ce caravansérail, dont nous avons cherché plus haut à rendre l'aspect, émotionna douloureusement la colonne Lumel. Les actes de sauvagerie dont il avait été le théâtre dans la nuit du 13 au 14 août, et dont nos soldats avaient les résultats sous tes yeux, leur mirent la rage au cœur ; aussi se promirent-ils d'en tirer une éclatante vengeance si les rebelles leur tombaient sous la main. Le commandant Lumel fil recueillir les débris informes des cadavres de Mathelin, Grimaud et Mathias, et une sépulture chrétienne leur fut donnée à quelques pas de l'entrée du caravansérail, au pied des deux seuls arbres existant alors ù Aïn-el-Oucera. Une croix de bois marqua la dernière demeure de ces martyrs du fanatisme musulman.
La colonne Lumel se remit en roule le lendemain 31 ; elle
a été baptisée, en 1863, de l'appellation de « Aïn-Malakoff» en l'honneur du vainqueur de Sébastopol, alors Gouverneur général, par le lieutenant-colonel Suzzoni, qui, à cette époque, était commandant supérieur du cercle de Laghouath.
rencontrait, à 500 mètres du bivouac qu'elle venait de quitter, les restes du cadavre horriblement mutilé, du sapeur-conducteur qui accompagnait le capitaine du Génie Rcupevin. La prolonge est restée à l'endroit même où le malheureux sapeur Ta arrêtée pour riposter de sa carabine au feu du parti de cavaliers qui l'assaillait : il est tombé près de la roue de derrière de gauche ; fe corps, criblé de coups de feu, atteste l'énergie avec laquelle il s'est défendu; aussi, ses féroces adversaires lui ont-ils fait payer sa résistance en le hachant à coups de sabre, — le sien, probablement; — l'infortuné sapeur est méconnaissable : les chairs de la tête ont été rongées par les chacals ou les hyènes, et ses yeux ont été fouillés par les oiseaux de proie. Ces tristes débris sont inhumés sur le bord de la route; un tas de pierres en marque la place.
La colonne continue sa route et arrive, sans autre incident, au caravansérail de Gueltet-es-Sthol, devant lequel elle dresse ses tentes.
Vers la fin du jour, des groupes de cavaliers ennemis viennent tirailler dans la direction du camp, mais en se tenant à distance. Les grandgardes ont l'ordre de ne point répondre à cette innocente provocation, laquelle n'a, évidemment, d'autre but que de connaître, par la riposte des sentinelles, l'emplacement des petits postes. A la nuit close, de grands feux de halfa et de jujubier sauvage sont allumés sur les hauteurs qui commandent au nord le caravansérail, et qui sont le prolongement du Djebel Ouket. Cet incendie est l'indication télégraphique par laquelle les rebelles, selon leur habitude, signalent au loin la présence d'une colonne. Après une heure de cette inoffensive tiraillerie, les cavaliers cessent leur feu, et la nuit s'achève dans le calme le plus complet.
Le lendemain, 1er septembre, au moment où la colonne se mettait en mouvement pour quitter son bivouac, 3 ou 400 cavaliers profitent de la disposition du terrain pour faire une démonstration sur la droite du convoi au moment où, sortant du défilé, il débouchait dans la plaine. Le feu des Zouaves, qui sont en flanqueurs de ce côté, et quelques obus habilement envoyés, suffisent pour décider la retraite de ces cavaliers, qui paient leur
agression de cinq des leurs mis hors de combat, et de deux chevaux tués.
A partir de la sortie de la gorge de Gueitet-es-Sthol, et jusqu'à sa destination, la colonne Lumel ne fut plus inquiétée. Elle arrivait à huit heures du matin à Aïn-Malakoff, et y dressait ses tentes.
La colonne Archinard paraissait quelque temps après sur le même point, et prenait en charge le convoi que lui amenait de Boghar la colonne Lumel, laquelle faisait séjour, le 2 septembre, sur les eaux d 'Aïn-Malakoff.
Le colonel Archinard rétrogradait le 2 sur Djelfa, où il rentrait le 3, n'ayant éprouvé d'autres difficultés que celles provenant de la crue de i'ouad El-Malah, grossi par les pluies torrentielles de la veille.
La colonne Lumel quitte Aïn-Malakoff le 3 septembre pour revenir sur Boghar, où elle rentre le 6 sans avoir aperçu de nouveau l'ennemi.
A cette date, les tribus défeclionnaires du cercle de Boghar sont campées sur les eaux d'Es-Souagui, d'El-Frithiça, de Bel- Kheithar et de Smir. Leurs goums parcourent le pays entre Bou- Keuzzoul et Guellet-es-Slhol ; ils s'avancent jusque dans le Zar'ez, où ils sont attirés par les silos de grains qu'ont abandonnés les Oulad-Naïl, bien que leur défection ne soit pas encore effective.
Nous avons dit plus haut que les tribus insurgées de la province d'Oran se tenaient au sud du Nadhor de Tiharet, sur les eaux d'Aïn-el-Guethifa, d'Aïn-el-Ouceukh et d'Aïn-er-Regaï, dans le pays des Harar. Il était temps de leur enlever cette ressource en les en délogeant. A cet effet, et pour arriver à ce résultat, le général Martineau et le colonel Péchot combinent un mouvement auquel doit coopérer le général Liébert, qui a pris, le 5 septembre, le commandement de la colonne d'Aïn-Toukria. Les trois colonnes exécutent, ce même jour, une marche convergente sur les campements des rebelles, dont une partie se réfugiait dans le Djebel En-Nadhor dès qu'elle apprenait la mise en mouvement dans sa direction des deux premières de ces colonnes. Quoi qu'il en soit, les Oulad-Mensour , les mara-
boulhs des Oulad-Khelif, qui avaient amené les contingents ennemis dans le Tell, une fiaclion des Harar, et la majeure partie des dissidents du cercle d'Ammi-Mouça furent atteints le 6 septembre, et radicalement razés : leurs troupeaux, leurs tentes, 400 de leurs femmes et enfants sont restés entre les mains des troupes. Près de 500 insurgés, réfugiés dans la partie la plus difficile de la montagne, ont été cernés par les deux colonnes, et, après une résistance assez vive, dans laquelle ils firent des pertes sensibles, ils furent obligés de se rendre à discrétion. De notre côté, nous n'eûmes que trois hommes tués, — un tirailleur algérien et deux cavaliers des Hachem, — et trois blessés, — un zouave et deux cavaliers des Zdama.
La coopération de la colonne Liébert au mouvement combiné des colonnes Marlineau et Péchot n'avait point été tout à fait inefficace. En effet, pendant que celle dernière, passant par le nord, allait fouiller le Nadhor, et que celle du général Marlineau, se dirigeant sur Aïn-el-Ouceukh, se rabattait sur l'ouad Souf-Sellem pour prendre les insurgés entre elle et la colonne Péchot, le général Liébert se portait lui-même dans cette dernière direction afin de tomber sur les tribus qui tenteraient de s'échapper vers le nord-est.
Pour l'exécution de ce projet, le général Liébert avait quitté Aïn-Toukria le 6 septembre, laissant son camp sous la garde de trois compagnies d'infanterie; il arrivait le 8 aux têtes de l'ouad Souf-Sellem, à Dar-Ben-Chorab, sans rencontrer un seul rebelle. Avec une partie de sa colonne, — six compagnies d'élite, sa cavalerie et une pièce de montagne, — il poussait, le 9 septembre, une reconnaissance sur Goudjila, et ses goums, lancés en avant jusqu'à l'ouad Kosni, avaient pu constater que le pays était complètement abandonné par les rebelles jusqu'au delà de cette rivière. Celte marche avait eu pour effet de rassurer les populations du Tell deTniyet-el-Ahd, celles surtout qui avaient abandonné leurs campements des Hauls-Plaleaux, et qui, certaines que le danger s'était éloigné, s'empressèrent de venir les reprendre.
Le général Liébert était, rentré à son camp d'Ain -Toukria le 11 pour y prendre les vivres nécessaires pour l'exécution de
son mouvement sur Chellala, où il doit rallier la colonne du général Jusuf el celle du colonel Arcliinard.
-Le goum de l'agha de Frenda, Sid Ahmed-ould-El-Kadhy, qui avait marché avec la colonne Martineau, avait fait un butin considérable. Pour proléger la route que suivait l'agha, en retour sur Frenda avec ses prises, le général Deligny poussait, le 6, une reconnaissance de 200 chevaux sur Aïn-el-Guelhifa, à la pointe est du Chotth-ech-Chergui. Le général arrivait, le même jour, à Aïn-el-Medriça.
Le marabouth avait pris l'ôuad Sidi-En-Naceur, dans le pays des Harar, pour base d'opération ; ibrayonnait de ce point dans toutes les directions soit pour se ravitailler^ soit pour gagner des partisans à sa cause. Les Harar et les gens du Djebel El-Eumour, qui étaient restés dans la montagne, avaient de nouveau fait défection. Les Thrafi s'étaient empressés tout naturellement de suivre leur exemple, à l'exception pourtant de quelques individualités que l'intérêt personnel maintenait dans la fidélité. Les Oulad-Zaïad, qui appartiennent au groupe des Thrafi, ou Hameyan-ech-Cheraga, interceptaient les communications entre Sàïda et Géryville, et cet état de chose ne pouvait être modifié que par l'arrivée des colonnes dans ces parages.
Dans le courant du mois d'août, une bande de 4 à 500 maraudeurs avaient essayé d'enlever quelques troupeaux autour du poste de Géryville ; mais les cavaliers du Bureau arabe, soutenus par une sortie de la garnison, les obligèrent de renoncer à cette entreprise.
La province de Conslantine qui, jusqu'ici, était restée intacte, et n'avait point ressenti les effets de la contagion insurrectionnelle, allait, à son tour, subir l'entraînement auquel avaient obéi les provinces d'Oran et d'Alger, et essayer de passer sous les drapeaux du marabouth. Prêtant l'oreille aux bruits répandus par les émissaires de Sid Mohammed-ould-Hamza, bruits qui annonçaient sa venue prochaine dans le Hodhna, quelques fractions des Oulad-Madhi, du cercle de Bou-Sâada, avaient pris, depuis quelques jours, une altitude des plus douteuses. On sut que ces mauvaises dispositions étaient le résultat des menées occultes de Sid El-Fodhil, l'ancien khodja de Sid Sliman-ould-
Hamza, et qui, aujourd'hui, remplissait les mêmes fonctions auprès de Sid Mohammed, dont il élait le conseiller intime. Sid El-Fodhil était originaire des Oulad-Madhi, et c'élail là la raison de l'influence dont il jouissait auprès de ses contribules.
Le 8 septembre, après avoir accueilli par un refus formel d'obéissance les ordres donnés par l'autorité locale, les fraclions des Oulad-Madhi se mirent en état d'hostilité ouverte en attaquant la colonne placée en observation dans le cercle de Bou- Saàda. Cette agression, qui ne leur réussit pas, leur coûta un nombre assez élevé de tués et de blessés. De notre côté, quatorze hommes reçurent des blessures plus ou moins graves.
Dès le lendemain de cette affaire, la division s'était mise parmi les Oulad-Madhi insurgés, dont une bonne partie s'était rapprochée de Bou-Sâada pour y faire sa soumission, et se placer sous la protection de la colonne.
Après son ravitaillement du 1er septembre par la colonne Lumel, la colonne Archinard était approvisionnée en vivres jusqu'au 20 de ce mois. 11 est évident que son séjour sous Djelfa aurait exigé un second ravitaillement, et qu'un nouveau convoi eût empêché toute action offensive de la part de la colonne de Boghar en la réduisant à des forces absolument insuffisantes; c'était, en outre, lui donner un rôle tout à fait secondaire dans les opérations, bien qu'elle fut sous les ordres directs du général commandant la province. Il ne fallait point non plus s'exagérer outre mesure l'influence exercée par la colonne Archinard sur les tribus des Oulad-Naïl ; il est évident que ce n'était pas elle qui pouvait arrêter la défection de ces nomades, dans l'hypothèse que ce projet fût réellement dans leurs desseins. Il n'y avait donc aucun intérêt à immobiliser celte colonne à Djelfa, village européen qui, du reste, nous l'avons dit, avait été mis à l'abri d'un coup de main. Il valait mieux, incontestablement, qu'elle se rapprochât du Tell, afin d'être prêle à toute éventualité au moment où les colonnes allaient entrer dans une période d'opérations décidément active.
Il élait important de compléter, dans la province d'Alger, le mouvement commencé dans celle d'Oran par les colonnes qui venaient d'opérer dans les environs du Djebel En-Nadhor, et de
rejeter dans le Sud les tribus insurgées campées, comme en pleine paix, sur les pâturages et les eaux de l'ouad Elh-Thaguin, et de louad El-Onrek jusqu'à Châbou ia, c'est-à-dire à une forte journée de Boghar seulement. Le général Jusuf crut donc possible, en faisant remonter dans la direction de ces eaux la colonne Archinard, en dirigeant à sa rencontre la colonne de Boghar, et en donnant rendez-vous dans ces parages à celle d'Aïn-Toukria, le commandant de la province d'Alger, disonsnous, espérait donc pouvoir sinon resserrer les rebelles de son commandement entre ces trois colonnes, tout au moins les obliger à se jeter dans le Sud, où les eaux et les pâturages se faisaient extrêmement rares dans celte saison.
Cette combinaison, qui plaçait le général Jusuf au centre du pays insurgé et abandonné, lui permettait de se porter rapidement sur tel ou tel point de la circonférence où sa présence serait reconnue nécessaire. Son projet était de constituer un biscuit-ville à Chellala, village indigène situé à 22 lieues au sud de Boghar, et d'en faire, en même temps, sa première base d'opérations.
Le colonel Archinard quitte Djelfa le 8 septembre pour se porter, ainsi qu'il en a reçu l'ordre, sur Chellala par Thaguin.
Le général Jusuf se met en mouvement le 9 septembre avec la colonne de Boghar, dont il prend le commandement, et se dirige de Bokhari sur Chellala, point où doivent le rallier, nous l'avons dit, les colonnes Archinard et Liébert. Le général Jusuf passait par les bivouacs suivants : El-Esnam, Châbounia, Bel- Kheithar. Le commandant de la province d'Alger avait pris avec lui quinze jours de vivres pour les besoins de ses colonnes. C'était là tout ce que lui permettaient d'emporter les moyens de transport dont il disposait, moyens qui lui avaient été fournis par les tribus du Tell de son commandement.
Le mouvement de concentration des trois colonnes sur Chellala ne pouvait présenter quelque chance de succès qu'à la condition qu'il serait exécuté en temps opportun, c'est-à-dire à la date précise qui avait été fixée; malheureusement, il ne put en être ainsi, et, par suite, l'occasion était manquée. Ainsi, la colonne Archinard ne fut en mesure de quitter Djelfa que le 8 septembre,
sa présence dans le pays des Oulad-Naïl y étant nécessaire jusqu'au moment de la réunion des divers éléments entrant dans la formation d'une colonne qui s'organisait à Bou-Sâada. La colonne Liébert, qui avait été appelée à opérer dans l'ouest, n'avait pu quitter Aïn-Toukria que le 13. Bien que le retard de ces deux colonnes ne fut que de vingt-quatre heures, cela avait suffi aux populations insurgées pour qu'elles pussent prendre sur nos colonnes une avance qu'il ne nous était plus possible de regagner. Du reste, le mouvement de retraite de ces tribus avait été précipité par la reprise des opérations dans la province d'Oran, et les rebelles, qui n'avaient absolument rien à gagner à attendre nos colonnes, s'étaient dirigés en toute hâte sur Zenina et El-Beïdha, ksour du Djebel El-Eumour.
La colonne Jusuf, nous le répétons, s'est mise en marche sur Ghellala, poussant devant elle les coureurs des rebelles, lesquels sillonnent la plaine qui se développe au sud de Boghar, et elle arrive le 12 au matin à Ghellala sans autre incident.
Celle colonne était forte de 2,600 hommes, dont trois bataillons d'infanterie, — Chasseurs à pied, Zouaves et Tirailleurs, — trois escadrons de Hussards, un escadron de Chasseurs d'Afrique, un détachement de Spahis, une section d'artillerie de campagne avec ses voitures, une section de montagne, et tous les accessoires, ambulance, services administratifs, etc.
Le colonel Archinard, avec un convoi chargé de vingt jours de vivres, était allé bivouaquer, le 8 septembre, jour de son départ de Djelfa, sous le caravansérail des Rochers-de-Sel. Il quittait ce point, le 9, avec le projet de gagner le bivouac de Hamiet-el-R'arbia ; mais il rencontra, sur la route d'Aïn- Malakoff des ensablements si nombreux et d'un parcours si difficile, que ses voitures de roulage ne purent parvenir à les franchir qu'après des efforts inouïs. Il était déjà trois heures de l'après-midi, et la colonne avait encore quatre lieues à parcourir pour gagner le point où elle devait bivouaquer. En présence de ces difficultés qui renaissaient à chaque pas, force fut au colonel Archinard, qui renonçait à atteindre Hamiet-el-R'arbia, d'aller camper dans des nebak (dunes) sur les puits d'Oglel-ez-Zâfran. Vers cinq heures, le camp était à peine établi, que des coups de
fusil se faisaient entendre en avant de la première face. Les ondulations sablonneuses qui entouraient le bivouac ne permettant pas de juger de l'importance numérique des assaillants, le colonel Archinard prescrivit au sous-lieutenant Micaelli, du 1er de Tirailleurs algériens, son officier d'ordonnance, de se porter sur-le-champ, avec quelques cavaliers du goum des Oulad-Naïl dans la direction des rebelles. Cette reconnaissance est accueillie par un feu assez nourri qui dénonce la présence d'un parti ennemi assez nombreux. Pendant que le goum des Ouled-Naïl, retardait, par sa contenance, l'attaque générale des insoumis, le sous-lieutenant Micaelli faisait connaître au commandant de la colonne que, bien que le djich des insurgés fut en grande partie dissimulé derrière les dunes, il devait être, selon toute probabilité, d'un effectif assez sérieux. Le colonel ordonnait aussitôt à la cavalerie régulière, commandée par le lieutenantcolonel Collot, du 3me de Hussards, de dégager et de soutenir les gens du goum et surtout les mekhaznia (1), qui étaient aux prises avec les rebelles ; il prévenait, en même temps, cet officier supérieur qu'à tout événement, deux demi-bataillons d'infanterie en échelons le suivraient de près.
En un clin d'œil, hussards et spahis étaient à cheval, et, malgré les fatigues d'une longue et pénible journée, ils filaient au grand trot et avec beaucoup d'ardeur. Le lieutenant-colonel Collot déploya l'escadron de spahis pour soutenir les Mekhaznia, se réservant de le faire charger en fourrageurs, ou de renforcer la ligne formée par les cavaliers du goum. Ces derniers, qui étaient très peu nombreux, mais qui, se sentant appuyés, tenaient assez solidement, eussent été infailliblement coupés sans l'extrême entrain avec lequel les spahis, qui avaient sur le cœur l'affront de Thaguin, se précipitèrent sur les rebelles. En un instant, le combat était engagé à brûle-pourpoint.
Déjà bon nombre de cavaliers ennemis avaient roulé sanglants sur le sable des dunes, quand les hussards, impatients de pren-
(1) Les gens du Makhzen. Ce sont les spahis et les cavaliers des tribus qui sont employés auprès du commandement et des officiers des Affaires indigènes.
dre part à la lutte, se jetèrent, à leur tour, sur les rebelles, et leur firent tourner bride. Hussards et spahis les menèrent dès lors battant et le sabre aux reins plus loin que la prudence ne l'eût permis ; mais, démoralisé sans doute par l'ardeur de l'attaque, l'ennemi ne tenta aucun retour offensif et se dispersa dans toutes les directions.
Le demi-bataillon du 36« d'infanterie et celui du 1er de Tirailleurs algériens, qui avaient formé les échelons de soutien et de retraite, rentrèrent au camp à la nuit sans avoir eu à tirer un coup de fusil.
Ce combat de cavalerie nous avait coûté un tué et six blessés, parmi lesquels le sous-lieutenant Wyndham, du 1er de Spahis, deux maréchaux-des-logis indigènes, un spahis français et deux spahis indigènes. Les deux maréchaux-des-logis et le spahis français succombèrent dans la soirée. Quant au sous-lieulenant Wyndham, il mourut de ses blessures le 13 septembre.
Les pertes de l'ennemi avaient dû être bien supérieures aux nôtres ; mais l'arrivée de la nuit n'avait pas permis de les estimer, même approximativement. Quelques chevaux tués ou grièvement blessés restés sur le terrain, d'autres qui suivaient le goum ennemi sans cavaliers, prouvaient l'importance des perles des rebelles.
Ce serait le fameux Bou-Diça (1), fort reconnaissable d'ail-
(1) Ould-ben-Aouda-ben-Ahmed, plus connu sous le nom de Bou- Diça, dont nous avons parlé plus haut, était le fils du non moins fameux Ben-Aouda-el-Mokhtari, qui fut chikh des Oulad-Mokhtar en 1835, et qui joua un certain rôle à cette époque. Nous renvoyons à la lre partie de cet ouvrage (pages 44 et suivantes) pour les détails concernant ce personnage. Son fils Bou-Diça devint plus tard agha des Oulad-Mokhtar ; mais, en 1863, une razia de chameaux faite en pleine paix par ses gens sur un de ses voisins, lequel prit mal ces façons un peu trop féodales, — nous le voulons bien, — mais parfaitement traditionnelles dans le Saura, et s'en plaignit à l'autorité française, qui, obéissant à nous ne savons quelle pression, crut devoir faire traduire cet agha sahrien, comme un simple khammas, devant la Commission disciplinaire de la subdivision de Médéa, dont les membres, tout neufs, pour la plupart, en Algérie, et peu au courant des mœurs des Nomades, traitèrent le cas de Bou-Diça comme sil se fût agi du vol d'une paire de vaches sur le marché de Poissy, c'est-à-dire sans tenir le moindre compte des us et coutumes de ces
leurs à son bernous fauve, qui aurait frappé mortellement le sous-lieulenant Wyndham, lequel, du reste, a attesté le fait avant de mourir. Voici comment les choses se seraient passées : cet officier, qui avait reconnu Bou-Diça, son ancien administré, parmi les rebelles, et qui voulait avoir l'honneur de lui faire expier sa trahison, se précipita à sa rencontre le revolver au poing. Bou- Diça, qui, de son côté, se plaignait d'avoir été très sévèrement traité par le sous-lieutenant Wyndham lorsque celui-ci était employé aux Affaires indigènes de Boghar, épargna la moitié du chemin à son adversaire, et fondit sur lui, debout sur ses étriers, la bride aux dents, la crosse du fusil à l'épaule. Les deux antagonistes tirèrent l'un sur l'autre à portée de pistolet et se manquèrent : la balle de l'officier avait troué le bernous de l'exagha, dont il avait évité le projectile en se penchant sur l'encolure de son cheval. Après s'être traversés pour reprendre du
grands seigneurs sahriens, et le condamnèrent à un an de détention dans un pénitencier indigène. Il était, en même temps, révoqué de ses fonctions d'agha, punition qui, peut-être, eût été suffisante comme premier avertissement. Bou-Diça fut gracié du restant de sa peine au bout de six mois, c'est-à-dire quelque temps avant la défection des Oulad-Hamza. Le général Jusuf, qui comptait utiliser cet exagha dans la conduite du goum, lui confia, à plusieurs reprises, pendant l'expédition du printemps, des missions et des reconnaissances périlleuses exigeant beaucoup de courage et d'aptitudes spéciales : admirable cavalier, farès de grande valeur, Bou-Diça s'acquitta à merveille des services de guerre dont l'avait chargé le général. Cependant, il est fort probable que ce grand seigneur, cet homme de grande tente, jouissant d'une influence séculaire sur l'importante tribu des Oulad-Mokhtar, cet homme à qui l'on avait fait subir sa peine au pénitencier de Lalla-Aouda, confondu avec la lie de la population indigène, n'avait point oublié le traitement honteux qui lui avait été infligé. Aussi, dut-il être très facile au marabouth de le gagner à sa cause avec la tribu des Oulad-Mokhtar, sur laquelle il n'avait point perdu d'ailleurs une parcelle de son autorité.
Nous reviendrons plus loin sur ce personnage, qui n'avait gagné à notre contact que l'amour immodéré de l'absinthe et des autres spiritueux de la civilisation. Aussi, espérait-on qu'il se dégoûterait bien vite de l'existence austère des Sahriens, et que sa passion pour la liqueur verte ne tarderait pas à lui souffler le conseil de faire sa soumission, et de nous demander l'aman.
champ, les deux cavaliers se chargèrent de nouveau. Cette fois, Bou-Diça avait saisi son pistolet ; le combat allait donc continuer à armes égales, et il ne pouvait se terminer que par la mort de l'un des deux champions. L'officier tira trop tôt, et manqua Bou-Diça, qui lui envoya une balle dans le ventre presque à bout portant, et disparut.
Le sous-lieutenant Wyndham avait eu d'ailleurs affaire à forte partie ; car Bou-Diça était un très habile tireur et un merveilleux cavalier.
Quant aux spahis qui furent mis hors de combat dans cette rencontre, ils en accusèrent énergiquement des déserteurs du corps qui avaient conservé leurs bernous rouges, et que les nôtres, dans la mêlée, avaient cru appartenir à l'escadron. Trompés par ces infidèles à notre cause qu'ils supposaient, comme eux, à la poursuite des rebelles, et dont, par suite, ils ne se méfiaient pas, ils les. suivirent plus loin qu'il ne convenait; tout à coup, les désert$irs firent volte-face, et tirèrent à bout portant sur leurs anciens camarades, dont trois, nous le répétons, succombèrent dans la soirée.
Le lendemain, 10 septembre; le colonel Archinard quittait son camp d'Oglet-ez-Zâfran à cinq heures du malin. Pendant sa marche, la colonne était suivie de loin par les goums des rebelles, qui se contentèrent de l'observer sans l'inquiéter. Elle faisait sa grande halte à Hamiel-el-R'arbia, d'où elle emportait l'eau nécessaire pour son bivouac. Le soir, elle dressait ses lentes à Es-Souaga.
La colonne apprenait en route l'incendie, par les insurgés, de la bergerie de Tadmit appartenant à l'État, et du caravansérail de Sidi-Makhlouf. Le colonel recevait, en même temps, une dépêche par laquelle le général Jusuf l'informait qu'il était à Châbounia, en marche sur Gliellala.
Le 11, le colonel Archinard levait son camp d'Es-Souaga. A six kilomètres de ce point, un goum assez nombreux de Rhaman et de Zenakhra rebelles était signalé sur la gauche de la colonne. Ce parti espérait, sans doute, en raison de l'extrême chaleur du jour et des difficultés du terrain, trouver le convoi allongé et des hommes en arrière. Trompé dans son attente, l'ennemi se décida à ouvrir le feu sur la colonne, mais à une trop grande
dislance pour qu'il fût bien dangereux. Ayant aperçu, à 1,200 mètres environ, des groupes de cavaliers qui paraissaient former la réserve de la ligne de tirailleurs des rebelles, le colonel Archinard leur envoya quelques obus qui, arrivant en plein dans ces groupes, y causèrent évidemment quelques pertes; car ils disparurent aussitôt, et les tirailleurs les suivirent de près.
Pendant ce temps, la colonne continuait sa marche sans se hâter. Vers onze heures, elle arrivait en vue des eaux de Thaguin. Les collines qui les dominent au sud se couvrirent tout à coup de nombreux cavaliers qui, paraissant vouloir en défendre l'approche, ouvrirent un feu assez nourri, mais peu efficace, sur le demi-bataillon du 1er de Tirailleurs qui formait la colonne de gauche (1). Le colonel fit aussitôt couronner ces collines par ce demi-bataillon, qui en avait promplement délogé les rebelles. La rapidilé et l'énergie de ce mouvement fit définitivement lâcher pied aux rebelles, qui restèrent exposés, sur un espace de 300 mètres, au feu de toute la ligne. Une douzaine d'obus lancés fort habilement sur les fuyards produisirent aussi, au milieu de leurs chevaux, un excellent effet.
La colonne reprit son ordre de marche, et, quelques instants après, elle dressait ses tentes sur les hauteurs qui commandenl, au nord, l'Aïn-Thaguin. On pouvait apercevoir, de ce point, les rebelles fuyant dans la direction de Djelila.
Cet engagement n'avait coûté ni un tué ni un blesséà la colonne. Les pertes des rebelles avaient dû être assez sensibles si l'on en jugeait par le nombre de chevaux errant au loin sans cavaliers.
La colonne Archinard rallie, le 12 septembre, la colonne Jusuf à Ghellala, après une marche de treize lieues sous une température accablante.
Le village indigène de Ghellala (2) avait subi le sort des caravansérails de la roule de Laghouath. Les maisons, construiles
(1) Nous rappelons ici que, dans les plaines sahriennes, l'ordre de marche, de combat et de campement est habituellement le carré.
(2) Le pays où se déroule la seconde phase de l'insurrection étant à peu près le même que celui qui avait servi de théâtre à la première, on trouvera sa description et les détails qui s'y rapportent dans la première partie de ce travail.
à l'européenne depuis un an seulement, avaient été saccagées et livrées aux llammes.
Les deux colonnes séjournèrent àChellala le 13.
Le général Jusuf, nous l'avons dit plus haut, avait eu l'intention, en se dirigeant sur Chellala, d'en faire sa première base d'opérations, et d'y établir un biscuit-ville; mais ce ksar ayant été, pour ainsi dire, ruiné, et aucune de ses constructions ne pouvant recevoir l'affectation qu'il avait projeté de lui donner; d'un autre côté, la position de Serguin lui ayant paru répondre mieux aux conditions de la situation, le général Jusuf décida que les trois colonnes réunies se transporteraient sur ce point, éloigné de Chellala de 8 kilomètres seulement, et que là serait établi le biscuit-ville devant recevoir les approvisionnements des colonnes expéditionnaires, du moins tant qu'elles auraient à opérer dans le rayon de cet établissement. Du reste, nous l'avons dit déjà, avec la mobilité des Sahriens, la base d'opérations d'une colonne est toujours son dernier bivouac.
Les deux colonnes se mirent en route le 14 pour se rendre à leur nouvelle destination ; elles y arrivaient après deux heures de marche, et dressaient leurs tentes autour de Dar-Djelloul (1), maison de commandement placée dans une situation dominante, centrale et de facile défense, convenable, sous tous les rapports, pour y constituer un dépôt provisoire d'approvisionnements. Le bivouac de Serguin ou de Dar-Djelloul est, en outre, très riche en pâturages et en eaux.
La colonne Liéberl arrive à Chellala le 14 septembre ; elle ne trouve que le vide sur son parcours depuis Aïn-Toukria, son point de départ. Elle rejoint, le même jour, dans la soirée, les colonnes Jusuf et Archinard, parties le matin pour Serguin.
Le général Ducrot, mis à la disposition du Gouverneur générai de l'Algérie, était désigné, le 14 septembre, pour prendre le commandement de la subdivision de Médéa.
(1) Cet établissement a pris son nom du kaïd des Oulad-Châïb, Djelloul-ben-Msâoud, lequel, on se le rappelle, avait été tué, le 16 avril, par son agha En-Nâïmi -ould-El-Djedid, qui faisait défection, après ce meurtre, en entraînant sa tribu.
La colonne Archinard dirigée de Serguin sur Bokhari pour y prendre un convoi de vivres. — Les convois et les moyens de transport.
— Les colonnes Jusuf et Liébert se dirigent sur El-Beïdha. — Elles abandonnent la direction d'El-Beïdha pour prendre celle de Zenina. — Les populations rebelles ont décampé et se sont portées dans la direction de Tadjmout. — Le maréchal de Mac-Manon est nommé gouverneur général de l'Algérie en remplacement du maréchal Pelissier. — Sa proclamation aux Indigènes arabes et kabiles.
— La colonne Jusuf se dirige sur Tadjmout, où l'attend, prétendon, le marabouth pour engager le combat. — Le général Jusuf porte sa colonne sous Laghouath pour s'y ravitailler. — Une colonne légère revient sur Tadjmout, où a reparu le marabouth. — Escarmouche entre les goums de la colonne et les rebelles. — La colonne reprend son camp sous Laghouath. — Le général Jusuf se porte sur Djelfa. — La colonne Liébert est chargée de l'évacuation du dépôt de Dar-Djelloul. — Arrivée à Djelfa du convoi escorté par la colonne Archinard. — Troubles dans le Zouar'a (province de Constantine). — Arrestation des meneurs. —Combat chez les Arbâoun. — Défection des tribus du nord de la subdivision d'Aumale et du cercle de Bou-Sâada. — Ces tribus sont battues à Tniyet-er-Rih et sur i'ouad Dermel. — Elles se réfugient dans le Djebel-Es-Sahri et dans les montagnes au sud du Zar'ez oriental.
Disséminés dans le sud des provinces d'Alger et d'Oran, et changeant fréquemment de campements, les rebelles étaient devenus presque introuvables, et Ton n'en avait guère de nouvelles que lorsqu'ils apparaissaient en rôdeurs autour des colonnes. ïl était donc devenu très difficile de se procurer des renseignements exacts sur les positions qu'ils occupaient. Quant à leurs projets, ils n'en faisaient jamais à longue échéance, et chaque jour, pour ainsi dire, amenait le sien.
L'inlenlion du maraboulh — il ne pouvait en avoir d'autre — était de fatiguer nos colonnes, de les harasser, de les harceler sans cesse, de leur enlever tout repos, de profiter de toutes nos fautes, de toutes nos imprudences; il espérait ainsi voir fondre et diminuer nos forces peu à peu par l'effet des marches, des privations, et sous l'influence d'une température énervante, des plus débilitantes, et, en fin de compte, nous lasser, nous dégoûter, nous rendre le Sahra inhabitable, et nous décider à l'évacuer ou à le lui donner en apanage, ou tout au moins à lui faire une grande situation clans le Sud des provinces d'Oran et d'Alger. C'était évidemment là une ambition exagérée, car enfin les tribus qu'il avait entraînées dans la défection ne pouvaient se contenter longtemps de l'existence qu'il leur faisait ; elles nous reviendraient infailliblement, parce qu'elles ne tenaient nullement à échanger la région des fourrages et des belles eaux contre celle des sables, de l'aridité et des eaux salées. Seulement, quand elles viendront nous demander notre pardon, elles auront été visitées par la misère, qui leur aura enlevé leurs biens et leurs troupeaux; un grand nombre des leurs auront succombé, les guerriers par l'effet de notre leu, les vieillards et les enfants par celui des fatigues et des marches incessantes pour échapper à notre poursuite. Voilà ce que ces imprudentes tribus auront gagné à suivre le drapeau d'un ambitieux qui, certainement, n'a rien de commun avec le Moula Sda qu'elles attendent, et elles ne peuvent tarder à s'en apercevoir, ce qui ne les empêchera pas de se laisser prendre plus d'une fois encore à cet espoir toujours déçu et cependant toujours renaissant, mirage trompeur comme celui de leur Sahra, et qui, fatalement, doit les conduire à la ruine et à la mort, à moins qu'ellesne prennentle parti désespéré d'échapper aux termes de ce dilemme, en abandonnant leurs territoires pour se retirer dans les pays de l'Islam qui sont à l'est et à Touest de nos possessions algériennes.
Quoi qu'il en soit, on ne pouvait tarder à avoir des nouvelles de l'ennemi, lequel n'avait pu prendre que la direction du Sud ; et en suivant les lignes d'eaux de celte région ou en y poussant des reconnaissances, on ne pouvait manquer de retrouver les traces des rebelles.
C'est dans ce but que le général Jusul' se décide à se porter en avant et à s'avancer dans le sud jusqu'à El-Beïdha, à la pointe nord du Djebel-El-Eumour, avec sa colonne et celle du général Liébert. Les approvisionnements de Dar-Djelloul permetfaient aux deux colonnes de visiter ce point et de revenir sur leurs pas sans inconvénients. Pendant ce temps, la colonne Archinard devait aller chercher un fort convoi de vivres à Bokhari, et l'amener à Serguin pour le retour sur celte position des colonnes Jusuf et Liébert.
La colonne Archinard laissera, sur son effectif, 250 hommes du 77e d'infanterie à Serguin pour la garde du biscuit-ville de Dar- Djelloul ; la colonne Jusuf y ajoutera ses malingres, de façon à laisser à cet établissement une force suffisante pour sa défense. Le commandant de la division d'Alger emmènera avec lui toute la cavalerie, laquelle se compose de six escadrons, dont il donne le commandement au colonel Marguerille, du lPr de Chasseurs d'Afrique.
La colonne Jusuf sera forte alors de 2,800 hommes et de 730 chevaux et mulets.
Les Zouaves du 1er régiment sont formés en deux bataillons, combinaison qui donne au commandant de la colonne quatre bataillons d'infanterie, nombre favorable pour marcher et camper en carré.
La colonne Liébert est forte de 1,760 hommes, 250 chevaux et 146 mulets. Elle se compose de: deux bataillons d'infanterie (42e et 87e régiment), deux escadrons de cavalerie (1" de Chasseurs d'Afrique et 1er de Spahis), une section de montagne et les services accessoires.
Bien que sous le commandement général du commandant de la Division, les deux colonnes conserveront néanmoins leur autonomie. Cette disposition leur donnera plus de mobilité, et permettra, au besoin, de faire un détachement constitué pouvant opérer seul.
La colonne Archinard quittait Serguin le 1£ septembre au matin, et se dirigeait sur Bokhari pour y prendre un convoi de vivres à destination du biscuit-ville de Dar-Djelloul.
Cette colonne va commencer celle série de convois légen-
daires qui sont restés, dans le Sahra, comme des modèles du genre. En effet, c'est au milieu de difficultés inouïes que se sont accomplies ces gigantesques entreprises, lesquelles exigeaient, de la part des troupes qui en étaient chargées, un grand courage, un moral solide, une patience indémontable, une abnégation entière ; car celte mission n'avait rien de brillant, et n'était point de celles qui conviennent à notre tempérament. A défaut d'animaux de transport, — les tribus défeclionnaires avaient emmené les leurs, — il fallut louer dans le commerce des véhicules de toutes les espèces, de tous les modèles, charrettes, prolonges, fourragères, jardinières, et il s'agissait de faire parcourir à ces moyens d'une perfection douteuse un pays sans routes, hérissé de dunes de sable irrésistantes, ou creusé de ravines ou de gerçures taillées à pic, ou bien embroussaillé de buissons et d'arbustes épineux -, aussi, à chaque pas, l'escorte doit-elle s'arrêter pour laisser à la pioche le temps de faire son œuvre soit pour combler une excavation, soit pour aplanir un obstacle, et ces temps d'arrêt de tous les instants se font sous les ardeurs d'un soleil de feu, et en présence d'une nuée de rôdeurs guettant les traînards pour en faire leur proie, et les débarrasser de leurs têtes. Et à cette allure, pendant l'été, par suite des détours incessants, il faudra une journée de douze ou quatorze heures pour franchir la distance entre deux bivouacs, c'est-à-dire pour exécuter une marche de sept à huit lieues. Puis, plus tard, lorsque arrivera la saison des pluies, c'est quinze jours qu'il faudra au général Ducrot pour faire franchir cinq étapes à son convoi de voitures, c'est-à-dire pour se rendre de Bokhari à Djeifa.
Dès que la colonne Archinard fut en route, le commandant Charles, du 77e d'infanterie, laissé avec deux de ses compagnies à la garde de Dar-Djelloul, employa son monde à la construction d'une redoute en maçonnerie sur un petit plateau portant le ksar ruiné d'Aïn-el-Khadhra.
Les colonnes Jusuf et Liébert se mettent en marche, le 15 septembre, dans la direction d'El-Beïdha et en passant par Thaguin. Les chouaf et les coureurs des rebelles rôdent autour des colonnes et les surveillent; mais toutes les recommandations
onl été' faites : on marchera aussi serré que possible ; d'ailleurs, l'ordre en carré, qui, entre autres avantages, fait d'une colonne un ensemble compacte et sans profondeur, parfaitement dans la main de son chef, permet de se passer de ces grosses arrièregardes qui, le plus souvent, n'arrivent au bivouac qu'à la nuit. La cavalerie marche sur l'un des flancs, celui qui est menacé ; le goum éclaire la marche au loin, en avant.
Les deux colonnes dressent leurs tentes à El-Maïa, au nord de Thaguin.
Le 16, elles campent sur les puits d'El-Djelila.
De ce point, le général Jusuf envoie des éclaireurs dans toutes les directions pour avoir des nouvelles de l'ennemi ; les rapports de ses chouaf\u\ donnent la presque certitude que le marabouth Mohammed-ould-Hamza, avec une partie de ses contingents, a gagné Aflou, ksar ruiné du Djebel-EI-Eumour, pays dont la défection est complète. Les rebelles du cercle de Boghar sont dans les parages de Zenina, dont la population défend, dit-on, contre eux le ksar de ce nom. Quant aux Oulad-Naïl, ils tiennent encore pour nous ; mais leur fidélité est de plus en plus chancelante.
Le général Jusuf pense qu'il ne serait pas sans intérêt de débloquer Zenina, et songe un instant à organiser une colonne légère qui, par une marche de nuit, pourrait tomber sur les populations insurgées qui onl leurs campements aulour de ce ksar.
Le général Jusuf savait mieux que personne combien il est difficile de surprendre les Arabes, lesquels s'éclairent à merveille, et savent toujours où sont nos colonnes. Mais il espérait qu'embarrassés de leurs familles, de leurs biens, de leurs troupeaux, toules choses qui les alourdissaient énormément, il ne lui sérail* pas impossible, après avoir battu les contingents qui les défendent, de faire du butin sur ces transfuges, et de châtier ainsi leur défection. Ce genre d'opérations n'a chance de réussir que par l'emploi de moyens indigènes soutenus d'assez près par nos troupes. En un mot, pour faire la guerre avec quelque succès dans le Sabra, il faut opposer aux Nomades les Nomades euxmêmes. Malheureusement, les quelques hommes de goum qui marchaient avec nous appartenaient aux tribus du Tell, et il est incontestable qu'ils n'ont point la valeur des cavaliers du Sud ;
en outre, ils ne possèdent point une connaissance suffisante des régions qu'habitent ces derniers.
Quoi qu'il en soit, le général Jusuf abandonne, le 17, la direction d'El-Beïdha pour prendre celle de Zenina. Les deux colonnes s'ébranlent à trois heures du matin ; mais leur marche est ralentie par un obstacle sur lequel on n'avait pas compté : la Dhayet-er-Radjelan a été submergée par une récente pluie d'orage, et présente, sur une largeur de 800 mètres, une couche de vase épaisse, grasse et gluante, que les colonnes ont toutes les peines du monde à traverser. Cet obstacle fatigue tellement les troupes et les animaux de transport, que le général Jusuf se voit dans la nécessité de poser son camp à El-Guelouach, c'est-à dire à près de trois lieues en-deçà de Zenina, où il avait, nous l'avons dit, projeté de camper.
Ce fâcheux relard eut pour conséquence de donner le temps aux populations rebelles qui campaient autour de Zenina de mettre entre elles et la colonne une distance suffisante pour qu'elles n'aient plus à craindre d'en être atteintes, de quelque temps du moins.
Le lendemain, 18, la colonne Jusuf arrivait devant le ksar de Zenina; mais les contingents insurgés ne l'y avaient pas attendue.
Le général eut un instant l'intention de lancer une colonne légère aux trousses des rebelles ; mais il y renonça lorsqu'il eut appris, par ses limiers, que les dernières tribus étaient déjà à deux journées de marche de Zenina ; du reste, il devenait d'autant plus difficile au général de se faire éclairer, que quelquesuns des chouaf qu'il avait jetés sur leurs traces avaient été reconnus et pendus par les insoumis ; ces exécutions sommaires n'étaient point de nature, en effet, à exalter le zèle des éclaireurs; aussi, leur enthousiasme et leur intrépidité en furent-ils sensiblement refroidis.
La masse des tribus révoltées avait marché toute la nuit et toute la journée précédente dans la direction de Tadjmout, jalonnant la route de ses troupeaux décimés par la soif et la fatigue, et dont, les jours suivants, la colonne rencontra de nombreux débris.
Le générai Jusuf, qui, depuis vingt ans, faisait la guerre aux
Sahriens, et qui connaissait aussi bien ses adversaires que la région qu'ils habitent, avait compris desniteque la tactique du raarabouth était de faire toujours le vide devant lui, et d'armer ainsi, si le général tombait dans l'erreur de le poursuivre, à éreinter ses troupes et à les mettre sur les dents, résultat qui, la saison aidant, n'eût pas été bien long à se produire. Mais le général savait parfaitement qu'il y aurait folie, à une colonne composée exclusivement d'éléments français, à se lancer à la poursuite — nous ne dirons pas des contingents arabes — mais même des populations indigènes, tout embarrassées qu'elles pussent être de femmes, d'enfants, de vieillards et de troupeaux. Ou ne peut, en effet, arrêter et traquer avec quelque succès ces émigrations des Sahriens que par des moyens identiques aux leurs, c'est-à-dire par desgoums appartenant aux tribus du Sud, et encore faut-il qu'ils soient soutenus ou appuyés à distance par des colonnes légères extrêmement mobiles. Aucun avantage sérieux n'a été obtenu et ne s'obtiendra autrement.
Dans le cas dont nous nous occupons, il y avait deux manières d'opérer : la première était, après avoir ravitaillé largement les postes de Djelfa et de Laghouath, dans la province d'Alger, de faire rétrograder les colonnes sur les postes de la ligne de ceinture du Tell, et d'en défendre l'accès au maraboutb, ce qui ne présentait aucune difficulté, eu égard surtout à la répugnance qu'éprouvent les Sahriens à s'engager dans les montagnes de cette région. Cela valait infiniment mieux que de s'agiter péniblement dans le vide, d'exténuer ainsi nos hommes et nos chevaux, et de se livrer à de coûteux et fatigants ravitaillements, devenus d'autant plus difficiles que, nous le répétons, les tribus qui nous fournissaient habituellement nos moyens de transport et leur réquisition, avaientfait défection et étaient passées au marabouth. Nous laissions ainsi les rebelles épuiser leurs approvisionnements — ce qui ne pouvait être bien long, car il ne restait plus beaucoup de silos à vider entre le Tell et Laghouath, — et leurs troupeaux mourir de soif sur les r'dir desséchés du Sahra. La misère obligeait infailliblement ces populations à nous demander l'aman au bout de deux ou trois mois, et ce résultat eût été obtenu sans dépenses, sans fatigues pour nos colonnes, et sans coup férir.
Le second moyen consistait à échelonner de petites colonnes mobiles solidement et légèrement constituées entre le Tell et les postes avancés du Sahra, afin de fermer celte région aux rebelles qui l'avaient abandonnée, et en dehors de laquelle leur manquent les moyens d'existence aussi bien pour eux que pour leurs troupeaux. Ces colonnes auraient eu pour mission de rechercher les silos des tribus défectionnaires et d'achever de les vider, d'enlever le boire et le manger à leurs chevaux et à leurs troupeaux en s'installant sur les eaux principales et sur les pâturages, et, en changeant fréquemment de bivouac, de ne leur laisser aucun repos en les refoulant de source en source, de r'dir en r'dir, de les menacer incessamment par des mouvements combinés de leur rendre enfin, à force de chicane, toute la région des Hauts Plateaux impraticable, et deles maintenir ainsi dans les sables qu sont au sud de Laghouath et de Géryville. El il est d'autant plus facile dopérer ainsi aujourdhui, que nous connaissons aussi bien que les Nomades les lignes d'eau qui sillonnent notre Sahra, et qui sont les roules obligées de cette région.
Celle seconde façon de traiter les populations rebelles présentait cet avantage de les amener plus promplement à composition et de mieux répondre aux besoins du tempérament français, lequel s'accommode volontiers de la fatigue et de la misère, pourvu qu'il y ait de la poudre, et quelque gloire au bout.
Manquant, par suite de la défection des tribus des Hauts-Plateaux, des moyens indigènes permettant l'emploi de cette seconde manière, et n'ayant à sa disposition qu'un goum insuffisant et d'une fidélité douteuse, le général Jusuf renonce — poulie moment, du moins, — à atteindre l'ennemi. Il est une considération qui le préoccupe davantage : c'est l'attitude des Oulad-Naïl. Aussi le général se propose-t-il de se porter sans retard au milieu de ces tribus dont la fidélité est plus que chancelante. Le bach-agha de cet important groupe de tribus, Sid Cherif-ben-El-Ahreuch, est dans le camp du général; il vient lui exprimer, accompagné de quelques-uns de ses kaïds, tout son dévouement à notre cause; mais son langage est plein de réticences; ils laissent deviner, lui et les siens, bien qu'ils s'efforcent de montrer une assurance qui n'est que sur leurs lèvres.
que leurs tribus ne leur inspirent qu'une confiance médiocre, et quelles ne larderont pas à leur glisser entre les mains.
Le général Jusuf pense que sa présence au milieu de ces populations pourra les raffermir dans le devoir, et retarder le mouvement d'émigration qu'elles paraissent avoir résolu. Le danger est surtout dans la proximité des rebelles, et dans l'influence que peuvent exercer sur les Oulad-Naïl les émissaires du marabouth, lesquels font une propagande des plus actives au milieu de populations qui ne sont que trop disposées à se laisser entraîner.
Le général Jusuf avait donc résolu de se diriger lentement sur Djelfa, c'est-à-dire en passant par Charef, afin de ne pas trop s'éloigner des parages occupés par les rebelles, et de pouvoir, si la fortune lui en fournissait l'occasion, tenter sur eux quelque entreprise. Mais des renseignements qui lui parviennent à Zenina, où il fait séjour, dans la nuit du 19 au 20 sepiembre, le décident à modifier ses projets, à laisser de côté, pour le moment, Djelfa et les Oulad-Naïl, et à prendre une autre direction.
Nous dirons plus loin les causes de cette modification au plan qu'avait arrêté le général.
Le maréchal de Mac-Mahon, nommé gouverneur général de l'Algérie par décret du 1er septembre, débarquait à Alger le 19 du même mois; il remplace le maréchal Pelissier, décédé le 22 mai dernier. En prenant possession de son gouvernement, le nouveau Gouverneur adressait aux populations européennes et indigènes une proclamation dans laquelle il disait :
m Indigènes Arabes et Kabils ! je ne suis pas un étranger pour vous; vous me connaissez depuis longtemps; vous savez que j'ai toujours été bienveillant pour les hommes qui cherchent le bien, ferme et sévère pour les fauteurs de désordre. Dans tous les rapports que j'ai eus avec vous, j'ai toujours cherché à suivre l'inspiration de l'équité et de la justice. Vous me retrouverez toujours le même à votre égard.
» Quelques Iribus, égarées par les conseils perfides de quel-
ques hommes ambitieux, ont prêté l'oreille à l'esprit du mal et delà révolte. Elles n'ont pourtant aucun motif sérieux de plainte contre le gouvernement français, qui respecte leur religion, et qui, sous l'inspiration de leur générosité et de la haute justice de l'Empereur, a consacré, d'une manière irrévocable, le droit des indigènes à In propriété de leur territoire . Comment a-t-on pu abuser de leur crédulité au point de leur faire espérer qu'ils pourraient résister à la France? Ceux de leurs frères qui ont combattu avec nous en Crimée, en Italie, au Mexique, ne leur ont-ils pas dit ce qu'était la France, quels étaient sa puissance et le prestige de ses armes partout où ses soldats se sont montrés ? Ne leur ont-ils pas dit que, sur un signe de l'Empereur, la France peut réunir 800,000 soldais prêts à venger les actes de trahison envers elle?
» Les tribus n'auront à s'en prendre qu'à elles du châtiment qui va les atteindre, si elles persistent plus longtemps dans leur aveuglement. »
L'intention de cette proclamation n'était pas mauvaise certainement; mais son rédacteur paraissait peu au courant des choses de l'Algérie. En effet, c'est aux indigènes du Tell — qui ne sont pas en cause — qu'il semble s'adresser, tandis que ce sont ceux du Sahra qui sont en insurrection. Qu'importe aux Nomades la consécration irrévocable de leur droit à la propriété de leurs territoires? Cela leur est bien égal à eux qui n'ont que des terrains de parcours dont la colonisation n'a que faire, et qu'elle ne convoite pas. De même lorsque, pour frapper leur imagination, et leur donner une idée de la puissance de la France, on leur demande si leurs frères qui ont combattu avec nous en Crimée, en Italie, au Mexique, ne leur ont pas dit ce qu'était notre pays, on oubliait que ce n'est pas dans le S3hra que se recrulent nos régiments de Tirailleurs, les seuls, parmi les corps indigènes, qui aient fait la guerre dont on parle ici. De sorte que les cavaliers des tribus du Sud pouvaient très bien n'avoir aucune idée de cette puissance qu'ils n'ont point éié à même de constater. Ce que les rebelles n'ignoraient pas, c'est que la Fiance ne manque pas de soldats ; mais ils savaient cela
lorsque Sid Sliman-ould-Hamza leva l'étendard de la révolte, et ce détail ne les a pourtant pas arrêtés, et il devait en être ainsi ; car, pour les Arabes-Algériens, le nombrene fait absolument rien à l'affaire, attendu que, lorsque le Dieu unique le jugera à propos, il nous fera repasser la mer, ou nous anéantira sans s'inquiéter le moins du monde si nous sommes 800,000 ou plus.
Quant au châtiment terrible dont on menace les révoltés, et qui va les atteindre s'ils persistent dans leur aveuglement, nous savions bien que nous n'étions point en élat de le leur infliger par l'effet de nos armes, et que nous serions bien heureux de leur accorder notre pardon lorsque la faim et la soif les obligeraient à venir nous le demander.
En définitive, cette proclamation — qui, fort probablement, ne parvint pas à ceux qu'elle visait — ne modifia nullement la situation, et l'insurrection suivait son cours comme si de rien n'était; l'apparition de ce document sembla même marquer une nouvelle période d'intensité ; en effet, au lieu d'amener les rebelles à résipiscence, nous verrons plus loin qu'il aura eu ce résultat de les rendre plus arrogants, plus téméraires, plus fanatiques, et de gagner à leur cause toutes les tribus des Oulad-Naïl.
Mais revenons à Zenina.
Dans la nuit du 19 au 20 septembre, le bruit courut, dans le camp, et il parvint aux oreilles du général Jusuf, que, si les rebelles s'étaient retirés avec tant de précipilalion devant lui, c'est que l'intention de Sid El-Ala était de choisir son heure et son champ de bataille. On ajoutait que ce dernier avait appelé à lui son neveu le maraboulh, qui était alors à Aflou, et que celuici se portait en toute hâte sur Tadjmout avec l'intention d'y attaquer le général Jusuf s'il osait paraître sur ce point.
Ces bruits n'étaient pas absolument dénués de fondement ; le maraboulh arrivait, en effet, et ralliait son oncle Sid El-Ala ; mais on lui faisait réellement trop d'honneur en lui supposant l'intention de combattre le général. Malgré son audace, Sid El- Ala était trop prudent pour s'attaquera un homme qui n'en était plus à ses débuts dans les opérations militaires ayant le Sahra
pour théâtre ; il n'ignorait pas — car le nom de Jusuf était légendaire dans toute l'Algérie depuis vingt-cinq ans — que le djeninar Ioucef, malgré la fougue el l'audacieuse témérité dont il avait donné tant de preuves depuis trenle-qualre ans qu'il servait la France, n'était pas de ces inhabiles conducteurs d'hommes donnant élourdiment dans tous les pièges qui leur sont tendus, et qui se font battre par un ennemi mal armé, point du tout organisé, dépourvu de toute science militaire, et dont toute la tactique réside dans le désordre el dans une fuite opporlune.
La cause déterminante de l'appel pressant fait au jeune maraboulh par Sid El-Ala ne résidait certainement point, nous le répétons, dans l'intenlion de ce dernier de se rencontrer avec le général Jusuf; elle était uniquement dans la crainte de le voir tomber sur les populations qu'il avait entraînées dans la révolte, el qui allaient infailliblement être rejetées dans une région des plus pauvres en eaux, el des plus mal pourvues en plantes fourragères du Sud. C'était donc, ainsi que nous le verrons plus loin, pour la protection des tribus insoumises que Sid El-Ala avait réuni les contingents des rebelles aux environs de Tadjmoul, et pour chercher à les maintenir le plus longtemps possible sur les pâturages de la zone arrosée par les eaux qui descendent du Djebel-El-Eumour.
Le général Jusuf n'ignorait pas cela, et il savait parfaitement à quoi s'en tenir relativement aux prétendues provocations de Sid El-Ala. Quoi qu'il en soit, et pour que sa colonne qui, déjà fatiguée de piétiner péniblement dans la halfa, désirait ardemment les compensations du combat, fût elle-même bien convaincue qu'il n'était point dans les projets du marabouth d'attaquer la colonne, le général Jusuf, bien que sa présence fût des plus utiles au milieu des Oulad-Naïl, changea néanmoins sa direction, et, pour épargner à Sid Mohammedould-Hamza la moitié du chemin, il marcha directement sur Tadjmout, où l'on prétendait que ce chef des rebelles voulait lui livrer bataille.
La colonne Jusuf quittait Zenina le 20 septembre et allait bivouaquer à Mr'irès.
Le 21, elle venait coucher à El-Hadjeb, bivouac situé à quelques kilomètres de Tadjmout, sans avoir rencontré autre chose
sur sa route que les traces toutes fraîches de nombreux troupeaux ayant suivi récemment la même direciion.
Une démonstration avait été faite par les rebelles surTadjmout ; mais, à l'exemple de Zenina, ce ksar avait résisté et s'était défendu. Quant à l'ennemi, au lieu d'attendre la colonne, ainsi qu'on s'était efforcé de lui en prêter l'intention, il avait complètement disparu de ces parages par les routes du Sud, et en prenant comme direciion principale celle d'Aïn-Madhi. l/approche de la colonne Jusuf avait suffi pour déterminer cette retraite.
La colonne alla camper, le 22, sous Tadjmout.
Le général — et nous en avons dit la raison plus haut — ne pouvait songer à poursuivre le maraboulh ; la situation de ses approvisionnements ne lui permettait pas, d'ailleurs, de s'enfoncer davantage dans le Sud. Cependant, pour donner toutes facilités à Sid El-Ala d'exécuter son projet d'attaque, le général manœuvra pendant deux jours autour de Tadjmout ; le 23, il prenait son bivouac sur l'ouad Mzi, à 4 kilomètres du ksar aux abords duquel le chef des rebelles devait engager la lutte; mais ce dernier n'ayant point reparu, le général se décida à se porter sur Laghoualh, dans le but d'y prendre les vivres qui lui étaient nécessaires pour se rendre au-devant du convoi que le colonel Archinard amenait à Djelfa. Le général arrivait à Laghoualh le 24, et y faisait séjour le 25.
Mais ayant appris, dans la journée, par ses éclaireurs, que Sid Mohammed avait reparu à Tadjmout et qu'il l'y attendait, le général organise sans relard une colonne légère, dans la composition de laquelle il entre un bataillon de marche formé de trois compagnies de Zouaves et de pareil nombre de compagnies de Tirailleurs, et il remet de nouveau le cap, le 26, sur ce ksar. Vers deux heures, un millier de cavaliers arabes, qui, depuis quelque temps déjà, suivent ou longent la colonne, se tenant toutefois hors de portée, semblent épier le moment opportun pour tenter quelque entreprise sur le convoi; ils entament le feu, mais de trop loin pour qu'il soit dangereux. Le général ordonne à ses goums d'escarmoucher avec eux pour les attirer plus à sa portée ; mais après une heure de cette tiraillerie inoffensive, les rebelles disparaissent et le pays est vide de nouveau.
La colonne légère campe à Recheg, sur l'ouad Mzi, où elle séjourne le 27.
Le lendemain, 28, elle reprenait son camp sous Laghouath,
Getle nouvelle tentative du chef des rebelles démontrait suffisamment qu'il n'avait d'autre intention que celle de couvrir les tribus insoumises qui marchaient avec lui et qu'il sentait menacées, ou bien encore de décider le général à lancer sa cavalerie régulière à sa poursuite. Il est clair que, si la volonté de Sid Mohammed eût été réellement d'engager une action sérieuse, il eût poussé la démonstration plus à fond ; mais, nous le répétons, il ne pouvait avoir l'outrecuidance de se croire de force à manger une colonne française commandée par le général Jusuf, lequel n'était point assez naïf pour s'emballer à la poursuite des cavaliers de son commandement qui avaient fait défection. Si le goum qu'il avait amené du Tell eût été assez nombreux pour être opposé avec quelque chance de succès à la cavalerie du maraboulh, il est probable qu'il n'eût pas hésité à le lancer, appuyé par une colonne légère, sur celle des rebelles, ne fût-ce que pour le compromettre davanlage vis-à-vis d'eux. Mais le général ne disposait guère que de 2 ou 300 cavaliers qui, à ce moment de la période insurrectionnelle, manquaient tout à fait de zèle pour notre cause, et dont le contact avec les insurgés n'était point sans danger pour leur fidélité, et puis, disons-le, le Sabra ne valait rien pour ces nostalgiques du Tell, lesquels y avaient laissé leurs familles et leurs biens sans savoir quand ils verraient la lin de cette campagne qui, pour eux, était dénuée de toute espèce d'intérêt.
Mais, nous le répétons, Sid Mohammed n'était pas du tout tenté de s'attaquer à la colonne Jusuf. Comme son frère, Sid Sliman, le jeune marabouth préférait des entreprises moins dangereuses et surtout moins aventureuses, des affaires comme celle d'Aouïnet-Bou-Bekr, par exemple : il est vrai qu'on ne retrouve pas souvent de pareilles aubaines. Dans tous les cas, la colonne pouvait avoir toute confiance en son général ; car la brillante réputation du héros légendaire de la Kasba de Bône, de la prise de la Zmala de l'Émir, et de mille autres actions de guerre des plus chevaleresquement audacieuses, devait l'élever
au-dessus de lout soupçon de prudence exagérée. Et le rappel de la merveilleuse valeur du général Jusuf — nous avons le regret de le dire — n'est pas ici hors de propos; car, en insistant sur ce point, nous allons au-devant de l'inconcevable reproche que quelques mauvais esprits n'avaient pas craint de lancer déloyalement dans la circulation, celui d'avoir volontairement laissé échapper l'occasion de battre le maraboulh, lequel lui avait offert le combat. Encore un peu, et l'on aurait insinué — et nous ne jurerions pas que ce n'eût été fait — que le général avait eu peur et de qui, grand Dieu?... des Arabes!... Quelle pitié !. . . Jusuf et peur — et on le savait bien — sont certainement deux mots qui hurlent de se trouver accouplés, et il ne nous serait jamais venu à l'idée que, voulant diffamer le général, on irait choisir dans l'arsenal des calomnies celle d'être accessible à la crainte.
Nous comprenons jusqu'à un certain point - pour l'avoir éprouvé nous-même — que les agaçantes, énervantes, irritantes marches et contre-marches sous un soleil torride et par une température de bouche de four, et cela sans les dédommagements du combat, ail fini pardonner sur les nerfs à certains officiers de la colonne, et par leur oblitérer le sens commun à ce point de leur faire attribuer à la peur ce qui, de la part du général, n'était que de la sagesse et de la sollicitude pour ses troupes ; mais ce que nous comprenons moins, c'est la persistance de cette calomnie, et surtout l'accueil qui lui fut fait en haut lieu, ainsi que nous le verrons plus tard,
Nous ajouterons que, si le commandant de la colonne d'Alger avait paru, dans le principe, vouloir poursuivre, avec son infanterie, l'insaisissable maraboulh, ce n'était certes point parce qu'il avait l'espoir de l'atteindre ; non, mais il savait d'expérience que l'immobilité tue les colonnes françaises beaucoup plus vile et plus sûrement que les balles de l'ennemi. Aussi, se mouvait-il sur une ligne circulaire passant par les points deCharef, Zenina, Tadjmout, Laghouath et Djelfa, sans autre résultat, d'ailleurs, que de maintenir les Oulad-Naïl, et de tracasser et harceler les populations insurgées qui buvaient sur les eaux de ces parages, et qui, naturellement, reprenaient leurs campements dès que le général
les avait dépassées. Il ne se faisait point cette illusion de croire que c'était là une besogne bien efficace et bien décisive; mais, nous le répétons, il voulait donner une sorte de satisfaction à ses troupes, et sacrifiant ainsi à ce préjugé algérien qui établit en principe qu'on ne peut se dispenser, sans se déshonorer, de poursuivre un ennemi qui est à votre portée, quelles que dussent être d'ailleurs les conséquences de cette manœuvre, et quand bien même on serait certain d'arriver sans coup férir — avec quelque patience — au résultat cherché, celui d'amener cet ennemi à composition.
Mais il a toujours été de bon goût, en Algérie, de prendre parti pour les commandants de colonnes battus mais brillants, contre ceux qui se contentaient de vaincre sans combattre. Que n'a-t-on pas dit de nos très remarquables et très habiles généraux des dernières années de la lutte avec l'Émir El-Hadj-Abd-el- Kader, de ceux qui faisaient la guerre avec les jambes de leurs soldats, et qui se montraient, ainsi que le dit Saint-Simon à propos de Vauban, « les plus avares ménagers de la vie de leurs hommes » ? A-t-on suffisamment prétendu que, s'ils ne prenaient pas Abd-el-Kader, c'est qu'ils ne voulaient pas le prendre ! A force de l'entendre répéter, les vaudevillistes avaient fini, comme tout le monde, par en être convaincus, et à ce point d'inlroduire celte facétie — qui eut un succès fou — dans une farce des Variétés ou d'ailleurs ; et l'honnête raison dont on arguait pour justifier cette trahison des intérêts français en Algérie, était — on le croyait alors — que la prise de l'émir aurait mis fin à la guerre dans nos possessions de l'Afrique seplentrionale, et la paix c'était la mort de l'avancement et des autres récompenses dans l'armée d'Algérie.
Il faut bien qu'on le sache, on ne prend pas un chef arabe; il se rend à son heure, — s'il y trouve son intérêt, — lorsqu'il en a assez. Quand il n'a pas confiance en nous, et lorsqu'il croit qu'il ne nous a pas suffisamment combattus pour que nous lui fassions des renies, il s'échappe, et s'en va attendre chez nos voisins de l'Est ou de l'Ouest des jours meilleurs ou une occasion plus favorable. Et ce serait donner, s'il n'en étaitainsi, tous lesavanlages aux civilisés, lesquels ont déjà, avec l'ordre et la discipline,
toutes les ressources imaginables, et un«armemcnt d'une admirable précision. Pour équilibrer entre tous les animaux les garanties de conservation, le Créateur a donné à chacun d'eux des moyens de se défendre, ou d'échapper à des ennemis mieux parlagés sous le rapport de leurs instruments ou appareils de destruction. Il fallait donc que Sid Mohammed-ould-Hamza en prît son parti ; il ne devait pas compter recommencer avec le général Jusuf sa ruse dn 26 avril dernier, laquelle nous avait coûté, nous le répétons, 17 tués et 35 blessés de notre cavalerie régulière. Le vaillant général avait trop souvent conduit des escadrons à la charge, des escadrons de la meilleure cavalerie du monde, — nous voulons parler des anciens Chasseurs d'Afrique, — pour avoir appris combien il est difficile de limiter une charge ; il savait que le tempérament de nos cavaliers était absolument réfraclaire à tout mouvement de retraite, et que leur fougue chevaleresque, multipliée par l'enivrement que donnent l'allure vertigineuse des combattants, l'amour de la gloire, le mépris de l'ennemi, les bruits du combat et l'odeur de la poudre, ces puissants stimulants, leur fait perdre toute prudence et négliger toute précaution ; caria cavalerie française n'entend rien auxrusesdes Numides : l'ennemi est devant elle ; elle marche droit sur lui sans se préoccuper des embuscades qu'il a pu lui tendre, pas plus que de la forme du terrain sur lequel l'entraîneson adversaire. Le général sait aussi que, dans ce cas, chefset soldats sont toujours du même aviset d'accord sur la question, et que le pi us ardent désir d'un capitaine-commandant est de donner le premier coup de sabre de son escadron. Que de fois n'avons-nous pas entendu ces bouillants officiers s'écrier, avant la charge, devant le front de leur troupe : « Celui qui me fera l'injure de me dépasser, je lui coupe la figure en zigzag ! » Et c'est précisément parce que la plupart de ces vaillants cavaliers avaient laissé leurs os sur les champs de bataille de Crimée, d'Italie et du Mexique, que les escadrons de celte belle troupe ne se composaient plus guère que de jeunes gens qui avaient bien tout le feu sacré, toutes les traditions, toute la bravoure de leurs aînés, mais pas encore celle assiette qui est ia confiance et la force de l'homme de cheval. Le général savait tout cela, et ce sont là les raisona«pour lesquelles il ne voulait pas
les lancer inconsidérémen t sur ces magnifiques et rapides cavaliers des Nomades, montés sur leurs merveilleuses filles du vent, et aussi à leur aise sur le dos de leurs montures qu'ils le sont en terre ferme. El il fallait bien croire que la colonne Jusuf, avec son calme, indice de la force, avec Tordre sévère qu'elle mettait dans tous ses mouvements, en imposait quelque peu au marabouth et à ceux qui suivaient sa fortune, puisque, contrairement à ce qui s'était passé dans la province d'Oran pendant l'expédition du printemps, le chef de l'insurrection n'avait point encore osé l'atlaquer sérieusement, bien qu'il disposât, à ce moment, de nombreux contingents, c'est-à-dire de toute la cavalerie des Hauts-Plateaux et du Sabra — moins les Oulad-Naïl — de la province d'Alger et de celle d'Oran.
Dans l'armée française, et nos ennemis en ont toujours largement profilé, il n'est rien de plus difficile à pratiquer pour un chef que cette vertu militaire qu'on appelle une sage prudence. El c'est d'autant plus fâcheux, qu'autour de nous la chevalerie est morte ; depuis longtemps déjà, la science l'a tuée.
Puisque nous en sommes sur celle question de la guerre sourde et déloyale qui fut faite, à cette époque, à l'ancien commandant de la Division d'Alger, disons-en noire sentiment tout entier.
Quelques-uns prétendaient — car chacun expliquait à sa manière ce qu'on appelait son inaction en présence des provocations des rebelles — que le général Jusuf ménageait les Arabes, et qu'il n'y avait là rien de bien étonnant puisque son origine était commune avec la leur. Nous pouvons répondre à celle imputation—car nous ne voulons point laisser prendre à la calomnie la force et la ténacité de la légende — qu'aucun officier français, même parmi ceux qu'on cite pour leur extrême sévérité, ne se montra moins indulgent que lui à l'égard de ses prétendus compatriotes ou coreligionnaires, quand il jugeait qu'il y avait lieu de frapper et de faire un exemple. Nous ajouterons qu'au cours de la campagne du printemps, le général avait fait preuve d'une rigueur excessive envers eux, particulièrement lors du pillage, par les goums et les convoyeurs de sa colonne, du ksar de Tadjrouna, où il avait l'ait passer par les armes les princi-
paux meneurs de celte expédition contre des céréales qui étaient destinées à pourvoir aux besoins de ses troupes. Nous avons, d'ailleurs, parlé de cette affaire dans la première partie de cet ouvrage. Il est vrai, ainsi que nous l'avons dit déjà à ce propos, que, dans les conditions où nous nous trouvions alors vis-à-vis des indigènes, qui, à plusieurs reprises, avaient manifesté des velléités non équivoques d'indiscipline et de mauvais vouloir, toute faiblesse de la part du général eût entraîné infailliblement la défection et la trahison de ces auxiliaires dont la fidélité manquait de solidité, et dont l'altitude était devenue absolument intolérable.
La terrible leçon qu'il infligea, pendant ces mêmes opérations du printemps, à la mauvaise population du Ksar-Ben-Hammad, qui avait incendié et détruit la dechera (village) de Ghellala, et fait main basse sur les troupeaux de ses habitants, venait prouver une fois de plus que le général n'était pas toujours tendre pour ceux qu'on l'accusait de ménager.
Malheureusement — et nous regrettons de le dire — toutes ces insinuations, ces calomnies avaient pris leur source, pendant la campagne du printemps, dans l'entourage du général, parmi ceux dont le devoir militaire eut été, au contraire, de le défendre envers et contre tous; car ils avaient sa pensée et connaissaient ses principes relativement à la conduite des opérations militaires dans le Sahra ; ils auraient dû, dès lors, s'attacher à éclairer les ignorants et ceux qui manquaient d'expérience dans les choses algériennes; il n'y avait rien à faire pour les malveillants de parti pris. Au tieu de cela, on faisait au général une guerre sourde, acharnée depuis le commencement des opérations du printemps; on prenait à tâche de contrecarrer ses projets; on ridiculisait ses décisions, et cela derrière lui, mais devant les troupes; on lui jetait, à tout bout de champ, le règlement dans les jambes; tout ce qu'il ordonnait était antiréglementaire, prélendail-on, ou bien « cela ne se faisait pas ainsi... Il n'avait pas le droit défaire cela... » Invoquer à toutinstantle règlement en campagne, et surtout dans un pays où rien n'est prévu, où tout >f fait au jour le jour et, pour ainsi dire, d'occasion, c'était de la haute bouffonnerie. Ils savaient bien, ces puritains de l'adminis-
tralion, que les règles sont faites pour le temps de paix, quand rien ne vient troubler leur exécution ; mais qu'une fois en présence de l'ennemi, la règle est remplacée par les expédients; on fait comme on peut. On arrangera cela en rentrant, après la guerre ; on fera cadrer. C'est l'affaire des commissions de liquidation qu'on organise après chaque campagne. A ce moment seulement, on peut invoquer la règle ; elle a sa valeur; car elle permet de débrouiller le chaos qui s'est produit pendant la période anormale qui maintenait toutes grandes ouvertes les portes dn temple de Janus. Ces bâtons dans les roues, ces objections continuelles de la part de ces hypocrites de la règle avaient fini par agacer, irrilerle général au dernier des points, et, ma foi, il était arrivé à bout de patience et de longanimité. En définitive, ces calomnies ont fait leur chemin, et elles ont eu, pour l'infortuné général, les conséquences les plus funestes ; car elles font tué.
Mais revenons à la colonne Jusuf, que nous avons laissée à Laghouath.
La question des vivres était toujours la préoccupation du général ; c'était elle particulièrement qui le retenait dans une zone relativement restreinte, et qui l'empêchait de donner plus de rayon à ses opérations, surtout avec des forces aussi numériquement importantes que l'étaient les siennes, forces qu'il ne pouvait ni réduire, ni diviser tant que le gros de celles du marabouth stationnerait dans le pays. Il lui était également impossible de séjourner sous Laghouath, dans l'ignorance du moment où il serait en mesure de pouvoir faire ravitailler ce poste avancé ; il ne voulait pas non plus risquer de l'affamer en vivant sur ses approvisionnements.
Le général Jusuf décide donc qu'il se portera sur Djelfa, au centre du pays des Oulad-Naïl, pour y attendre le convoi qu'escorte la colonne Archinard, et que le général doit faire arriver sur ce point. Celle résolution présente l'avantage de maintenir ces tribus dans le devoir, ou tout au moins de retarder leur dé-
ïeclion ; clic rapproche la colonne Jusuf du convoi allendu et, parsuile, permet au général de se conformer sans délai à Tordre du Gouverneur, qui lui prescrit de se porter dans la province de Constantine, pour combiner une opération sur la limite orientale de sa division avec le commandant de la colonne de Bou-Sâada.
La colonne Jusuf quittait donc Laghoualh le 29 septembre, et arrivait à Djelfale 8 octobre.
La colonne Liébert, qui opérait avec celle du général Jusuf, se séparait de celle-ci, le 1er octobre, à Sidi-Makhlouf, et se dirigeait sur Dar-Djelloul pour en ramener à Djelfa les approvisionnements et faire l'évacuation de ce dépôt, devenu sans utilité pour la suite des opérations.
Pendant son trajet entre les points de Laghouath et de Djelfa, la colonne Jusuf avait été suivie à distance par les chouaf des rebelles, lesquels apparaissaient de temps à autre sur les flancs de la colonne. Celle démonstration indiquait clairement que — ce à quoi il fallait s'attendre — les insurgés remontaient aussi vers le Nord.
La colonne Archinard, escortant un formidable convoi de 1,200 bêtes de somme et de 83 prolonges ou voilures de roulage (1),
(1) Il y aurait de l'ingratitude à passer sous silence le rare dévoûment, la constance, la ténacité, l'énergie et la merveilleuse habileté dont fit preuve, dans cette conduite des convois à travers le Sahra, l'intrépide Juan Mas, de la ferme-auberge de Mesran, établissement situé à un kilomètre au nord du banc de sable qui traverse la route de Laghouath. Connaissant son Sud, où il est établi depuis longues années, sur le bout du doigt, Juan Mas, ce valeureux pionnier, nous rendit les plus grands services pendant la partie de la campagne comprenant les mois d'août, septembre, octobre et novembre ; il dirigea les convois de voitures entre Boghar et Djelfa, c'est-à-dire à travers des terrains impossibles, avec une entente parfaite de ce genre d'opérations, et tous, grâce à la bonne direction qu'il sut leur donner, arrivèrent, non sans peine, mais tout au moins sans encombre à destination.
Le colonel Archinard, chargé, à plusieurs reprises, de l'escorte de ces convois, faisait le plus grand cas de ce brave et vigoureux Espagnol, lequel n'avait pas hésité à défendre seul, perdu au milieu du désert, sa maison de Mesran, attaquée, le 14 août, par les coupeurs do routes des tribus défoctionnaires, et n'avait pas craint, après Ips
quittait Bokhari le 25 septembre et prenait la direction du biscuitville de Dar-Djelloul, où elle arrivait le 29. Après avoir laissé un détachement du 1" de Zouaves à la garde de ce poste, la colonne continuait, le 1er octobre, son mouvement sur Djelfa, où elle était rendue le 4 du même mois, c'est-à-dire le lendemain de l'arrivée de la colonne Jusuf sur ce point.
Bien que l'affaire dont nous allons parler paraisse sans relation directe avec la rébellion des Oulad-Hamza, nous voulons cependant en dire quelques mots.
Dans le courant du mois de mars dernier, c'est-à-dire peu de temps avant la levée de boucliers de Sid Sliman-ould-Hamza, une bande de 5 ou 600 Kabils appartenant aux tribus du Zouar'a, des Arrès, des Oulad-Askeur et des Beni-Flah, de la province de Constanline, s'était ruée subitement et sans motif apparent sur le bordj Zer'aïa, résidence du kaïd du Zouar'a. Celle bande était conduite par le nommé Moulaï-Mohammed, mokaddem dés khouan de Sidi Mohammed-ben-Abd-er-Rahman. Le bordj est pillé pendant l'absence du kaïd, et les assaillants se retirent sans faire autrement acle d'hostilité. La raison de cette retraite était que les grands personnages qui devaient prendre la direction du mouvement ne s'élaient point montrés.
A la suite de celle tentative avortée, les meneurs furent cependant arrêtés. C'étaient Sid Bou-Lekhas-ben-Âzz-ed-Din, kaïd des Mouïa, Sid EI-Hadj-Ben-Azz-ed-Din, kaïd des Beni-Ider, et le chikh El-Hadj-Bou-Akkaz, lequel se préparait à quitter Constanline, où il était interné, pour aller soulever son chikhat. Bou- Akkaz fut dirigé sur Pau, et les Beni-Azz-ed-Din sur Corle (Corse) avec trente-cinq des leurs.
Les choses en étaient là quand, le 25 septembre, le général Périgol, qui commandait la province de Constanline, se porta avec une colonne dans le Zouar'a et le Ferdjioua pour y régler
avoir repoussés, de se mettre à leur poursuite sans autre arme qu'un sabre do cavalerie. Juan Mas fut blessé à la jambe dans cette affaire qui, en même temps qu'elle donne une idée de son indomptable valeur, lui fait encore le plus grand honneur.
les affaires, et y procéder à une réorganisation rendue nécessaire par suite de l'internement en France du chikh Bou-Akkaz. Or, dans la nuit du 25 au 26 septembre, quelques partisans du régime déchu ou renversé vinrent tirer sur le camp. Le lendemain, 26, au départ de la colonne, des contingents kabils attaquèrent son flanc droit et l'avanl-garde, comme protestation, sans doute, du nouvel état de choses. Le général Périgot arrêta sa colonne, et la fit camper à Merigoun, sur les bords de l'ouad El-Kebir du Babour. Quatre bataillons sont lancés sur les Arbâoun, fraction chez laquelle avaient eu lieu les démonstrations hostiles. Celle fraction paya son agression de la perte de quinze des siens. Celle affaire mit fin à l'agitation dans celte partie de la province de Conslanline.
Depuis la défection des tribus du cercle de Boghar, la fidélité de celles du sud de la subdivision d'Aumale ef du cercle de Bou- Sâada était fortement ébranlée. Dans les derniers jours de septembre, ces tribus firent décidément défection, entraînant dans la révolte une grande partie des Oulad-Naïl de l'Est. La province de Conslanline était dès lors entamée, et il élait à craindre, si l'on ne prenait de promptes et énergiques mesures, que, par l'effet de la conlagion, le mal ne s'élendit et ne se communiquât à tout le sud de la province de l'Est. Mais, en prévision de la défection des populations de celle région, une colonne, dont le commandement était donné au colonel Lepoitlevin delà Croix, du 3e de Tirailleurs algériens, avait été organisée à Bou-Sâada. Pris en flagrant délit d'émigration, ces rebelles furent battus, le 30 septembre, à Tniyet-er-Rih, par la colonne du premier de ces postes. Le colonel De la Croix se mit à leur poursuite, et leur fit essuyer de nouveau, sur l'ouad Dermel, un échec des plus sérieux. Le commandant de la colonne évaluait leurs pertes à 150* tués et 2C0 blessés ; 44 cadavres avaient été abandonnés sur le terrain. Le drapeau du chef de l'insurrection fut enlevé par les Spahis du 3e régiment. Quant à la colonne, elle comptait 13 tués et 16 blessés.
A la suite de ce combat, la marche de l'insurrection était sérieusement enrayée dans la province de Conslanline. Les populations battues s'étaient réfugiées parlie dans le Djebel Es-Sahri,
partie dans les montagnes qui sont au sud du Zar'ez oriental, d'où la colonne de Bou-Sâada, comme nous le verrons plus lard, ne tardera pas de les débusquer.
Mais il est temps que nous nous portions dans la province d'Oran, où nous allons voir se dérouler de nouveau les sombres péripéties d'un drame bien plus terrible encore que celui de l'anéantissement de la poignée d'hommes de Beauprêtre, ce héros des Kabilies, drame d'autant plus pénible à raconter qu'on ne retrouve là aucune des conditions qui rendent excusable le commandant de la colonne d'Aouïnet-Bou-Bekr, lequel,, d'ailleurs, a payé de sa vie son excès de confiance dans les forces indigènes qui marchaient avec lui, et son défaut de connaissance du pays où il opérait et des populations qu'il pouvait avoir à combattre.
Situation de l'insurrection pendant l'été 1864 dans la province d'Oran. — Emplacements des colonnes d'observation. — Le marabouth Sid Mohammed-ould-Hamza et son oncle Sid El-Ala repassent de la province d'Alger dans celle d'Oran. — Ils sont signalés sur le Chotth-ech-Chergui. — Le général Jolivet porte sa colonne de Tafraoua à El-Kheidher et marche au marabouth. — Désastre sur les puits d'El-Beïdha. — Les débris de la colonne se mettent en retraite sur Sâïda. — Nouveau désastre à El-Kheidher. — Le général Deligny a repris l'offensive ; il opère dans le cercle de Géryville.
Nous avons vu qu'après ces quelques tentatives d'enlèvement, dans le courant de juillet, sur les tribus de la partie des Hauts- Plaleaux qui s'étend entre Sâïda et Tniyet cl-Ahd, le marabouth s'était retiré, avec ses contingents, sur les eaux qui sont au sud de l'ouad Souf-Sellem et du Nahr-Ouacel. On s'élail borné, dans les deux provinces d'Alger et d'Oran, à porter des colonnes d'observation sur la ligne de ceinlure du Tell pour en défendre les débouchés. La colonne de Frenda était commandée par le lieutenant-colonel de Colomb, el celle de Tafraoua — bivouac situé à 28 kilomètres au sud du poste de Sâïda ~ par le général Jolivet.
Le général Deligny ayant résolu d'attendre la fin des chaleurs et de ne reprendre les opérations qu'en automne, on laissa les populations insurgées séjourner tranquillement, pendant la saison estivale, sur les eaux des plateaux. De temps à autre, sans doute pour s'enlretenirla main, les conlingents faisaient quelques démonslralions sur les passages du Tell ; mais cela ne pouvait avoir rien de sérieux.
Le jeune maraboulh Sid Mohammed -ould-Hamza et son oncle Sid El-Ala ne reslaienl cependant point inactifs* et, ne pouvant rien sur le Tell d'Oi an, ils s'étaient raballus sur le sud de la province d'Alger, dont ils travaillaient vigoureusement les tribus soit par eux, soit par leurs nombreux émissaires. Nous avons vu comment ils y avaient réussi, tout d'abord, par la défection, le 6 août, des Arbaâ et des gens du Djebel-El-Eumour campés à Thaguin, puis, quelques jours après, par le passage sous le drapeau de l'insurrection des tribus du cercle de Boghar. Ce résultat obtenu, le maraboulh et Sid El-Ala se portèrent sur le pays des Oulad-Naïl, dans le courant de septembre, pour déterminer la défection des fractions qui composent celle importante agglomération, tribus dont la fidélité était des plus ébranlées, et que la présence de la colonne Jusuf retenait seule dans le devoir.
Les choses en étaient là lorsque, lout à coup, désespérant du succès dans la province d'Alger, l'actif Sid El-Ala, ne voulant point borner son rôle à la protection des tribus défeclionnaires du cercle de Boghar, apparut, vers la fin de septembre, sur le Chollh-eeh-Chergui, tentant d'attirer à lui ou d'enlever les dernières tribus qui n'avaient point encore embrassé sa cause, c'està-dire les Rzaïna, les Djâfra et les Beni-Malhar, lesquels étaient trop exposés à subir l'influence de l'agitateur pour nous conserver longtemps leur fidélité.
Pour mieux couvrir ces tribus, qui avaient leurs campements dans les environs du Chollh, le général Jolivet se porta de Tafraoua sur El-Kheidher, ksar ruiné situé au sommet d'une colline isolée sur la rive nord de la sebkha, où il construisit une redoute en pierres sèches au moyen des matériaux provenant des anciennes habitations. Ce point, qui est riche en eaux, a reçu, à plusieurs reprises, notamment en 1849 et en 1852, l'affectation que lui rendait le général Jolivet.
Le 28 septembre, à deux heures de l'après-midi, le général apprenait, par le rapport d'une reconnaissance, que les contingents de Sid El-Ala avaient traversé le Choltli et débouché sur les plateaux par la vallée d'El-Maï, el qu'ils occupaient Sfid et Aïn-el-Bi'ïdha, points distants l'un de l'autre de 6 à 7 kilomètres, el d'environ 32 kilomètres au nord d'El-Kheidher. Pour être
fixé sur le point exact où se trouvait le marabouth avec le gros de ses forces, le général, qui, sans cloute, n'avait qu'une confiance très limitée clans les é.laireurs qu'il avait lancés de prime abord, envoya des cavaliers de son goum aux renseignements dans plusieurs directions ; mais la plupart de ces cavaliers ne reparurent pas, ce qui signifiait clairement que le maraboulh n'était pas loin, et qu'ils avaient profilé de l'occasion que leur fournissait le général de passer plus facilement sous les drapeaux de rinsurreclion.
Le lendemain, 29, le général était informé que, décidément, SiJ El-Ala élaitde sa personne sur les eaux de Sfid, c'est-à-dire sur ses communications, et il se disposait à aller l'y attaquer, lorsque, vers cinq heures du soir, on lui faisait connaître que Sid El-Ala avait quitté Slid vers dix heures du malin, se dirigeant sur les puits de Bedrous, point silué à 25 kilomèlres environ du camp d'EI-Kheidher. Sur la foi de ce dernier renseignement, le général résolut de se porter sans retard sur l'Oglet-Bedrous pour y surprendre Sid El-Ala, et arrêler, parla même occasion, l'émigralion des dernières tribus qui nous étaient restées fidèles pour — tout porte à le croire — que nous les laissions passer l'été sur leurs campemenls.
Pour tenter celte surprise, le général organisa une colonne légère composée du 10e bataillon de Chasseurs à pied, d'un bataillon du 17e d'infanterie, de la section d'artillerie, et des 3e et 4c escadrons du 1 Ie de Chasseurs à cheval ; 40 cavaliers du goum devaient éclairer la colonne.
Le général laissa a la garde du camp d'El-Kheidher un bataillon du 17« d'infanterie et les hommes fatigués ou malingres. Le camp fut placé sous les ordres du commandant Bressoles — du 10e de Chasseurs à pied — blessé d'un coup de pied de cheval, et, par suite, dans l'impossibilité de prendre le commandement de son bataillon. La colonne — l'infanterie sans sacs — ftj mit en marche le 29 septembre à six heures et demie du soir.
Le général se dirigea sur Bedrous en longeant la rive sud du Chotlh. Arrivé sur les puits de ce bivouac, vers une heure du matin, il put constater qu'il n'y avait pas trace d'insurgés ; mais ayant aperçu des feux nombreux au nord du Chotlh, le général
ne doula pas un seul instant que ce ne fussent ceux des campements de Sid El-Ala, et, toujours poursuivi par cette idée de surprendre le chef de l'insurrection, il tournait à gauche et engageait sa colonne dans les boucs de la sebkha, et il était tellement impatient de faire la capture de Sid El-Ala, qu'il n'avait point fait faire de halle à sa troupe, laquelle pourtant avait déjà vingt-cinq kilomètres dans les jambes, et qu'il avait négligé de faire renouveler l'eau des bidons aux puits de Bedrous, précaution qui était d'autant plus indiquée qu'il ignorait où le conduirait l'aventure qu'il avait entreprise, el quand il retrouverait de l'eau.
La colonne traversa péniblement les vases gluantes du Chotth, et, au lieu des campements de Sid El-Ala, elle ne trouva, sur la rive nord de la sebkha, que ceux des Rzaïna, tribu, nous l'avons dit, qui n'avait point fait encore ostensiblement défection. Le général l'envoya camper sous la protection de la redoute d'El- Kheidhcr pour la soustraire aux séductions ou aux violences du maraboulh, — précaution un peu tardive, — et celte mesure encore devait nous être funeste le lendemain.
Trompé dans son espoir de surprendre le marabouth, le géné^ rai, qui, paraît-il, n'avait pas encore abandonné tout à fait cette idée, remonta vers le nord en prenant la direction d'KI-Kerch, où il pensait, sans doute, trouver de l'eau. La colonne n'arriva sur ce point que vers huit heures du matin. Une partie des rebelles y avaient passé la nuit. Le général pouvait, en effet, apercevoir au loin un goum ennemi, qu'il prit pour l'arrière-garde du maraboulh, et qui poussait devant lui., dans la direction de l'est, les nombreux troupeaux des rebelles. Il eut un instant la pensée de se mettre aux trousses de ce goum ; mais celui-ci avait bientôt disparu. Comme sa direction était opposée à celle que suivait la colonne, le général renonça à celle poursuite.
Il n'y avait plus à douter dès lors — en supposant que le général ait pu conserver quelque illusion de ce côté — que sa marche n'eût été signalée, et qu'elle se faisait en présence de l'ennemi. C'était le cas ou jamais de prendre toutes les précautions exigées pour une marche s'exécutant dans ces conditions.
On se demande aussi pourquoi, après avoir constaté que Sid El-Ala n'était ni à Bedrous, ni sur la rive nord du Chotth, où
Pavaient attiré des feux qui, fort probablement, signalaient à l'ennemi la mise en mouvement de sa colonne, on se demande, disons-nous, pourquoi le général, doni les troupes avaient déjà parcouru 30 kilomètres au moins, ne reprenait pas la direction d'El-Khoiilher, au lieu de s'engager, sans but déterminé, dans un pays qui lui élail absolument inconnu, ainsi qu'à ceux, paraîl-il, qui, dans son Étal-major, avaient pour mission et pour devoir de l'éclairer (I).
Il n'y avait pas d'eau à El-Kerch, et le point de campement le plus l'approché était Ain el-Beïdha, que le kaïd des Mûalifdilau général être distant d'El-Kerch de trois heures de marche. Sur la foi de ce renseignement arabe, il continua sa marche — il ne pouvait plus faire autrement— vers les eaux tant désirées de l'Aïn-el-Beïdha.
Or, ce jour-là. la chaleur était accablante; le vent du désert soufflait avec une violence extrême, soulevant des nuages de sable brûlant et desséchant les gosiers. Depuis longtemps, la ration d'eau emportée dans les pelils bidons, au départ d'El- Kheidher, était épuisée, et les hommes souffraient déjà toutes les tortures de la soif. La colonne, qui marchait depuis quatorze heures, semait son parcours de nombreux traînards ; les compagnies s'allongeaient d'une façon inquiétante; la voix des officiers commençait à devenir impuissante pourfaire serrer, etl'arrière-garde, voyant ses efforts pour faire rejoindre stérilisés, passait outre, abandonnant nos malheureux fantassins au milieu de ces régions désertiques, qui, bientôt, allaient être sillonnées par un ennemi fanatisé férocement implacable. ■ ■ ■ ' " ' ■"■'■ ■ i . i i .1
(l) Il était d'autant plus sage de reprendre la route d'El-Kheidher que le point d'Aïn-el-Beïdha, le seul qui lui était signalé devant lui comme ayant de l'eau, ne figurait pas sur les cartes dont on disposait à cette époque, et que, dès lors, le général était obligé de s'en rapporter aux renseignements des Arabes, pour lesquels le temps n'est rien, et qui n'ont qu'une idée extrêmement vague de l'appréciation des distances : « Ils arriveront, s'il plaît à Dieu ! disent-ils, quand ils seront au terme de leur voyage. » Leur système de mesure du temps est aussi extrêmement large : ils comptent d'une prière à l'autre, et leur estimation, dans le Sud surtout, est toujours établie sur la durée d'un trajet fait à cheval. . .
On marchait déjà depuis trois heures, —les (rois heures du kaïd des Mâalif, — et pourtant on n'apercevait pas encore les hauteurs au pied desquelles devait se trouver PAïn-el-Beïdha, la source promise. El cependant, le général n'avait pas lieu d'enêlre étonné; car il ne lui était pas permis d'ignorer que l'Aïn-el- Beïdha, où, pendant sa longue station d'été à ïafraoua, il avait fréquemment envoyé sa cavalerie pour faire de la halfa, était très près de ce point de campement, et, par conséquent, très loin de la rive nord du Chollh. Il était d'ailleurs de son devoir le plus strict d'explorer au loin, pendant son séjour à Tafraoua, le pays qu'il avait devant lui, et dans lequel il pouvait être appelé à opérer ou à combattre.
Pour justifier sa marche vers le nord, le général invoque, dans un rapport officiel dont le principal mérite n'est peut-être pas la clarté, la nécessité de protéger un convoi qui était destiné à sa colonne, et qui devait partir de SâïJa le 29 septembre pour venir coucher à Timellas le même jour. Mais alors on s'explique malaisément pourquoi le général, si son intention est d'aller audevant de ce convoi, prend précisément une direction tout à fait opposée le soir même du 29, et cela sous le prétexte de surprendre le marabouth, .qui, justement, était établi à Sfid, c'est-àdire sur le chemin même que devait parcourir le convoi attendu, lequel, bien certainement, il se proposait d'enlever, et il est évident que les renseignements qui faisaient connaître au général que Sid El-Ala avait quille Sfid pour se retirer sur Bedrous> n'avaient d'autre bulquede lui donner le change, et de l'envoyer dans une direction tout à fait opposée afin de laisser entière liberté de manœuvre au chef des rebelles, et lui permettre ainsi d'avoir plus facilement raison de l'escorte de ce convoi, laquelle avait été composée d'autant moins fortement qu'on ignorait le retour du marabouth dans la province d'Oran.
Il ressorl de tout ceci que le général était tombé dans le piège avec une facilité qui témoignait tout au moins chez lui d'une médiocre habitude de la guerre dans le Saura, et d'un mépris inconcevable des mesures de précaution et de sûreté les plus élémentaires.
En définitive, le général va chercher au sud un ennemi qui
esta cheval sur ses communications avec Sâïda, c'est-à-dire à 26 kilomèfres de son camp d'EI-Kheidher; il s'en rapporte aveuglément à des renseignements de provenance arabe, qu'il reçoit une heure avant la mise en marche de sa colonne, et qu'il ne fait pas contrôler, pour changer de direction et en prendre une qui lui enlève loule possibilité d'apporter son aide, en temps opportun, à l'escorte du convoi qui lui étail dcsliné. Enfin, dans les malheureuses journées des 29 et 30 septembre, les fautes s'accumulent les unes sur les autres, et il semble écrit que celte malheureuse colonne est fatalement vouée à la destruction.
Vers onze heures du malin, la lêle de la colonne arrivait en vue des hauteurs qui dominent Aïn-el-Beïdha; il y avait seize heures qu'elle marchait. Quelques éclaireurs rentraient à ce moment; ils ne signalaient l'ennemi' nulle part. On les croit sur parole ; la sécurité est des lors complète ; on ne réfléchit pas que, quoi qu'en disent les chouaf, la marche de la colonne est éventée depuis la veille, et que l'ennemi nepeut être bien loin, puisqu'on a aperçu à El-Kerch un goum des rebelles qu'on a cru être l'arrière-garde du maraboulh.
On marche toujours ; mais ces malheureuses montagnes semblent s'éloigner à mesure qu'on en approche, et c'est à leur pied qu'est le salut, l'eau. En attendant, l'horrible vent du désert souffle impitoyablement, et son haleine brûlante a desséché jusqu'à la dernière goutie de l'eau que contenaient les bidons ; le sable.qu'il soulève pénètre dans les yeux, dans les narines, dans ta bouche, dans les oreilles ; des trombes livides qui ont leur sommet dans un ciel roux tournoient sur elles-mêmes, et courent dans le nord avec une rapidité extrême en décoiffant les malheureux fantassins qu'elles rencontrent sur leur parcours. Au fait, à quoi bon des casquettes pour ceux qui, bientôt, n'auront plus de têtes? Un soleil blafard et dérayonné roule dans les cieux comme un disque d'argent terni. La colonne s'égrène à chaque pas comme un chapelet brisé; à tout instant, c'est un homme qui tombe ; les officiers insistent un peu pour l'engager à se relever ; mais l'homme, épuisé de fatigue et mourant de soif, ne bouge pas; puis, pour se mettre d'accord avec sa conscience, l'officier se dit : « Les muletiers du convoi le ramasseront *, et il
passe; car, pour son compte, il est logé 5 peu près à la même enseigne que son subordonné; comme lui. il y a dix-huit heures qu'il est en route, cl il n'est pas de fer. A force démarcher, la colonne s'allonge de plus en plus d'une effrayante queue de traînards qui rampe dans celle immensilé; il y a de ces poinls noirs jusqu'à l'horizon, huit à dix kilomèlres, el cela sans compier ceux qui sont tombés et qu'on ne voit plus. Le convoi a pnssé, mais comme les trois ou quatre paires de cacolels qui marchent à l'arrière-garde ne peuvent prendre que six ou huit hommes, et que les places sont prises depuis longtemps, le Train, qui ne peut rien pour les tombés, ne s'en inquiète plus : « Ils rejoindront plus tard comme ils pourront. »
Quant au général, il marche toujours en avant de la colonne, et sans se retourner; il ne l'ose pas, sans doule; son regard est fixé sur les hauteurs d'Aïn-el-Beïdha, qu'il dévore des yeux et qu'il voudrait avoir le don de pouvoir amener à lui. Peul-êlre commenre-t-il à comprendre toute l'horreur de sa situation? Peut-être sent-il sur sa tète tout le poids de sa responsabilité ? Bien qu'il ait toujours les yeux obstinément fixés sur le Nord, il se pourrait pourtant qu'il se doutât un peu de ce qui se passe au Sud, derrière lui. Il va tenter un effort, et cet effort ne lui réussira pas : il ordonne au chef des Affaires arabes d'envoyer une partie de son goum, avec des peaux de bouc, sur les puits d'El-Beïdha pour en rapporter de l'eau. Pendant ce temps, l'autre partie du goum se portera à l'arrière-garde pour relever les; hommes tombés de fatigue el les prendre en croupe. Celle importante mission est confiée à Ali-ould-Khaled-ben-EI-Khomsi, le frère du kaïcl des Haçasna-ech-Cheraga, et sur lequel il croyait pouvoir compier. Ali-ould-Khaled était suivi de 25 cavaliers de cette tribu.
Aune heure, le général n'était plus qu'à 4 kilomèlres des puits; impatient d'arriver, il prend les devants avec la cavalerie pour tracer le camp, et sans laisser d'ordres précis au chef de bataillon Louis, qui commandait l'infanterie. Il a été prescrit aux bagages de suivre le général ; mais, comme ils se trouvaient assez loin en arrière de la colonne, les conducteurs du Train ont hâté, l'allure de leurs mulets, manœuvre qui n'était pas faite pour re-
mettre de l'ordre dans le convoi. Ils rejoignirent le gros de la colonne, déjà considérablement réduit et sans cohésion, et le dépassèrent en augmenlanl le désordre au fur cl à mesure qu'ils avançaient. Enlin, ils finirent par former une longue traînée isolée entre le général et la lôle de la colonne d'infanterie, laquelle, malgré des halles fréquentes, ne réussissait pas à reprendre le contact enlrc ses subdivisions, cl encore moins a faire rejoindre les malheureux fantassins qui élaient reslés en arrière, braves gens qui se sentaient complètement abandonnés, et qui avaient perdu tout espoir d'ôlrc secourus depuis que le Train avait filé en avant.
A son arrivée sur les eaux, le général fil remplir les bidens et les envoya à l'infanterie par l'un des deux escadrons de Chasseurs, qui lui conduisait en même temps en main, pour monter les hommes les plus fatigués, les chevaux de l'autre escadron, resté à pied sur le terrain du bivouac.
L'escadron qui allait vers l'infanterie était à peine en route que quelques cavaliers parurent sur les crêtes. Le général envoya un spahis pour les reconnaître; mais avant qu'il les eût* joints, toules les hauteurs qui avoisinaient remplacement du camp se couvraient de fantassins, pendant que des cavaliers sans nombre, sortant des gorges, des ravins, des plis de terrain, débouchaient tumultueusement dans la plaine en poussant de grands cris. Au milieu d'eux flottait le drapeau dumarabouth. En un clin d'ceil, le général et les Chasseurs démontés sont enveloppés, et les communications avec la colonne entièrement coupées.
Le groupe qui entourait le général se composait de son aidede-camp, de son chef des Affaires arabes, de l'agha Abd-el-Kaderben-Daoud, de 10 officiers et de 80 cavaliers du lie de Chasseurs, d'une dizaine de spahis et de quelques cavaliers du goum, le tout formant un total de 104 combattants. Il est à supposer que les cavaliers des Haçasna qui avaient été envoyés à l'eau, ainsi que ceux qui, sous la conduite d'Ali-ben-El- Khomsi, s'étaient portés en arrière pour relever les hommes fatigués avaient passé au marabouth ; ce qu'il y a de certain c'est qu'ils ne reparurent plus.
Le général disposa sa petite troupe en carré sur les faces du camp qui avait élé tracé, et reçut l'attaque, laquelle fut extrêmement vive d'abord, mais qui finit bientôt par mollir en présence de l'énergique résistance de celte poignée de braves qui, pendant près d'une heure, tint tête, en rase campagne, à des masses ennemies augmentant d'instant en instant, et qui s'ébranlèrent, à cinq reprises dilïérentes, avec des cris furieux, pour aborder le carré el vider leurs fusils sur ce petit groupe de combattants, lequel semblait destiné à devenir infailliblement la proie de cette cohue hurlante avide de sang et de butin.
Mais, apercevant le convoi qui marchait à la débandade et dans le plus grand désordre, voyant .celle longue traînée de fantassins dont la queue semblait au delà de l'horizon, Sid El- Ala comprit qu'il aurait bien meilleur marché de ces bandes incapables de se défendre, et qu'il y trouverait bien plus de profit. En effet, abandonnant l'attaque du groupe que commandait lé général, les cavaliers rebelles se jetèrent sur les bagages et les enlevèrent en un clin d'œil, puis, longeant les flancs de la colonne d'infanterie hors de la portée de ses armes, ils allèrent massacrer les traînards jusqu'à 10 ou 12 kilomètres en arrière. Ces malheureux fantassins, harassés, mourant de faim et de soif, ignorant ce qui s'était passé à Aïn-el-Beïdha, incapables de distinguer un cavalier ennemi d'un cavalier ami, se laissaient approcher sans défiance par des gens qui leur offraient de l'eau et du secours, et étaient traîtreusement égorgés avant d'avoir eu seulement l'idée de se défendre. C'est ainsi que 110 hommes du 10e de Chasseurs à pied el 40 du 17* d'infanterie trouvèrent la mort dans cette désastreuse affaire, et cela sans avoir eu la satisfaction de tirer un seul coup de fusil.
Après un succès pareil, et qui lui avait coûté si peu, Sid El- Ala, voulant imiter les glorieuses coutumes des vainqueurs dans les armées européennes, orna la cravate de son drapeau des épauleltes et décorations qu'il trouva dans les cantines de quelques officiers.
Gorgés de sang et de butin, les rebelles se retirèrent peu à peu et en prenant leur temps ; car ils savaient bien qu'ils n'avaient
rien à redouter d'une colonne qui, harassée et démoralisée, se trouvait dans l'impossibilité absolue de prendre l'offensive.
11 y avait eu, pourtant, pendant celle funeste attaque des insurgés, de nombreux traits individuels de dévouement et d'héroïsme. Quelques hommes de cœur, qui n'avaient point perdu la tôle, se défendirent vaillamment, et ne craignirent point de s'attarder en arriére de la colonne pour réunir et grouper en petits paquets quelques malheureux à bout de forces qui, sans celte disposition, étaient voués à une mort certaine, qu'ils attendaient, d'ailleurs, avec résignation, et comme devant être le terme de leurs souffrances.
C'est ainsi que le lieutenant David, du 10e bataillon de Chasseurs ù pied, rallia bon nombre de traînards, les réunit en un fort peloton, et, après avoir soutenu plusieurs attaques en formant le carré, parvint à rejoindre le camp à huit heures du soir.
Le sergent-fourrier Bolle, du même bataillon, est parvenu à réunir et à grouper dix-huit hommes qui s'étaient égarés, et, en se défendant vigoureusement avec son petit détachement, a pu rallier le gros de la colonne.
Le lieutenant d'Albcrtini, du 17e d'infanterie, s'est tenu constamment sur les derrières de la colonne, ralliant les hommes isolés, et parvenant, tout en combattant, à leur faire rejoindre la colonne.
Le sergent Berlire et le sergent-fourrier Bellevavx ont mis tous leurs efforts à soutenir, à encourager el à grouper des isolés, qu'ils purent ainsi ramener au camp.
Des Chasseurs à cheval du 1 Ie régiment, Essartier et Dubourg entre autres, dégagèrent el sauvèrent des soldats d'infanterie aux prises avec plusieurs Arabes.
Le capitaine Brccard, du 1 Ie de Chasseurs à cheval, a été prévenir la colonne d'infanterie, en traversant les bandes ennemies, de la situation critique dans laquelle se trouvaient le général el l'escadron de cavalerie au camp d'Aïn-el-Beïdha.
Enfin, le caporal Wefsch, du 10e de Chasseurs à pied, a été blessé d'un coup de feu el haché de coups de yataghan en luttant corps à corps avec plusieurs rebelles.
Nous pourrions multiplier nos citations ; car les actions héroïques furent nombreuses dans cette funeste journée, sans compter celles qui restèrent ignorées.
A huit heures du soir, c'est-à-dire après vingt-six heures de marche et un parcours de 60 kilomètres, avec la faim, la soif, et une température accablante, tout ce qui avait pu gagner le camp était rentré. Les restes des autres jalonnaient sanglants la roule qu'avait suivie la colonne. Les vivres des chacals et des oiseaux de proie étaient assurés pour longtemps.
Sid Ei-Ala et ses bandes campèrent à deux ou trois kilomètres de la colonne, entre Aïn-el-Beïdha et Sfid. Le chef de l'insurrection n'avait évidemment pas renoncé à enlever le convoi, qu'il savait devoir arriver le lendemain à Timellas, en supposant qu'il mît deux jours pour parcourir les 28 kilomètres qui séparent ce bivouac de Sâïda; mais il paraît qu'on eut connaissance, au point de départ, dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, du désastre de la veille, et qu'on l'arrêta à Aïn-el-Hadjar ; ce fut fort heureux pour son escorte ; car elle eût donné en plein dans les contingents de Sid El-Ala, que, sans doute, elle ne s'attendait pas à rencontrer.
Ayant appris, pendant la nuit, que le marabouth Sid Mohammed-ould-Hamza et son lieutenant Sid El-Ala avaient campé si près de lui, le général l'alla reconnaître, à la pointe du jour, avec sa cavalerie. Les goums des rebelles étaient déjà en mouvement dans la direction de Sfid, direction qui n'indiquait pas qu'ils redoutassent beaucoup la colonne. « Comme la veille, dit le général dans son rapport officiel, Si Lalla » n'attendit pas mon attaque, et il s'éloigna rapidement. » Je devais me porter le même jour sur Timellas, où le «convoi arrivait le lendemain; — il devait, y arriver le 29, » jour fixé d'abord pour son départ de Sâïda. — Je ne pouvais J poursuivre l'ennemi sans fatiguer ma troupe outre mesure; je » me contentai de faire tirer sur les groupes les plus considé- » râbles quelques obus qui accélérèrent leur retraite. •»
La colonne quittait péniblement Aïn-el-Beïdha dans la journée du 1er octobre, et non, bien certainement, sans jeter un regard de regret sur ces plaines désolées, où elle abandonnait à la féro-
cité arabe, avec les cadavres des siens, des camarades qui, peutêtre, vivaient encore, et que la cavalerie — qui était intacte — eût pu sauver, s'il était venu à la pensée du général de lui faire explorer, dans la malinée du 1er octobre, le chemin suivi la veille par la colonne. Cela eût valu tout autant que de chercher à courir après Sid El-Ala, dont les contingents, ivres de leur succès, emportaient, avec nos bagages, une centaine de têtes de nos soldats, hideux trophée à l'aide duquel Sid El-Ala allait achever de mettre le feu au cœur des Croyants, et déterminer la défection de quelques tribus sahriennes dont la fidélité était plus que chancelante. « On conviendra que ce n'était pas la peine d'être » les premiers soldats du monde (1), — disions-nous modesle- » ment, — pour obtenir de pareils résultats. »
Le 2 octobre, la colonne du Sud arrivait à Aïn-el-Hadjar désemparée, sans bagages, et dans un état moral qu'expliquait suffisamment l'horrible tuerie du 29 septembre.
Nous ne voulons pas trop insister sur celle désastreuse affaire; cependant, nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer que la colonne du Sud de la province d'Oran a été conduite au mépris des principes les plus élémentaires de la guerre en général, et de celle d'Afrique en particulier. D'abord, le but de l'expélilion était d'un intérêt plus que contestable, et la singulière prétention du général de surprendre Sid El-Ala dans ses campements, indiquait de sa part une médiocre connaissance du genre d'ennemi auquel il avait affaire, et du pays qui servit de théâtre à celle sombre aventure. D'un autre cô'é, aucune précaution prise, aucune éventualité prévue, aucunesollicitude pour sa troupe; ignorance absolue du paysà parcourir, et du point où Ton pourra camper; ordre de marche des plus défectueux ; car, dans les steppes sahriens, où l'on peut être subitement et à tout instant attaqué par la cavalerie, il n'est que le carré, lequel, nous l'avons déjà dit, a le précieux avantage d'être l'ordre de marche, de combat et de campement, avec le convoi au centre, la cavalerie régulière sur les flancs et en arrière, et les goumsen éclaiieurs le plus loin possible en avant. L'ordre en carré pré- Ci) Nous lctions encore à 1 époque où ces lignes ont été écrites.
sente encore cet avantage de ne point donner de profondeur aux colonnes, de ne point faire courir la gauche quand la droite marche au pas de roule, et, par suite, d'éviter celte queue interminable de traînards qui jalonnent, à perle de vue quelquefois, les routes parcourues par des troupes marchant dans Tordre en colonne. En outre, celui qui commande a toujours sa troupe dans la main, et peut rapidement faire parvenir ses ordres à toutes les parties du carré.
Si le commandant de la colonne du Sud eût adopté cet ordre de marche, qui est dans les traditions de l'armée d'Afrique opérant dans le Salira, il n'eût pas eu celte queue de traînards, qui, d'après un témoin oculaire, se développait sur une longueur de dix à douze kilomètres. Dans le Sud, une troupe doit toujours se considérer comme étant en présence de l'ennemi, et prendre, dès lors, les précautions de marche et de sûreté que, à défaut de règlements, devrait indiquer suffisamment le simple bon sens.
Le commandant de la colonne du Sud nous paraît appartenir à celte catégorie d'officiers qui ne regardent jamais derrière eux. Ils marchent imperturbablement en tête de leur troupe, et il leur semble que c'est à ce qu'ils croient sans doute une témérité que se bornent leurs devoirs.
Le général dit, dans son rapport officiel : « On ne voyait plus » l'ennemi.... L'ennemi avait disparu et ne se montrait nulle » part. •» La conséquence à tirer de celte disparition, c'est qu'il n'existait plus. Celait pourtant le cas de marcher serré, et non en chapelet ; car la cavalerie sahrienne n'atlaque généralement pas une troupe marrhant en bon ordre. Ce n'élail point non plus l'affaire du général d'aller tracer son camp, surtout en emmenant sa cavalerie, c'est-à-dire les moyens d'éclairer son infanterie. On s'explique aisément, pourtanl, le but de celle mesure: c'était de faire porter de l'eau à sa troupe, qui mourait de soif, et les chevaux en main devaient servir à monter les malheureux soldais qui étaient à bout de forces. Certes, celle disposition était toute indiquée en temps ordinaire; mais, en présence de l'ennemi, elle devenait de la dernière imprudence.
En résumé, nous admettons sans réserve, avec tous ceux qui
le connaissent et qui Font vu à l'œuvre, que le commandant de la colonne du Sud est on ne peut plus brillant dans le combat, qu'il est un vaillant et intrépide soldat ; mais nous sommes obligé de reconnaître — quoiqu'il nous en coûte — que, comme meneur d'hommes, son habileté professionnelle a laissé beaucoup à désirer dans la triste circonstance dont nous venons de retracer les sanglantes et terribles péripéties.
Nous avons dit plus haut que, dans la nuit du 29 au 30 seplembre, le général avait ordonné aux Rzaïna, qu'il trouvait au nord du Gholth, et dont, par une fatale méprise, il avait pris les feux pour ceux des campements de Sid El-Ala, de se porter sans relard sous El-Kheidber, et dJy dresser leurs lenlessous la protection de la redoute. Les Rzaïna exécutèrent ce mouvement dès le lendemain 30 au malin ; mais, ayant appris, dans la nuit de ce jour, le désastre de la colonne du Sud, ils levèrent le masque et firent ostensiblement leurs préparatifs d'émigration et de défection.
Le chef de bataillon Bressoles, du 10e de Chasseurs à pied, qui commandait les troupes laissées dans la redoute, voulut s'opposer au départ des Rzaïna. A cet effet, il envoya, le Ie' octobre, une compagnie du 17e d'infanterie en avant de leurs campements, force qui eût pu être suffisante — sinon pour empêcher la défection des Rzaïna, du moins pour ne pas être entamée, — si celle compagnie n'eût pas été maladroitement divisée en deux sections opérant séparément, et ne pouvant ni se soutenir, ni se prêter réciproquement aucun secours. Surexcités au delà de foule expression par le succès si inattendu de Sid El-Ala, les Rzaïna, qui étaient acquis à la cause du marabouth depuis longtemps déjà, et qui comptaient un grand nombre de fusils, attaquèrent vigoureusement chacune des deux sections, et les anéanlirent jusqu'à leur dernier homme. C'est ainsi que la garnison de la redoute d'El-Kheidher prit sa part du désastre éprouvé par la malheureuse colonne à laquelle elle appartenait.
La colonne Jolivel rentrait à Sâïda le 3 octobre. La colonne de Frenda ayant été dissoute, le colonel de Colomb venait prendre le commandement de son malheureux régiment, le 17e d'infanterie, si rudement éprouvé dans les funestes journées du 30 septembre el du 1"- octobre.
Quant à la redoute d'El-Kheidher, elle ne fut évacuée que dans la seconde quinzaine d'octobre. Nous nous rappelons que le général Jolivel y avait laissé vingt jours de vivres de toute nature pour reffeclif des troupes qui devaient en former la garnison.
Le général Deligny avait repris l'offensive dans les derniers jours de septembre ; il opérait dans le cercle de Géryville avec une colonne fortement et solidement constituée. Il avait déjà, dans les premiers jours d'octobre, obtenu quelques soumissions de fractions isolées, celle, entre autres, d'une fraction des marabouths des Harar.
Mais reprenons la suite des événements qui se sont produits dans la province d'Alger depuis le 3 octobre, date de l'arrivée de la colonne Jusuf à Djelfa.
I j.il de l'insurrection dans le sud-obestde la province de Constantine.
— Les rebelles de cette province établis dans les gorges de l'ouad Medjeddel. — Le général Jusuf reçoit l'ordre de combiner une action avec le commandant de la colonne de Bou-Sâada, et de fermer aux rebelles les débouchés du Medjeddel sur l'ouest. — Arrivée à Djelfa du convoi de ravitaillement du colonel Archinard. — Évacuation du biscuit-ville de Dar-Djclloul. — La colonne Jusuf se porte sur l'ouad-Medjeddel. — Battus dans deux combats, les rebelles de la province de Constantine pénètrent dans celle d'Alger par les gorges de Gaïga. — Ordre au colonel Guiomar de constituer une colonne, à Djelfa, et de se porter à leur rencontre. — Avis donné au général Liébert de la direction des rebelles. — Organisation d'une colonne, dont le commandement est donné au colonel Margueritte, pour être lancée sur l'émigration. — Affaire d'El-Atheuf-el- Mekam ou Aïn-Malakoff. — Le général Jusuf rejoint les trois colonnes-à Aïn-Malakoff, et rentre avec elles à Djelfa. — La colonne Liébert rappelée dans le Tell. — Escarmouches autour de Djelfa.
— Défection des Oulad-Naïl. — Mort du bach-agha des Oulad- Naïl, Sid Cberif-ben-El-Ahreuch.
Depuis le dépari de Bogharde la colonne Jusuf, nous l'avons dit, la plus grande partie des tribus du cercle de Bou-Sâada — les Oulad-Madhi et les Sahri de l'Est, entre autres, — quelquesunes de celles de la subdivision d'Aumale qui confinent aux tribus de Boghar, s'étaient mises en insurrection; mais, loin du marabouth, séparées des tribus dissidentes par les Oulad-Naïl — t qui tenaientencore— -par la colonne Jusuf, laquelle opérait dans -parages, elles nepouvaientsongerà rejoindre SidMohammedould-Haraza, pour le moment du moins. Ces tribus composaient lune un groupe insurrectionnel séparé, et elles s'étaient réunies,
en attendant que le maraboulh se rapprochât d'elles, dans les gorges si difficiles de Touad Medjeddel, où elles se croyaient inattaquables.
La colonne de Bou-Sâada (province de Gonstantine), commandée par le colonel Lepoittevin de la Croix, du 3e de Tirailleurs algériens, qui venait d'être renforcée, reçut l'ordre d'attaquer ces rebelles dans leurs positions. Mais pour en finir plus promptement avec eux, et dans le but de leur fermer toute retraite vers l'Ouesl, le Gouverneur général prescrivit au général Jusuf de se porter, avec sa colonne, aux débouchés des gorges du Medjeddel, et d'y pénétrer en combinant son attaque avec celle du colonel de la Croix.
L'arrivée du général Jusuf, le 30 octobre, à Djelfa, lui permettait d'être à temps au rendez-vous que lui avait proposé le commandant de la colonne de Bou-Sâada, à la condition toutefois que les vivres dont il avait besoin ne se fissent pas attendre. La prévoyance du colonel Archinard, chargé de l'escorte du convoi attendu, vint enlever cette préoccupation au commandantde la division d'Alger.
En effet, parti le 15 septembre pour aller en ravitaillement à Boghar, le colonel Archinard était de retour à Serguin, le 20, avec un fort convoi, qui, en outre des bêtes de somme, ne comprenait pas moins de quatre-vingts voitures de roulage. Les instructions du général Jusuf prescrivaient au colonel de lui amener ce convoi jusqu'à Djelfa ; mais ce dernier ayant fait ressortir aux yeux du général les difficultés résultant du nombre et de la nature de ses moyens de transport, le commandant de la division d'Alger avait décidé que le colonel Archinard attendrait à Serguin la colonne Liébert, qu'il envoyait à sa rencontre, ces troupes ne lui étant pas indispensables pour l'opération projetée de l'ouad Medjeddel ; d'ailleurs, des ordres venus d'Alger invitaient le général à faire remonter le plus tôt possible celle colonne vers le Nord pour maintenir la tranquillité du Tell.
Aucun indice inquiétant n'existait dans les cercles de Médéaet* de Tniyet-el-Ahd ; mais celui de Bou-Sâada était en pleine rébellion, et le sud de la subdivision d'Aumale était des plus menaçants; il y avait donc urgence à se tenir partout sur ses gardes.
La colonne Liébert se sépare de celle du général Jusuf, le 1C1 octobre, pour prendre, par une route plus à l'ouest, la direction de Serguin. Avant son départ, le général Jusuf lui échangeait son escadron du 1er de Chasseurs d'Afrique contre deux escadrons du 3e de Hussards présentant un effectif plus fort. Le colonel Margueritte avait ainsi sous sa main deux escadrons de son régiment.
Se conformant aux ordres qui lui avaient été donnés, le colonel Archinard était parti de Serguin, le 1er octobre, avec son convoi ; il était, le 4 au soir, à Djelfa, sans avoir éprouvé d'autres difficultés que celles résultant du grand nombre de ses voitures dans un pays sans routes tracées et bosselé de dunes de sable, et de la traversée de la sebkha Zar'ez, bien qu'un bon guide du pays se fût chargé de diriger la colonne par un gué suffisamment consistant, même pour les voitures lourdement chargées.
Le convoi Archinard avait permis de rehausser les approvisionnements des magasins du poste de Djelfa à un taux suffisant, pour permettre de tenter ultérieurement une expédition de quelque durée dans le sud de la province d'Alger, ou de concourir à toute opération sur la frontière ouest de la province de Gonstantine. Il devenait donc inutile de conserver le biscuitville de Dar-Djelloul, qui paralysait sans avantage une fraction mieux à sa place dans la colonne. Aussi, le général Liébert availilélé chargé, le 1er octobre, avant de quitter définitivement la colonne Jusuf, de continuer sa route jusqu'à Serguin, pour y prendre tout ce qui y restait des approvisionnements du dépôt Je Dar-Djelloul, qu'il devait* ramener, avec sa garnison, sur Djelfa, où il avait l'ordre de rentrer le 9 ou le 10 octobre. Là, il reprendrait toutes les voitures venues de Boghar, et il les utiliserait pour faire une évacuation des malingres et des malades qui étaienthors d'état de suivre plus longtemps la marche des colonnes.
Depuis longtemps déjà, le général Jusuf s'étaitmis en relations t avec le colonel Lepoittevin de la Croix, qui, nous l'avons dit, commandait la colonne de Bou-Sâada ; mais les communications entre eux étaient extrêmement difficiles, par suite de la surveillance incessante qu'exerçaient sur les passages dans les monta-
gnes les chouaf des rebelles. Le général Jusuf parvint cependant à faire connaître au colonel de la Croix qu'il partirait de Djelfa le 5 octobre, et que, le 6, il serait sur l'Aïn-el-Kahla, à rentrée du défilé de l'ouad Medjeddel, prêt à combiner avec lui les mouvements qu'il aurait à lui proposer.
Le général Jusuf constitue sans retard une colonne solide et vigoureuse, dont il choisit les éléments parmi les troupes qu'il a sous la main, laissant à la garde de Djelfa les hommes qui ont le plus besoin de repos. Cette colonne était forte de 3,200 hommes et 1,750 chevaux. Elle se composait de: un bataillon de Chasseurs à pied, un de Zouaves, un de Tirailleurs algériens, un bataillon mixte des 36e et 77e d'infanterie, de deux escadrons de Chasseurs d'Afrique, de trois escadrons de Hussards, d'un escadron de Spahis, de deux sections d'artillerie de montagne, et des services administratifs.
La section d'artillerie de campagne resta à Djelfa, où elle devait servir, d'ailleurs, à l'armement du bordj.
Les divers détachements ne faisant pas partie de la colonne Jusuf. et qui étaient désignés pour rester à Djelfa, furent réunis et placés sous le commandement du colonel .Guiomar, du 77e d'infanterie.
La colonne Jusuf se mit en roule, le 5 octobre, dans la direction du nord-est; elle emportait dix jours de vivres, quatre dans le sac des hommes, et six sur les animaux de transport.
Nous devons dire que les nouvelles qu'avait reçues le général Jusuf du colonel de la Croix dataient déjà de quelques jours, de sorte qu'il ignorait si la situation ne s'était pas modifiée ; il avait résolu néanmoins de se porter su* le point qu'il avait indiqué au commandant de la colonne de Bou-Sàada. Mais au moment où il venait de donner le signal du départ, le général recevait une dépêche du colonel, lui annonçant que les tribus rebelles avaient subi déjà deux échecs sérieux, l'un, le 30 septembre, àTniyet-er-Rih, et l'autre, le 2 octobre, sur l'ouad Dermel. A la suite de cette double défaite, les insurgés avaient été rejetés vers les débouchés ouest de l'ouad Medjeddel, d'où le colonel de la Croix se proposait de les talonner et de les pousser vers la colonne du général Jusuf, qu'il priait de descendre dans
les gorges par lAïn-cl-Kahla. Le général confirmait sa marche au commandant de la colonne de Bou-Sâada, et l'informait de nouveau de son arrivée, le lendemain 6, sur les eaux de celle source.
A cinq heures du soir, la colonne s'arrêtait sur un vaste plateau, et dressait ses tentes à Haci-el-Aoud.
Le lendemain 6, la colonne continuait sa marche dans la même direction que la veille. Vers sept heures du matin, des cavaliers du goum amenaient au général deux Arabes complètement nus : ce sont deux courriers que lui a expédiés le colonel de la Croix pour le renseigner sur la direction suivie par l'émigration rebelle. Surpris en chemin par des coupeurs de route, qui les ont dépouillés, ces courriers n'ont pu arriver la veille, ainsi qu'ils le devaient et qu'ils l'avaient, dirent-ils, espéré. Us informent le général que les tribus rebelles, soupçonnant sans doute ses intentions, avaient pris le parti de sortir des gorges de Gaïga par le nord, et qu'elles devaient dessiner, en ce moment, leur mouvement vers l'ouest, en longeant la rive sud du Zar'ez oriental.
Malgré la probabilité de ce renseignement, le général ne crut pas devoir cependant, sur la foi d'un avis qui lui parvenait verbalement par de si étranges courriers, modifier la combinaison qu'il avait arrêtée avec le colonel de la Croix, et avant que cet officier supérieur lui eût fait savoir d'une façon plus cerlaine qu'il n'avait plus besoin de son concours. En définitive, ce renseignement pouvait être de provenance ennemie, et n'avoir d'au- Ire but que de l'éloigner du point par lequel les tribus rebelles avaient l'intention de déboucher dans la plaine. Le général se décida donc à suivre la direction convenue jusqu'à ce qu'il eût reçu avis contraire de la part du colonel de la Croix.
Quoi qu'il en soit, le général Jusuf se hâta de prescrire au colonel Guiomar de constituer, sans retard, une colonne avec tout ce qu'il pourrait réunir de bons marcheurs parmi les hommes laissés à Djelfa, d'y joindre la section d'artillerie de campagne, et de se tenir prêt à exécuter, au premier signal, une marche forcée dans la direction qui lui serait indiquée ultérieurement.
Le général reçut, étant en marche, la confirmation des nou-
velles qui lui avaienl été apportées, le matin, par les deux indigènes dépouillés, lesquels étaient bien réellement des courriers du colonel de la Croix.
La marche du général Jusuf dans l'Est étant devenue dès lors sans utilité, il ne lui restait plus qu'à faire demi-tour, et à prendre les mesures que comportaient les circonstances. A une heure, la colonne s'engage dans le Djebel Es-Sahri, pays très boisé et haché de ravins, et va campera Meliliah. Les insurgés ont, en effet, évacué les gorges de l'ouad Medjeddel.
Dans la soirée, les coureurs que le général a envoyés aux. nouvelles viennent lui rendre compte de leur mission : ils ont aperçu l'émigration ; elle emporte un grand nombre de blessés ; elle fuit néanmoins très rapidement dans la direction du Zar'ez oriental dont, à l'heure qu'il est, ajoutent-ils, elle doit traverser les sables.
Nous avons dit plus haut que le général avait prescrit au colonel Guiomar, resté à Djelfa, de se tenir prêt à se porter dans la direction qui lui serait indiquée. Fixé sur celle des tribus rebelles, il expédiait au colonel l'ordre de se mettre en route sur-le-champ, et de se porter, en forçant sa marche, sur Aïn- Malakofï, où, en se hâtant, il pourrait arriver avant lesémigrants, lesquels ne pouvaient manquer d'y passer pour y boire et y faire de l'eau.
Dans la pensée que la colonne Liébert ne devait pas tarder à paraître dans ces parages, puisqu'elle avait pour instructions d'être de retour à Djelfa, le 9 ou le 10 au plus tard, le général Jusuf prescrivit au commandant de celle annexe d'expédier sans retard , et par des cavaliers sûrs, une dépêche faisant connaître au général Liébert la marche suivie par les rebelles de la province de Constanline, et la probabilité de leur passage à Aïn-Malakoff ; il l'informait, en même temps, du départ de la colonne Guiomar pour cette même destination.
Ces dispositions prises, le général Jusuf organisait, à la tombée de la nuit, une colonne légère qu'il plaçait sous les ordres du colonel Margueritle, du 1er de Chasseurs d'Afrique. Cette colonne, qui devait partir à une heure du matin, le lendemain 7 octobre, et prendre également sa direction sur Aïn-Malakoff, se compo-
sait de quatre compagnies du 1er de Zouaves, d'un peleton de 120 Tirailleurs algériens du 1er régiment, de trois escadrons du 1er de Chasseurs de France, et de deux pièces de montagne. A l'heure fixée, cette petite colonne se mettait en marche, cl s'engageait dans des chemins atroces, des torrents desséchés, des ravins embroussaillés, des cailloux roulants, difficultés que la nuit venait encore aggraver davantage. Après avoir franchi des obstacles qui se reproduisaient à chaque pas, la colonne sortait enfin, à la pointe du jour, du massif inextricable du Djebel Es- Sahri-ech-Chergui, et débouchait dans la plaine. Après un repos de quelques minutes pour remettre de l'ordre dans sa colonne, le colonel Margueritte prenait ses dispositions de marche, et continuait sa roule.
La température est bientôt accablante, et l'infanterie enfonce jusqu'aux genoux dans les dunes de sable brûlant. Le commandant de la colonne ordonne une halte, vers dix heures du matin, pour faire le café ; mais tout à coup le bruit du canon se fait entendre au loin. La colonne se remet en marche aussitôt dans la direction de celle canonnade. Elle arrivait à quatre heures et • demie à Aïn-Malakoff, où elle trouvait les colonnes Liébert et Guiomar pleines de joie de leur succès : elles avaient, en effet, rencontré l'émigration, s'étaient jetées sur elle, et l'avaient razée et dispersée, après lui avoir fait subir ou éprouver des pertes très sérieuses.
Disons quelques mois de la glorieuse part que prit la colonne Guiomar dans l'affaire &El-Atheuf-el-Mekam, que la légende désigne sous le nom d1 Aïn-Malakoff, à cause de la proximité de ce dernier point du théâtre delà lutte.
Nous avons dit plus haut que, dans la matinée du 6 octobre, le général Jusuf avait expédié un courrier au colonel Guiomar pour lui prescrire de se mettre en marche avec tout ce qu'il avait d'hommes disponibles, et de se diriger vers le puits de Malakoff, où, selon toutes probabilités, devaient passer les tribus rejetées dans l'Ouest par le colonel de la Croix. Le même jour, à cinq heures du soir, le colonel Guiomar quittait Djelfa pour exécuter
Tordre qu'il venait de recevoir. A minuit, sa petite colonne dressait ses tentes aux Rochers-de-Sel.
Le lendemain 7, la colonne se remettait en marche à trois heures et demie du matin, et filait dans le nord-ouest, où elle prenait sa direction. En débouchant dans la plaine, les troupes du colonel Guiomarapercevaient des feux que, d'abord, elles crurent être ceux d'une colonne française opérant dans cette région. Au jour, ces feux disparurent; les ondulations du terrain avaient d'ailleurs fait perdre de vue la cause qui les produisait. On découvrait, quelque temps après, vers six heures, à hauteur de Mesran, mais à une distance de trois ou quatre kilomètres de ce point, une immense colonne serpentant au pied des montagnes des Oulad Si-Mehammed, et paraissant se diriger sur Aïn-Malakoff ; elle approche en soulevant sur son passage un épais nuage de poussière. Il n'y a plus à en douter : ce sont bien les tribus révoltées du cercle de Bou-Sâada et du sud de la subdivision d'Aumale, qui se dirigen t vers l'ouest dans l'espoir de se réunir aux contingenls du marabouth, et que cherche la colonne Guiomar.
On allait camper ; mais il n'y a pas de temps à perdre ; il ne faut point laisser échapper cette émigration en flagrant délit de défection, qui, bien qu'embarrassée de ses femmes, de ses enfants, de ses blessés et de ses troupeaux, n'en fuit pas moins avec une très grande rapidité. La colonne se dirige pendant quelque temps parallèlement à celle des rebelles, puis faisant un àdroite, elle se porte sur son flanc gauche. Les Tirailleurs algériens sont désignés pour soutenir l'artillerie, dont ils suivent les mouvements; le colonel la fait approcher à bonne portée de l'émigration ; les Tirailleurs l'accompagnent au pas de course, l'espace de deux kilomètres. Arrivée en un point favorable, l'artillerie fait feu en donnant de ses deux pièces de campagne. Son tir, habilement dirigé, jette le désordre et sème la mort dans cette foule qui s'arrête, se pelotonne, et finit par tournoyer sur elle-même dans la plus grande confusion. Un Spahis traverse à fond de train cette masse en désarroi, et vient prévenir le colonel Guiomar de l'arrivée par le nord de la colonne du général Liéberl sur le théâtre de Faction : elle barre le passage à l'ennemi, avec lequel sa cavalerie vient d'avoir un engagement sérieux.
L'émigration se sent dès lors prise entre les deux colonnes ; elle tente de rebrousser chemin, et de reprendre la direction de ses montagnes ; les chameliers et les conducteurs de troupeaux crient, poussent leurs bêtes et les frappent pour accélérer leur allure ; mais le colonel Guiomar a compris l'intention des rebelles, et sans s'inquiéter des démonstrations que font leurs contingents sur sa droite, il lance ses goums sur le flanc gauche de l'émigration avec ordre de la ramener sous son feu. Les Tirailleurs algériens sont aux prises avec les gens du convoi. C'est à cet instant que le général Liébert faisait annoncer au colonel Guiomar son arrivée sur le terrain de la lutte, à laquelle il devait prendre d'ailleurs une part décisive, ainsi que nous allons le dire plus loin.
Le général Liébert avait reçu, le 7, à cinq heures du matin, près de Guellet-es-Sthol, le courrier qui lui avait élé expédié par l'ordre du général Jusuf; il formait sur-le-champ une colonne légère, qu'il composait d'un bataillon d'infanterie, de sa cavalerie, de son artillerie et des goums, et prenait sa direction au sud sur la pointe est du Zar'ez-el-R'arbi. A neuf heures, il entendait le canon de la colonne Guiomar, et se portait dans sa direction avec sa cavalerie et le goum. A dix heures, il apercevait devant lui l'émigralion, dont les premiers flots atteignaient à ce moment le pied des hauteurs qui dominent El-Mekam, et bien que son infanterie soit encore à six kilomètres en arrière, le général n'hésite pas à attaquer : il lance sans retard la cavalerie au milieu de ces masses mouvantes, tournoyanles, hurlantes de cavaliers, d'hommes de pied, de chameaux chargés de butin, et de troupeaux bêlants. Devant cette trombe de Hussards, de Spahis et de Cavaliers du goum, les contingents rebelles affolés ne savent plus où donner de la tête ; chacun, sans se préoccuper de l'intérêt général, a couru à la défense de sa famille, de son bien. Le désordre est à son comble dans celte cohue qui, écrasée par les obus du colonel Guiomar, et vigoureusement attaquée par la cavalerie du général Liébert, cherche à se diviser en tronçons pour prendre la direction du Djebel-Kheïdher et s'y mettre à l'abri de cet ouragan de fer et de feu. Quelques groupes réussissent péni-
blemenl à gagner la montagne ; mais le gros de l'émigration csl rejeté dans l'Est, c'est-à-dire sur le cercle de Bou-Sàada qu'elle venait de quitter, et où l'attendait la colonne de la Croix.
A une heure de l'après-midi, les colonnes Liébert et Guiomar, qui avaient fait jonction, se dirigeaient vers Aïn-Malakoff, poussant devant elles de nombreux troupeaux de moutons, et des chameaux chargés d'un butin considérable. L'effroi avait été tel parmi les rebelles, qu'une multitude d'enfants — dont beaucoup à la mamelle — furent abandonnés par leurs mères sur le chemin par lequel s'était enfuie l'émigration. Nos soldats en ramassèrent une trentaine ; les autres étaient morts de misère ou écrasés sous les pieds des fuyards.
Nous avions eu déjà l'occasion de remarquer, à l'affaire du Ksar-Ben-Hammad, la facilité avec laquelle les mères arabes abandonnent leurs enfants sur le terrain de la lutte. Est-ce parce qu'elles nous savent humains, et qu'elles ont eu fréquemment la preuve du soin extrême avec lequel nos soldats les recueillaient? Le fait que nous constatons est tellement hors nature chez les mères, que nous serions porté à croire qu'elles comptent sur nous pour prendre soin de ces pauvres petits délaissés.
Vers trois heures de l'après-midi, et après quinze heures de marche dans un pays des plus difficiles, la petite colonne Marguerite arrivait, à son tour, sur le terrain de l'action, et la poussière soulevée par sa marche indiquait aux rebelles qu'ils étaient encore menacés de ce côté. Bien que tardive, sa présence n'en contribua pas moins à rendre le succès plus complet.
Cette brillante affaire, qui fil le plus grand honneur aux colonnes Liébert et Guiomar, nous avait coûté deux officiers tués et deux blessés ; quelques-uns de nos cavaliers avaient également été mis hors de combat. Les uns et les autres appartenaient à la cavalerie du général Liébert, et particulièrement au 3e de Hussards.
Les mouvements prescrits par le général Jusuf avaient donc eu un plein succès ; les trois colonnes Liébert, Guiomar et Margueritte, bien que partant de points tout-à-fait opposés, avaient pu concourir à l'action, ou assurer la réussite de l'opération qui, entamée à sept heures du matin, ne se terminait qu'à une heure de l'après-midi.
Celle belle journée nous reposait un peu des massacres du 30 septembre et du 1er octobre.
Mais revenons à la colonne Jusnf que nous avons laissée dans les gorges du Djebel Es-Sabri.
Nous avons vu qu'en raison de la difficulté du terrain qu'il avait à parcourir, de la force numérique de sa colonne et de ses nombreux chameaux chargés, lesquels devaient franchir les affreuses gorges de Gaïga, le général Jusuf n'avait pu espérer joindre en temps opportun l'émigration des rebelles de la province de Conslantine, que le colonel de la Croix avait poussée sur les baïonnettes des colonnes de la province d'Alger, précieuse et rare aubaine dont le retard — volontaire ou involontaire — des courriers du commandant de la colonne de Bou-Sâada avait failli compromettre entièrement le succès; nous avons vu, répétons-nous, que, non content de donner ses ordres pour faire concourir à l'action commune les colonnes Liébert et Guiomar, le général Jusuf s'était hâté de faire un détachement tiré de sa colonne pour jeter un élément de plus sur les traces des rebelles, troupe qui, bien que n'ayant pas eu à combattre, avait cependant joué un rôle qui n'avait pas été sans efficacité. Tout était donc pour le mieux. t
Avec le reste de sa colonne, le général Jusuf quittait son bivouac de Meliliah, le 7 octobre à quatre heures du malin, el prenait une direction ouest qui devait le conduire à Aïn-Malakoff. A huit heures le général débouchait de sa personne dans la plaine qui s'ouvre sur le Zar'ez occidental, en laissant sur sa droite les Sebà-Rous ; mais telles étaient les difficultés des gorges de Gaïga, qu'à une heure de l'après-midi, le convoi de chameaux n'avait pas encore achevé de franchir cet affreux défilé. Des derniers versants du Djebel És-Sahri, on pouvait distinguer au loin la petite colonne Margueritte se dirigeant d'abord au nord-ouest, puis vers l'ouest, le canon du colonel Guiomar lui ayant donné sa véritable direction.
Pendant que la colonne Jusuf faisait sa dernière halle, il arrivait à toute bride au général un courrier expédié par le colonel Margueritte; il était porteur d'un billet daté de dix heures du
matin, et contenant ces mots: « J'entends le canon du côté d'Aïn- Malakoff ; je m'y porte avec tout mon monde. *
La colonne se remettait en marche à midi, et elle dressait ses tentes, à six heures du soir, à Debdaba, au milieu des sables. Le généra) faisait creuser au pied des dunes des puits de lm50de profondeur, qui donnaient assez d'eau pour les besoins de sa colonne.
Vers neuf heures du soir, le général Jusuf faisait communiquer aux corps et détachements une note ainsi conçue :
<■ Le général est heureux de communiquer à la colonne un rapport succinct du colonel Marguerilte contenant les renseignements suivants: Grand succès ! Les insurgés, pris entre les colonnes Liébert, Guiomar et la mienne, ont été razés près d'Aïn-Malakoff. Le général Liébert a eu le plus dur de la besogne: deux officiers de Hussards tués, deux blessés. Les Oulad-Madhi et les Oulad-Ameur ont laissé entre nos mains de nombreux troupeaux de chameaux, moutons et bœufs. J'estime, à première vue, à 2,000 chameaux, 800 bœufs et 20,000 moutons l'imporlance de celte razia. »
Le soir du 7, les trois colonnes Liébert, Guiomar et Marguerilte dressaient leurs tentes sur les eaux d'Aïn-Malakoff.
Ce combat, qui prit le nom d'Aïn-Malakoff, fut livré en réalité sur un point nommé El- Atheuf-el-Mekam . C'est ainsi, d'ailleurs, que le désignent les gens du pays.
Le lendemain, 8, la colonne Jusuf se remettait en marche, faisant lever sur son passage un grand nombre de petits troupeaux de moulons, qui s'étaient réfugiés dans les dunes pendant la fuite de l'émigration. A trois heures, le général Jusuf posait son camp à Aïn-Malakolï, auprès de ceux des colonnes Liébert et Guiomar établis sur ce point depuis la veille.
L'effet produit par le combat d'El-Atheuf-el-Mekam fut si foudroyant, que les Oulad-Madhi, et les tribus qu'ils avaient entraînées dans leur défection, retournèrent sur leurs pas et se rendirent auprès du colonel de la Croix pour lui faire leur soumis-
sion. Quelques lentes seulement, qui avaient réussi à s'échapper, allèrent rejoindre le maraboulh dans la province de l'Ouest.
Plusieurs tribus de la subdivision d'Aumale, les Slamat, les Oulad-Abd-Allah et les Oulad-Sidi-Aïça, s'étaient jointes aux rebelles des cercles de Bou-Sàada, et avaient pris part aux combats du 30 septembre a Tniyet-er-Rih, et du 2 octobre sur l'ouad Dermel. Ces tribus se soumirent également, et, a partir de ce moment, la paix fut rétablie dans la subdivision d'Aumale.
Le 9 octobre, les colonnes Jusuf, Liébert et Guiomar reprirent la direction de Djel fa, où elles arrivèrent le lendemain 10, après avoir bivouaqué à Zmila.
Les troupes assistaient, en arrivant à Djelfa, aux obsèques du lieutenant de Moncey, du 3e de Hussards, tué au combat d'El- Alheuf-el-Mekam.
Dans la journée du 10, le général Jusuf adressait à ses troupes l'ordre du jour suivant :
« Soldats de l'a colonne du Sud de la province d'Alger !
» De longues fatigues essuyées à la poursuite d'un ennemi insaisissable qui, jusqu'au désert, a fait le vide devant nous, viennent d'être récompensées par le succès.
» Refoulées d'abord, à la suite d'un brillant combat dont tout l'honneur revient à la colonne de la Croix, de la province de Constantine, de nombreuses tribus avaient concentré leur résistance dans les gorges si difficiles du Medjeddel; mais, à votre approche, et devant un mouvement combiné qui devait les prendre entre vos feux et ceux de la colonne de la Croix, elles n'osèrent résister et cherchèrent à se jeter dans l'Ouest, à la rencontre du chef de l'insurrection. Nos marches les ont poussées là où il vous a été possible de les cerner. Trois colonnes, la petite colonne Guiomar, partie de nuit en toute hâte de Djelfa, la colonne Liébert, qui a pu arriver d'une manière opportune, la petite colonne Margueritlc, qui a fait une marche de quinze lieues, la nuit, dans des gorges presque impraticables, le jour, dans des sables difficilement franchis-
sables, trois colonnes, dis-je, ont pu tomber, presque à heure fixe, sur ces masses nombreuses et surprises.
» Attaqué vigoureusement et avec une ardeur qui, chez vous, ne faillit jamais, l'ennemi, vivement repoussé, a dû bientôt fuir en abandonnant entre nos mains des dépouilles considérables.
» Ce succès aura, je l'espère, un grand retentissement parmi les tribus insurgées; il exaltera votre courage, et vous rendra plus faciles à supporter les privations et les fatigues que vous avez encore à endurer.
» Chacun de vous a bien fait son devoir ; recevez-en mes félicitations ! »
La défaite des tribus révoltées du Hodhna et du sud de la subdivision d'Aumale ne tardait pas à porter ses fruits: elles s'empressaient de solliciter l'aman du commandant de la colonne de Bou-Sàada, qui le leur accordait provisoirement, et leur fixait le point de Temsa, à proximité de sa colonne, pour terrain de campement. Les tribus d'Aumale avaient été autorisées à reprendre leurs territoires. L'ordre était donc rétabli définitivement de ce côté, et les colonnes de l'ouest de la province de Constantine, devenues disponibles, allaient pouvoir, à leur tour, prêter leur concours à celles de la province d'Alger. Le colonel Seroka, dont la colonne opérait également dans le cercle de Bou-Sâada, avait repris le chemin de la subdivision de Balna.
Le succès d'El-Atheuf-ei-Mekam avait eu aussi pour résultat de rendre au général Jusuf sa liberté d'action, et de lui permettre de descendre dans le Sud, où l'appelaient des instructions que venait de lui adresser le Gouverneur général, lequel l'invitait à faire le possible pour arriver à combiner ses mouvements avec ceux du général commandant la province d'Oran, région que le marabouth, ainsi que nous l'avons vu plus haut, avait reprise pour théâtre de ses opérations.
Le général Jusuf s'occupa donc, sans retard, de la préparation des marches et opérations qu'il allait entreprendre ; ses approvisionnements en vivres étaient suffisants pour lui permettre de
s'avancer dans le Sud à une bonne distance de ses magasins. Le général élait d'ailleurs avisé qu'un fort convoi, qui se chargeait à Boghar, devait lui être expédié prochainement, et qu'en outre, le Gouverneur général avait prescrit aux colonnes de la province de Gonstantine, devenues disponibles, de le ravitailler par Bou- Sâada.
Nous avons dit plus haut que la colonne Liébert, à la suite de l'incursion de Sid El-Ala sur les Hauts-Plateaux de la province d'Oran, avait été rappelée dans le Tell, mais qu'avant de l'autoriser à effectuer son mouvement, le général Jusuf l'avait chargée de faire l'évacuation du poste de Serguin devenu sans utilité, retard qui d'ailleurs avait eu cet excellent résultat de permettre au général Liébert de prendre une part des plus actives dans l'affaire d'El-Atheuf-el-Mekam. En présence de nouveaux ordres émanant du Gouvernement général, il n'était plus possible de différer le départ de la colonne Liébert pour Aïn-Toukria, position importante de la ligne de ceinture du Tell, et que cette colonne avait déjà occupée. Le général Jusuf profita de cette occasion pour réexpédier sur Boghar les nombreuses voitures ayant servi aux ravitaillements opérés par les colonnes Liébert et Archinard, et pour faire l'évacuation sur ce poste, des malades et malingres incapables de continuer la campagne.
Cet immense convoi quitte Djelfa le 11 octobre, et arrive le 16, sans accident, à Boghar, où la colonne dépose ses impedimenta, puis elle poursuit son chemin sur Aïn-Toukria, où elle s'établit le 20 du même mois pour y reprendre sa mission d'observation.
Mais la marche que la colonne Jusuf venait de faire dans l'Est avait laissé, abandonnées à elles-mêmes, les tribus des Oulad-Naïl, dont la défection était d'ailleurs depuis longtemps imminente. Le jeune marabouth, pendant que son oncle Sid El- Ala opérait dans la province d'Oran, était remonté vers le Nord, suivi de contingents appartenant aux Oulad-Sidi-Ech-Chikh et aux tribus insoumises du cercle de Boghar. L'absence momentanée de la colonne Jusuf avait permis à Sid Mohammed-ould- Hamza de se mettre en relations directes avec les Oulad-Naïl, et de décider leur défection. Cette colonne était à peine à une journée de marche de Djelfa, que les premières tribus — les
plus proches de ce poste — quitlaient leurs territoires pour émigrer clans l'Ouest. Comme celles du cercle de Boghar, elles ne voulurent point porter leur foi au marabouth sans semer sur leur passage l'incendie et les ruines. C'est ainsi que les caravansérails entre Laghoualh et Djelfa furent saccagés et livrés aux flammes, comme l'avaient été, dans la nuit du 13 au 14 août, ceux de ces établissements qui jalonnaient la roule entre ce dernier point et Boghar. Il va sans dire que les communications entre Pjelfa et Laghouath avaient été coupées immédiatement. De cette importante agglomération des Oulad-Naïl, le bach-agha Sid Cherifben-El-Ahreuch et deux de ses kaïds — actuellement dans le camp du général — étaient seuls restés fidèles à notre cause.
Sid Mohammed-ould-Hamza, nous le répétons, avec 200 cavaliers des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, — sa garde, — les contingents de Boghar, les fractions des Oulad-Naïl, qui l'avaient déjà rejoint, les fantassins des ksour et du Djebel El-Eumour, s'était porté sur les abondantes eaux de Tadmit, point où s'élevait la bergerie-modèle du Gouvernement. Les bandes de la province d'Alger, qui suivaient ses drapeaux, occupèrent les campements suivants : les contingents et les populations de Boghar et des Oulad-Naïl autour de Tadmit, de Ksar-Zenina et de Ksar-Charef; les tentes des Arbaà étaient sur l'ouad Mzi ; celles des Oulad- Châïb, des Harazlia, des Oulad-Yâkoub et une partie des Sâïd- Atba se dressaient autour deTadjmout, pendant que leurs goums étaient avec le marabouth. LesMekhalif, du cercle de Laghouath, qui, jusqu'ici, étaient restés fidèles, s'étaient divisés en deux partis, dont l'un s'était jeté dans l'insurrection, pendant que l'autre essayait de résister dans ses montagnes, où il s'était réfugié. Laghouath et Djelfa étaient bloqués, et il n'était plus possible de sortir de leur enceinte. Le bruit courait même que les insurgés avaient l'intention d'attaquer ce dernier poste, qui, d'ailleurs, ne courait aucun danger; car le village européen, qui est assis au pied du bordj, avait été mis en état de défense au moyen d'un retranchement flanqué de blockhaus, qui le mettait à l'abri d'un coup de main. Du reste, la population civile de Djelfa se montrait très disposée à concourir, avec la troupe, à la défense de ses biens et de ses foyers.
Sans doute, le retour des colonnes à Djelfa. le 10, avait rendu quelque sécurité au pays, mais dans un rayon très restreint ; dès le lendemain 11, c'est-à-dire après le départ de la colonne Liébert, les insurgés rôdaient par groupes autour du poste, et battaient la campagne au loin à la recherche de quelque aventure, ou de quelque occasion de faire du butin. Dans la soirée du même jour, un parti de 3 à 400 cavaliers pousse jusqu'en vue du camp. Le général lui fait tendre une embuscade de nuit par deux compagnies de Tirailleurs algériens ; mais ces cavaliers ne reparaissent plus.
Le 12, vers quatre heures de l'après-midi, quelques cavaliers ennemis se montrent sur les hauteurs qui dominent Djelfa à l'ouest; le goum se porte à leur rencontre, et tiraille avec ce parti de Sarrasins, — ainsi qu'en souvenir des Croisades, nous désignions les Nomades. — Les crêtes sont bientôt couvertes de cavaliers rebelles qu'attire le bruit de la mousqueterie ; mais la nuit met fin des deux côtés à cette tiraillerie insignifiante et sans résultat. Vers huit heures, les vedettes qui ont été placées sur la roule de Charef font prévenir le général qu'un fort parti ennemi s'est embusqué dans la forêt de Sen-el-Leba, que traverse cette route. Un bataillon de Tirailleurs algériens allait reconnaître le point où l'ennemi avait été signalé ; mais, à son arrivée, il avait déjà décampé.
On apprenait, le 13 au matin, qu'un djich (parti rebelle), avait attaqué et razé, la veille, une tribu du Djebel Es-Sahri restée neutre, et qu'il passait à proximité du camp avec le produit de sa razia. Le général Jusuf monte à cheval sur-le-champ avec sa cavalerie régulière et ses goums, qui, soutenus par deux bataillons d'infanterie et une section d'artillerie de montagne, se mettent aux trousses des rebelles, les atteignent, et, après un combat de quelques instants, les forcent à leur abandonner le produit de leur razia.
Le môme jour, à midi, une partie de la colonne Jusuf prenait de nouveau les armes pour aller renforcer, sur la route de Bou- Sâada, une reconnaissance dirigée par le colonel Margueritte, dont la colonne s'était trouvée en face d'une émigration considérable d'Oulad-Naïl cherchant à gagner le Sud. Informé de
cette circonstance, le général Jusuf se mettait en marche, et suivait la route de Bou-Sâada, qu'il quittait une heure après pour se diriger, sur sa droite, vers une immense colonne de poussière qu'il croyait soulevée par la marche de la reconnaissance du colonel Margueritte. A trois heures, le général apprenait qu'il était dans les traces de nombreux contingents ennemis, qui étaient accourus pour protéger l'émigration de quelques fractions des Oulad-Naïl ; mais les rebelles avaient trop d'avance sur la colonne pour qu'elle pût espérer les atteindre; d'ailleurs, la journée était trop avancée, et, en outre, les hommes étaient partis sans tentes et sans vivres ; il fallait donc absolument renoncer à la poursuite de l'ennemi, poursuite qui, dans tous les cas, ne présentait pas la moindre chance de succès. Le général se bornait à lui envoyer quelques obus qui n'avaient d'autre effet que de précipiter sa marche davantage. A trois heures, la colonne rentrait au camp.
Mais pendant l'absence de la colonne Jusuf, un parti ennemi tournait le camp de Djelfa, et venait tirer jusques sur les avantpostes. Au premier coup de fusil, le bach-agha des Oulad-Naïl, Sid Gherif ben El-Ahreuch, qui, débordé par le mouvement insurrectionnel, s'était réfugié dans notre camp, Sid Cherif, disons-nous, monte à cheval avec ceux des siens qui lui sont restés fidèles, et se met à la poursuite des assaillants, que quelques salves d'artillerie avaient dispersés. Peu d'instants après, on rapportait au camp les cadavres du malheureux bach-agha (1),
(1) Sid Cherif-ben-El-Ahreuch était originaire de la fraction des Oulad-Dhïa, tribu des Oulad-Naïl, et issu d'une ancienne famille de marabouths. Sa naissance, son intelligence, sa valeur personnelle lui avaient donné de bonne heure une grande influence sur cette grande confédération. Aussi, lorsque, en 1843, le camp d'El-Hadj EI- Arbi, khalifa d'Abd-el-Kader, fut enlevé par les Ahl-Laghouath et les Arbaâ, et le lieutenant de l'Émir, ainsi que nous l'avons dit dans la première partie de cet ouvrage, attaqué et tué par eux dans Ksir-El- Haïran, où il s'était réfugié, Sid Cherif, qui était parvenu à maintenir les Oulad-Naïl, fut fait khalifa du Sud à la place d'El-Hadj El-Arbi.
Sid Cherif suivit Abd-el-Kader dans le Djerdjera en 1845, puis ensuite dans l'Ouest. Fidèle à son maître jusqu'à la fin, ce ne fut qu'en 1847 que Sid Cherif-ben-El-Ahreuch nous fit sa soumission,
el de Tinlrépide kaïd Kaddour, son parent. Tous deux avaient été frappés mortellement par des rebelles des Oulad-Naïl. La France perdait en Sid Cherif, dans celte fatale journée du 13 octobre, l'un de ses plus braves et de ses plus fidèles serviteurs. Il était remplacé, quelque temps après, par son frère, Sid Bel-Kacem-ben-El-Areuch .
Le général Jusuf continua, pendant la journée du 14, ses préparatifs pour marcher vers le Sud . Sa colonne, réorganisée, et dans laquelle il faisait entrer les éléments de celle du colonel Archinard, était forte de 4,350 hommes, 830 chevaux et 276 mu-
en même temps que l'Émir se remettait entre les mains du général de Lamoricière. Il fut successivement interné à Médéa, à Boghar, puis chez le bach-agha du Tithri, Ben-Yahya-ben-Aïça, qui s'était porté garant de sa parole.
En 1849, Sid Cherif fut nommé agha des Oulad-Naïl.
En 1850, lorsque Naceur-ben-Ech-Chohra fit défection, Sid Cherif, chargé de la poursuivre, fit, à la tête de son goum, une pointe audacieuse jusqu'à El-Guerara (ville du Mzab), puis il tomba sur les Harazlia et sur les Hadjadj, auxquels il fit subir des pertes relativement considérables.
'En 1851, une nouvelle razia sur les Arbaâ dissidents lui fit rendre sa position et le titre de khalifa. Son audacieuse intrépidité dans ces courses lointaines et périlleuses lui valait, en même temps, la croix de chevalier de la Légion d'honneur.
A la fin de 1852, il fut installé par le général Jusuf dans le bordj de Djelfa, dont la construction venait d'être terminée.
La nécessité de relier le poste avancé de Laghouath avec le Tell amena la création, en 1853, d'un centre de commandement à Djelfa; Sid Cherif reçut alors le titre de bach-agha des Oulad-Naïl. Il eut depuis à agir à diverses reprises, avec son goum, contre l'ancien chef des Arbaâ, Naceur-ben-Ech-Chohra.
Depuis cette époque, Sid Cherif-ben-El-Ahreuch n'a cessé de seconder de son dévouement et de son intelligence les commandants supérieurs de Laghouath.
Nous avons vu que, dès le début de l'insurrection, Sid Cherif avait combattu avec énergie les mauvaises dispositions des Oulad- Naïl. En résumé, il avait réussi à maintenir les populations de son aghalik dans l'obéissance ; mais l'esprit de révolte ayant tout à fait aveuglé les Oulad-Naïl, Sid Cherif fut totalement débordé, et sa double influence d'homme de guerre et de religion fut méconnue à ce point par ses administrés, qu'ils tournèrent contre lui les armes avec lesquelles ils l'avaient si souvent défendu .
lets. Elle comprenait : cinq bataillons d'infanterie (Chasseurs à pied, Infanterie de ligne, Zouaves et Tirailleurs), cinq escadrons de cavalerie (Chasseurs d'Afrique et Hussards), deux sections d'artillerie de montagne, un détachement du Génie, et une forte ambulance.
Ses moyens de transports, constitués en quatre compagnies auxiliaires du Train, comprenaient 2,300 animaux (1,600 chevaux et 700 mulets ou chevaux de bât).
Celte colonne comptait, en outre, 300 hommes de goum appartenant aux tribus du Tell.
Malgré la défectuosité de son outillage, le général pouvait emporter quinze jours de vivres, dont quatre dans le sac des hommes.
Le général Jusuf était prêt à partir dès le 14 octobre ; mais un temps pluvieux et des brouillards intenses, régnant depuis la veille, l'obligèrent à retarder son départ jusqu'au lendemain.
Mais retournons dans la province d'Oran, où, comme on devait s'y attendre, de graves événements se sont produits à la suite de la triste affaire d'Aïn-el-Beïdha .
Sid El-Ala gagne à sa cause les tribus des Hauts-Plateaux de l'Ouest, et menace le Tell du cercle de Dhaïa. — La colonne Jolivet se réorganise, et se porte à Titenyahia pour fermer ce du bouché du Tell aux rebelles. — Rencontre du général Jolivet et des contingents de Sid El-Ala, en retour de la pointe de ce dernier sur Sidi-Ali-ben-Youb. — Combat de Titenyahia. — Sid El- Ala replonge dans le Sud. — La colonne Jolivct se porte dans la direction de Sidi-Ali-ben-Youb. — Rentrée de cette colonne à Sâïda. — Évacuation de la redoute d'El-Kheidher. — Le général Deligny opère dans le cercle de Géryville. — La colonne Jusuf se dirige sur Tadzmit, où la présence du marabouth lui a été signalée. — Fausses démonstrations de la part des rebelles. — Premières demandes d'aman. — Les populations rebelles sont successivement chassées des eaux et des pâturages de la vallée de l'ouad Mzi. — Les tribus rebelles de Boghar font des propositions de soumission. — Désagrégation des forces du marabouth. — Le calme se refait dans les provinces de Constantine et d'Alger. — La colonne Jusuf se porte sur Laghouath pour s'y ravitailler. — Coup de main sur les Oulad Sidi-Aïça-el-Adeb. — Situation politique des trois provinces à la fin d'octobre 1864.
Nous avons laissé Sid El-Ala se dirigeant dans l'Ouest, le 1er octobre, à la suite de la malheureuse affaire des puits d'El- Beïdha. D'un autre côté, la colonne Jolivel était rentrée, le 3, à Sâïda pour s'y refaire et s'y reconstituer. Mais elle y était à peine depuis quelques jours, que l'on apprenait que le lieutenant et le conseil du jeune marabouth Mohammed-ould-Hamza, enflé de son dernier succès, avait achevé de gagner à sa cause les populations encore indécises des Hauts-Plateaux de l'Ouest, et qu'il menaçait le Tell de Dhaïa avec des forces importantes et dont l'exagération décuplait encore le nombre. nT)
Le Tell d'Oran pouvait évidemment se considérer comme menacé du jour où Sid El-Ala avait fait son apparition au nord du Chotth Ech-Chergui, et surtout après la désastreuse affaire d'Aïnel-Beïdha, et il était présumable qu'il ne manquerait pas d'exploiter son succès et qu'il ne s'en tiendrait pas là. 11 était donc urgent de faire exécuter sans retard aux colonnes campées à proximité des postes de la ligne de ceinture du Tell un mouvement d'appui vers l'ouest, afin de couvrir les débouchés de la Mekerra qui donnent accès dans le Tell de Dhaïa, et qu'on avait négligé de faire garder par des forces régulières. On avait compté, nous le voulons bien, sur la tribu des Beni-Mathar, qui, jusque-là, nous était restée fidèle ; mais en admettant même que cette importante fraction résistât aux tentatives de séduction de Sid El-Ala, — ce qui était plus que douteux après l'affaire du 30 septembre, — elle eût été impuissante, n'étant point soutenue à proximité par une colonne française, à barrer le passage aux goums de Sid El-Ala.
Des ordres de mouvement avaient donc été donnés, dès les premiers jours d'octobre, aux colonnes de l'Est de la province d'Oran ; elles devaient obliquer à droite pour aller combler le vide que laisserait la colonne Jolivet, ou de Sâïda, lorsqu'elle se serait portée sur la trouée de Dhaïa. Mais cette colonne, si terriblement éprouvée, avait besoin de se refaire et de reprendre un peu de son aplomb. Il fallait qu'elle reconstituât son matériel, du moins en effets et objets de première nécessité. Nous nous rappelons qu'elle avait fait l'expédition d'El-Beïdha en colonne légère, et que ses sacs étaient restés dans la redoute d'El-Kheidher, sous la garde d'un bataillon du 17e d'infanterie et des malingres de la colonne, forces qui étaient restées sous les ordres du commandant Bressoles, du 10e de Chasseurs à pied.
La colonne Jolivet ne fut donc prête à se mettre en route que le 7 octobre. Elle se composait du 10e bataillon de Chasseurs à pied, d'un bataillon de marche du 17e d'infanterie, de deux escadrons du 11e de Chasseurs à cheval, d'une section d'artillerie, et de quelques cavaliers des Djâfra. Elle se porta vers l'ouest, en longeant, au sud, la route de ceinture du Tell ; elle atteignait, le 10, le bivouac de Titenyahia, et dressait ses tentes sur
l'ouad Es-Sabah, Tune des têtes de l'ouad Mekerra, à l'entrée du Tell, et dans le voisinage des premières croupes boisées.
Le lendemain 11, elle venait de lever son camp, et elle avait pris sa direction vers le nord, lorsque, tout-à-coup, elle est assaillie par de nombreux cavaliers qui remontaient le cours de la Mekerra dans le but évident de regagner le Sud.
Le général Jolivet prit sur-le-champ ses dispositions pour se défendre contre cet ennemi qui lui tombait de nouveau sur les bras, et dont il ignorait absolument la proximité. 11 sut bientôt qu'il avait affaire aux goums de Sid El-Ala, lesquels étaient en retour de la pointe audacieuse qu'ils avaient poussée jusqu'à Sidi-Ali-ben-Youb, village européen situé sur la Mekerra, et à six lieues au sud de la ville de Sidi-Bel-Abbas. Malgré la disproportion des forces qu'il avait à opposer à celles des insurgés, le général Jolivet, heureux de trouver l'occasion de prendre la revanche de son insuccès d'El-Beïdha, attaqua, à son tour, Sid El- Ala avec une ardeur et une vigueur extrêmes : le 10e bataillon de Chasseurs à pied et le bataillon du 17e d'infanterie, sous les ordres du colonel de Colomb, tirent payer cher aux rebelles les pertes qu'ils leur avaient fait subir dans cette fatale journée du 30 septembre. Après avoir mis en fuite les contingents du maraboulh, notre infanterie s'accrocha comme le feu grégeois aux fantassins ennemis, plus faciles à joindre que les cavaliers, et leur lit subir des pertes très sérieuses.
Après un brillant, combat, qui n'avait pas duré moins de deux heures, les contingents de Sid El-Ala, eslimés à 2,000 cavaliers, et à 1,000 ou 1,200 fantassins à dos de chameaux, furent rejetés définitivement dans le Sud, abandonnant de nombreux cadavres sur le champ de la lutte.
Nos pertes se réduisaient à 1 tué et à 17 blessés.
Le colonel de Colomb est cité par le général Jolivet, — qui s'était montré très habile et très vigoureux dans cette affaire, — comme ayant particulièrement contribué au succès de la journée.
La colonne, qui — on ne sait trop pourquoi — avait repris sa marche vers le nord, alla bivouaquer à El-Açaïba. Sid El-Ala s'était mis en retraite dans la direction du Djebel El-Beguira.
Nous avons dit plus haut que les contingents de Sid El-Ala étaient en retour de leur incursion sur l'ouad Mekerra quand ils donnèrent dans la colonne Jolivet. Voici ce qui s'était passé : sollicité par les Belar', les Beni-Mathar et les autres tribus des Ahl Angad-ech-Cheraga, Sid El-Ala n'hésita pas à répondre à leur appel et à tenter une opération qui ne manquait pas d'audace, mais qu'en définitive, notre négligence lui rendait facile et peu périlleuse. Longeant l'ouad Mekerra, qu'il avait pris à sa source, il lui avait été possible, en l'absence de toute colonne française à proximité, de descendre ce cours d'eau, avec ses contingents et ses nouveaux adhérents, jusqu'à Sidi-Ali-ben-Youb, centre européen, situé, nous l'avons dit, à six lieues au sud de la ville de Sidi-Bel-Abbas. Après avoir pillé, dévasté et incendié tout à son aise, et avec le concours des gens du pays, ce malheureux village, Sid El-Ala remonta, chargé de butin, le cours de la Mekerra, et c'est au retour de cette expédition qu'il rencontra, près de Titenyahia, la colonne Jolivet, qui lui livra le combat dont nous avons parlé plus haut.
La dévastation et l'incendie de Sidi-Ali-ben-Youb présentaient d'autant moins de difficultés à l'ennemi, que ce village était ouvert; il n'avait pu avoir raison du caravansérail, défendu d'abord par ses murailles, et par quelques soldats et la population du village, qui y avait cherché un refuge. Six colons, qui refusèrent de se retirer dans cet établissement, payèrent de leur tête leur excès de confiance ou leur entêtement*-
Cette incursion si imprévue de Sid El-Ala avait répandu la terreur dans toute la subdivision de Sidi-Bel-Abbas, surtout dans les villages européens de cette zone, que ne défend même point contre les voleurs la moindre enceinte ou le retranchement le plus élémentaire.
Nous dirons, à ce propos, que c'est encore là une de nos erreurs que celle des villages ouverts en Algérie ; c'est la conséquence de notre sotte et incorrigible confiance dans les populations arabes ou kabiles, au milieu desquelles est noyé l'élément européen. « A quoi bon nous renfermer entre quatre murs dans lesquels nous étoufferons? entendons-nous répéter souvent en temps de paix . Nous ne craignons pas les indigènes ; et puis,
d'ailleurs, ne sont-ils pas définitivement soumis?... Donc, il ne peut plus y avoir d'insurrection... Du reste, s'ils avaient jamais la témérité de nous attaquer, ils sauraient bien vite à qui ils ont affaire... »
Tout cela est bel et bon ; mais qu'un jour les indigènes deviennent insolents, — c'est là l'indice d'une insurrection à l'état latent, d'une révolte qui n'est encore que dans les esprits, — oh ! alors, si les matamores dont nous parlons viennent à rencontrer sur leur route un pédiculeux à l'air quelque peu menaçant, il n'y a pas de « Toi, Sidi, bono! » qu'on ne lui prodigue ; tout le répertoire sabir des amabilités européennes y passera, et l'on bourre de poignées de mains et de tapes amicales sur l'épaule, le Bédouin qu'en temps calme ou ordinaire on bourrait de coups de pied dans le derrière, et qu'on injuriait de la façon la plus grossière. Puis l'insurrection éclate ; les villages ouverts sont attaqués soudainement, et sans qu'on ait pu prendre la moindre mesure de défense, sans qu'on ait le moindre réduit pour abriter les vieillards, les femmes et les enfants ; alors commence regorgement, qui est suivi de près par le pillage, la dévastation, l'incendie. Quand tout est fini, et lorsque l'insurrection a été réprimée, on jure qu'on ne s'y laissera plus prendre; on ne parle plus alors que de fortifications, d'enceintes bastionnées ; chaque colon veut transformer sa maison en un fort inexpugnable ; on va se mettre à la besogne sans retard, parce qu'en définitive, se répète-t-on, on ne sait pas ce qui peut arriver, et qu'on est payé pour n'avoir en ces gueux d'Arabes qu'une confiance médiocre et très limitée. On est plein d'ardeur ; mais cet enthousiasme est bientôt soumis à l'action d'un réfrigérant avec lequel on n'avait pas compté, la question d'argent. Il faut attendre ; car il est de toute nécessité que les choses se fassent régulièrement, administralivement, et cela demande beaucoup, énormément de papier. On ne peut rien faire d'ailleurs sans que les fonds soient votés, et il est probable qu'en présence de l'indigence de la caisse destinée à recevoir les fonds à affecter aux travaux de colonisation, on y regardera à deux fois avant de s'engager dans une pareille dépense. L'affaire traîne indéfiniment; elle entre dans la période de sommeil, et l'on se rendort
sur l'oreiller de la sécurité jusqu'à ce qu'un nouveau massacre vienne remettre la question sur le tapis, laquelle passe exactement par les mêmes phases qu'elle avait traversées la première fois. Et tout porte à croire que, de longtemps encore, on ne se départira de cette méthode si française d'atermoiement et de temporisation, laquelle donne de si consolants résultats.
Il est incontestable que, lancé comme il Tétait, Sid El-Ala pouvait se porter, en descendant la vallée de la Mekerra, dans la riche et plantureuse plaine du Sig, et la ravager aussi facilement qu'il l'avait fait du pays qui est au sud de Sidi-Bel-Abbas. L'effroi qu'il avait répandu sur son passage, la panique qui en avait été la conséquence, aussi bien parmi les indigènes que chez les Européens, lui laissaient toute liberté de manœuvre, ainsi que cela se passe d'ailleurs dans toutes les affaires de surprise. Sans doute, il n'aurait pas fallu que Sid El-Ala s'attardât dans ce pays si mouvementé et si peuplé du Tell, et qu'il laissât aux populations le temps de se remettre et de se reconnaître ; mais néanmoins, en parcourant comme une trombe de feu les régions envahies, il pouvait faire beaucoup de mal.
Ilestfort heureux pour nous quecesmarabouths n'aient jamais été vigoureux qu'à demi, par à-coups, et puis ces Oulad-Sidi- Ech-Chikh ne connaissaient pas le Tell, et, comme nous l'avons dit plus haut, les Sahriens le redoutent à l'excès. Ces régions montagneuses qui, à chaque pas, peuvent cacher un piège, une embûche, ne leur disent rien qui vaille. On n'y voit pas à deux pas devant soi ; on est emprisonné entre les flancs de ces hautes montagnes, qui se dressent soudainement autour de vous comme les murailles d'un cachot ; on y étouffe ; on n'y voit le ciel, audessus de sa tête, que par des échappées, par lambeaux. A chaque instant, c'est un obstacle, une barrière, — roches ou rivière; — on s'y perd. Sans doute, quand les gens du pays sont à vous, quand les débouchés sont laissés tout grands ouverts, quand votre retraite est assurée, quand on sait que les lourdes colonnes roumiennes sont à deux ou trois journées de marche, on peut risquer l'aventure; mais c'est bon pour une fois.
Dans l'affaire qui nous occupe, il est vraisemblable que les
Beni-Mathar, qui tenaient les clefs de la vallée de la Mekerra, et que les Oulad-Balar', qui élaient les maîtres de la partie supérieure de ce cours d'eau, élaient acquis à Sic! El-Ala, et qu'ils n'attendaient que son apparition aux portes du pays pour lui en faciliter l'entrée. S'il en eût été autrement, jamais ce chef rebelle, quelque audacieux qu'il pût être, n'eût franchi les défilés de Titenyahia ; car les Arabes ne sont point des gens de combinaisons bien compliquées ; ils ne voient pas bien loin devant eux ; ils n'ont aucune suite, aucune constance dans les idées. Ce sont les gens du coup de temps, de l'occasion ; ils la saisissent souvent quand elle passe à leur portée; mais ils sont incapables de la prévoir, et surtout de la faire naître.
Quoiqu'il en soit, dans cette incursion de Sid El-Ala, coup de main qui eût suffi pour illustrer un général français, on est obligé de reconnaître à ce chef des rebelles une certaine valeur militaire, un instinct de la guerre peu commun et une rare habileté à profiter de nos fautes ; on admettra sans conteste qu'il n'était point sans qualités guerrières, surtout si l'on tient compte de celte considération que son opération, à lui, l'homme des grands espaces, avait les gorges du Tell pour théâtre. On ne peut nier que cet homme de quarante-cinq ans, dans toute la force de l'âge, n'eût ce qu'il faut pour réussir, surtout comme entraîneur d'hommes : vigueur physique, grand courage personnel, du coup d'œil, de l'audace et de la résolution. Nous ajouterons que ces qualités étaient soutenues et alimentées, chez cet ardent marabouth, chez ce descendant de l'illustre et saint cherif Sidi Ech-Çhikh, par un fanatisme n'admettant aucun compromis, et par une ambition sans bornes. C'est lui qui, inféodé au vieux parti religieux de la Zaouïa, lequel nous a toujours été hostile, a vraisemblablement fait empoisonner son neveu, le bach-agha Sid Abou-Beker-ould-Hamza, qui nous était tout dévoué, et qu'il désespérait d'entraîner dans un mouvement insurrectionnel. Débarrassé de cet obstacle à ses vues, Sid El-Ala eut meilleur marché du frère et successeur de sa victime* Sid Sliman-ould-Hamza (1), espèce de sanglier têtu,
(l) Nous nous rappelons que le bach-agha Sid Sliman-ould-
fanatique et violent, entièrement entre les mains des Abid (î) Sidi Ech-Chikh, et parfaitement préparé à la rébellion. Aussi ce dernier n'avait-il pas tardé, cédant aux conseils de son oncle, à lever l'étendard de la révolte.
Mais les qualités d'homme de guerre de Sid El-Ala étaient mitigées, nous le répétons, par une grande étroilesse d'esprit et par une incapacité notoire de combiner, de préparer des opérations de quelque suite et d'une certaine durée. Il profitait de toutes les chances sans jamais les avoir provoquées. Ainsi, dans cette affaire de Sidi-Ali-ben-Youb, il eût pu, avec un but plus élevé que celui de détruire et de faire la guerre au butin, gagner à sa cause — ce qui n'était pas difficile — toutes les tribus telliennes dont il traversait le territoire, et soulever sur son passage les populations indigènes, lesquelles sont toujours prêtes à secouer notre joug et à suivre un cherif, quel qu'il soit, et sans lui demander la preuve de son authenticité. Eh bien ! au lieu de poursuivre la conquête des tribus telliennes en les jetant sur la colonie, Sid El-Ala laisse ses contingents — nous n'ignorons pas qu'il ne lui était pas toujours facile de tenir son monde — razer les populations indigènes dont il lui était si aisé de se faire des alliés. Fort heureusement celte pensée ne lui vint pas ; car il eût pu faire beaucoup de mal aux colons européens, lesquels n'étaient nullement préparés à recevoir l'attaque d'un ennemi qu'on croyait bien loin dans le Sud, et dont on n'avait d'ailleurs qu'une très vague idée. Du reste, nous le répétons,
Hamza fut tué, le 8 avril 1864, à l'affaire d'Aouïnet-bou-Beker, où l'infanterie de la petite colonne Beauprêtre fut entièrement détruite. (1) L'illustre Sidi Ech-Chikh, qui vivait au XVIIe siècle de notre ère, avait fondé une Zaouïa à El-Abiodh, et cet établissement religieux avait pris de suite une grande importance. Craignant sans doute que ses enfants, dans lesquels il n'avait qu'une médiocre confiance, n'en détournassent les revenus à leur profit, au lieu de les employer en œuvres pieuses et en aumônes, il en donna l'administration à des esclaves nègres (Abid) qu'il affranchit. Les revenus de cette Zaouïa, qui est fort riche, bien que les descendants de ces Nègres consacrent à toute autre chose qu'à des œuvres pies ou charitables les offrandes des serviteurs religieux du saint et vénéré marabouth, étaient encore, il y a quelques années, de 70 à 80,000 fr.
Sid El-Ala redoutait le Tell qui, pour lui et pour ses goums sahriens, était l'inconnu, et il avait hâte de retrouver les grands espaces et la liberté de ses mouvements.
Mais il s'agissait de rassurer les populations européennes et indigènes de la vallée de la Mekerra ; on crut ne pouvoir mieux le faire qu'en leur montrant des troupes françaises. C'était, un peu tard ; mais c'est là la seule façon raisonnable d'expliquer le mouvement de la colonne Jolivet vers le nord. Ce général se porte donc sur Sidi-Ali-ben-Youb en longeant les ouad Merioua et Tefellis, lesquels ne prennent le nom de Mekerra qu'à hauteur du gué de Bou-Khenitis. Une autre colonne, aux ordres du général Lacretelle, arrivait également bientôt sur ce point, et continuait sa marche dans la direction de Ras-el-Ma en remontant la vallée jusqu'aux sources de la Mekerra. Après avoir séjourné le 14 octobre sur les ruines de Sidi-Ali-ben-Youb, la colonne Jolivet se dirigeait sur Dhaïa, où elle arrivait le 16, et se rencontrait avec la colonne de cavalerie du général Legrand, laquelle était forte de dix à douze escadrons. Le 17, le général Jolivet reprenait la direction de Sâïda, qu'il gagnait par la route de ceinture du Tell, et où elle rentrait le 20.
La colonne Legrand avait quitté Dhaïa en même temps que le général Jolivet : sa mission était de faire l'évacuation de la redoute d'El-Kheidher, sur le Chotih-ech-Chergui, où — nous nous le rappelons — ce dernier général avait laissé, le 29 septembre, sous les ordres du commandant Bressoles, un bataillon du 17e de ligne, les malingres de la colonne, les sacs de son infanterie et des approvisionnements. Cette évacuation s'était faite sans coup férir, et la colonne Legrand arrivait à Sâïda le 21 octobre.
Quant à Sid El-Ala, il était allé camper, chargé de butin, d'abord à Beguira, disait-on, puis ensuite à Aïn-Tagouraïa, au sud-est de Dhaïa, où il avait fait enlever, par un de ses goums, quelques troupeaux des Djâfra laissés imprudemment sur les Hauls-Plateaux. Appuyés par la colonne Péchol, qui était venue boucher la trouée de Sâïda après le départ de la colonne Jolivet pour l'ouest, les Djâfra avaient pu reprendre, après un combat assez vif, une partie des troupeaux qui leur avaient été enlevés.
Après avoir fait conduire en lieu de sûreté le produit de ses razias dans le Nord, Sid El-Ala allait camper sur les puits d'El- Hammam, dans le sud de Dhaïa, puis, de là, à Sidi-Khelifa, sur la rive nord du Cholth. Mais le besoin de se ravitailler avait obligé le général Deligny, en opérations du côté de Stiten, à revenir sur le poste de Géryville ; il apprenait en y arrivant que Sid El-Ala avait campé, le 20 octobre, à Sidi-Khelifa et qu'il y avait passé la nuit. Le commandant de la province d'Oran se portait dans cette direction par une marche de nuit qu'il opérait du 21 au 22 ; mais ayant appris, en route, par ses coureurs, que les tentes de Sid El-Ala, réunies à celles des Oulad-Sidi-Ech- Ghikh, se trouvaient dans les environs de Brizina, il avait pensé avec raison que le chef des rebelles serait frappé bien plus sensiblement si nous parvenions à surprendre ces tentes, et il s'était hâté de prescrire au général Martineau de se porter sur ce point. Quant à lui, il avait renoncé à l'opération on ne peut plus incertaine d'atteindre ce lieutenant du maraboulh.
Quoi qu'il en soit, ayant appris que le général Deligny marchait dans sa direction, Sid El-Ala qui, sans doute, -ne se souciait pas de le rencontrer, s'était empressé de se rejeter dans le sud-ouest.
Nous avons dit plus haut que le général commandant la province d'Oran s'était porté dans le Sud vers les premiers jours de septembre, et que, le 5 de ce mois, il était à Aïn-Medriça, d'où il avait poussé sur Aïn-el-Guelhifa, à la pointe est du Ghotthech-Chergui, une reconnaissance de 200 chevaux pour protéger la roule par laquelle revenait l'agha de Frenda, avec les prises qu'il avait faites sur les tribus insurgées qui se tenaient au sud du Djebel En-Nadhor, du cercle de Tiharet. Le général s'était porté ensuite dans les parages de Géryville pour y opérer contre les Makna : il y avait reçu la soumission des Ahl-Stiten, et le 10 octobre, une fraction des marabouths des Harar était venue lui demander l'aman.
L'extrême Sud de la province de Constantine était écume par des bandes de Châanba et de Touareg qui cherchaient fortune dans ces parages. Le kaïd de Touggourt, Sid Ali-Bey, faisait connaître, à la date du 10 octobre, qu'il avait rencontré, corn-
battu et repoussé un parti de ces pillards montés sur des méhari (dromadaires de selle). Il est inutile d'ajouter que la cause de la guerre sainle était absolument étrangère aux exploits de ces coupeurs de routes.
Mais revenons à la colonne Jusuf, que nous avons laissée à Djelfa, sur le point de se mettre en mouvement dans la direction de Tadzmit, où la présence du marabouth lui avait été signalée.
L'intention du général Jusuf était d'agir directement contre le marabouth, et la longue ligne qu'occupaient ses contingents entre Ksar-Charef et Tadzmit lui permettait de se diriger indifféremment sur l'un ou l'autre de ces points. 11 avait d'abord fait choix de la première de ces directions, laquelle présentait cet avantage, en poussant le mouvement jusqu'à Znina, de tourner la position des rebelles, de leur couper la ligne des eaux et des pâturages du nord et de les rejeter soit dans le sud, soit dans l'ouest sur la colonne du commandant de la province d'Oran, que le général Jusuf supposait devoir opérer, à ce moment, à l'ouest du Djebel El-Eumour.
Mais, le 15 octobre, au moment du départ, après une nuit d'orage et de pluie à torrents, les montagnes boisées du Sen-el- Leba, qui s'étendent de Djelfa jusques Gharef, et dans lesquelles la route traverse un long et difficile défilé, ces montagnes, disons-nous, étaient enveloppées d'un épais brouillard qui ne permettait point de voir à deux pas devant soi, et le sol, détrempé par les eaux, était devenu glissant et d'un parcours impossible. Il est évident que le général ne pouvait, dans ces conditions et avec son énorme convoi, s'aventurer dans cette direction. Il dut donc y renoncer et prendre la roule de Tadzmit, laquelle lui donnait la chance — assez problématique d'ailleurs — de séparer en deux tronçons les forces des rebelles.
C'est alors que va commencer cette série de marches et de contre-marches à la suite du marabouth, et dont le but est de lui enlever le boire et le manger en le dépostant successivement des lignes d'eaux et de pâturages, et de réduire à la misère, en ne leur laissant ni repos, ni trêve, les populations insurgées,
dont les troupeaux, épuisés de fatigue et mal nourris, vont dépérir et se fondre en peu de jours.
Pour conserver son prestige aux yeux de ses crédules adhérents, le jeune maraboulh — Sid El-Ala était encore dans l'Ouest, — faisait répandre le bruit que son intention était d'attaquer la colonne Jusuf, et que l'objet de sa manœuvre était de l'attirer sur un terrain à sa convenance, c'est-à-dire favorable à l'action de sa nombreuse cavalerie. Il espérait ainsi faire prendre patience à ses contingents, en attendant le coup décisif qui devait les débarrasser de la colonne.
Le général Jusuf se met en mouvement le 1 5 octobre, et va coucher sur l'ouad Es-Sedeur ; il campe le 1 6 à Youï, et le 1 7 à Tadzmit. Toutes les hauteurs environnantes sont couvertes des postes des rebelles. Leurs vedettes se profilent nettement et avec des proportions exagérées sur l'azur du ciel. La nuit se passe sans aucune démonstration de la part de l'ennemi. Le 18, la colonne continue sa marche dans le sud-ouest en suivant une direction parallèle à celle du Djebel El-Azreg. Elle dresse ses tentes sur un point sans eau nommé Bou-Mr'iref.
Le 19, quelques instants avant le départ de la colonne, une quinzaine de cavaliers des Rahman se présentent à la grand'garde de le face qui est occupée par les Tirailleurs algériens, et demandent à être présentés au général pour solliciter, au nom de leur tribu, l'aman et le pardon.
La colonne se met en marche dans la direction de Tadjmout, Au moment où sa tête franchit le lit desséché d'un torrent, 3 ou 400 cavaliers restés sur l'autre rive pour protéger les derrières d'une émigration, cherchent à ralentir la marche de nos troupes. Deux compagnies du 12e de Chasseurs à pied, portées en avant, les décident à prendre la fuite. De nombreux cavaliers surgissent bientôt de toutes parts, et amorcent une démonstration qui n'a d'autre but que de donner le temps aux populations rebelles qui étaient venues boire à Tadjmout avec leurs troupeaux, de mettre plus de distance entre elles et la colonne.
Pendant la grande halte, qui se fait à El-Oglat, les goums de l'ennemi viennent de nouveau, mais hors de portée, tirer sur la colonne. Le général fait porter ses tirailleurs en avant avec une
section d'Artillerie. Son but est de prouver au marabouth qu'il* est prêt à accepter le combat, et qu'il attend son attaque. Sid Mohammed-ould-Hamza le savait bien; mais quelques mauvais esprits atïeclaient d'en douter dans la colonne. Voyant que le jeune marabouth répond mal à cette invitation, le générai lance en avant le goum du bach-agha Ben-Yahia, lequel essaie d'engager la lutte avec les rebelles, qui sont certainement en nombre; car ils ont déployé devant la colonne deux rideaux successifs de cavaliers dont l'effectif peut être estimé à 12 ou 1,500 chevaux. Mais dès qu'ils sentent nos goums à portée, ils se hâtent de disparaître.
Après avoir achevé sa grande halte, la colonne reprenait sa marche et sa direction.
Vers quatre heures du soir, la colonne arrivait à l'extrémité d'un plateau qui domine la vallée de fouad Mzi, et découvrait distinctement de ce point une immense émigration qui filait dans le sud-est. Nos troupes pouvaient se convaincre dès lors que la démonstration des goums rebelles n'avait eu d'autre but que de chercher à attirer hors de la protection de l'infanterie notre cavalerie régulière, et surtout de donner aux populations insurgées le temps de prendre du large et d'échapper à notre poursuite. Or, comme nous n'avions aucun intérêt à les empêcher de s'enfoncer dans les régions arides et inclémenles du Sahra, puisque cette situation devait nous les ramener plus tôt, il devenait toutà-fait inutile de courir après elles, et de modifier une tactique qui nous permettait d'atteindre sans peine et sans efforts le résultat cherché. A six heures, la colonne s'arrêtait sur TAïn-el- Haouadjeb, à quatre kilomètres de Tadjmout, et y dressait ses tentes.
Le 20 octobre, la colonne descendait les dernières pentes du Djebel El-Azreg, laissant le ksar de Tadjmout sur sa droite. A une heure, elle arrivait sur les bords de l'ouadMzi, que les pluies des jours précédents avaient considérablement grossi et rendu inguéable. Cette circonstance obligeait le général Jusuf à camper sur sa rive gauche. Les rebelles y étaient arrivés assez à temps la veille pour pouvoir en effectuer le passage. Deux ou trois cents cavaliers ennemis s'étaient embusqués sur la rive
droite, couverts par d'épais bouquets de tamarix, pour défendre le passage de la rivière au cas où la colonne eût voulu le tenter. Ce jour-là, une compagnie de Zouaves et une compagnie de Chasseurs à pied, déployées dans des parties embroussaillées non submergées de l'ouad Mzi, fusillent les cavaliers insurgés et les délogent de leurs embuscades. Un groupe assez considérable de rebelles, qui assistaient de loin et en curieux à la lutte engagée entre les deux compagnies et les insoumis, furent désagréablement arrachés à l'intérêt de ce spectacle par un obus habilement envoyé, qui dispersa en un clin d'œil tous ceux de ces curieux qui n'avaient pas été atteints.
Vers six heures du soir, l'ennemi plaçait ses vedettes le long delà rive droite de l'ouad Mzi.
Cependant, la colonne avait déjà recueilli les fruits de l'habile tactique de son général : d'abord les insurgés n'avaient pu se retirer assez rapidement devant elle pour lui échapper, et la plupart des contingents de Boghar qui se trouvaient dans les parages de Charef et de Znina, avaient été coupés de leur ligne de retraite sur le Sud et séparés, par suite, du gros des forces insurrectionnelles. Aussi, dès le 19 octobre, tous les principaux et notables des Bou-Aïch, des Zenakhra, des Maoucha, des Abadlia, des Mouïadat, des Oulad Sidi-Aïça-es-Souagui et des Rahman, étaient-ils dans le camp du général Jusuf, lui faisant leurs offres de soumission. Ils étaient, disaient-ils, à bout de patience, de ressources et de forces, et ils ne voulaient pas attendre que leur ruine fût complète pour tenter auprès de lui une démarche que leur eût imposée fatalement, tôt ou tard, la nécessité.
C'étaient les premiers qui revenaient à nous. Le général Jusuf pensa que, pour encourager les soumissions, il était d'une bonne politique de se montrer clément à leur égard . Il leur accorda l'aman, mais sous la condition qu'ils remonteraient sur le champ vers le Nord, et qu'ils resteraient dans leur pays. Le général ne leur laissa point ignorer toutefois que son aman n'était que provisoire, et qu'avant d'être définitif, il fallait qu'il reçût la sanc-* tion du Gouverneur général. Il ajoutait que ce pardon ne pouvait concerner que ceux d'entre eux qui n'avaient point de crimes à leur charge,
A la même date, les Oulad-Mokhtar-ech-Cheraga, qui avaient abandonné leurs campements, et s'étaient jetés dans le Djebel Es-Sahri pour faire cause commune avec les Oulad-Naïl, allaient solliciter a Boghar l'autorisation de rentrer dans leur pays.
Le premier coup, nous le répétons, était porté à l'insurrection. D'ailleurs, les nombreuses populations que traînait à sa suite le marabouth étaient dans le plus grand désarroi : repoussées des parages où elles pouvaient trouver l'eau et les pâturages, obligées de fuir à marches forcées, semant leurs troupeaux sur tous les chemins; leurs chameaux périssant à chaque pas; les petits ne pouvant suivre leurs mères; maintenues dans les régions sahriennes — où tout manque — dans une saison où les tribus du Sud viennent réclamer l'hospitalité du Tell ; ces populations, à bout de silos, fatiguées et souffrant de tous les maux ; les femmes, les enfants, les vieillards exténués; enfin, la misère, mortelle au fanatisme comme elle l'est à l'amour, ayant dissipé les ivresses de l'enthousiasme et de l'entraînement ; d'un autre côté, pas le moindre succès — dans la province d'Alger, — pas le moindre progrès à enregistrer au compte de ce jeune et ardent marabouth, qui s'était fait sa part, et qui ne rêvait pas moins que d'être le maître du Sahra, comme nous étions, disait-il, les maîtres du Tell ; en outre, le terrible et audacieux Sid El-Ala lui-même, qui avait fait trembler les tribus des Hauts-Plateaux, était resté impuissant dans le Sud de la province centrale : il n'en fallait pas tant pour jeter le découragement parmi ceux que le marabouth avait entraînés ou poussés dans la guerre sainte. En effet, grâce à l'habileté et à la sage prudence du général Jusuf, et à sa science de la guerre dans le Sahra, le chef des rebelles n'était point parvenu à lui couper une tête qu'on pût montrer en trophée pour réchauffer le zèle sensiblement attiédi de ceux qui avaient, de gré ou de force, suivi les étendards du nouveau sultan. Aussi, le repentir, les regrets, les déceptions, n'avaient-ils point tardé à envahir cette cohue famélique et pédiculeuse, à laquelle on enlevait le boire et le manger pour elle et pour ce qui lui restait de ses troupeaux. Il est hors de doute que, si ces tribus l'avaient osé, depuis longtemps déjà elles fussent venues nous demander notre pardon ; mais les violents et les compromis
par des crimes de droit commun les retenaient malgré elles sous les drapeaux du marabouth.
C'est là, évidemment, la véritable manière de faire la guerre dans le Sahra : s'établir successivement sur les eaux et les pâturages, et prendre les tribus par la faim, par la soif, et par l'abreuvoir de leurs troupeaux. On peut éviter ainsi de brûler une seule cartouche. En effet, le proverbe arabe dit : « Dans le Sahra, loin de notre pain et près de notre soif. »
Il est certain que c'est le Tell qui fournit le blé aux Sahriens, et que, pendant quatre ou cinq mois de l'année, ils sont obligés de venir paître leurs troupeaux sur les eaux et les pâturages des régions telliennes du sud. Nous savons bien aussi que ce mode de faire la guerre que nous préconisons n'est ni dans nos goûts, ni dans notre tempérament, et que là où il n'y a ni poudre ni sang, — nous l'avons dit, il y a longtemps, pour la première fois, — il ne saurait y avoir de gloire ; nous savons que nous n'appelons pas ça de la guerre, que c'est de la corvée, et pas autre chose, et qu'enfin « nous ne mesurons notre gloire qu'au chiffre de nos morts, » — pas même de ceux de l'ennemi. — Tout cela est fort beau, fort chevaleresque, assurément, en ce sens que cela prouve un superbe mépris de la mort ; et nous ne voulons point dissimuler que nous-même nous nous sommes longtemps laissé prendre à cette exagération d'un noble et bon sentiment, laquelle, en définitive, n'est qu'un mirage trompeur, un fantôme, de la gloire, si vous voulez, mais de la gloire vide et ruineuse, du gaspillage un peu niais, — qu'on me pardonne ce blasphème 1 — Ce qu'il y a de positif, c'est que nous n'entendons rien à l'économie humaine. Que de fois n'avons-nous pas entendu dire par nos camarades, après une affaire où nous avions plus de tués et de blessés que l'ennemi, — circonstance qui, avant l'emploi des armes à longue portée, était malheureusement la règle : — « C'est une très belle affaire pour un tel ; il a eu tant de tués et tant de blessés. » Il n'y était jamais question de ceux de l'ennemi ; il est vrai de dire que la constatation en était fréquemment difficile, les indigènes, quand on leur en laisse le temps, ayant pour principe d'enlever leurs morts et leurs blessés.
Espérons que, plus lard, — quand nous aurons reçu quelque bonne leçon (1), — nous finirons par comprendre que c'est là un métier de dupes, et qu'il y a, en définitive, beaucoup plus de gloire — et partant plus de profit — à être les vainqueurs que les vaincus, et que nous avons tout ce qu'il faut pour nous tenir et nous maintenir dans la première de ces catégories ,
Aujourd'hui, — et plus nous irons, plus il en sera ainsi, — le chevaleresque est un anachronisme, et il est d'autant plus dangereux pour nous, que nous sommes à peu près la seule des nations qui le pratiquions encore. On en est autour de nous à la période du positivisme. Quoi qu'il puisse nous en coûter d'abandonner ainsi nos traditions, nous pensons cependant qu'il y a urgence à les mettre de côté, et à être résolument de notre époque.
Le 21 octobre, dès que l'ouad Mzi permit à la colonne de le traverser, le général Jusuf continuait sa route vers le sud, en suivant la marche de rémigration, qu'il poussait imperturbablement devant lui. La colonne suivit les ondulations du Rasel-Haouïtha, chaînon isolé Rallongeant en arête dans la plaine, et courant du nord-est au sud-ouest. La colonne fait sa grande halle dans une dhaïa où l'émigration a couché la veille et l'avant-veille, et d'où elle semble s'être divisée en éventail dans les directions sud, sud-est, sud-ouest. A cinq heures, la colonne dressait ses tentes sous les murs du ksar El-Haouïiha.
Le 22, la colonne continuait sa marche dans la direction du sud ; elle rencontre de nouveau les .traces de l'émigration qu'elle talonne : celles des gens à chameaux et à moutons sont dirigées vers le sud-ouest, et celles des gens à bœufs du côté du sud-est. Il est évident que ces divers tronçons cherchent à gagner l'ouad Zergoun, l'ouad Mehaïguen et l'ouad En-Nsa.
A dix heures, la colonne arrivait sur la verte dhaïa de l'ouad Msàad ; elle y faisait sa grande halte, et buvait sur ses deux r'dir, pleins à déborder. Elle se remettait en marche à midi,
(1) Nous rappelons que cette partie de notre livre a été rédigée en 1865, sur des notes prises au jour le jour en 1864.
en appuyant fortement vers l'est, et campait à quatre heures sur le r'dir vaseux de la dhaïa de Thin-Safoun.
Le général lance son goum en reconnaissance dans les traces de l'émigration ; il a pu constater qu'elle s'est fractionnée, en raison du peu de ressources que lui présentait la région dans laquelle elle avait été rejelée, en une foule de petits groupes dont la poursuite devenait dès lors sans intérêt ; car il était évident que, réduites à cette dure extrémité, les masses rebelles ne pouvaient manquer, à bout d'approvisionnements, de se détacher peu à peu du marabouth, et de venir bientôt solliciter leur pardon et la faveur de rentrer dans leur pays.
Les éclaireurs du général lui apprennent, en même temps, que le marabouth, avec ses contingents et les Oulad-Châïb, et ce qu'il lui restait des Oulad-Mokhtar et des Rahman, s'était rabattu sur l'ouad Zergoun, pendant que les Arbaâ et les Oulad-Naïl avaient gagné l'ouad En-Nsa.
Dans cette soirée du 22, trois tribus des Oulad-Naïl : les Oulad-Oumm-Hani, les Oulad-Si-Ahmed et les Oulad-Sidi-Younès, avaient envoyé faire au général des offres de soumission. Ces tribus, que suivaient de près leurs délégués, s'étaient mises en roule pour venir implorer leur pardon. Mais le marabouth, qui avait eu vent de cette démarche, s'était hâté de lancer sur leurs traces un de ses goums qui, après une courte lutte avec les cavaliers de ces tribus, les avait rejetées sur l'ouad Zergoun.
Ce commencement de désagrégation des forces du marabouth démontrait d'une manière évidente l'inutilité de pousser la poursuite plus au sud. Il eût été dangereux, au contraire, de s'éloigner des environs de Laghouath, et de laisser sans soutien les tribus qui venaient faire leur soumission, et qui avaient été autorisées à se réinstaller sur leurs territoires, au nord de ce poste avancé. Il est aisé à comprendre que, si le général Jusuf eût continué sa poursuite jusque sur l'ouad Zergoun, le marabouth n'eût pas manqué — rien ne s'y opposait — de remonter vers le nord pour tomber sur les tribus qui étaient rentrées, dans le devoir, et les punir d'avoir abandonné sa cause. Il suffisait au général de croiser aux abords de sa base d'opérations, — • Laghouath ou Djelfa, — pour en défendre l'approche aux
rebelles, les maintenir dans un pays sans ressources, et faciliter la soumission des tribus des cercles de Boghar et de Laghouath qui désiraient solliciter noire aman.
Les troupes, que huit jours de marches rapides avaient quelque peu fatiguées, éprouvaient d'ailleurs le besoin de prendre du repos ; d'un autre côté, la nécessité de se ravitailler exigeait qu'elles retournassent sur leurs magasins. Le général décide donc que sa colonne séjournera le 23 à Thin-Safoun, et que, le lendemain 24, elle prendra la direction de Laghouath pour s'y réapprovisionner.
A celle date, le calme règne dans tout le Tell de la province d'Alger. Sachant le maraboulh Sid Mohammed-ould-Hamza et son oncle Sid El-Ala rejelés dans le Sud, les populations du cercle de Tniyet-el-Ahd, qui avaient été quelque peu ébranlées à la suite de l'incursion de ce dernier dans le Tell de la subdivision de Sidi-Bel-Abbas, avaient repris leurs campements d'hiver, et s'étaient mises sérieusement à leurs labours. Du reste, la colonne Liébert, qui était établie à Aïn-Toukria depuis le 19 octobre, assurait pleinement la sécurité des populations du sud de la subdivision de Miliana.
En même temps qu'il fait connaître au général Jusuf, à la date du 24 octobre, qu'il sera le 26 à Laghouath avec un convoi de vivres, et qu'il se mettra à sa disposition, le colonel Lepoitlevin de la Croix l'informe que l'esprit de soumission est revenu dans les tribus de Bou-Sàada (province de Conslantine), et qu'il tend à se répandre parmi celles des Oulad-Naïl de l'Est. Il ajoute que les tribus qui ont été battues au combat d'El-Atheufel-Mekam (Aïn-Malakoff) le 7 octobre, et qui lui ont fait leur soumission, ont presque entièrement rempli les conditions qui leur ont été dictées, et payé leur contribution de guerre.
D'un autre côté, le colonel Seroka, qui avait eu pour mission d'agir contre les Oulad-Aïça, du cercle de Bou-Sâada, annonce qu'il avait vu, le 24 de ce mois, se grouper autour de son camp d Aïn-Er-Rich, plus de 800 lentes de celte tribu, laquelle, pour donner la preuve de la sincérité de sa soumission^ lui avait offert spontanément de fournir des moyens de transport à sa colonne.
La pacification du sud-ouest de la province de Constantine
était dès lors un fait accompli, et les forces du colonel de la Croix, devenues disponibles, pouvaient être mises sans inconvénient à la disposition du commandant de la division d'Alger. Le Gouverneur général avait d'ailleurs donné des ordres dans ce sens.
Le 24 oclobre, la colonne Jusuf prend la direction de Laghouath, et va camper sur la dhaïa de l'ouad Bel-Aroug. Le lendemain 25, elle dressait ses tentes sur un r'dir du même ouad, et à 12 kilomètres de son point de départ. Enfin, le 26, elle arrivait à Laghouath, et établissait son camp au nord de cette oasis.
Un convoi de 120,000 rations, venant de Bou-Sâada sous rescorie du colonel de la Croix, arrivait à Laghouath le 26 octobre. Cette colonne posait son camp auprès de celle du général Jusuf, sous les jardins de dattiers de ce poste avancé. Les deux colonnes séjournaient sur ce point les 27 et 28 octobre.
Une partie des Oulad-Naïl de l'Ouest, nous l'avons vu plus haut, avait fait ouvertement défection, et était allée rejoindre le marabouth. Ainsi avaient opéré les Oulad-Sidi-Younès, les Oulad-Si-Ahmed, les Oulad-Sidi-Yahya-ben -Salem, les Reggad, les Oulad-Khènala, etc. D'autres tribus, les Oulad-El-R'ouini, les Oulad-Dhya, les Abaziz, etc., étaient restées dans leur pays, et, sans être absolument hostiles, ne montraient pas moins le plus mauvais vouloir à exécuter les ordres du commandement ; en un mot, elles n'obéissaient que peu ou point.
Cette situation ne pouvait cependant s'éterniser. Aussi, le général prescrivit-il au commandant de l'annexe de Djelfa, le capitaine Gibon, de leur enjoindre de se présenter à lui dans le plus bref délai, et de les mettre en demeure de lui prêter leur aide contre les Oulad-Sidi-Aïça-el-Adeb, qui, réfugiés dans les montagnes abruptes qui commandent Gueltet-es-Slhol, interceptaient les communications, pillaient et assassinaient nos courriers. Bien que tous n'aient pas répondu à son appel, le capitaine Gibon n'hésita point cependant à aller demander leur soumission à ces Oulad-Sidi-Aïça, qui paraissaient convaincus que nous ne pourrions les atteindre.
Le commandant de Djelfa organisa une petite colonne corn-
posée des Oulad-El-R'ouini, des Sahri, et de quelques cavaliers du Makhzen aux ordres de leur kaïd, et surprit la tribu rebelle, à laquelle il fit éprouver des pertes très sensibles, et qui accepta les conditions qui lui furent imposées. Toutes les iribus douteuses des Oulad-Naïl qui étaient restées sur place se bâtèrent de suivre l'exemple des Oulad-Sidi-Aïça-el-Adeb, et de rentrer dans le devoir.
En même temps que le général recevait Ja nouvelle de la réussite de l'opération dont il avait confié l'exécution au capitaine Gibon, il était informé que les tribus du cercle de Bogliar qui lui avaient fait leur soumission sur l'ouad Mzi, étaient réinstallées sur leurs territoires.
Les Oulad-Mokhtar-ech-Cheraga avaient envoyé à Boghar huit des notables de la tribu, avec le kaïd Ali-ben-Abd-er-Rahman, pour y faire leur soumission.
Toute la région comprise entre Djelfa et Boghar était dès lors pacifiée, et les communications avec le Tell allaient pouvoir être rétablies et définitivement assurées.
Nous avons dit plus haut qu'au moment de se porter sur Sidi- Khalifa, ksar ruiné de la rive nord du Chotth-ech-Ghergui, où la présence de Sid El-Alà venait de lui être signalée, le général Deligny avait appris par ses éclaireurs que la daïra (1) de ce chef de l'insurrection, réunie aux tentes des Oulad Sidi-Ech-Chikh, était établie près du ksar de Brizina, et qu'il avait ordonné au général Marlineau-Deschesnez de se porter sur ce point pour chercher à la surprendre. Celte opération, comme il fallait s'y attendre, n'avait pas réussi ; la marche de la colonne avait été éventée avant même qu'elle arrivât sur l'Aïn-Sàdana, située à 18 kilomètres de Brizina. En approchant du premier de ces points, le 18 octobre, le général Martineau avait pu apercevoir, sur les hauteurs rocheuses qui sont à droite du Kheneg-el- Ar'ouïa, des populations nombreuses qui fuyaient devant lui ; il avait marché contre elles avec une colonne légère ; mais elles
(l) Campement d'un chef, où se trouvent réunis sa famille, ses serviteurs, ses clients et ses troupeaux.
s'étaient réfugiées — comme elles le font toujours en pareille circonstance— dans les R'iran-el-Baroud (I) (Grottes de la Poudre), qui sont situées sur le versant sud de l'arête rocheuse dans laquelle est taillée la Chegga (fente, crevasse), et le général n'avait pas jugé utile d'aller les y chercher. L'ennemi avait perdu quelques hommes dans celte affaire, et le goum y avait fait du butin. De notre côté, nous avions eu deux Tirailleurs algériens tués et sept blessés, dont un officier. Deux cavaliers du goum avaient été tués et deux autres blessés.
Comme il était devenu dès lors sans utilité de poursuivre la daïra de Sid El-Ala, qui s'était enfoncée dans l'ouest, le général Marlineau était revenu sur Sâdana, et il avait repris le chemin de Géryville, où le général Deligny lui donnait de nouveaux ordres.
Dans la province de Constanline, le colonel Seroka, après avoir reçu la soumission des Oulad-Aïça, du cercle de Bou-Sâada, s'était établi à El-Ouaàr, sur l'ouad Itel. Celte position présentait l'avantage de couvrir les pâturages des tribus nomades de la province de l'Est, et de permettre au commandant de la colonne de se mettre facilement en relations avec Touggourt, où les forces dont disposait le kaïd Sid Ali-Bey venaient d'être augmentées de 200 cavaliers de choix.
Telle était, à la fin d'octobre 1864, la situation politique dans les trois provinces.
(1) L'existence de ces grottes, qu'aucun Chrétien n'avait visitées avant nous, nous fut révélée, en novembre 1854, par le khalifa Sid Hamza, alors que nous étions en expédition avec le général Durrieu, commandant la subdivision de Mascara. Ces grottes, au nombre de quatre, sont vastes, spacieuses, et forment des galeries naturelles à colonnes déchiquetées de stalactites. Elles sont désignées sous le nom de Grotles de la poudre à cause du nitre ou salpêtre que les indigènes y recueillent en grande quantité pour la fabrication de leur poudre.
Le général Jusuf entre en relations avec le commandant de la province d'Oran. — Il décide qu'il se portera à proximité du Djebel El-Eumour pour pouvoir y pénétrer de concert avec le général Deligny. — Panique des tribus du sud du cercle de Tniyet-el-Ahd.
— La colonne Liébert se porte, pour les protéger, sur la position d'Aïn-es-Sfah . — La colonne Jusuf va camper à Aïn-Madhi. — Elle pénètre dans le Djebel El-Eumour par le défilé d'Er-Reddad. — La colonne Jusuf se portant sur Taouïala, est arrêtée par une crue subite de l'ouad El-Megatel. — Soumission du Djebel El-Eumour.
— Évacuation de ce pays et retour de la colonne sur Aïn-Madhi.
— La colonne va camper sur la rive gauche de l'ouad Mzi. — De nombreuses tentes demandent l'aman . — La colonne va s'établir à Ras El-Aïoun, puis, plus tard, à Er-Reg, pour y recevoir les soumissions. — Le général Jusuf se dirige sur Tadjrouna, où se trouvent réunies les colonnes Deligny et Martineau. — La colonne Jusuf rentre à Laghouath. — Le général Deligny se porte sur l'ouad Zergoun, qu'il trouve évacué par les rebelles. — Difficultés de parcours que rencontre le convoi amené à Djelfa par le général Ducrot .
— Expédition du général Ducrot sur les Oulad-Brahim-Sahri. — Le général Deligny reçoit, sur l'ouad Zergoun, la soumission d'une grande partie des Harar et d'autres tribus de son commandement.
Depuis longtemps déjà, le Gouverneur général avait prescrit au général Jusuf de se mettre en relations avec le général Deligny, afin de pouvoir combiner leurs opérations. Jusqu'ici, tous les efforts tentés par le commandant de la province d'Alger pour arriver à ce résultat avaient été infructueux, c'est-à-dire que toutes ses dépêches étaient restées sans réponse, soit que le commandant de la province d'Oran fût occupé ailleurs, ou qu'il ne crût pas cette combinaison urgente, soit qu'il pensât qu'il suffisait à sa tâche pour avoir raison du marabouth,et le rejeter dans
l'extrême Sud ou dans le Marok ; quoi qu'il en soit de ces hypothèses, nous le répétons, les tentatives du général Jusuf n'avaient point abouti. Pourtant, cet officier général recevait, le 21 octobre, de son collègue de la province de l'Ouest, une dépêche lui annonçant qu'après avoir longé le Djebel El-Eumour sans y pénétrer, il était rentré sur ses magasins de Géryville; il ajoutait qu'il se disposait è remonter jusqu'à Sâïda pour s'y ravitailler, et que, par suite, il n'était point encore en mesure de combiner son action avec la sienne.
Mais les instructions qu'avait reçues le général Jusuf du Gouvernement général étaient si précises, qu'il ne crut pas possible de se dispenser d'y obtempérer et d'en retarder plus longtemps l'exécution. Il y avait évidemment lieu de supposer que le général Deligny avait reçu des ordres analogues à ceux du commandant de la province d'Alger, ordres qui, dans la pensée de celui-ci, devaient ramener infailliblement son collègue dans le Djebel El-Eumour. Le général Jusuf avait donc décidé qu'il se dirigerait à l'avance sur ce massif, afin d'être prêt à tout événement, et disposé à entrer sans retard en action dès que paraîtrait dans ces parages le commandant de la colonne d'Oran.
Il y a, en effet, un intérêt capital à pénétrer dans le Djebel El-Eumour, qui est complètement en rébellion depuis la défection de ses contingents, le 6 août, à Thaguin, et qui pouvait, au besoin, servir de refuge et de réduit aux rebelles de la province d'Oran, et permettre au marabouth, en y abritant les populations insurgées, et en le débarrassant — au moins momentanément — du soin de les protéger contre nos coups, de reparaître sur nos derrières, et de faire quelque tentative sur nos tribus nouvellement soumises et réinstallées sur leurs territoires. Le Gouverneur général insistait d'ailleurs vivement pour qu'on en finît promplement avec ce foyer d'insurrection.
Le général Jusuf décida donc qu'il se porterait sur Aïn-Madhi, afin d'être prêt à envahir le Djebel par le sud-est, pendant que le général Deligny y pénétrerait par l'ouest.
Les journées des 27 et 28 octobre sont employées par le général Jusuf à préparer cette opération. Un grand nombre de ses animaux de transport, chevaux et mulets, sont fatigués, blessés,
et, par suite, indisponibilisés; son matériel, —• bâts, ustensiles et objets de campement — est dans le plus mauvais état. D'un aulre côté, le posle de Laghoualh ne présente que des ressources insignifiantes pour les réparations. C'est surtout dans ces conditions que se révèle l'ingéniosité du soldat français, sa science du débrouillage, laquelle consiste à faire quelque chose avec rien, et à créer sans éléments de création. Enfin, après deux jours et deux nuits d'une besogne inouïe, la colonne avait reconstitué un outillage, — très imparfait, il est vrai, — permettant de mobiliser 2,032 animaux de transport, dont 1,700 dromadaires, et d'emporler cinq jours de vivres, lesquels, joints à pareille quantité que les hommes devaient emporter dans le sac, alignaient la colonne à dix jours de vivres de toute nature.
L'habillement et la chaussure de l'infanterie laissaient également beaucoup à désirer ; les combinaisons les plus imprévues fournirent à nos merveilleux troupiers les moyens de se vêlir et de se chausser. Il est clair que l'uniformité eut fort à en souffrir; mais là n'était pas la question : il fallait marcher, et là, encore une fois, le règlement était mis de côté. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que toutes ces misères n'enlèvent rien à la gaîté de nos soldats, d'abord, parce qu'ils ont la santé, et parce qu'ils savent que leur général, s'il a exigé d'eux parfois de vigoureux efforts, ne leur a jamais marchandé ni sa sollicitude, ni ses soins.
Mais avant de nous mettre en marche avec la colonne Jusuf, voyons ce qui se passe sur la ligne de ceinture du Tell de l'ouest de sa province.
Bien que lemaraboulh et la plupart de ses partisans eussent été rejelés dans l'extrême Sud, les tribus du Tell n'étaient cependant pas complètement rassurées. Des nouvelles, répandues perfidement parmi les Beni-Lent, les Oulad-Amar et les Oulad- Oradj, du cercle de Tniyet-el-Ahd,annonçaientcomme prochaine l'apparition du maraboulh ou de son oncle Sid El-Ala. Ces tribus, dont les campements sont sur la rive droite du Nahr-Ouacel, sont prises de panique et se retirent précipitamment vers le nord. Pour les rassurer, la colonne Liébert, qui, depuis le 19 de ce mois, est établie à Aïn-Toukria, appuie à l'ouest et va prendre
position dans la vallée de Ticemsil, chez les Beni-Maïda. Elle se met en mouvement le 29 octobre, et s'arrête à Aïn-es-Sfah, position bonne et commode, où elle s'établit, et où elle restera en observation jusqu'au 21 novembre prochain.
La colonne Jusuf quitle Laghouath le 24 octobre : elle va reprendre ses marches fatigantes, pénibles, dans la halfa, dans les sables, dans les rochers, dans le lit rocailleux des torrents, par un soleil accablant, par un froid pénétrant, par des pluies diluviennes, par des ouragans de sable et de grêle, par des journées sans eau ou d'inondation, par toutes les misères enfin de notre glorieuse profession, et tout cela dans l'espoir de pouvoir joindre une bonne fois un ennemi hargneux, harcelant, agaçant, qui refuse toujours le combat, ou qui s'évanouit comme un fantôme quand il semble qu'il n'y a plus qu'à étendre la main pour le saisir. Mais rien ne lassera nos bonnes et excellentes troupes; elles ont la foi, et la foi enfante des miracles; elles ont aussi cette force morale, cette trempe solide qui fait supporter sans se plaindre les privations, les fatigues et le mal-être, et cette indomptable valeur qui fait triompher des obstacles et des impossibilités.
La colonne s'est dirigée sur Aïn-Madhi, mais en passant par El-Haouïtha. En ne prenant point la route directe, et en appuyant un peu au sud, le général donnait le change à l'ennemi, qui, en effet, se croyant menacé vers Tadjrouna, où le marabouth, ne se sentant plus poursuivi, avait pris ses campements avec une partie de ses contingents, s'était hâté de replier ses tentes, et de dessiner définitivement son mouvement de retraite surl'ouad Zergoun.
La colonne traverse le Kheneg El-Djenn, et va camper sur les r'dir de Meneggueth, entre les collines rocheuses qu'elle vient de couper et le Djebel El-Milok.
Le lendemain, 30, la colonne marche parallèlement au Djebel Methlouâ, et va prendre son bivouac sous le ksar El-Haouïtha.
Suivant toujours une direction ouest, la colonne s'engage, le 31, dans le lit de l'ouad Dhahrna, débouche bientôt sur le Kaf El- Haouïtha, et dresse ses lentes sur l'ouad Mokhaled.
Le 1er novembre, le général Jusuf va établir son bivouac sous le ksar Aïn-Madhi.
Nous l'avons dit, cet officier général avait cherché, à diverses reprises, au moyen des courriers de l'agha du Djebel El-Eumour, Ed-Din-ben-Yahya, qui était dans sou camp depuis la fin de septembre, à établir des communications avec le général Deligny ; mais soit mauvais vouloir, soit la crainte de tomber entre les mains des rebelles, ces courriers n'étaient jamais parvenus à traverser le pays. Enfin, le 2 novembre, le commandant de la province d'Alger recevait de son collègue de celle d'Oran, une dépêche par laquelle ce dernier lui annonçait qu'il était encore à El-Kheidher, sur le Chotlh Ech-Chergui, et qu'il lui était de toute impossibilité d'arriver assez à temps pour opérer, de concert avec lui, sur le Djebel El-Eumour; mais il ajoutait qu'il allait mettre à sa disposition le général Martineau, qui manœuvrait alors du côté de Brizina ; toutefois, cet officier général était obligé de passer par Géryville pour s'y réapprovisionner de quinze jours de vivres; il se rendrait ensuite de ce point à Taouïala, cette capitale du Djebel El-Eumour, et le lieu de résidence de l'agha.
En présence de tous ces retards, qui se justifiaient plus ou moins sérieusement, le général Jusuf, qui lui-même n'avait plus — le 2 novembre — que dix jours de vivres, prit le parti hardi de s'engager seul dans cet inextricable massif du Djebel El- Eumour, où toutes les populations étaient rentrées depuis leur défection du 6 août sur l'Aïn-Thaguin. Il décida qu'il pénétrerait dans la montagne par le défilé d'Er-Reddad, — celui par lequel il avait envahi ce pays pendant son expédition du printemps, — défilé que nous connaissons, et dont nous avons décrit les difficultés dans la première partie de cet ouvrage, long couloir inflanquable de 7 à 8 kilomètres de longueur ; mais ne pouvant songer à s'enfoncer dans le Djebel avec son convoi de chameaux, le général réduisit ses approvisionnements à sept jours, dont deux seraient chargés a dos de mulets, et cinq portés par les hommes. Ces sept jours de vivres devaient le conduire jusqu'au 10. 11 se pouvait, qu'à celte date, la colonne Marlineau eût fait sa jonction avec la sienne ; dans tous les cas, il comptait savoir assez à temps s'il pouvait compter sur elle.
Le général Jusuf employa la journée du 2 novembre à se cons-
tituer en colonne légère, et à établir un biscuit-ville dans un grand bâtiment clos de murs, situé à proximité d'Aïn-Madhi, et connu sous le nom de haouch du kaïd Rian. Cet établissement, très défendable contre des moyens arabes, reçut le surplus des vivres, les malingres, les animaux de transport, et fut confié à la garde de 200 hommes d'infanterie.
On comprendra aisément pourquoi le général Jusuf paraissait tenir au concours des troupes d'Oran pour envahir le Djebel El-Eumour, si Ton n'a point oublié que ce massif faisait partie du commandement de la province de l'Ouest.
La colonne quittait son bivouac d'Aïn-Madhi le 3 novembre, six heures du matin ; à huit heures, elle commençait son ascension dans les gorges d'Er-Reddad; à midi, elle avait atteint les plateaux supérieurs. Attérées par la hardiesse de cette marche, les populations rebelles s'enfuirent devant la colonne Jusuf, sans même que leurs guerriers songeassent à défendre l'accès de leurs montagnes, ce qui pourtant était chose facile ; car ce défilé serait certainement inexpugnable si quelques hommes déterminés tenaient les hauteurs qui le commandent et Tétreignent sur tout son parcours. A quelque distance de Foum Er-Reddad, — la bouche du défilé, — s'élève, sur la rive gauche du torrent, un pilon presque inaccessible et dominant tout le pays: c'est le Mergueb mtàa Aïn-Madhi. Le général fait occuper cette position par deux compagnies de Tirailleurs algériens approvisionnées à cinq jours de vivres, auxquels il fait ajouter quelques moulons. En tenant celle position, que les gens du Djebel El-Eumour pourraient songer à occuper, ce délachement était suffisant pour assurer la retraite de la colonne, au cas où elle serait obligée de l'opérer de ce côté. Il était prescrit à ces deux compagnies de rester sur ce point jusqu'au retour de la colonne, ou jusqu'à épuisement de ses vivres si — ce qu'il fallait prévoir — elle l'effectuait par une autre direction; dans ce dernier cas, le détachement rentrerait à Aïn-Madhi sans attendre de nouvelles instructions.
Les deux compagnies de Tirailleurs allèrent donc prendre leur position sur le sommet du Mergueb (observatoire). Un vent épouvantable, qui y souffla tout le jour et toute la nuit, ne faisait pas
précisément de ce poste un lieu bien enchanteur. Juchés sur ce piton, les officiers de Tirailleurs, qui n'ont d'autre tente que celle du soldat, trouvent par fortune, à son sommet, les ruines d'un ancien ksar, qu'ils font déblayer pour s'abriter tant bien que mal entre ses murailles de pierres sèches.
La colonne, qui avait continué sa marche en remontant l'ouad Er-Redad, y fut accueillie par un violent orage qui, en quelques instants, l'avait transformé en un torrent large et profond. L'arrière-garde faillit même être surprise par l'inondation que détermina la crue subite du cours d'eau; mais gens et bêtes parvinrent, malgré de grandes difficultés, à se réfugier sur l'une de ses berges, où ils attendirent l'écoulement des eaux.
La colonne dressait ses lentes sans opposition devant le ksar El-R'icha. Elle était arrivée au cœur du pays sans coup férir ; aussi recueillait-elle sans plus tarder les fruits de son audace: dès le lendemain 4, les gens de ce ksar et de celui de Taouïala, les Oulad Iâkoub-er-Rabaà, les Oulad Mimoun et les Adjalal, se présentèrent au général pour lui faire leurs offres de soumission.
Le même jour, le général Martineau informait le commandant de la province d'Alger qu'il serait à Taouïala le 9, et qu'il pourrait lui céder deux ou trois jours de vivres.
Le général Jusuf se dirige, le 5 novembre, sur le ksar de Taouïala; mais un orage de grêle et d'eau glacée, plus violent encore que celui de la veille, et qui avait grossi considérablement l'un des affluents de droite de l'ouad Hamouïda, vint lui barrer le chemin au moment où il allait, engager ses troupes dans le lit de ce cours d'eau, ordinairement à sec. La colonne est obligée, dès lors, de s'arrêter et de poser son camp sur les bords de l'ouad El-Megatel, à 3 lieues en deçà du bivouac projeté. La température s'était sensiblement abaissée jusqu'à 2° au-dessus de zéro.
L'effroi qu'avait produit sur les populations du Djebel El- Eumour la brusque et foudroyante irruption de la colonne Jusuf dans leurs montagnes, incursion qui y avait paralysé toute idée de résistance, amenait suppliantes à son camp de l'ouad El-Megatel les tribus de l'ouest du Djebel qui ne lui avaient point encore fait leur soumission. Toutes les tribus et tous les ksour du Djebel, à l'exception de quelques individualités trop
compromises pour espérer notre pardon, étaient dès lors rentrées dans le devoir. L'agha Ed-Din-ben-Yahya, qui, nous l'avons dit, était dans le camp du général Jusuf depuis la fin de septembre, avait été réinstallé chez lui et rétabli dans son autorité : il allait s'occuper de réorganiser et de reconstituer le pays, fortement bouleversé depuis quelques mois.
La soumission du Djebel El-Eumour rendait dès lors la jonction des colonnes Jusuf etMarlineau sans objet. Le commandant de la province d'Alger avait fait reconnaître par tous ses administrés l'autorité de l'agha Ed-Din, et il le laissait maître de la situation. Les tribus s'étaient engagées à grouper leurs campements sur les points indiqués par leur agha, et à lui amener leurs contingents. Le chef du Djebel El-Eumour et les siens étaient d'ailleurs si pleins de confiance, qu'ils faisaient immédiatement venir de Djelfa et de Laghouath leurs familles et leurs troupeaux : c'était là la meilleure preuve que l'agha comptait sur la sincérité de la soumission de ses montagnards. Quant à la réorganisation de l'aghalik, le général Jusuf en laissait naturellement le soin au commandant de la province d'Oran, dont relevait, nous l'avons dit, le Djebel El-Eumour.
En définitive, c'était la seconde fois, en quelque mois, que l'apparition du général Jusuf déterminait la soumission de ce massif, dont l'accès ne serait rien moins que facile si les habitants voulaient se donner la peine d'en défendre les débouchés.
Au reste, le général Jusuf dut d'autant plus se féliciter de n'avoir point poussé jusque à Taouïala, qu'il apprenait, le lendemain 6, que le général Martineau avait été obligé de changer sa direction, — sans doute à cause du débordement des torrents,— et qu'au lieu de se porter sur Taouïala, ainsi que cela était con- , venu, il s'était dirigé sur le Kheneg El-Meleh.
N'ayant plus aucune raison pour s'attarder dans les montagnes inhospitalières des Ahl El-Eumour, et la situation de ses vivres le rappelant d'ailleurs sur ses magasins, le général Jusuf résolut de reprendre le chemin d'Aïn-Madhi. Il prononçait son mouvement de retraite le 6, et allait prendre son bivouac sur l'ouad El- Mouïlah.
Dans la soirée de ce jour, un courrier avait été expédié au détachement de Tirailleurs laissé en position sur les hauteurs sibériennes du Mergueb : ordre lui élait donné de se replier sur Aïn-Madhi dans la matinée du 7, si toutefois il n'avait pas aperçu, dans cette soirée du 6, les feux de la colonne Jusuf.
Le général avait pris, en effet, une autre direction pour revenir sur son biscuit-ville d'Aïn-Madhi, où il arrivait le 9 novembre au soir.
La matinée du 8 fut extrêmement froide, et les troupes en souffrirent beaucoup. Le manque absolu de bois dans les environs d'Aïn-Madhi obligeait le général à ordonner la distribulion à ses troupes de caisses à biscuit vides, au moyen desquelles elles purent faire du feu et se réchauffer un peu. Après les ardeurs de l'été, nos braves soldats étaient soumis aux rigueurs glaciales de l'hiver. A huit heures, la colonne levait son camp, et allait dresser ses tentes sur la rive gauche de l'ouad Mzi, audessous de Tadjmout, vers l'extrémité nord du Kaf El-Haouïlha.
Dans la soirée du 8, 1,600 lentes appartenant aux tribus insurgées du cercle de Boghar ont envoyé des délégués au général Jusuf pour en solliciter l'aman, et l'autorisation de rentrer sur leurs territoires. Les Abaziz, fraction importante des Oulad- Naïl, de l'annexe de Djelfa, se pressaient devant la lente du général pour en obtenir la même faveur.
20 tentes des Oulad-Khelif, du cercle de Tiharet (province d'Oran), sont rentrées dans leur pays avec les populations du cercle de Boghar.
Après avoir fait, le 9, sa grande halte au pied du Djebel El- Milok, la colonne s'engage dans les sables de l'ouad Mzi, et va s'établir a Ras El-Aïoun, à 2 kilomètres au nord-est de Laghouath, où l'attendent de nombreuses demandes d'aman.
Le mouvement des soumissions s'accentue également dans la province d'Oran : le général Deligny écrivait d'El-Kheidher, à la date du 6 novembre, que diverses tribus de son commandement ont fait auprès de lui des démarches pour en obtenir l'aman. Il avait déjà, à cette date, réinstallé les Oulad Sidi-Khelifa sur leur territoire. Les Beni-Mathar étaient en mouvement pour rentrer : trente de leurs principaux cavaliers étaient au
camp du général, où allaient arriver les gens des Angad, lesquels ont fait aussi leur soumission.
L'agha Ed-Din avait écrit au général Deligny qu'il l'attendait pour réorganiser les Djebel~El-Eumour. Les derniers rebelles de la tribu des Oulad Iàkoub-er-Rabaà sollicitaient l'aman. Tout le Djebel était dès lors rentré dans le devoir.
La colonne Jusuf séjourne, le 10, à Ras-el-Aïoun. Le même jour, la colonne De la Croix arrivait à Laghouath, escortant un deuxième convoi de 120,000 rations, dont une partie était destinée au ravitaillement des colonnes Deligny et Martineau, lesquelles étaient plus gênées encore que la colonne d'Alger pour ce qui concernait les moyens de transport, et qui, loin de leur base d'opérations, avaient besoin que la province du Centre leur vînt en aide. Le général Jusuf fait préparer 55,000 rations de vivres de toute nature, et les expédie, le 11, sur Aïn-Madhi, où le général Marlineau doit venir les prendre. Bien que la sécurité du pays à parcourir ne fût pas douteuse, le général Jusuf jugea pourtant prudent de faire escorter ce convoi par deux bataillons d'infanterie, un escadron de cavalerie et une section de montagne, qu'il mit sous le commandement du colonel Guiomar, lequel, sa mission accomplie, rentrait, le 14, sans avoir été inquiété. Du reste, on disait le marabouth toujours campé sur l'ouad Zergoun avec les contingents qui lui étaient restés fidèles.
Le général Marlineau, venant de Géryville, était arrivé, le 11 novembre, à Aïn-Madhi, pour y prendre le convoi que lui amenait, le 12, le colonel Guiomar. Cet officier général faisait connaître, à cette date, que la grande et importante tribu des Harar, de la province d'Oran, avait abandonné la cause du marabouth, et qu'elle était en marche sur Tadjrouna pour venir solliciter l'aman du commandant de cette province, lequel était attendu le 14 sur ce point. On peut constater que toutes les tribus qui, aujourd'hui, viennent faire leur soumission, se trouvent dans la plus grande misère, par suite des déplacements continuels qu'elles ont eu à subir pour échapper à nos colonnes.
L'agha Ed-Din a rejoint le général Martineau le 11, à Aïn-Ma-
dhi, avec ses contingents, lesquels s'étaient empressés de répondre à son appel.
Le général Deligny, parti d'El-Kheider, le 7, avec des approvisionnements considérables, élait, le 11, à Géryville, se dirigeant sur Aouïnet-Bou-Bekr et le Djebel-Makna. Il compte arriver le 14 à Tadjrouna, point de concentration assigné par le Gouverneur général aux troupes destinées à opérer dans le Sud.
Sur les instances du consul général chargé d'affaires de France à Tanger, l'empereur du Marok a donné, le 10 novembre, des ordres pour l'internement de Sid Ech-Chikh-ben-Ethïhaiyeb, chef des Oulad Sidi-Ech-Chikh de l'Ouest, qui, réfugié dans ses Étals, n'a cessé, depuis longues années, de prendre part à tous les troubles qui se sont produits sur notre frontière de l'Ouest.
Ce personnage aurait désiré établir ses tentes dans les environs d'Oudjda, afin de conserver ses relations avec l'Algérie, et particulièrement avec les Oulad Sidi-Ech-Chikh du cercle de Géryville, auxquels il appartient (1). L'autorisation qu'il demandait lui a été refusée, et le gouvernement marokain lui a assigné près de Fas (Fez) un point sur lequel devra s'établir sa famille, et où elle pourra être surveillée activement.
Quatre des fils de Sid Ech-Chikh-ben-Elh-Thaiyeb, Sliman-ben- Sid-Ech-Chikh, Mohammed-ben-Eth-Thahar, El-Hadj Ech-Chikh et Sliman-ben-Ahmed, ainsi que quatre de leurs serviteurs, sont retenus en otage par l'empereur du Marok. Un cinquième fils a été arrêté par les soins du kaïd d'Oudjda.
Les quatre premiers se sont présentés chez le consul de France à Rabath, accompagnés de Sid El-Bargacb, ministre des Affaires étrangères du Sultan, pour lui donner l'assurance qu'ils ne pouvaient être nos ennemis; car le Sultan leur avait dit : « N'être pas l'ami de la France, c'est être l'ennemi de l'empereur du Marok. »
(1) Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaiyeb, le chef des Oulad Sidi- Ech- Chikh- el-R'eraba, a été pendant de longues années l'ennemi des Oulad-Hamza, les chefs des Oulad Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga. Depuis 1864, il y a eu rapprochement entre ces deux familles.
Le manque de bois et de fourrages à proximité de Laghoualh oblige le général Jusuf à se porter, le 1 1, avec sa colonne, diminuée de la portion faisant l'escorte du convoi destiné à la colonne Martineau, à la tête du pays connu sous le nom de Blad Er-Reg, point situé sur la rive gauche de l'ouad Djedi, près de Ksar El- Haïran. La colonne dresse ses tentes sur un terrain épaissement embroussaillé; mais l'insalubrité de ce point, entouré de marécages, contraint le commandant de la colonne à porter son camp, le lendemain 12, à 2 kilomètres plus à l'est. C'est là où le général Jusuf a fixé le rendez-vous qui lui a été demandé par les Oulad-Naïl, les Arbaâ, une partie des Oulad-Mokhlar, et par les fractions des tribus défeclionnaires de la province d'Alger qui n'avaient point encore fait leur soumission.
Bien que les tribus dissidentes eussent été exactes au rendez-vous qui leur avait été assigné, le général Jusuf dut cependant rester jusqu'au 15 novembre dans son camp d'Er-Reg, pour permettre aux tentes les plus éloignées dans le Sud de remonter jusqu'à lui, et pour protéger leur retour dans leur pays. Toutes les tribus rentrantes étaient dans la plus complète misère, et leur désir d'échapper à Sid Mohammed-ould-Hamza était tel, qu'elles eussent accepté avec enthousiasme toutes les conditions que le général eût voulu leur imposer.
Le commandant de la province d'Alger donna l'aman à ces populations; mais il en exclut naturellement les individualités qui s'étaient personnellement compromises soit par des crimes de droit commun, soit par un rôle prépondérant dans la rébellion. Ce pardon sous condition ne leur garantissait momentanément que la vie sauve, sans enlever aucunement le droit de poursuite contre les entraîneurs ou criminels devant les tribunaux militaires. Il était bien entendu qu'une contribution de guerre serait imposée à chacune des tribus défeclionnaires. Nous le répétons, toutes ces populations acceptèrent ces conditions avec reconnaissance et comme un bienfait.
Les tribus du cercle de Boghar qui ont fait leur soumission, le 21 octobre, au général Jusuf, sont aujourd'hui complètement rétablies sur leurs territoires, mais, répéterons-nous, dans des conditions bien différentes de celles où elles se trouvaient lors-
qu'elles se sont jetées dans les aventures de l'insurrection : une grande partie de leurs troupeaux ont péri dans le Sud, où, plus d'une fois, ils ont manqué d'eau et de pâturages; les approvisionnements qu'elles avaient préparés pour l'hiver ont disparu ; leurs silos, remplis de grains, ont été vidés, et il faudra à ces malheureuses populations plusieurs années pour réparer ces perles désastreuses.
Des femmes, des enfants, des vieillards en grand nombre sont morts de misère et de faligue dans les marches pénibles qu'ils ont faites en fuyant devant nos colonnes ; des familles ont perdu leurs chefs et leurs principaux membres dans les combats et les razias.
Les rudes leçons qu'ont reçues ces populations, et cela même sans avoir été atteintes par nos colonnes, leur serviront, nous n'osons point dire pour l'avenir, mais au moins pour quelques années, jusqu'à la prochaine occasion, enfin. Chaque jour, de nouveaux malheurs atteignent les quelques groupes qui retardent leur soumission, et qui cherchent, en s'enfonçant davantage dans le Sud, ù se soustraire à notre autorité ou à se dérober à l'aclion de nos colonnes. Nous ajouterons que, dans la plupart des petites agglomérations que forme celle misérable émigration, régnent la discorde et la mésintelligence : des querelles, des rixes se produisent chaque jour, et le sang coule pour des intérêts toul à fait étrangers à la guerre sainte ou plutôt à la cause du marabouth. En pays arabe, l'insuccès et la désespérance amènent toujours, d'ailleurs, ce résultat.
Nous avons dit plus haut que l'ex-agha Bou-Diça, de la tribu des Oulad-Mokhlar, avait été fait chevalier de la Légion d'Honneur, par décret du 25 juillet, pour les services qu'il nous avait rendus pendant les opérations du printemps. Nous avons vu qu'à la suite de la défection des Arbaâ et des gens du Djebel El- Eumour, il était rentré dans sa tribu pour y préparer son émigration et le passage de ses contingents sous les drapeaux du marabouth; nous l'avons vu, à l'affaire du 9 septembre, sur l'Oglet-ez-Zâfran, diriger un parti de rebelles, et attaquer la colonne Archinard, combat dans lequel Bou-Diça blessa mortellement le sous-lieulenant Wyndham, du 1er de Spahis; pour ces
causes, sa nomination dans la Légion d'Honneur est annulée par un décret du 15 oclobre.
Nous rectifierons ici, à ce propos, un bruit qui, à celle époque, courut avec assez de persistance dans la province d'Alger : on y prélendail que Bou-Diça avait, en signe de mépris, attaché sa décoration à la queue de son cheval. Nous dirons qu'il lui eût été d'autant plus difficile d'accomplir ce grossier sacrilège, que le glorieux insigne ne lui était point encore parvenu lorsque, le 13 août, il fit sa défection avec sa tribu.
La tranquillité la plus complète règne dans le sud de la province de Constanline. Le colonel Seroka, établi à Moula-el-Adhom, couvre les pâturages des tribus sahriennes conlre les tentatives des Chànba, desMekhadma, elaulres coureurs de l'extrême Sud. Les tribus de Msâad (Qulad-Naïl) se sont décidées à demander l'aman à cet officier supérieur.
Pourtant, quelques désordres se sont produits dans le Babor (Kabilic) de la subdivision de Selhif. Nous devons dire, tout d'abord, qu'ils n'ont aucune relation avec l'insurrection sahrienne. Le 14 novembre, les Oulad-Salah ont atlaqué le bordj du kaïd Amar-ou-Bâouch. Les Beni-Mraï, déjà compromis, ont fait cause commune avec eux. Des mesures ont élé prises pour mettre un terme à celte agitation qui, nous le répétons, est toute locale. Néanmoins, les ouvriers employés à Châbet-el-Akhrasont rentrés à-Selhif, et les compagnies de Tirailleurs algériens sont revenues à Takitount.
Des instructions venant d'Alger, en même temps qu'elles informaient le général Jusuf de l'arrivée prochaine du général De-igny à Tadjrouna, l'invitaient à se porter à sa rencontre. Pour concilier celte nécessité avec l'utilité incontestable de sa présence à Er-Beg, le commandant de la province d'Alger avait eu d'aoord J'iaieniioa de scinder sa colonne en deux parties, de se po: ic* de sa personne dans l'Est pour châtier les tribus de M^c<J, qui tardaient à lui apporier leu/ sonm:ssion, et d'envoyer une t olonne légère, qu'au^iU commandée le colonel Marguerite, au-devani, de la colonne d'Oian. Mais les événements vinrent moduler ses projeis : d'abo <«, les leoelies de la province d'Alger étaient rentrés dans i'obéissance plus promptement qu'il n'était
permis de s'y attendre ; en effet, la crainte de retomber entre les mains du marabouth poussait activement leur marche vers le Nord. D'un autre côté, les tribus que voulait atteindre le général aux environs de Msâad avaient fui dans la province de Constantine, et, comme nous l'avons dit plus haut, étaient allées offrir leur soumission au colonel Seroka, dans son camp de Moula- el-Adhom. En outre, les dépêches du général Deligny au commandant de la province d'Alger lui montraient ses colonnes en souffrance et son convoi dans le plus grand désarroi. Toutes ces causes décidèrent le général Jusuf à se porter lui-même du côté de son collègue de la province de l'Ouest, pour lui donner l'assistance de ses vivres et de ses moyens de transport, et lui offrir, comme il l'avait déjà fait maintes fois, son active coopération .
Après avoir séjourné à Er-Reg du 11 au 14 novembre, le général Jusuf rentre à Laghouath le 15 pour donner une nouvelle organisation à sa colonne, et préparer les quinze jours de vivres qu'il attendait avec impatience et qu'il devait conduire à Tadjrouna.
L'importante question des approvisionnements, qui faisait toujours l'objet des préoccupations du général Jusuf, l'obligeait à prendre les mesures suivantes: il venait d'apprendre que le mauvais temps et les boues de Bou-Keuzzoul présentaient des difficultés inouïes au passage du formidable convoi que lui amenait le général Ducrot, lequel lui faisait entrevoir la probabilité d'un retard assez prolongé dans son arrivée à destination. Pour ne point affamer Laghouath, et pouvoir cependant maintenir sa colonne dans le Sud, où sa présence était indispensable, le général se décida à la scinder et à en renvoyer une partie dans le Nord. Il réduisit à 2,600 hommes, à 550 chevaux et à 180 mulets du train l'effectif qu'il conservait avec lui. Une seconde colonne, composée du surplus de la sienne, fut placée sous le commandement du colonel Archinard. Cette combinaison portait presque au double la durée des vivres du général Jusuf.
D'un autre côté, le colonel De la Croix avait fait chargera Djelfa, 500 quintaux d'orge sur ses chameaux, qu'il expédiait d'urgence sur Laghouath. La présence de la colonne de Bou-
Sâada n'étant plus, de ce moment, indispensable dans la province d'Alger, le général Jusuf autorisait le colonel De la Croix à rentrer dans la province deConstantine.
Le colonel Archinard quittait Laghouath le 16 novembre, et se dirigeait sur Djelfa, évacuant sur ce poste les malingres qui n'étaient point en état de continuer la campagne, ainsi que les animaux de transport rendus indisponibles par suite de blessures graves et de maladies. Le colonel Archinard recevait, en même temps, Tordre de remonter dans le Nord jusqu'à sa rencontre avec le convoi qu'escortait le général Ducrot, et qui était en détresse dans les boues de Bou-Keuzzoul. Il devait aussi mettre de petites garnisons dans les caravansérails abandonnés, afin que le général pût y remiser les voitures de son convoi qui resteraient en arrière et y abriter les denrées.
La colonne Jusuf s'ébranlait, le 16, dans la direction de Tadjrouna, où devaient arriver, ce même jour, les colonnes Deligny et Martineau. Le commandant de la province d'Alger emportait quinze jours de vivres, dont onze sur les chevaux et quatre dans le sac des hommes. Le général dressait ses tentes au Kheneg.
Quatre cents cavaliers des Arbaâ et des Oulad-Naïl, nouvellement soumis, marchent avec la colonne.
Le général poursuit sa marche surTadjrouna ; il campe, le 17, sur l'ouad Mouïlah, le 18, à El-Mr'ader-Hourïa ; il arrivait, le 19, à Tadjrouna, où se trouvaient réunies, ainsi que nous le disons plus haut, les colonnes de la province d'Oran. Le général Deligny avait eu à vaincre les plus graves difficultés pendant sa marche, laquelle s'effectua au milieu de terrains défoncés parles pluies et par les neiges. Ses animaux de transport avaient aussi beaucoup souffert.
Les instructions du Gouverneur général prescrivaient aux commandants des provinces d'Alger et d'Oran de combiner leurs opérations, de manière à ne laisser ni repos ni trêve à l'ennemi, lequel avait encore avec lui, sur l'ouad Zergoun, des populations compactes appartenant à la seconde de ces provinces ; mais, après s'être rendu un compte exact de la situation, les deux généraux avaient reconnu qu'il leur était impossible de songer à pénétrer
dans celte vallée qui, bien que le paradis du Salira, d'après le dire des indigènes, n'en était pas moins devenue inhabitable par suite du long séjour qu'y avaient fait les nombreuses populations rebelles suivies de leurs troupeaux. Ainsi, tous les r'dir y avaient été épuisés, et les pluies, qui n'étaient point encore tombées dans celte région, ne leur avaient pas rendu leurs eaux hibernales. D'un autre côlé, les plantes fourragères du Sud y avaient été dévorées jusqu'à la racine, et les nouvelles pousses devaient se faire attendre jusqu'au printemps. Il était même plus que probable qu'en présence de cette situation, les contingents qui marchaient encore avec le marabouih avaient dû abandonner les parages de l'ouad Zergoun pour aller chercher, plus au sud. sur l'ouad En-Nsa, par exemple, des régions plus hospitalières. Dans tous les cas, les colonnes d'Oran devaient suffire à leur tâche, le rôle de celles d'Alger devant se borner, pour le moment du moins, à fermer les routes du Nord au marabouth et à ses adhérents.
Nous ajouterons que les colonnes d'Oran n'avaient de vivres que jusqu'au 9 décembre; elles avaient compté sur les 100,000 rations que devait leur apporter le général Jusuf ; mais le retard considérable éprouvé par le convoi Ducrot, qui n'était point encore arrivé à Djelfa, n'avait pas permis au commandant de la province d'Alger de se conformer à cette partie de ses instructions. Il n'était pas même possible au général Deligny de donner suite ù son projet de séjour et de marches dans la vallée du Zergoun ; car il ne lui fallait rien moins que dix-huit jours de vivres pour les opérations qu'il avait méditées, et pourson retour sur ses magasins de Géryville. Il fut reconnu que l'aide le plus efficace que pûl prêter la colonne d'Alger à celles d'Oran consistait dans la cession à ces dernières de ses vivres et de ses moyens de transport, ceux de ces moyens dont elles disposaient étant absolument insuffisants et dans le plus misérable état.
La présence de la colonne Jusuf étant dès lors devenue inutile à Tadjrouna, elle reprend, le 20 novembre, la route de Laghouath, où elle rentre le 23.
En même temps que le général Jusuf quittait Tadjrouna, le général Deligny, avec le nouvel équipage de chameaux qui lui
avait été cédé, prenait la direction de l'ouad Zergoun. Il n'avait pas tardé à reconnaître que les prévisions du général Jusuf, relativement aux ressources que pouvait présenter cetle vallée, étaient parfaitement fondées. En effet, dès le premier jour, le commandant de la province d'Oran s'était vu dans l'obligation de laisser une partie de ses troupes en arrière, les beaux r'dir de celle plantureuse vallée n'étant plus que de la vase piélinée par les troupeaux et souillée de leurs déjections. Du reste, comme l'avait présumé le général Jusuf, les rebelles qui restaient attachés à la fortune du marabouth avaient abandonné l'ouad Zergoun, et s'étaient portés plus au sud ou dans l'ouest.
A son retour à Laghouat, le général Jusuf apprenait qu'il y avait tumulte dans le Mzab. Cette confédération, qui n'avait pas toujours gardé une attitude bien franche et bien correcte à noire égard depuis le commencement de l'insurrection, était menacée de complications intestines sérieuses : R'ardaïa, la capitale du Mzab, avait été attaquée par trois des ksour du sud de cette agglomération politique, Melika, Bou-Noura et El-Alheuf, les moins importantes de la confédération, mais soutenues par les Châanba-Berazga de Mellili, les Harazlia, les Oulâd-Younès et une partie des Oulad-Salah, qu'ils avaient pris à leur solde. Ce parti ennemi avait, en outre, manifesté l'intention de se porter sur Berrian, autre ksar du Mzab, mais situé en dehors de l'ouad.
Sur leur demande, le général Jusuf autorise les habitants de ce dernier ksar à recruter un goum de 200 chevaux des Arbaà et du Mekhalif, qui leur sont attachés par des intérêts communs. Ces tribus, nouvellement rentrées dans le devoir, ne demandaient pas mieux d'ailleurs que de prêter leur aide à leurs alliés; mais le mouvement des ksour confédérés n'ayant point lardé à perdre de sa gravité, le concours de nos goums avait cessé en même temps d'être nécessaire aux gens de Berrian.
Les Châanba, les Harazlia et d'autres contingents, répondant à l'appel de Sid El-Ala, s'étaient dirigés sur l'Aouad Zergoun, en apparence pour résister à la colonne Deligny, mais bien plutôt, en réalité, pour s'opposer par la violence à la désagrégation des forces insurrectionnelles, que tous les bruits signalaient comme imminente.
Le 22 novembre, dans la soirée, le général Jusuf recevait l'avis que la partie du convoi — depuis si longtemps atlendu — qu'escortait le générai Ducrot, avait atteint Djelfa, où le reste ne devait pas larder d'arriver.
Ce convoi, qui avait été destiné, dans le principe, à ravitailler les colonnes Jusuf et Deligny, ainsi que les garnisons de Djelfa et de Laghouath, avait été préparé dans des proportions considérables : il se composait de 250,000 rations de vivres de toute nature, de farine, d'orge, de ballots d'effets pour tous les corps, d'approvisionnements de toute espèce pour le campement, les ambulances, et enfin de ravitaillements pour les populations européennes et indigènes renfermées dans les deux postes que nousvenonsdeciler.il ne comprenait pas moins de 135 voilures.
Le général Ducrot, commandant la subdivision deMédéa, avait pris lui-même le commandement de l'escorte, laquelle se composait de deux bataillons du 37e d'infanterie, de deux escadrons du 4'- de Chasseurs de France, et de plusieurs détachements destinés aux différents corps opérant dans le Sud.
Le départ de Boghar de ce convoi, qui, d'abord, devait avoir lieu le 5 novembre, fut forcément retardé par les pluies torrentielles des premiers jours du mois, de sorte que, lorsqu'on put commencer le mouvement, la route était dans un tel élat d'inviabilité, qu'il ne fut possible d'avancer qu'avec la plus extrême lenteur. Les troupes et les condamnés aux Travaux publics de la place de Boghar travaillaient sans relâche à réparer les mauvais pas. On employa jusqu'à trente chevaux pour dégager les voitures, souvent embourbées jusqu'au moyeu. Grâce à l'énergie persistante que déploya le général Ducrot clans cette circonstance, et à sa vigueur habituelle, les difficultés, sans cesse renaissantes, •furent successivement vaincues. La plupart des voilures durent être cent fois déchargées pour pouvoir être mises en mouvement, et leur chargement, transporté par petites porlions à dos d'anii maux, était replacé, le mauvais pas franchi, sur la voilure qu'on avait allégée. Tout fut utilisé, dans cette énervante opération, pour avoir raison des obstacles qui surgissaient à chaque pas, et qui allaient sans cesse se multipliant : mulets du Train et de
l'Artillerie, chevaux de bât de la cavalerie, mulets de bagages des officiers ; 500 chameaux, qui devaient être employés dans ce convoi, furent bientôt, par suite des fatigues auxquelles on les soumit, réduits au nombre de 280.
Ce ne fut que le 20 seulement que cette ingrate besogne put être terminée, et que les deux élapes de Bogharà Bou-Keuzzoul, et de ce dernier point à Aïn-Qucera, purent être franchies. Le convoi fut alors réorganisé, et le reste de la route se fit sans difficultés. Toutefois, il ne put arriver à Laghouath que les 28 et 29 novembre.
Le général Ducrot s'était arrêté de sa personne à Djelfa, et pour ne pas renvoyer dans le Sud les troupes fatiguées qu'y avait amenées, le 21, le colonel Archinard, le commandant de la subdivision de Médéa avait fait continuer l'escorte de son convoi par les deux bataillons du 37e de ligne et un escadron du 4e de Chasseurs de France, qu'il mit sous les ordres du colonel de la Blanchelée, commandant de ce régiment d'infanterie.
Mais les tribus qui campent dans les montagnes à Test de Gueltel-es-Sthol, bien que n'ayant pas émigré, n'avaient cependant point cessé de pactiser avec les rebelles, et de se maintenir, vis-à-vis de l'autorité française, clans un état d'insoumission se manifestant par une désobéissance persistante à ses ordres, et par des actes incessants d'hostilité. En outre, d'autres tribus des Oulad-Naïl, se croyant à l'abri de nos coups dans la montagne, tentaient de nous résister encore, et ne paraissaient nullement disposées à suivre l'exemple des autres tribus Naïliennes, lesquelles étaient rentrées dans le devoir. Le général Jusuf, qui, occupé ailleurs, avait été obligé de remettre à plus lard le châtiment qu'il leur réservait, jugea que le moment était arrivé de les ramener par la force au sentiment de l'obéissance et de la soumission .
La présence du général Ducrot à Djelfa, avec tout ce qui lui restait de l'escorte de son convoi, avec la colonne Archinard, et la cavalerie de la colonne de Bou-Sâada, qui venait de faire un convoi d'orge sur Laghouath; toutes ces forces, disons-nous, bien qu'hétérogènes, permettaient, surtout commandées par un officier général de la valeur du commandant de la subdivision
de Médéa, de tenter, avec toutes chances de succès, un coup de main sur ces incorrigibles tribus, dont la plus coupable était celle des Sahri-Oulad-Brahim. Ces rebelles s'étaient réfugiés dans les montagnes qui sont au nord-est de la Sebkha Zar'ez de l'ouest, d'où ils avaient bravé impunément jusqu'ici notre autorité. On avait d'ailleurs bien des griefs à reprocher à celle tribu, qui avait toujours passé pour l'une des plus difficiles à administrer de la subdivision de Médéa. Elle s'était, en outre, ouvertement compromise, dans le courant du mois de septembre, en fournissant 200 fusils aux insurgés des cercles de Bou-Sâada et d'Aumale, et en prenant part ainsi au combat du 30 de ce mois sur l'ouad Dermel. Plus récemment encore, les Sahri-Oulad- Brahim avaient fourni 50 fusils aux Oulad-Sidi-Aïça-el-Adeb, lors du coup de main du capitaine Gibon sur cette tribu.
Il fut donc décidé que le général Ducrot, qui élait rappelé dans le Tell, serait chargé de l'exécution de cette opération.
Après une sérieuse étude de la situation de cette tribu, de ses ressources en hommes armés, et de sa ligne de retraite, le général Ducrot arrêta les dispositions suivantes : une petite colonne, composée de quatre compagnies d'élite du 37e d'infanterie, de 150 Zouaves du 1er régiment, de deux escadrons du 4e de Chasseurs de France, et de trois escadrons du 3e de Chasseurs d'Afrique appartenant à la colonne de Bou-Saâda ; ces forces, disons-nous, furent placées sous le commandement du colonel Archinard, qui reçut l'ordre de quitter Djelfa le 26 novembre, et d'aller coucher a l'entrée du défilé de Gaïga.
Celle colonne devait s'engager, le lendemain 27, à une heure de l'après-midi, dans cette difficile gorge de Gaïga, de façon à déboucher dans la plaine qui est en arrière à la tombée du jour, et se diriger ensuite, par une marche de nuit, sur Raïan-ech- Chergui, Aïn-el-Hammam, et Aïn-et-Terch. Celle marche de nuit devait être réglée de telle sorte que la colonne Archinard arrivât sur ce dernier point avant le jour. Quant à la cavalerie, elle devait être échelonnée entre Aïn-el-Hammam et Aïn-el- Terch, afin de pouvoir surveiller tous les débouchés dans la plaine qui se développe au nord du Zar'ez oriental. L'infanterie avait pour mission de gravir les pentes sud du Djebel Es-Sahri,
en prenant pour objectif la gâda de Mekhaoula, qui était le centre du refuge habituel et le réduit des insurgés.
Avec ce qui lui restait de troupes, — fractions de tous les corps que lui avait versées le colonel Archinard, avec le convoi de 300 malades ou malingres dont il devait achever l'évacuation sur Boghar, avec un escadron du 3e de Hussards et 40 Spahis du 1er régiment, — le général Ducrot partait de Djelfa le 25 novembre et arrivait le 27 à Cueltet-es-Sthol. Il laissait sur ce point ses malades et ses impédiments, et il organisait une colonne de 500 hommes formée des éléments valides qu'il avait avec lui, colonne qui se composait de quatre pelotons du 1er de Zouaves, trois du Ier de Tirailleurs algériens, un peloton du 12e de Chasseurs à pied, et un autre du 77e d'infanterie; ily adjoignit l'escadron du 3e de Hussards et le peloton du 1er de Spahis. Les détachements d'infanterie furent placés sous les ordres du commandant Isnard, du 77e d'infanterie.
Le succès de cette expédition était surtout dans le secret et dans la rapidité de son exécution: il s'agissait, en effet, de surprendre une tribu que la conscience de ses méfaits devait nécessairement tenir en éveil, et qui ne pouvait douter que, tôt ou lard, l'heure du châtiment devait sonner pour elle; il fallait aller chercher à 14 lieues dans les montagnes des gens qui épiaient tous nos mouvements, et qui ont la mobilité de l'oiseau. Aussi, le général Ducrot fait-il distribuer des chevaux ou mulets aux officiers non montés, et à la troupe un mulet pour deux hommes, qui le montaient alternativement.
A deux heures du soir, la petite colonne prenait la route du Nord, traversait le col du Djebel El-Khreidher, puis, faisant à droite, se prolongeait dans l'est parallèlement au Sebâa-Rous ; elle s'engageait, quelque temps après, dans la montagne par des sentiers impossibles et d'une difficulté de parcours inouïe. Si la nuit, qui est fort sombre, a l'avantage de dérober la marche de la colonne, elle n'a point du tout celui de la faciliter. Pourtant elle se continue avec un entrain extrême jusqu'à la pointe du jour. A ce moment, — 28 novembre, — une dernière halle se fait en silence masquée par un pli de terrain qui cache les troupes à l'ennemi. La colonne est sur les terres des Oulad-
Brahim-Sahri, la tribu contre laquelle est dirigée cette expédition.
Les détachements sont formés en colonne par pelotons, puis on se remet en mouvement. Au bout d'une demi-heure de marche, la colonne gravissait une éminence en pente douce, et débouchait tout-à-coup sur un vaste plateau couvert de grandes tentes rousses rayées de noir. Ce sont les nezla (1) des Sahri- Oulad-Brahim. L'éveil est donné, mais il est trop lard pour les rebelles. Une confusion extrême règne dans les douars ; c'est, autour de ces lentes, un mouvement, un pêle-mêle, un tournoiement de bêtes et gens ; ce sont des aboiements, des cris de femmes affolées et de pleurs d'enfants, des appels réitérés, des bruits et un désordre inexprimables dans lesquels on sent la terreur, l'effroi, la crainte du châtiment. Les plus compromis ont sauté sur leurs chevaux et cherchent à fuir; mais ils n'iront pas loin ; car tous les débonchés sont gardés. D'autres voudraient bien en faire autant ; mais il leur en coule, on le comprend, d'abandonner leurs richesses, leurs biens, leurs familles. Les gens du goum ont commencé leur œuvre: ils tirent quelques coups de fusil pour augmenter la peur et la confusion au milieu de cette foule ahurie, et ils en profitent pour se livrer au pillage avec une ardeur toute sahrienne.
Entouré de son peloton d'escorte, le général Ducrot s'est fait amener f'un des cheikh de la tribu, et lui dicte ses conditions.
L'infanterie attend, l'arme au pied, que les gens du goum aient rassemblé les troupeaux; on les aperçoit bientôt poussant devant eux environ 20,000 têtes de bétail. Chaque espèce jette son cri : les bœufs mugissent, les chèvres chevrollenl, les moutons bêlent. C'est un vacarme assourdissant. Une douzaine de rebelles, qui ont essayé de défendre leur bien, ont été tués par les gens du goum. Le châtiment infligé à ces insurgés ayant paru suffisant au général Ducrot, il ordonne de cesser le pillage, et ceta au grand regret du goum, qui trouve cet ordre un peu prématuré. Après avoir donné quelque repos à ses troupes, le
(1) Douars de Nomades.
général redescendait dans la plaine et venait dresser ses tentes sur l'ouad El-Hammam.
Cette rencontre inattendue des nezla avait retardé le mouvement du général Ducrot sur la gâda de Mekhaoula, qu'il avait donnée pour objectif au colonel Archinard ; mais il apprenait bientôt que cet officier supérieur, qui manœuvrait au sud de l'attaque principale, était parvenu sur le point déterminé, et qu'il y avait eu un plein succès. En effet, cette seconde colonne réussissait également à surprendre les rebelles; ceux-ci, après avoir essayé de se défendre, avaient été promptement réduits à demander l'aman après une perle d'une quinzaine des leurs. La colonne Archinard avait eu deux mekhazni blessés, dont un mortellement, et deux chevaux tués. Elle ramenait aussi de nombreux troupeaux. Après être redescendue dans la plaine, elle allait camper à Bordj El-Hammam.
Le lendemain 29, le colonel Archinard quittait son bivouac pour aller rendre compte de sa mission de la veille au général Ducrot, qu'il rencontrait au moment où il levait son camp pour remonter vers le Nord.
Cette opération, qui avait été parfaitement combinée et vigoureusement menée par le général Ducrot, auquel le colonel Archinard avait prêté un concours énergique et intelligent, avait eu pour résultat de déterminer la soumission complète de toutes les tribus qui, réfugiées dans le Djebel Es-Sahri, y bravaient impunément, depuis quelques mois, notre autorité.
La colonne Archinard reprenait, le même jour, la route de Djelfa. La cavalerie de Bou-Sâada, qui avait coopéré à l'expédition contre les Oulad-Brahim-Sahri, était dirigée sur ce dernier poste pour reprendre sa place dans la colonne De la Croix.
Nous avons dit plus haut qu'à la suite de sa rencontre, le 19 novembre, à Tadjrouna, avec le général Jusuf, le commandant de la province d'Oran s'était porté dans la vallée de l'ouad Zergoun, d'où il avait refoulé dans le sud les contingents rebelles qui s'y étaient attardés. Le 27, le général Deligny recevait la soumission de la plus grande partie des Harar et d'autres tribus insurgées de son commandement.
De son côté, la cavalerie du général Legrand avait atteint, le
29 novembre, à Sab- Ahmed-Arrouel , la queue de l'émigration des Oulad En-Nhar, lesquels étaient soutenus par les Maïa. Celte colonne leur avait enlevé des armes, des chevaux et un troupeau assez considérable. Tandis que cette affaire ne nous coûtait que trois blessés, les rebelles subissaient des pertes assez sensibles.
Le calme règne toujours dans la province de Constanline. Après avoir quitté Moula-el-Adhom, où il manquait d'eau, le colonel Seroka s'était porté à Djioua. Il continuait à couvrir la parlie du Salira orienlal la plus exposée aux incursions des Harazlia et des Chàanba, ces pillards de l'extrême Sud algérien.
Nous avons rapporlé plus haut que des désordres s'étaient produits, le 14 novembre, dans le Babor de la subdivision de Sethif, et que les Oulad-Salah et les Beni-Mraï avaient attaqué le bordj du kaïd Amar-ou-Bâouch. Malgré les mesures qui avaient été prises, ces insurgés persistèrent dans leur rébellion, et ils poussèrent l'audace jusqu'à attaquer, le 24 novembre, le poste de Takitount, dont le feu leur fit éprouver des pertes assez sérieuses. En présence de l'inutilité de leurs efforts, ils avaient fini par comprendre qu'ils n'avaient aucun intérêt à continuer une lutte dans des conditions aussi désavantageuses ; ils s'étaient donc résignés à rentrer dans le devoir, et à nous demander l'aman, lequel leur fut accordé, sous des conditions assez dures, le 27 novembre, par le commandant de la province de Gonstantine. A cette date, les contingents Kabils étaient déjà rentrés dans leurs montagnes.
Nous le répétons, cette agitation était toute locale, et sans relation aucune avec l'insurrection des Oulad Sidi-Ech-Ghikh.
État des affaires dans la province d'Alger à la fin de novembre 1864. — Une colonne de 1,500 hommes est reconnue suffisante pour y maintenir la situation. — Le commandement de cette colonne mobile est donné au colonel Margueritte. — Le général Jusuf remonte dans le Nord avec le reste des troupes de sa colonne. — Deux colonnes d'observation sont établies, l'une à Aïn-el-Oucera, l'autre à Tniyet-el-Ahd. — Résultats des opérations des colonnes de la province d'Alger. — Deux mots sur le général Jusuf. — Le général et ses troupes regagnent le Tell. — La colonne Margueritte ravitaille la colonne Deligny à Tadjrouna. — Expédition du général Deligny surl'ouad Zergoun. — Il obtient la soumission de plusieurs tribus rebelles de son commandement. — Marches de la colonne Margueritte.
L'expédition du général Ducrot contre les Sahri-Oulad-Brahim était l'heureux couronnement des marches et opérations exécutées, depuis le mois d'août, dans la province d'Alger. Toutes les populations qui avaient pris part à l'insurrection, c'est-à-dire toutes nos tribus du Sud, étaient rentrées dans le devoir, et avaient regagné leurs territoires. Notre autorité était de nouveau reconnue de la ligne de ceinture du Tell jusqu'au-delà du poste de Laghoulh. Toutefois, il restait à réorganiser le pays, qui avait été si profondément troublé. Bien qu'administrative, cette besogne, n'en avait pas moins besoin d'être appuyée par la présence des troupes; les tribus nouvellement soumises tenaient essentiellement d'ailleurs à se sentir couvertes et protégées. On ne pouvait donc songer encore à faire rentrer dans le Tell les colonnes expéditionnaires; tout ce qu'il était possible de faire, pour le moment, c'était d'alléger les colonnes de leurs hommes fatigués, de leurs malingres, et de ne conserver que ceux qui étaient en état de continuer la campagne, et de
fournir les marches que pouvaient nécessiter les évanlualités ; il fallait surtout tenir le marabouth en respect, et ôlre toujours prêt à parer aux incursions qu'il pourrait être tenté de faire en pays soumis.
Sans doute, le marabouth, depuis la soumission de nos tribus, avait vu se réduire considérablement les forces dont il disposait; mais il lui restait cependant assez de monde parmi les tribus de l'ouest delà province d'Oran, lesquelles sont, pour la plupart, attachées d'une manière particulière aux descendants de Sidi Ech-Chikh, pour songer à tenter quelque nouvelle aventure dans notre Nord, ne fut-ce que pour se venger des populations qui avaient abandonné sa cause. Sid Mohamedould-Hamza avait été rejeté dans le sud de la province d'Oran, et il avait devant lui la colonne de cette division ; il n'était donc pas supposable qu'il essayât de risquer — pour le moment du moins — un mouvement offensif sur la province d'Alger, ou les tribus qui avaient suivi ses drapeaux étaient tout disposées à lui résister, et dont l'état de misère auquel ils les avaient réduites ne lui permettait plus d'ailleurs d'en rien tirer ou attendre. Une colonne de 12 à 1,500 hommes seulement paraissait donc devoir suffire pour répondre à tous les besoins.
Telle fut d'ailleurs l'appréciation du Gouverneur général, qui prescrivit au général Jusuf de former et de laisser une colonne légère à Laghouath, et d'en donner le commandement au colonel Marguerilte, que sa valeur militaire, son long séjour comme commandant supérieur dans le pays, et son existence passée au milieu des populations indigènes, parmi lesquelles son nom était légendaire, désignaient d'une manière toute particulière pour remplir celle importante mission. Cette colonne, forte de 1,500 hommes environ, se composait de trois bataillons d'infanterie, — Zouaves, Chasseurs à pied, Tirailleurs algériens, — de deux escadrons de Chasseurs d'Afrique, et d'une section d'Artillerie de montagne. Son rôle était l'observation ou l'action, selon les circonstances; elle devait, en outre, faire les ravitaillements qui lui seraient demandés par les commandants des colonnes de la province d'Oran, voire même coucourir à leurs opérations, à la condition toutefois de ne pas trop s'éloigner du sud de la pro-
vince d'Alger, et de ne point le laisser découvert; car il importait surtout d'assurer la tranquillité des tribus qui étaient rentrées dans le devoir, de les protéger contre les teutalives du maraboulh, et, en même temps, de les contraindre, au besoin, à remplir les obligations de l'aman qui leur avait été accordé.
La colonne Marguerilte était constituée le 29 novembre; elle restait campée à Ras-el-Aïoun, à 2 kilomètres au nord de Laghouath.
Le 30, le général Jusuf prenait, avec les autres troupes, la route de Djelfa, et allait camper à Sidi-Makhlouf ; il dressait ses tentes le 1er décembre à Aïn-el-Ibel, et arrivait le 2 à Djelfa, où le colonel Archinard, qui y rentrait le même jour, lui remettait les prisonniers et otages provenant de l'expédition du général Ducrot sur les Sahri-Oulad-Brahim, et 2,000 moutons, résultat de la razia opérée sur la même tribu.
Après avoir séjourné jusqu'au 4 décembre à Djelfa, où il avait réorganisé les tribus des Oulad-Naïl, le général Jusuf, qui s'était fait suivre de la colonne Archinard, allait camper successivement le 5 aux Rochers-de-Sel, le 6 à Gueltet-es-Sthol, et, le 7, à Aïn-Oucera. Pendant que le général séjournait les 8 et 9 sur ce point, le colonel Archinard poursuivait sa route sur Médéa, où il arrivait le 10, et reprenait le commaudement de son régiment — le 1er de Tirailleurs algériens — après huit mois d'expédition.
L'insurrection n'était évidemment pas terminée ; le marabouth avait encore avec lui de nombreux contingents qui s'étaient joints aux Oulad-Sidi-Ech-Chikh, et son oncle, Sid El-Ala, tenait l'extrême Sud avec les Ghâanba et les Harazlia. De la province d'Alger, il ne restait attachée à la cause du chef de l'iusurrection que la tribu des Oulad-Châïb, qui avait fait défection le 16 avril, après avoir tué son kaïd, Sid Djelloul-ben-Msâoud, et atlaqué l'escadron du 1er de Spahis qui était en observation àThaguin (1). A cette tribu s'étaient jointes quelques individualités de toutes les tribus des cercles de Boghar et de Laghouath, — particulière-
(1) Nous renvoyons le lecteur à la première partie de cet ouvrage, où nous avons fait in extenso le récit de cette malheureuse affaire.
ment des Oulad-Mokthar, — qui s'étaient compromises d'une façon toute particulière, et qui avaient à redouter notre sévérité.
La mission active de nos troupes dans la province d'Alger paraissait donc terminée ; mais il restait à préparer la réorganisation politique et administrative du pays, à étudier le taux de la contribution de guerre et des amendes à imposer ou à infliger, selon le degré de leur culpabilité, soit aux tribus défeclionnaires, soit aux fonctionnaires indigènes qui avaient été les meneurs ou les entraîneurs des populations dont l'administration leur avait été confiée, et qui avaient, en partie, employé contre nous une influence et un pouvoir qu'ils tenaient de l'autorité française. Au reste, après une commotion aussi violente et encore tonte récente, il eût été plus qu'imprudent, et surtout très impolitique, de ne point conserver sous notre main les moyens de parer instantanément aux éventualités qui pouvaient se produire dans notre Sud, eu égard à la mobilité d'esprit des populations sahriennes. Sans doute, dans ce mouvement insurrectionnel, il y avait beaucoup à pardonner ; il fallait y faire la part de l'entraînement, examiner si c'était la force ou la bonne volonté qui en avait été la cause déterminante. Il convenait peut-être aussi de tenir compte des conditions toutes particulières dans lesquelles se trouve le peuple arabe, et ne point trop lui en vouloir de ce que ce n'est pas de notre côté qu'il cherche son libérateur ou son rédempteur. On devait s'attendre aussi aux intrigues, aux compétitions, aux agitations qne ne pouvaient manquer de soulever, de produire les ambitions personnelles, tant que les commandements indigènes ne seraient point reconstitués.
Il fut donc décidé que des colonnes dites ^observation resteraient prêles à reprendre la campagne au premier signal. L'une, serait établie à Aïn-el-Oucera, au centre des tribus du cercle de Boghar, l'autre, l'ancienne colonne Liébert, continuerait à stationner à Tniyet-el-Ahd.
La première, celle d'Aïn-el-Oucera, fut composée d'abord des troupes revenues de Laghouath, lesquelles furent successivement remplacées par des détachements tirés du Tell qui n'avaient point encore- fait expédition. Constituée à l'effectif de 1 ,800
hommes, cette colonne fut placée sous les ordres du colonel Arnaudeau, du 34e d'infanterie.
La colonne Liébert, qui, depuis le 28 novembre, occupait la position de Frenda, fut rappelée à Tniyet-el-Ahd. Les troupes dont elle se composait furent relevées successivement et placées ensuite sous les ordres du colonnel d'Aubeterre, du 37e d'infanterie. Legénéral Liébert, qui la commandait depuisle 5 septembre, rentrait à Miliana, chef-lieu de sa subdivision.
La formation de ces colonnes qui, à moins d'événements imprévus, doivent rester stationnaires, termine la série des marches qu'a nécessitées la seconde phase de l'insurrection. La colonne mobile deLaghouaih continuera seule à remplir le rôle actif qui avait été assigné à celle du général Jusuf.
En résumé, si celte seconde partie des opérations n'a point été signalée par des faits d'armes retentissants autres que celui d'El- Atheuf-el-Mekam (Aïn-Malakoff), elle n'en a pas moins été fertile en résultats importants : d'abord, les colonnes dirigées par le général Jusuf ou par ses lieutenants ont empêché la contagion insurrectionnelle avec la province deGonstantine; ensuite, elles ont rendu de sérieux services à la province d'Oran — le foyer de l'insurrection — par leur invasion si opportune du Djebel El- Eumour, qu'elles ont rendu soumis, deux fois en quelques mois, au commandant de la province de l'Ouest ; elles ont aussi, en ne leur laissant ni repos, ni trêve, et en leur enlevant les fourrages et les eaux, réduit les tribus défeclionnaires de la province d'Alger à la plus affreuse misère, situation qui les a contraintes — et sans coup férir — à implorer l'aman et la faveur de rentrer sur leurs territoires, et à solliciter l'accès du Tell, celle mère des Sahriens. Ces colonnes ont donné à ces populations, si faciles à entraîner, une sévère leçon qui, si elles ne les maintient point dans l'avenir, rendra tout au moins la génération actuelle moins docile aux couseils de nos ennemis, et aux suggestions des fauteurs de troubles et de désordre; car les marches incessantes, impitoyables de nos troupes, en ne leur laissant point un moment de répit, en les poussant implacablement devant elles, et en les rejetant dans les régions inhospitalières de l'extrême Sud, les vouaient à une ruine certaine par la perle de leurs troupeaux,
et à tous les maux qui s'abattent sur les grandes agglomérations dont la misère a résolu de faire sa proie. En effet, les gras et beaux troupeaux, si bien en laine et en chair avant la défection de ces populations, diminuent chaque jour tués par la faim et par la soif, et toutes les roules suivies par l'émigration sont jalonnées de leurs carcasses desséchées. C'est là un important résultat; car, les frapper dans leurs biens, laisse dans l'esprit des Arabes des traces plus durables, des souvenirs plus vivaces, plus terribles, que la perle de quelques centaines de leurs guerriers morts dans la guerre sainte. Ils ont pu se convaincre aussi que le désert n'est plus un abri pour eux, et que nous pouvons les y atteindre même par les chaleurs torridcs de l'été. Nous ajouterons que la lourde contribution de guerre à laquelle ils ont été imposés assurait la ruine — pour quelques années du moins — de ces inconstantes et irréconciliables populations.
Si ces succès furent achetés par de grandes fatigues pour nos troupes, dont les marches incessantes n'étaient interrompues que par les besoins des ravitaillements, au moins ne coûtèrent-elles, pour ainsi dire, pas une goutte de sang à nos admirables soldats, lesquels, dans la province d'Alger, ne laissèrent point aux mains de l'ennemi un seul képy dont il pût faire un trophée. Du reste, il faut bien le dire, les colonnes montrèrent, sous celte température de feu, par ces marches et contre-marches — souvent incompréhensibles pour elles — dans le pays du sable et de la halfa, dans ces régions sans eau et sans ombre, par le froid glacial de l'hiver, et sans moyens de chauffage, par ces boues indépélrables qui arrêtaient les convois, par ces nuits diluviennes qui, d'un ravin desséché, faisaient instantanément un torrent qu'il fallait traverser avec de l'eau jusqu'à la ceinture, par ces longues et fatigantes étapes dans les terrains rocailleux qu'il fallait parcourir les pieds empaquetés dans des chassures plus ingénieuses que résistantes, avec ces uniformes, en loques rapetassés avec plus d'art que d'étoffe, et illustrés par un ravaudage des plus fantaisistes et des plus imprévus. Mais grâce à leur indomptable énergie et à leur excellent esprit, grâce surtont à l'incessante sollicitude de leur chef, dont la plus inslanle préoccupation était d'alléger leurs misères, et de leur épargner les
privations qui n'étaient point inévitables, nos soldats parvinrent à mener à bien celle œuvre d'autant plus difficile qu'elle était dépourvue de tout stimulant.
Jamais, à aucune époque de l'histoire de la guerre algérienne, les ravitaillements n'ayaient présenté de semblables difficultés; plusieurs fois, elles ont élé presque surhumaines; ainsi, par exemple, le convoi amené de Boghar à Djelfa par l'énergique général Ducrot est resté légendaire dans la province d'Alger. Quoi qu'il en soit, et malgré les obstacles sans nombre et sans cesse renaissants qui s'opposaient à la marche des convois, les vivres n'ont cependant jamais manqué au soldat, aussi loin même que les besoins de la poursuite entraînaient nos colonnes. En effet, là où les rebelles manquaient de vivres, d'eau et de pâturages pour leurs troupeaux, nos convois, remarquablement échelonnés, nous pourvoyaient largement de ce qui était nécessaire à la vie, à la marche et au combat.
Aussi dirons-nous — et on l'a vu, du reste — que les opérations du général Jusuf dans le Sud de sa province en 1864, ont. été conduites de la façon la plus remarquable, eu égard surtout aux difficultés de toute nature qn'il eut à vaincre ou à surmonter, tant sous le rapport des rigueurs torrides ou glaciales de la température, que sous celui du manque presque absolu des moyens de transport utilisables dans les expéditions sahriennes; nous voulons parler des chameaux. Le général a déployé, pendant les quatre mois d'été et d'automne qu'ont dures ses opérations dans le Sud de son commandement, toutes les ressources de son intelligence active, de sa parfaite connaissance de la guerre dans les régions désertiques, et du caractère et de la manière de combattre des Nomades. Ces opérations — qui closent sa vie militaire — ont été conduites avec une sage prudence, sans recherche du brillant, de ce faux brillant qui ne nous présente jamais d'autre résultat que des morts à regretter sans profit pour notre cause, tout au contraire. Nous avons d'ailleurs pu comparer, au cours de ce récit, les avantages de la méthode employée par le général Jusuf, avec celle dont ont fait usage quelques commandants de colonnes plus braves qu'expérimentés de la province d'Oran. D'un côté,
le succès sans effusion de sang ; de l'autre, l'insuccès et des désastres.
Nous ne voulons pas rechercher si le général Jusuf était aussi peu administrateur qu'on le lui a reproché; mais ce que nous savons, et tous ceux qui ont expéditionné sous ses ordres ne l'ignorent pas plus que nous, c'est que peu d'officiers généraux, ou commandants de colonnes, montrèrent plus de sollicitude que lui pour le bien-être et les intérêts du soldat, — dont il était adoré, — et pour amoindrir les misères inhérentes à la guerre dans des régions sans ressources, et où il faut tout emporter avec soi, voire même l'eau. Jamais, avec lui, sa troupe n'a attendu sa ration de vivres ou sa solde, et, très souvent, le mouton de razia est venu augmenter sensiblement la maigre gamelle du soldat. Pour notre compte, nous préférons celte administration — tout incorrecte qu'elle puisse être — à celle — plus réglementaire — qui laisse le soldat mourir de faim et de soif.
Nous ajouterons, pour en finir, que le général Jusuf, qui ne se ménageait pas, avait laissé sa santé dans cette difficile et pénible expédition. La façon dont on l'accueillit en haut lieu à son retour du Sud, qu'il venait de pacifier, acheva ce que les fatigues et les tracasseries avaient commencé. Nous reviendrons plus loin sur ce triste sujet, le jour où le paquebot de France rapportera son cadavre à Alger, et, nous avons le regret de le dire, ce jour sera proche.
Après avoir présidé à l'organisation de la colonne d'Aïn-el- Oucera pendant les journées des 8 et 9 décembre, et avoir fait connaître aux tribus du cercle de Boghar les conditions de l'aman qui leur avait été accordé, le général Jusuf reprenait, le 10, avec les troupes qui regagnaient le Tell, la route de Bokhari, où il arrivait le lendemain 11. Le 14, il rentrait à Alger, après quatre-vingt-quinze jours d'expédition, dont soixante-dix de marche, pendant lesquels sa colonne avait parcouru 1,537 kilomètres.
Mais la colonne mobile, mise aux ordres de l'actif et énergique colonel Marguerille, ne devait point s'endormir sous les palmiers de la verte oasis de Laghouath : dès le 3 décembre, tous les corps qui la composait étaient approvisionnés en vivres et en munitions.
Le 5, elle se mettait en marche dans la direction du sudouest : sa mission était le ravitaillement, à Tadjrouna, de la colonne Deligny, qui rentrait d'une expédition de quinze jours dans les parages de l'ouad Zergoun. Après avoir fait sa grande halle auKheneg-el-Djenn, la colonne Margueritte allait camper dans le Dhaïet-el-Aguel, sur un beau r'dir entouré de lérébinthes séculaires.
Elle faisait sa grande halle, le t>, devant El-Haouïlha, et allait prendre son bivouac sur les puils de l'ouad Guemen. Le 7, elle arrivait à Tadjrouna, où l'attendait la colonne Deligny.
Cet officier général s'était porté, en descendant l'ouad Zergoun, jusqu'au r'dir de Thir-el-Habchi, poussant devant lui des populations dont une partie se jetait sur sa droite, et une autre sur sa gauche, tandis que des tentes des Oulad-Chaïb, des Bou-Aïch et des Oulad-Mokhtar, du cercle de Boghar, ainsi que des gens des Oulad-Madhi de Bou-Sâada, essayaient de fuir vers le sud, mais, désespérant d'échapper à la colonne qui les talonnait, ces lentes — qui étaient des plus compromises — s'étaient vues réduites à demander l'aman. Elles avaient été dirigées sans relard sur leurs pays.
En revenant sur ses pas, le général Deligny recevait, à Mecherà-ez-Zebara, la soumission des populations qui s'étaient jetées, devant sa poursuite, dans l'est et dans l'ouest; elles se composaient de la majeure partie des Harar et des Oulad-Khelif, du cercle de Tiharet, et enfin des Adjalat, du Djebel El-Eumour.
Le général avait pris des mesures pour rapatrier ces retardataires sur leurs campements. Les gens des Oulad-Iâkoub, qui, chassés de l'ouad Zergoun, paraissaient tout d'abord voutoir chercher un refuge dans le bassin d'El-Loua, se décidèrent à revenir sur leurs pas et à demander l'aman.
La rentrée des dernières fractions dissidentes des Adjalat achevait de reconstituer le Djebel El-Eumour. Le commandant de la province d'Oran s'était d'ailleurs porté au cœur du massif, à El-Khadhra, pour réorganiser ce pays si bouleversé. Celte opération terminée, le général était retourné sur Tadjrouna pour y prendre le ravitaillement que lui amenait la colonne Margueritte.
En résumé, le mouvement du général Deligny sur l'ouad Zergoun, dont les pluies avaient rempli les r'dir, avait eu cet imporlant résultai de forcer à la soumission les derniers dissidents du cercle de Boghar, lesquels étaient rentrés sur leurs territoires. Du reste, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le général Jusuf avait réuni ces insoumis à Djelfa et à Aïn-el-Oucera, et leur avait fait connaître les condilions de l'aman qui, sauf ratification du Gouvernement général, leur était accordé.
Les quelques douars des Oulad-Naïl et des Arbàa, qui s'étaient réfugiés dans le Sud-Est, avaient été rencontrés, près de Ngouça, par des goums des Oulad-Zekri, du cercle de Biskra, qui les avaient razés impitoyablement. A la suite de cette aventure, les fuyards s'étaient décidés à demander l'aman et à reprendre le chemin de leur pays.
En arrivant à Dzioua, le colonel Saroka avait reçu une députation des Oulad-Aïça, fraction des Oulad-Naïl. Ce midad (1) avait été renvoyé au général commandant la province d'Alger, à qui il appartenait de régler les condilions de l'aman.
A la date du 8 décembre, le kaïd de Touggourl, venu au camp du colonel Seroka, donnait des nouvelles satisfaisantes de son commandement.
Sa mission terminée, la colonne Marguerille quittait Tadjrouna le 8, et prenait une direction nord-ouest. Elle allait camper sur le vaste et beau r'dir d'El-Mekhebeur.
Laissant Aïn-Madhi sur sa gauche, la colonne dressait ses tentes, le 9, sur le plateau d'El-Mekhedeur-El-R'orab. Le 10 décembre, elle s'établissait à Er-Rcheg, où elle séjournait jusqu'au 17, y faisant du bois pour les besoins de la munutenlion de Laghouath.
Le 12, quelques groupes appartenant aux Oulad-Naïl et aux Arbaâ, groupes qui, par suite de leur éloignement dans le Sud, n'avaient pu se présenter plus tôt, vinrent faire leur soumission au colonel Margueritle, qui les autorisait à rentrer dans leur pays.
La colonne reprenait son campement sous Laghouath le 18
(1) Réunion, députation, conférence,
décembre. Elle se remettait en marche, le 19, dans la direction de Ksir-el-Haïran, et dressait ses tentes dans une dhaïa desséchée: l'équipage d'eau (tonnelets à dos de chameaux) permettait de faire une distribution de ce liquide aux troupes de la colonne. Le 20, elle bivouaquait sur un plateau pierreux, à 500 mètres de Ksir-el-Haïran, point sur lequel elle devait rester plusieurs jours pour recevoir la soumission des quelques rebelles retardataires qui s'étaient réfugiés dans l'extrême Sud.
La plaine de l'oued El-Aroug est couverte de douars appartenant à diverses fractions des Arbaâ.
La colonne lève son camp de Ksir-el-Haïran, le 26, pour rentrer à Laghouath, où elle arrive le lendemain 27. Elle en reparlait le 28, et bivouaquait sur les puits du Kheneg. Le 29, elle campait à Dhaïet-en-Nemeur; le 30, elle allait coucher à l'ouad Koïba et buvait à ses puits, sur lesquels elle faisait séjour le 31 .
Devenue sans objet, la colonne d'observation de l'Ouanseris, commandée par le lieutenant-colonel Cerez, qui avait été établie, le 3 septembre, au bordj des Beni-Indei pour protéger le pays contre les incursions du marabouth, cette colonne, disonsnous, est dissoute le 1** janvier 1865, et ses éléments regagnent leurs garnisons respectives. Celte troupe, qui était en même temps de soutien et de réserve, avait eu à faire, le 18 septembre, sur l'ouad El-Ardjem, près de l'Aïn-Indel, une démonstration qui, d'ailleurs, avait suffi pour déjouer les tentatives des rebelles, et pour leur ôter toute velléité d'envahir le territoire des tribus qui habitent au sud du massif de l'Ouanseris.
La colonne Marguerilte va camper, le 1er janvier 1865, sur les puits de Ras-el-Msâad; le 2, à El-Gueçâa ; elle fait sa grande halte, le 3, à El-Menia, sur l'ouad Zergoun; elle dressait ses tentes, à deux heures, à Mekob-el-Mcguerchi, au confluent de l'ouad de ce nom et de l'ouad El-Menia.
Un vent violent et glacial souffle sur le camp pendant la nuil du 3 au 4, et renverse les tentes. Le Djebel El-Eumour est couvert de neige.
Le 4, la colonne fait sa grande halte au milieu des gour (1), el
(1) Gour, au singulier, gara, espèce de mamelon à squelette ro-
va camper sur une dhaïa desséchée. La tempête continue, et la violence du vent ne permet pas de dresser les lentes.
Le 5, la colonne se dirige sur l'Oglel-Bcn-Debban. A dix heures, elle découvrait, sur sa gauche, une émigration considérable filant dans la direction de Tadjrouna. Ce sont des nezla du cercle de Laghouath qui, ayant abandonné la cause du marabonth, rentrent dans leur pays après avoir obtenu l'aman. Sid Mohammed -ould-Hamza est à leur poursuite avec 4 ou 500 cavaliers, et il va les atteindre; mais il a aperçu la colonne; il tourne bride brusquement, s'enfonce dans l'ouest el disparaît.
La colonne Mai guéri Ile remonte vers le Nord, le 6, pour protéger la retraite des nezla que poursuivait le maraboulh; elle campe sur la rive gauche de l'ouad El-Meguerchi, dont les r'dir ont de l'eau en abondance. Le 7, elle bivouaque sur les (laques d'eau de l'ouad Melsen, et, le 3, sous El-Maïa. Ce ksar est complètement dései'l : razés successivement par les colonnes Jusuf et Deligny, ses habitants ont abandonné leurs demeures et se sonl enfuis. Le 9, laissant Tadjrouna sur sa gauche, la colonne pose son camp à Ras-Ben-Maïa ; elle est, le 10, sur le r'dir de Mektel- Fl-Djilali, où elle séjourne le 1 1 cl le 12 janvier.
Les résultais de celle marche active de la colonne Margueriite n'étaient pas sans importance : toutes les fractions rebelles des Oulad-Naïl étaient rentrées dans le devoir; quelques tribus de la province d'Oran, les Thouafir et les Oulad-Iâkoub entre autres, avaient demandé l'aman; le maraboulh était rejeté dans l'extrême Sud, au-delà de l'ouad Zergoun; le goum avait l'ait une razia de soixante-dix troupeaux de moulons (1), dont deux appartenaient à Sid Kaddour-ould-Hamza, le frère cadet du marabouth Sid Mohammed ; nos cavaliers indigènes avaient pris, en outre, des troupeaux de bœufs, ùcs tentes, des tapis, et ils avaient tué ou blessé aux rebelles un certain nombre des leurs.
La colonne allait bivouaquer, le 13, près du Khcneg, à 5 ki-
cheux qui se dresse à pic dans les plaines sahriennes, et dont le sommet, qui atteint quelquefois GO mètres d'élévation, se termine par une large plate-forme.
(1) Le troupeau de moutons est ordinairement de 100 têtes.
lomèlres des puils, el elle reprenait, le 14, son emplacement de Kas-cl-Aïoun, où elle séjourne jusqu'au 19. Elle se préparai!, pendant ce temps, à une expédition qui, selon loules probabilités, ne devait pas avoir moins d'une vingtaine de jours de durée ; elle opérera dans la direction de Iîriz'ma, de concert, avec la colonne de Géryville. Le commandant de la colonne mobile profitait de ce séjour pour remettre les chameaux en chair; ils sont envoyés sur les pâturages de Mellili, au nord de Laghoualh.
La colonne se remettait en marche le 20 janvier, et allait camper à Dhaïet-el-Ma ; elle dressait ses tentes, le 21, à Dhaïel- Thin-Safoun, le 22, sur le r'dir de Meklel-Et-Djilani, le 23, à El-Gueçâa, et le 24, sur l'ouad El-Menia, dans le lit de sable duquel elle creusait ses puils.
Le goum, sous les ordres de Ben-Naceur, est envoyé, le 25, en reconnaissance dans l'Ouest. La colonne attendra son retour dans son bivouac d'El-Menia.
La colonne est employée au forage d'un grand nombre de puits, opération consistant à déblayer le sable sous lequel coulent les eaux de l'ouad, à une profondeur de 1 mètre 50 environ. Deux cents hommes du 16e de Chasseurs à pied creusent, d'après les indications du colonel Margueritte, deux puils d'un très large diamètre qui permettaient d'abreuver les chevaux jusqu'au 29 janvier.
La reconnaissance rentre le 28 ; elle a poussé une pointe audacieuse dans la direction de Mellili, oasis située au sud du pays des Bcni-Mzab. Cette course du goum n'a point été infructueuse; car, ayant rencontré les troupeaux du maraboulh, nos cavaliers avaient pu les razer tout à leur aise, et sans que les bergers osassent s'y opposer sérieusement.
Le guebli (vent du Sud) soulève, pendant les journées des 28 et 29, d'immenses colonnes de sable qui tournoient en trombrs dans l'espace, et qui ont pour résultat de combler les puits et de rendre le bivouac d'El-Menia inhabitable. La colonne lève son camp le 30, el va coucher sur la route d'El-Maïa. Ce campement étant dépourvu d'eau, on y distribue celle restant dans les tonnelets de l'équipage.
La colonne mobile arrive, le 31 janvier, devant le ksar El-
Maïa, et y dresse ses lentes. Elle séjourne sur ce point jusqu'au h février, attendant des nouvelles des colonnes de la province d'Oran, qui se sont portées du côtéd'El-Abiodh-Sidi-Eeh-Chikh, et qui pourraient avoir besoin de son concours.
Sans nouvelles du général Deligny, qui, probablement, s'est enfoncé dans l'Ouest à la suite du maraboulh, le colonel Marguerille lève son camp d'El-Maïa le 5 février, et prend une direction nord-esl; il passe devant Tadjrouna, et va faire son bivouac à sec à Ras-Ben-Noumi. L'équipage de chameaux fournit l'eau à la colonne, laquelle campe, le 6, sur le r'dir de Mektelel-I)ji!ali. Elle couche, le 7, sur la dhaïa de l'ouad Koïba, et elle y séjourne, le 8, pour y faire du bois destiné à l'approvisionnement du poste avancé de Laghouath. La colonne bivouaqne, le 9, à Kheneg-el-Djenn ; elle arrivait à Laghouath le 10, et posait son camp sous les murs de cette place, où elle séjournait jusqu'au 15 février.
Mais retournons dans la province d'Oran, où viennent de se passer de graves événements. Cette fois, heureusement, c'est un succès que nous avons à enregistrer, succès qui, une fois de plus, vient donner raison à notre théorie sur l'emploi de la cavalerie indigène ; car il a été obtenu sans le concours — immédiat, du moins, — des forces françaises, dont le rôle, dans cette circonstance, s'est borné au soutien — plus moral qu'effectif — des goums engagés.
Situation de l'insurrection dans la province d'Oran au commencement de 18(55. — Le général s'établit à Géry ville, où il prépare ses opérations d'hiver. — Il y reçoit la soumission des tribus voisines de ce poste. — Menacé par les colonnes Deligny et Margucritle. le marabouth, suivi de ses contingents, se réfugie dans le Djebel Tismert. — Le général Deïigny se porte, par une marche rapide, sur les campements des rebelles, qui se retirent et vont prendre position entre l'ouad El-ll'arbi et l'ouad En-Namous. — Physionomie du pays et de l'oasis de BenouJ. — Le général prend les devants avec les goums et trois escadrons de cavalerie régulière.
— Il surprend la deïra du marabouth et les campements des rebelles .
— Combat de Garct-Sidi-Ech-Chikh. — Le marabouth y est blessé mortellement. — Les contingents rebelles sont battus et razés par nos goums. — Soumission de quelques tribus. — Mort de Sid Mohammed-ould-IIamza chez les Oulad-Zyad. — Son jeune frère, Sid Ahmcd-ould-Hamza, lui succède. — Sid El-Ala est battu, au sud d'Ouargla, par les goums de la subdivision de Batna. — En apprenant la mort de son neveu, Sid El-Ala accourt dans l'Ouest.
— Le général Deligny revient sur Géry ville, où il organise une colonne mobile qu'il place sous les ordres du colonel de Colomb. — Marches et opérations de la colonne Margueritte dans la province d'Alger. — Reprise des hostilités dans la province d'Oran.
Ainsi que nous Lavons dil dans le chapitre précédent, au commencement de l'année 1865, la province d'Alger était (oui entière rentrée dans le devoir, à l'exception pourtant des Oulad- Chaïb et de quelques individualités trop compromises pour pouvoir espérer noire pardon.
L'insurrection avait été rejelée dans la province d'Oran, où l'apaisement était loin d'élre fait: ainsi, le cercle de Géry ville, presque en enlier, était encore en insurrection, sauf une porlion des Oulad-Yàkoub ez-Zerara, des Ahl-Stiten et des Oulad-Sidi- Kn-Naceur. Les autres tribus et la moitié des Oulad-Yâkoup sont
groupées autour do Sid Mohammed-ould-Hainza, qu î les considère et les traite comme ses fidèles, et qui en a composé son makhzen.
Quant aux Thrati, ils ont fui dans l'extrême Oucsl, et se sont serrés autour du chef des Oulad-Sidi Ech-Chikh-el-lVcraba, Sid Ech-Chikh-bcn-Eth -Thaïyeb. Après avoir entraîné, par ses conseils, les OuIad-Sidi-Ech-Chikh-ech -Cheraga dans la rébellion, cet astucieux marabouth s'abstenait prudemment d'y prendre part; son but, d'ailleurs, était d'user les Oulad Hamza, ses rivaux.
Les choses en étaient là quand le général Deligny vinl s'établir à G'ryville, d'où il rayonnait pour assurer la soumission des tribus voisines de ce poste. Il y préparait, en même temps, son expédition d "hiver.
Pendant son séjour à Géryvillc, le commandant de la province d'Oran recevait la soumission desMakna. des Oulad- Sidi-Tifouret • lu ksar de Brizina, et leur accordait l'aman. Il était ordonné aux deux tribus d'aller camper au nord de Bou-Alam, s'appuyant, îi l'ouest, aux Ahl-Stiten, et, à lest, aux populations du Djebel El-Eumour, ainsi qu'à la fraction soumise des Oulad-Yàkoub-ez- Z'iara. Les Oulad-Sidi-En-Naceur avaient leurs campements au nord -ouest.
La raison de ces mesures était de garder l'est de Géryville, et de garantir ce poste contre l'éventualité de tentatives d'investissement de l'ennemi. Ces dispositions du général Deligny, en même temps qu'elles assuraient la sécurité du chef-lieu du cercle, mettaient les rebelles dans une situation assez critique : obligés qu'ils sont de rester groupés presque en totalité à l'est de l'ouad Scggar, sur les eaux d'EI-Allega et du Haci-Bou-Zeïd, ils se trouvent menacés par la colonne Margueritle, laquelle, avec son extrême mobilité et l'activité intelligente de son chef, peut facilement pousser jusqu'à Kert, fondre inopinément sur leurs campements, et les mettre dans le plus grand désarroi. C'est à cette crainte qu'avaient cédé les Oulad-Sidi-Tifour, les Makna et le Ksar-Brizina, lesquels, restés isolés et en l'air par suite du mouvement précipité du marabouth dans l'Ouest, s'étaient trouvés lans la nécessité de se soumettre et de demander l'aman plus
tôt qu'ils n'eussent désiré, sans cloute, en arriver à cette pénible extrémité.
Sous la menace des colonnes Deligny et Margueritte, Sid Mohammed-ould-Hamza s'élail réfugié dans le Djebel Tismerl, au sud des ksour des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, entraînant à sa suite, et loin de leur pays, des tribus dont la plupart étaient fatiguées de le suivre ; il est vrai de dire que, le danger passé, le marabouth reprenait son ascendant sur elles, et que ces populations se serraient de nouveau autour delui. Son indomptable énergie, son influence religieuse leur rendaient sans peine l'espoir du succès, leur faisaient oublier leurs fatigues, leurs misères, leur ruine, et elles ne songeaient plus dès lors à se soumettre et à nous demander notre pardon.
Les rebelles restèrent ainsi groupés au sud d'El-Abiodh-Sidi- Ech-Ghikh jusqu'au moment où ils apprirent la mise en mouvement de la colonne Deligny. Le commandant de la province d'Oran avait, en effet, quitté Géryville le 27 janvier, et s'était dirigé vers le sud-ouest. Craignant de le voir déboucher par El- Abiodh, les dissidents appuyèrent à l'ouest, et s'établirent sur l'ouad El-R'arbi et sur l'ouad En-Namous, où ils paraissaient se croire hors de notre atteinte, bien que l'ancien commandant supérieur du cercle de Géryville, M. de Colomb, leur eût démontré, à différentes reprises, combien celte croyance était mal fondée.
Le marabouth était campé, de sa personne, au pied de Garel- Sidi-Eoh-Chikh, près des ksour de Benoud, à 35 lieues sud-ouest d'El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh. Les campements des rebelles, dont les douars se développaient sur une étendue de plus de 10 kilomètres, couvraient celui de Sid Mohammed-ould-Hamza. Ils conservèrent cette disposition jusqu'au moment où ils apprirent le départ de Géryville de la colonne Deligny. Le général avait, en effet, ainsi que nous l'avons dit, quitté ce poste avancé le 27 janvier, prenant une direction sud-ouest.
Croyant, nous le répétons, le voir déboucher par El- Abiodh- Sidi-Ech-Chikh, les rebelles avaient appuyé légèrement à l'ouest, et s'étaient portés à une journée de marche de l'ouad El-R'arbi, c'est-à-dire entre ce cours d'eau et l'ouad En-Namous, position
dans Inquelle ils semblaient être persuadés qu'ils étaient à l'abri de nos coups.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de donner une idée du pays qui va servir de théâtre à l'une de nos plus importantes actions de guerre entre forces indigènes, affaire qu'une habile politique avait préparée, et qui n'était possible qu'avec celle sorte d'éléments.
L'ouad El-R'arbi, ou plutôt son principal affluent, naît entre le ksar ruiné de Sidi-El-Hadj-Ben-Ameur, au sud de Géryville, et Aïn-El-Kerma ; il passe par les ksour des Arbâoual et ceux d'El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh ; à la hauteur de ces derniers, il s'infléchit vers le sud-ouest, longe le Djebel Tismert, rencontre le ksar ruiné d'El-Kharoua, et plonge droit dans le sud, après avoir reçu l'ouad Bou-Semr'oun vers le Djerf-Sidi-Bou-Hass, escarpements où il prend le nom d'ouad El-R'arbi.
C'est en ce point que s'ouvre le pays du fusil et de la peur (Blad-el-Mekahal, Blad-el-Khouf) .
Des montagnes ardues, arides et tourmentées qui le dominent, débouchent par des kheneg (étranglements), c'est-à-dire par des coupures étroites, l'ouad Seggar à l'est, l'ouad En-Namous et l'ouad Meçaoura à l'ouest, torrents impétueux au moment des grandes pluies, longues et larges traînées de sable et de cailloux brûlants quand les eaux se sont écoulées, ou lorsqu'elles ont été bues par le sol.
Ces grandes artères portent à la partie du Sahra qui est en deçà des Areg, un peu de cette vie éphémère que, pour leur compte, semblent répudier les coteaux et les ravins arides et rocailleux d'où elles descendent tumultueusement. En effet, les herbages qui poussent spontanément sur le passage de ces eaux n'ont point de vieillesse, et le soleil qui les a fait naître les tue dès qu'ils ont reçu la vie et la lumière.
Généralement, ces grandes gouttières versent leurs eaux hivernales, quand elles ont pu arriver jusque-là, dans des dhaya, qui forment de fraîches oasis d'où s'élèvent de magnifiques térébinlhes,
Le ksar ruiné de Benoud, où s'est établi le jeune marabouth, est un lieu de délices au milieu des désolations du désert : c'est
une espèce d'anse formée par les beiges élevées de l'ouad Ël- IVarbi, lequel tourne brusquement en cet endroit, et court pendant 5 ou 6 kilomètres de l'ouest à Test pour reprendre ensuite sa direction nord-sud. Les vents du nord et de Test, le vent du sud, ce terrible gucbli, chargé des sables brûlants qu'il a dérobés en passant aux dunes voisines, n'y ont point accès; le vcn d'ouest seul, tamisé par les tamarix de la rivière, y porte un peut de celle fraîcheur dont il s'est imprégné en traversant les brumes de l'Océan atlantique. Quelques bouquets de gigantesques palmiers, des puits d'eau fraîche, une riche végétation complètent ce ravissant Éden sahrien, qu'on apprécie d'autant mieux qu'on a été plus longtemps sevré de ces jouissances paradisiaques. Aussi, quel sentiment de bien-être n'éprouve-ton pas quand, après avoir subi les chaudes et énervantes caresses du vent du désert, on dresse ses tentes, abrité par les hautes berges du cours d'eau, sous les arceaux formés par les, palmiers, lesquels sont impénétrables aux rayons du soleil.
Benoud est encore une ruine des Beni-Amer, cette tribu légendaire de l'ouest de notre Sabra : on y remarque trois ksour, deux sur les berges, et un autre à quelque dislance, sur le sommet d'une gara taillée à pic. Ce dernier ksar, également ruiné, se nomme El-Merfoud (l'élevé). Quelques familles des Oulad- Sidi-Eeh-Chikh, qui viennent tous les ans y faire la récolte des dattes, entretiennent deux ou Irois maisons et le mur d'enceinte de celui de ces ksour qui est le plus voisin des palmiers. Ces familles peuvent trouver là un abri sûr contre lout ennemi qui viendrait de l'Ouest. Un puits, creusé dans l'enceinte, à une profondeur de 15 mètres environ, leur permettrait de tenir assez longtemps pour lasser la patience des pirates du désert, approvisionnés seulement pour une incursion rapide et de peu de durée.
Les puits qui sont sous les palmiers, dans le lit de la rivière, ont 4 mèl. 20 de profondeur; l'eau en est légèrement saumâlrc; mais elle est d'une fraîcheur et d'une limpidité extrêmes.
Benoud et ses environs sont, par excellence, la région de Yaroui, le moufllonà manchettes. Les Gour en-Nehas — les Plateaux de Cuivre — sont les gîtes préférés de ces ovidés, lesquels
se tiennent sur les sommets les plus escarpés et ne descendent que 1res rarement dans la plaine (I).
Nous le répétons, le général Deligny avait quille Géryvillc le ?7 janvier, cl avait piqué droit dans le sud-sud-ouest avec sa colonne légère, composée des meilleurs éléments des troupes campées sous ce posle (deux bataillons d'infanterie aux ordres du colonel de Colomb, et trois escadrons de cavalerie commandés par le chef d'escadrons de Galliffel). Avec ces forces régulières, marchaient 800 chevaux des goums de la province d'Oran, parmi lesquels figuraient ceux des Harar, nouvellement soumis, et que commandait le chef de cette puissanlc tribu sahrienne, Sid El- Hadj-Kaddour-ben-Es-Sahraoui, qui élail devenu, pour des raisons toules particulières (2), l'ennemi acharné de son ami de la veille, Sid Mohammed-ould-Hamza.
Fixé par ses chouafsnv les points occupés par les rebelles, le général Deligny entreprit de les surprendre en se portant, par une marche rapide, sur leurs campements. Sans doute, Sid Mohammed avait eu connaissance de la mise en mouvement de la colonne de Géryville ; mais comme il la savait allourdie par de l'infanterie et par un convoi important, il comptait avoir loul le temps de s'enfoncer dans l'Ouest, et de mettre ainsi à l'abri de ses coups les populations qui suivaient encore sa fortune.
Il est évident que le commandant de la colonne d'Oran, qui connaissait les parages où il opérait, n'avait point la prétention <le joindre les rebelles avec toules les forces dont il dispo ail. Aussi, se décida-t-il à prendre les devants avec ses 800 chevaux de goums et ses trois escadrons de cavalerie régulière. L'infanterie devait suivre le mouvement, à dislance nécessairement, mais en forçant sa marche de façon à se rapprocher le plus possible de la cavalerie.
(1) Capitaine de Colomu, commandant supérieur du cercle de Géryville (Exploration des Ksour et du Sahra de !a Province d'Oran, 1 S r> 7 ;
(2) L'une des femmes de l'agha du Djebel El-Eumonr, Ed-Din-brn- "Yahya, parente d'El-Hadj-Kaddour, aurait été insultée, dit-on. par le marabouth, lors de son incursion dans cette montagne au mois d'août 1864.
Nous avons dil plus haul que les rebelles croyaient voir la colonne déboucher par El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh ; mais le général Deligny, qui se savait surveillé de cecôté, avait pris la déterminalion de pousser sur les campements des insurgés par une direction opposée à celle par laquelle il était attendu. Le 4 février, à dix heures du malin, l'avant-garde de la colonne, composée de cavaliers du goum, et conduite par le chef des Harar, Sid El- Hadj-Kaddour-ben-Es-Sahraoui, débouchait à Garet-Sidi-Ech- Chikh, où étaient campées celles des forces des rebelles qui avaient pour mission de couvrir le douar de SidMohammed-ould-Hamza, lequel avait dressé ses tentes, nous l'avons dit, près de l'oasis de Benoud .
Sid El-Hadj-Kaddour fondit impétueusement sur les campements des insoumis, les traversa, en les culbutant, comme une trombe de fer et de feu, et, guidé par la haine, il piqua droit, l'œil étincelant, sur la daïra du chef de l'insurrection. Sid Ben- El-Hadj-Kaddour, le filsd'El-Hadj-Es-Sahraoui, et Sid Ben-Hadhri, l'aîné des fils de Sid Ahmed-ould-El-Kadhy, l'agha de Frenda, suivent de près le chef des Harar. Mais Sid Mohammedould-Hamza leur épargne la moitié du chemin : debout sur ses étriers, les bernous rejetés sur l'épaule droite, le fusil haul, il lance son cheval, — une noble bête, — qui se précipite par bonds au-devant de la nuée roulante des assaillants. Le lieu de la rencontre, le point où se trouvent les forces opposées, est Oudian ez-Zenboudj . On sent cette odeur de fer qui est particulière à la cavalerie arabe ; celle de la poudre monte bientôt à la tête des cavaliers et les enivre; les crépitations de la fusillade se perdent dans ces espaces sans fin : les détonations sont sourdes, et pareilles à une toux de poitrinaire, et l'on ne se douterait point qu'on frappe la poudre, n'éiaient les nuages floconneux qui flottent dans l'air poussés par la mêlée. SidMohammed-ould- Hamza, disons- nous, avec la magnifique audace de ses vingt ans, avec la conscience de la force que lui donne, à lui, le chef de la maison de Sidi Ech-Chikh, la puissance religieuse qui est attachée, depuis plus de trois siècles, au nom de son illustre et saint ancêtre, avec la sombre colère que lui fait monter du cœur à la tête ce qu'il appelle la trahison de Sid El-Hadj-Kaddour-ben-Es-
Sahraoui, un maraboutli comme lui, qui n'a pas honte de se faire l'auxiliaire des Chrétiens, et d'inonder de ses cavaliers, vrais éperviers de carnage, une terre toute remplie du souvenir de Youali le plus vénéré du Sabra occidental ; le jeune et brillant maraboutn, bouillant de rage, et impatient de châtier le crime de son ennemi, a pris la tête [de la charge, et, suivi des Oulad- Sidi-Ech-Chikh, ses fidèles cavaliers, il fond impétueusement sur les assaillants, dont il abat plusieurs de son fusil.
Mais c'est à lui personnellement qu'en a le maraboulh des Harar; il a soif de son sang ; son fils, Ben-El-Hadj-Kaddour, et le jeune Bel-Hadhri, l'aîné de l'agha-maraboulh de Frenda, sont à ses côtés, et veulent, comme lui, la vie de Sid Mohammed-ould- Hamza ; ils l'entourent et l'assaillent à la fois. Le jeune marabout!) leur fait tête : il blesse Ben-Hadhri, qui tourne autour de lui comme une bêle fauve; il ne peut recharger son arme, et ses pistolets sont vides : c'est à coups de crosse de fusil qu'il se défend dès lors contre ces trois adversaires acharnés à sa perte : il les traite de chiens fils de chiens, de traîtres à la cause sainte ; il leur jette à la face toutes les injures, toutes les malédictions. Son arme tourne au-dessus de leurs têtes comme tourne la meule du trépas; mais ses ennemis, surtout les deux jeunes gens, sont d'habiles et vigouveux cavaliers; ils évitent ses formidables coups, et sa massue ne rencontre que le vide.
La partie était trop inégale pour se prolonger davantage : une balle lui brise l'épaule; une autre le frappe à la tête; une troisième, tirée à bout portant, lui traverse la poitrine. Il tombe sanglant sous le ventre de son cheval ; mais ses cavaliers parviennent à. l'emporter, mortellement atteint, hors du champ du combat.
La lutte prend dès lors des proportions inouïes, et tout-à-fait inusitées dans les conflits entre Arabes: les partisans du maraboulh jurent par Dieu qu'ils le vengeront. La mêlée devient furieuse; bientôt il pleut du sang ; les rebelles se précipitent en désespérés au milieu des assaillants. Il y a quelque chose de sinistre dans ces sables qui restent muets sous les pieds des chevaux roulant celte tempête humaine, laquelle, sur son passage, tigre de (laques rouges les fauves solitudes où elle se meut. Les chevaux, qu'enivrent la poudre et les bruits de la mêlée, sont à
l'unisson de leurs cavaliers : l'œil en l'eu, les naseaux tout grands ouverts, les oreilles droites cl menaçantes, ils parlagent leur fougue et leur rage ; leurs entrailles bondissent et grondent dans leurs flancs.
Les cadavres des deux partis sont gisants confondus sur le passage de l'ouragan: desselles se vident à chaque instant, ri des chevaux errent effarés et sans maîtres autour du champ du combat.
Mais la chute du marabouth — qu'on croyait mort — ayant donné une nouvelle énergie à la résistance, il fallut bientôt engager toutes les réserves des goums, lesquelles, par un vigoureux et suprême effort, achevèrent la défaite des partisans du marabouth, qui durent céder le terrain en abondonnant leurs tentes restées debout, leurs bagages et leurs troupeaux.
Jamais, depuis le commencement de la campagne, les goums n'avaient déployé autant d'entrain, et montré pareil acharnement dans les combats contre leurs coreligionnaires. Il est vrai de dire que nos goums étaient las de cet état de guerre qui durait depuis prés d'un an, et qu'ils pensaient y mettre fin par la mort du chef de l'insurrection .
Les perles des deux côtés avaient été énormes ; lesnôtres s'élevaient au chiffre de cinquante cavaliers tués et de dix-sept blessés, et à une quarantaine de chevaux tués ou fourbus. On estime que celles des rebelles ont dû être supérieures aux nôtres.
Le butin a été immense, et nos goums eurent l'amer regret de manquer de moyens de transport suffisants pour emporter le tout ; ils en laissèrent sur le terrain de quoi charger des centaines de chameaux. Les chevaux eux-mêmes ployaient sous le faix des dépouilles de l'ennemi.
Dans sa dépêche datée de Benoud le 4 février, c'est-à-dire le jour même du combat, le général Deligny dit ceci : « Les goums ne faiblissant pas, je résistai a la tentation d'engager ma cavalerie régulière, convaincu que j'étais que le succès acquerrait une importance politique plus grande si je l'obtenais par l'emploi seul des Arabes. D'ailleurs, j'étais à douze lieues de toutes ressources, à huit lieues de l'eau, et la journée s'avançait. »
Le général avait agi d'aufant plus sagement dans celte circonstance, que les indigènes devaient suffire à la tâche, et que ce n'est pas l'appoint de nos trois escadrons qui eût modifié la situation . Nos goums n'avaient besoin d'ailleurs ni de stimulant, ni d'appui; car, dans cette journée, ils combattaient pour leur propre cause, celle de la haine que nourrissait Sid El-Hadj-Kaddour-ould-Es-Sahraoui contre le marabouth, particularité à la quelle il convenait d'ajouter la lassitude de l'état de guerre, qui les ruinait, et qui, depuis un an, leur enlevait tout repos, louie tranquillité. Ce serait, en effet, s'illusionner d'une singulière façon que d'attribuer au désir de faire nos affaires dans le Sud l'acharnement qu'ont montré nos goums dans le combat du 4 février ; il s'agissait bien de nous dans cette tuerie !
Quoi qu'il en soit, nous le répétons, le général Deligny a lire parti très habilement de la division existant entre le chef des Harar et le marabouth Sid Mohammed ould Hamza; car il est évident qu'une opération de ce genre ne pouvait être tentée avec quelque chance de succès que par des forces indigènes, composées surtout de goums appartenant à la région du Sud, et connaissant bien le pays,
Dans ce combat, que nos goums n'hésitèrent point à livrer, bien que leurs admirables montures eussent trente-six heures de marche dans les jambes, que le terrain fût des plus difficiles, et qu'il fallût déloger l'ennemi de plusieurs positions presque inaccessibles à la cavalerie, le général cite, comme s'étant particulièrement distingués, Sid EI-Hadj-Kaddour-ben-Es-Sahraoui, le fils de ce dernier, et celui de Sid Ahmed-ould-EI-Kadhy, le jeune et brillant Bel-Hadhri. Le général se loue beaucoup aussi de l'entrain des goums, que dirigeait le commandant Dastugue, Directeur des Affaires arabes de la province d'Oran, secondé par le capitaine Pan-Lacroixfc chef du Bureau arabe d'Oran.
Il serait assez difficile de préciser de quel fusil venait la balle qui a déterminé la glorieuse fin de Sid Mohammed-ould-Hamza ; lo'it ce qu'on en sait, c'est que le fils d El-Hadj-Kaddouret celui de Sid Ahmed-ould-EI-Kadhy se disputèrent l'honneur de lui avoir porté le coup mortel.
Cette belle journée avait été rude pour tout le monde; car le
combat n'avait pas duré moins de cinq heures, de dix heures du malin à trois heures de l'après-midi, et nous avons dit plus haut que la lutte avait été entamée après trente-six heures de marche.
Le général alla campera Benoud, où il séjourna pendant quelque temps : il ramassait, chemin faisant, des tribus, des douars, des lentes, qu'il rapatriait. Le reste des populations qui avaient échappé à nos goums, était en fuite, dispersé, errant dans les sables.
Le général commandant la province d'Oran terminait sa dépêche au Gouverneur général par cette sorte de prévision qui, malheureusement, ne se réalisa pas : « Si les débuts de l'insurrection onl coulé la vie à Sid Sliman-ould-Hamza, lout porte à croire que la mort (1) de son frère et successeur, Sid Mohammed, en marquera la fin. »
Le combat de Garet-Sidi-Ech-Chikh eut pour résultat de ramènera nous le reste des tenles-des Oulad-Yâkoub qui étaient encore en insurrection, et quelques fractions importantes des El-Àr'ouath-Ksal. On pouvait conclure de ce fait que la division se mettait parmi les révoltés, et que leur désorganisation était prochaine; ils furent, en effet, pendant quelques jours, comme affolés de terreur, et nesachanl à quel parti s'arrêter. Cet état de choses dura jusqu'au moment où l'on perdit loul espoir de sauver les jours du jeune maraboulh; lorsqu'il fut reconnu que c'en était fait de lui, lesOulad-Zyad, très dévoués aux Oulad-Hamza et à la maison de Sidi Eeh-Chikh, leur saint ancêtre, et ne voyant en lui qu'un martyr de la guerre sainte, le transportèrent pieusement dans leur tribu, où il mourut le 22 du mois de février, âgé de vingt ans environ.
Cet acte des Oulad-Zyad indiquait clairement qu'ils étaient loin de considérer comme perdue la cause des Oulad-Hamza, et qu'ils croyaient à la possibilité de continuer la lutte ; aussi, s'empressèrent-ils de reconnaître pour chef et pour son succes-
(1) Sid Mohammed-ould-Hamza ne mourut de sa blessure que le 22 février, c'est-à-dire dix-huit jours après le combat à'Oudian ez- Zenboudj, qui est connu officiellement sous la dénomination de la
journée de Garet-Sidi-Ech-Chikh,
seur, le jeune frère du niarabouth, Sid Ahmed-ould-Hamza. Eu relevant ainsi le drapeau de rinsurreclion, tombé pour la seconde fois dans le sang des fils de Sid Hamza, les Oulad-Zyad et les Oulad-Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga reprirent de leur ascendant, qui s'était singulièrement affaibli, sur les forces insurrectionnelles qui, dans l'Ouest, marchaient sous la bannière des Hamza, populations dont les ressources étaient loin d'être épuisées, et dont les goums étaient encore nombreux et unis; aussi, dans leurs rangs, le danger passé, ne fut-il plus question de soumission ou de demande d'aman.
Pendant que les événements que nous venons de raconler se passaient dans l'Ouest, Sid El-Ala, qui manquait absolument de ce que Ton a appelé le nerf de la guerre, était allé battre monnaie au Mzab et dans son ancien aghalik d'Ouargla. Le colonel Seroka, commandant la subdivision de Batna, avait, précisément à la même époque, organisé à El-Hadjira des contingenls indigènes, cavaliers et fantassins, pour lenter un coup de main sur les Ghâanba dissidents, campés au sud d'Ouargla. L'opération avait eu un plein succès : goums et fantassins avaient razé nonseulement les Châanba, mais encore une partie des Mekhadma ; ils leur avaient enlevé 2,200 chameaux, et un grand nombre de tentes avec ce qu'elles conlenaient en butin.
Ces forces indigènes revenaient sur El-Hadjira, lorsque, le 10 février, à hauteur du Haci-Bou-Rouba, point situé à douze lieues sud d'Ouargla, elles rencontraient Sid El-Ala et Ben-Naceur-ben- Chohra, l'ancien chef des Arbaâ, à la têle d'un assez fort parti de Ghâanba et de Mekhadma. Nos goums n'hésitèrent pas à engager l'action : ils fondirent sur les rebelles, les culbutèrent, et leur firent éprouver des pertes sérieuses en tués et en blessés, tandis qu'eux-mêmes n'avaient qu'un tué et onze blessés.
Cet audacieux coup de main faisait le plus grand honneur à Sid Elh-Thaïyeb-ben-Harz-Allah, kaïd desOulad-Zekri,àSidEl- Mihoub-ben-Chenouf, kaïd des Beni-Bou-Sliman, et à Sid Ismâïl, parent du kaïd de Touggourt, et chef des khiala de ce ksar.
Le mouvement vers Ouargla de Sid Bou-El-Akhras-ben-Gana,
neveu du Cheikh-el-Arab, avec le goum des Nomades, avait contribué, dans une cerlaine mesure, au succès de celle opération.
Après cette affaire, Sid El-Ala, qui venait d'apprendre la mort de son neveu, élait revenu en toute hâte vers l'Ouest dans l'espoir d'en recueillir la succession, ou, tout au moins, de reprendre la direction des affaires de l'insurrection. Avant qu'il quittât la région sud, les populations d'Ouargla et de Mellili, qui comptent parmi elles de nombreux khoddam (serviteurs religieux, affiliés) de Sidi Ech-Chikb, lui avaient fait leur soumission.
De leur côté, les Thrafi se tenaient à l'écart, et n'avaient point voulu continuer à servir la cause du nouveau chef de l'insurrection; ils campaient aux environs de Figuig. Se croyant menacés par une colonne française, qui avait fait un mouvement dans leur direction, et fidèles, d'ailleurs, à la politique d'abstention de Sid Ech-Chikh-bcn-Eth-Thaïyeb. ils étaient remontés vers le nord, tout en appuyant en même temps sur l'ouest.
La mort de Sid Mohammed ayant paru au général Deligny devoir terminer la campagne d'hiver dans la province d'Oran, cet officier général quitte Benoud cl regagne Géryville, où il constitue une colonne mobile composée de deux bataillons du 17** d'infanterie (colonel de Colomb), du 1er bataillon d'Infanterie légère d'Afrique (commandant Duhoussel), et de deux escadrons «lu 1er de Hussards (commandant deGalliffet), colonne qu'il place sous les ordres du colonel de Colomb, officier supérieur de grand mérite, et qui, ayant exercé, pendant de longues années, le commandement supérieur du cercle de Géryville, connaissait admirablement les chefs du parti insurrectionnel, et le terrain sur lequel il pouvait être appelé à opérer. Ces forces ont pour mission de s'opposer à toute tentative des rebelles sur le Tell, ou contre les populations soumises du Sud, auxquelles il assigne des campements autour de Géryville, et qu'il groupe sur les pâturages les plus à proximité de ce poste avancé. Grâce au bon choix de ces positions, et à la promptitude avec laquelle les tribus nouvellement soumises y furent réparties, il ne surgit aucuue difficulté de ce côté, et elles purent jouir enfin de quelque tranquillité.
Ayant pourvu, par la constitution de cette colonne, aux exigences de la situation, le général Deligny, qui pouvait croire,
comme il le dit dans son rapport sur l'importante affaire du 4 février, l'insurrection terminée par la mort de son chef, était remonté vers le Nord, et avait regagné Oran, le siège de son commandement. Nous verrons plus loin que, contrairement aux prévisions du commandant de la province, la mort de Sid Mohammed-ould-Hamza n'amena qu'une suspension d'hostilités, une trêve de courte durée.
Nous en profilerons pour reprendre le récit des marches et opérations effectuées, par la colonne mobile de la province d'Alger, autour et au sud du posle de Laghoualh.
Nons avons laissé la colonne Marguerite campée sous les murs de Laghoualh, où elle était arrivée le 10 février. Elle apprenait, dans la soirée de ce jour, que le chef de l'insurrection avait été blessé mortellement, le 4 de ce même mois, dans un combat que lui avaient livré nos goums à Garet-Sidi-Ech-Chikh, dans l'ouest de l'ouad El-R'arbi.
Après avoir séjourné sous Laghoualh jusqu'au 15 février, la colonne se remettait en marche le 16 dans la direction d'EI- Açafia, qu'elle dépassait, et allait camper à deux kilomètres audelà de ce ksar, sur l'ouad qui arrose l'oasis.
Le commandant supérieur du cercle de Laghouath, l'énergique chef de bataillon Thomassin, du 1er de Tirailleurs algériens, accompagne le colonel Margueriite pour régler quelques affaires de sa compétence avec les tribus campées à Msâad.
Le 17, la colonne remonte le cours de l'ouad El-Açafia, traverse les montagnes, et suit dès lors la roule direcie de Msâad. Elle va dresser ses tentes à El-Teïla, sur l'ouad de ce nom.
Elle bivouaque, le 18, sur un plateau dominant l'ouad Msâad, à deux kilomètres de l'oasis du même nom. Ce cours d'eau passe successivement au pied de trois ksour, distants l'un de l'autre d'environ 600 mètres, Msâad, Demmed et Hommeïdha.
La colonne séjourne près de Msâad les 19 et 20 février.
Le 21, elle bivouaque sur l'ouad El-Mergucb, près des ruines de l'ancien ksar de ce nom.
Les troupes séjournent sur ce point le 22. Le froi.I y est 0X* cessif : glace dans le lit de l'ouad,
Après avoir traversé le Djebel El-Mergueb, la colonne va prendre, le 23, son bivouac sous les murs du caravansérail de Sidi- Makhlouf.
Sa tournée terminée, elle rentre, le 24 février, dans son camp de Laghoualh, où elle s'installe clans des conditions d'un séjour de quelque durée sur ce point.
La colonne Marguerille passe, en effet, le mois de mars dans son camp sous Laghoualh, sans être appelée à opérer aucun mouvement.
Mais laissons celle colonne assurer, par sa présence, la sécurité du Sud de la province d'Alger, et voyons ce qui se passe dans celle de la province d'Oran, où la trêve, comme nous l'avions prévu, n'a pas tardé à ê:re rompue.
Sid Mohammed ouId-Hamza, nous l'avons dit, était mort des blessures qu'il avait reçues, le 4 février, dans le combat d'Oudianez-Zenboudj, et c'était son frère, Sid Ahmed-ould-Hamza, l'héritier reconnu de la baraka, c'est-â-dire de l'influence religieuse, qui relevait le drapeau de l'insurrection, arraché par la mort des mains de Sliman et de Mohammed-ould-Hamza. Sid Ahmed n'a que douze ans à peine; mais son oncle Sid El-AIa, qui est encore l'âme de cette révolte, soutiendra et guidera son troisième neveu, dans l'espoir qu'une balle française ou arabe viendra l'en débarrasser, ainsi que du dernier enfant de Sid Hamza, son frère, et lui permettra d'hériter, à son tour, le pouvoir religieux attribué au chef de la maison de son saint ancêtre, Sidi Ech-Chikh.
Dans les premiers jours de mars, l'insurrection parut vouloir relever la tête : El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh, cette Mekka du Sahra algérien, était redevenue le foyer de l'agitation et de l'intrigue. C'était là que les insurgés prenaient leur mot d'ordre; c'était dans ce sanctuaire du fanatisme que s'organisait celte prétendue guerre sainte dont Sid El-Ala élait le fougueux apôtre et le vigoureux soldat. Il devenait dès lors urgent de prendre des mesures pour arrêter la contagion, et de prouvera l'agitateur qu'il ne nous avait pas encore lassés,
Nous continuerons, dans le chapitre suivant, le récit des faits qui se déroulèrent dans le sud de la province de l'Ouest à la suite de la reprise des hostilités.
Les forces insurrectionnelles se reconstituent et se groupent autour du marabouth mourant. — Il fait jurer, en présence de sa mère, aux principaux de ses adhérents, qu'ils vengeront la moit de Sid Sliman et la sienne, et qu'ils soutiendront son jeune frère et successeur Sid Ahmed-ould-Hamza. — Retour de Sid El-Ala de sa mission dans le Sud. — Mouvement des rebelles vers le Nord. — Sid Ahmed-ct-Tedjini à Bou-Semr'oun. — Tentative d'assassinat sur la personne de Sid Mohammed-ben-Rian. — Mise en mouvement de la colonne de Géryville. — Combat de Kheneg-Souez. — La colonne se dirige sur El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh.— Combat de l'ouad Dir'em. — La colonne se dirige sur Chellala. — Combat de ChclIalat-el-Gueblia. — Combat entre Chellala et Aïn-Tazina. — Rentrée de la colonne à Géryville. — Mouvements de la colonne mobile de Laghouath. — Le général Jusuf est appelé au commandement d'une division en France. — Sa mort. — Sa dépouille mortelle est rapportée en Algérie.
En même temps que la nouvelle certaine de la mort de Sid Mohammcd-ould-Hamza parvenait à Géryville, le colonel de Colomb, commandant la colonne mobile, apprenait, par une autre voie, que les populations du Sud-Ouest de ce poste, affolées de terreur, et dispersées dans le Salira par l'apparition subite de la colonne du général Deligny au milieu de leurs campements, et par son séjour prolongé à Benoud, étaient parvenues cependant à se reconstituer, et qu'elles s'étaient réunies autour de la famille du marabouth Sid Mohammed-ould-Hamza quelques jours avant qu'il ne succombât. Le chef de l'insurrection, qui survécut seize jours à ses blessures, avait pu rassembler, en effet, autour de la couche où il agonisait, les personnages les plus influents des Oulad-Zyad, El-Ar'oualh-Ksal, et des diverses fractions qui suivaient sa fortune; il leur avait fait jurer, devant sa mère, qui élait aussi celle de Sid Sliman — tué par Bcaupiêtre — eldeSid Ahmed-ould-Hamza, de venger la mort du
premier el la sienne, et de soutenir le second, son jeune frère, qui doit être aussi son successeur à la lête des forces insurrectionnelles.
Les tribus ou fractions de tribus groupées autour de la Zaouïa de Sidi Ech-Chikh, qui jurèrent fulélilé au successeur de Sid Mohammed-ould-Hamza, sonl les suivantes :
Les Oulad-Zyad,
Les Rzaïna,
Une fraction des Rahman (province d'Alger),
Une fraction des Oulad-Châïb (province d'Alger), avec leur chef Nâïmi-ou!d-El-Djedid,
Une fraction des Oulad-Naïl (province d'Alger),
Une fraction des Harar, avec l'ex-kaïd Safi,
Une fraction des Akerma (Thrafij, les Ferali,
Une fraction des Akerma (Thrafi), les Oulad-Bou-Douaïa,
Les Rzeïgat (El-Ar'ouath-Ksal),
Les Oulad-Moumen (El-Ar'ouath-Ksal),
Les Gueraridj (El-Ar'ouath-Ksal),
Cinq ou six familles des Ahl-Stilen, avec l'ex-kaïd Ahmedbou- Bekr,
Cinq ou six familles des Ahl-Ouïakel, avec l'ex-kaïd Yahyaben-Zidan.
Le commandant de la colonne de Géryville savait aussi que Sid El-Ala avait échoué dans ses tentatives d'entraînement sur Ouargla et Mellili, oasis dont les populations s'étaient bornées à l'accompagner de leurs vœux, el à lui faire une sorte de soumission qui ne les engageaient que tant qu'il serait en vue de leurs ksour. Il n'avait pas été plus heureux auprès des Beni-Mzab, chez lesquels il venait refaire la caisse de l'insurrection, très basse alors, et qui avait besoin de se remplir si les rebelles voulaient continuer la guerre. Sid El-Ala avait été, en outre, ainsi que nous l'avons dit dans le chapitre précédent, rencontré au sud d'Ouargla par les goums du colonel Seroka, et suffisamment battu pour ne point s'attarder davantage dans des régions où il venait chercher tout autre chose que des horions. Rappelé d'ail-
leurs dans l'Ouest par la mort de son neveu, il avait rejoint à Haci-Bou-Zid, son frère Sid Ez-Zoubir, qui, jusque-là, s'était tenu à l'écart; il étail remonté avec lui vers le Nord, et avait établi ses campements de manière à boire les eaux de Kert, d'El- Allaga etdeSidi-EI-Hadj-ed-Din.
Les deux frères avaient réuni autour d'eux toute la tribu des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, à l'exception de la Zaouïa, qui était campée avec le jeune Sid Ahmed-ould-Hamza. Ils ont également avec eux :
Les Ahl-Feteït (habitants de Sidi-El-Hadj-ed-Din),
Les Oulad-Aïça (fraction des Ar'ouath-Ksal),
Les Oulad-Allouch (fraction des Châanba-Berazga de Metlili,
Les Mekhadma, avec leurs chefs Guenan et Naceur-ben-Nas,
Les Châanba-bou-Rouba,
Les Châanba-Mouadhi.
L'ex-agha Bou-Diça, desOulad-Mokhtar de Boghar, etBen-Naceur-ben-Chohra, l'infatigable rebelle des Arbaâ (Laghouath), avec Sid El-Ala ot Sid Ez-Zoubir, les oncles, nous le savons, de Sid Ahmed-ould-Hamza.
Le colonel de Colomb avait pu acquérir la certitude, dans les premiers jours de mars, que le jeune chef de l'insurrection et son entourage, ayant repris confiance, quittaient les eaux cl les pâturages de l'ouad El-R'arbi, et remontaient insensiblement vers le nord, en appuyant à l'est, de manière à se relier à Sid El-Ala. Pendant que les Zaouïa, la Rzeïgat, les Rahrnan, etc., s'étendaient vers El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh, les Oulad-Zyad, les Oulad-Moumen et les Harar de Safi suivaient les vallées de Bou-Semr'oun et des Chellala, et se rapprochaient des Arbaouat, en occupant les eaux et les pâturages de Tazina, de l'ouad Dir'em, de Guellel-el-Hammam, de Douïs et de Mouïïah.
Bientôt toutes les communications du commandant de la colonne de Géryville avec les ksour furent interceptées; il reste même sans nouvelles du marabouth d'Aïn-Madhi,Sid Ahmed-el- Tedjini, que le général commandant la province d'Oran avait laissé à Bou-Semr'oun dans le but de ramener dans le devoir les Oulad-Zyad, ses serviteurs religieux.
Les négociations entamées, dans cette circonstance, avec Ski Mohammed-ben-Efh-Thaïyeb etlcsThrafi, négociations dont Sid Ahmed-et-Tedjini avait élé, jusque-là, le principal el le plus utile intermédiaire, furent aussi forcément suspendues.
Une tentative d'assassinat inspirée, sans aucun doute, par les Oulad-Sidi-Ech-Chikh, fut essayée à Bou-Semr'oun sur la personne de Sid Mohammed-ben-Rian, fils du mokaddcm de l'ordre des Tedjana, que le général commandant la province avait investi du commandement des cinq ksour de l'Ouest. L'assassin, un vieux cherif à demi fou, d'Aibâ-el-Foukani, prétendit que son crime lui avait été inspiré par Mâamar-ben-Ioucef, kaïd des Arbaoual, essayant ainsi de perdre et de déconsidérer à nos yeux un homme à qui son dévouement à notre cause avait alliré toutes les haines de l'insurrection.
Sid Ahmed-el-Tedjini ne se sentant plus en sûreté derrière les murs de Bou-Semr'oun, où il se croyait exposé aux poignards des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, et où, d'ailleurs, ses serviteurs religieux les plus dévoués lui refusaient leur appui, le marabouth d'Aïn-Madhi, disons-nous, demandait constamment des secours. En moins de huit jours, six des rekkas (1) employés pour communiquer avec lui et avec les kaïd s desautres ksour, avaient été égorgés par les rebelles; le kaïd nouvellement nommé du ksar El-R'arbid'El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh, dépouillé et bâlonné par l'ordre de Sid Ahmed-ould-Hamza, était mourant. Le kaïd des Arbaoual tenait bon derrière ses murailles, mais il laissait forcément ses parents racheter, pour ainsi dire, sa vie en offrant son cheval au marabouth.
Les choses en étaient là lorsque, le 23 mars, le colonel de Colomb apprenait de source cerlaine que Sid El-Ala réunissait les contingents rebelles à El-llima, et que les gens des Iribus qui entourent Sid Ahmed se rassemblaient sur Touad El-Gouleïta, au-dessus des Arbaouat, avec un mois de vivres.
Le colonel avait conclu, des renseignements contradictoires qui lui étaient parvenus, et avec son expérience de la guerre dans ce pays, que l'intention des rebelles était de tenter un grand
(1) Courrier ou messager à pied dans le Sahra.
coup dans le Nord, pour inaugurer brillamment le commandement du jeune chef qu'ils venaient de se donner; que Sid El- Ala avait résolu de se jeter à l'Est sur les Arbaâ, s'il les trouvait en prise, ou de se porler sur les campements d'Ed-Din-ben-Yahya, des Oulad-Yâkoub et des Harar; enfin, que le goum réuni à El- Gouleïta par Sid Ahmed devait rallier Sid El-Alaà Sidi-Ahmedbel-Abbas.
Le commandant de la colonne de Géryville écrivit au colonel Marguerilte, commandant celle de Laghouath,à Ed-Din-ben- Yahya, l'agha du Djebel El-Eumour, et à Sid El-Hadj Kaddourould-Es-Sahraoui, le chef des Harar, pour les informer des projets présumés des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, et il porla sa colonne, muniededix-huitjoursde vivres, à Aïn-Sidi-Amar, par le versant nord des Guenala. De la, cet officier supérieur pouvait directement faire reconnaître tous les passages parseséclaireurs,et il lui était facile de surveiller et de contrarier tous les mouvements de l'ennemi, s'il tentait de monter vers le Nord, par le bassin de l'ouad Sidi-En-Naceur, la route la plus directe et la plus commode.
Parti le 25 mars de Géryville, le colonel de Colomb arrivait, le lendemain 26, sur l'Aïn-Sidi-Amar. Ses chouaf (éclaireurs) poussèrent des reconnaissances jusqu'aux ksour d'El-Maïa et de Tadjrouna, et môme au delà des cols d'El-Ouaça, de Safsaf, de Tacina, au sud et à l'est de Géryville. Ces éclaireurs rentrèrent sans avoir trouvé trace de l'ennemi.
Le 28 mars, des renseignements, venus d'El-R'açoul et desArbaoual, firent craindre au colonel qu'il n'entrât dans les projets du chef de l'insurreclion de se porter directement dans le bassin du Chothth-ech-flhergui, par El-Khedheur et Tismoulin, pour envahir par l'ouest les campements des Harar et des Oulad-Yàkoub, pendant que Sid El-Ala allaquerait à Test, avec ses fantassins des Chânba, ceux de l'agha Ed-Din-ben-Yahya. Il lui parut alors que le seul moyen de s'opposer à une agression qui, certainement, eût jeté du trouble parmi nos tribus soumises, et produit une grande émotion jusque dans le Tell de la province d'Oran, était de lenler une diversion en marchant luimême sur les campements des rebelles.
En descendant verslesud parEs-Sbouâ, El-R'açoul etCheriàa, le colonel de Colomb menaçait les populations campées au-dessous de Sidi-El-Hadj-Ed-Din, et celles qui s'étaient établies autour d'El Abiodh-Sidi-Ech-Chikh et des Arbaouat. Il prit cependant la résolution de se porter directement sur le premier de ces points, où se trouvaient à ce moment les plus gros campements. En opérant ainsi, il avait la certitude dedétourner à temps les contingents de Sid Ahmed, et même ceux de SidEl-Ala.de leurs projels d'agression sur le Nord; il courait également la chance, s'il parvenait à leur dérober sa marche, de surprendre et d'enlever la Zaouïa ainsi que les populalions qui campaient autour d'elle.
La colonne se mit en marche le 29; elle arrivait le 31 à Cheriâa, sans qu'aucun indice pût faire supposer que l'ennemi eût éventé son mouvement. Le soir même de ce jour, le colonel envoyait 50 cavaliers en reconnaissance, leur recommandant de rallier la colonne au Kheneg-Souez, où elle devait arriver le lendemain vers cinq heures du soir.
Le colonel quittait Gheriâa le Ur avril à dix heures du matin, après avoir fait boire les animaux, et distribuer deux jours de viande cuite aux hommes pour leur éviter le besoin d'allumer du feu au bivouaede Souez. Le bataillon de Zouaves marchait sans sacs : il devait reprendre sa marche, pendant la nuit, avec les cavaliers réguliers et le goum, si les rapports des éclaireurs signalaient les campements des insurgés sur les points où le commandant de la colonne espérait les trouver.
A cinq heures du soir, la colonne entrait dans le Kheneg- Souez, que le colonel avait l'intention de dépasser avant d'établir son camp, lorsqu'il fut prévenu qu'un goum nombreux marchait dans ses traces, menaçant ses derrières.
Le commandant de la colonne prend aussitôt avec lui le bataillon de Zouaves, l'Artillerie, les deux escadrons de Hussards, et ce qui lui restait de son goum, et il prescrivait au commandant Louis, du 17e d'infanterie, de marcher, avec deux compagnies de son bataillon, un peu en arrière de lui, en longeant à mi-côte les collines rocheuses dans lesquelles s'ouvre le défilé de Souez, de manière à former un échelon entre la gauche de la ligne et le convoi, lequel, gardé par le reste des troupes, aux or-
dres du commandant Duhoussel, devait suivre, à bonne distance, la portion principale.
La colonne se trouva bientôt en présence d'un millier de cavaliers, au milieu desquels flottait le drapeau vert des Oulad- Sidi-Ech-Chikh, et le colonel reconnut sans peine qu'il avait affaire au goum rassemblé aux Arbaouat par Sid Ahmed-ould- Hamza. Tout d'abord, les rebelles s'avancèrent sur nos troupes avec assez de résolution; car le commandant de la colonne ne leur présentait que les deux escadrons de cavalerie régulière et le goum; en arrière marchaient massés les Zouaves et l'Artillerie. Mais bientôt l'ennemi s'apercevait que la cavalerie n'était pas seule, et son élan en était sensiblement affaibli. Il s'arrêta et fit néanmoins bonne contenance, bien qu'il fût dans la portée de nos armes. Le colonel déploya une compagnie de Zouaves à droite, lança les tirailleurs de la cavalerie au trot, et entama ainsi l'action. L'Artillerie put, en même temps, se mettre en batterie sur uneéminence, d'où elle envoya quelques obus, qui, dirigés habilement par le lieutenant Owitz, dispersèrent les groupes, et y causèrent un désordre extrême.
Le goum ennemi combattit néanmoins pendant quelque temps encore en se retirant sur son convoi, qu'on apercevait au loin; il. essaya même de se reformer autour du drapeau; mais une charge vigoureuse des deux escadrons de Hussards le rompit définitivement et acheva sa déroute.
La nuit ayant obligé le colonel à faire cesser la poursuite, et le convoi l'ayant rejoint, il établit son camp sur place.
Dans le combat de Kheneg-Souez, qui, pendant près d'une heure, fut d'une certaine vivacité, les perles de l'ennemi furent, autant qu'on put en juger, d'une trentaine de tués et blessés. De notre côté, nous eûmes deux tués, et quatre blessés, dont un officier et un cavalier du goum.
Au moment où commençait l'action, les éclaireurs rentraient, et apprenaient au commandant de la colonne qu'ils avaient trouvé les populations rebelles campées, et dans la sécurité la plus complète, à l'est d'El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh. Seulement, après ce qui venait de se passer, le colonel ne pouvait plus espérer les y surprendre; car il était évident que Sid Ahmed-ould-
Hamza avait dû leur expédier des cavaliers bien montés pour leur donner l'éveil.
Le lendemain malin, 2 avril, la colonne se remettait en marche sur El-Abiodh, où elle arrivait à trois heures du soir. Elle y trouvait le goum ennemi occupé à faire boire ses chevaux. Le colonel lança sur lui la cavalerie, qui! fit soutenir par le bataillon du 17e d'infanterie qui marchait sans sacs; la poursuile fut poussée jusqu'à près de six kilomètres, dans les dunes qui s'étendent au sud des ksour d'El-Abiodh. Un des cavaliers rebelles fut tué dans celte escarmouche.
Le colonel apprit des habitants des ksour (1) que lcrassemblement qu'il venait de combattre était déjà en marche vers, le Nord, et en avant d'El-Khedheur, où il avait passé la nuit du 31 mars au Ur avril, lorsqu'il avait élé avisé de la marche de la colonne sur ses campemenls : deux cavaliers, porteurs de lettres de Sid Ahmed et de Sid El-Ala, avaient reconnu les traces de nos troupes entre El-R'açoul et Cheriâa, puis, après s'être assurés de leur direction, ils étaient revenus à toute vitesse sur leurs pas pour informer le marabouth de leur découverte. Le goum ennemi avait tourné bride aussitôt, et s'était, dirigé à marches forcées sur Souez, en passant par le col de Mâmoura.
Les ksariens faisaient également connaître au eolonel que la Zaouïa et son entourage s'étaient enfuis dans la direction de Benoud, et que les Oulad-Zyad, les Oulad-Moumen et les fraclions des Thrafi campés avec eux s'étaient retirés sur Asla et Msif.
Le colonel passa à El-Abiodh les deux journées du 3 et du 4, autant pour donnera la colonne le repos dont elle avait besoin, que pour gêner les rebelles en occupant leur ksar, et les obliger à diviser leurs forces. Pendant la première nuit, les grand 'gardes échangèrent quelques coups de fusil avee des gens qui venaient puiser de l'eau aux puils les plus éloignés. Dans la nuit du 4 au 5, entre deux et trois heures du matin, des troupes
(1) El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh se compose de cinq ksour s'élevant autour de la koubba de Sidi Ech-Chikh, et très rapprochés l'un de l'autre» .
d'hommes à pied, trompant la vigilance— peu active — des grand 'gardes, venaient, à deux reprises différentes, troubler le repos du camp par une fusillade assez vive, mais tout à fait inoffensive.
Pendant son séjour à El-Abiodh, le colonel de Colomb écrivait à Sid Mohammed-ben-Eth-Thaïyeb, pour lui faire connaître les intentions du général Deligny, et pour l'engager à se rendre luimême à son camp, ou à lui envoyer un homme sûr à Chellala, où il lui annonçait devoir être le 1 5. Un nègre du ksar de l'Ouest se chargea de porter celle lettre à destination.
Plusieurs raisons déterminaient le colonel à se diriger sur Chellala : d'abord, le désir de communiquer plus facilement avec Sid Mohammed-ben-Eth-Thaïyeb, la nécessité de tirer de Bou- Semr'ounSid Ahmed-Et-Tedjini et Sid Mohammed-ben-Rian, qui n'y étaient plus en sûreté, et dont la position devenait de jour en jour plus critique, donner satisfaction aux demandes instantes du mokaddem Rian-ben-El-Mecheri, qui marchait avec lacolonne, accompagné de son second fils, et qui renouvelait sans cesse sa prière au colonel de sauver son seigneur et son fils aîné, compromis pour notre service, enfin, l'espoir d'amener la dissolution du goum que la colonne venait de combattre, et de rompre l'alliance des Oulad-Zyad et des Oulad-Moumen avec les Oulad- Sidi-Ech-Chikh, en menaçant les campements des deux premières tribus.
Le 5 avril, le colonel allait établir son bivouac au-dessus de l'Arba-et-Tahtani; le 6, il se dirigeait sur Chellala en passant par les vallées de Douïs. Il trouvait devant lui un goum de 4 à 500 chevaux des Oulad-Zyad et des Oulad-Moumen. Pendant toute la matinée, ce goum marche sur le flanc droit de la colonne, occupant des crêtes éloignées d'où il envoyait une fusillade inoffensive, à laquelle elle ne répondit pas.
A trois heures, la colonne dressait ses tentes sur la rive gauche de l'ouad Dir'em. Le camp venait à peine d'être installé, que l'ennemi était aperçu, à trois ou quatre kilomètres au nordouest, allumant des feux, et paraissant faire ses préparatifs de bivouac pour la nuit. Le colonel l'envoya inquiéter par ses quelques cavaliers de goum, dans l'espoir que les rebelles ne man-
queraient pas de leur donner la chasse, et qu'ils pousseraient la poursuite jusque dans la portée de nos armes. C'est, en effet, ce qui arriva.
Le colonel partit alors au trot avec les deux escadrons de Hussards, lesquels étaient soutenus par deux compagnies du te«- Bataillon léger d'Afrique (commandant Duhousset), et longea un pli de terrain qui dérobait son mouvement a l'ennemi; arrivé à hauteur de son flanc gauche, le colonel fit brusquement à droite, et lança ses deux escadrons sur les cavaliers rebelles, qu'ils fusillèrent à bonne portée et mirent en pleine déroule.
Le goum desOulad- Yâkoub, soutenu par les Hussards, et sachant l'infanterie à proximité, revint à la charge cl montra beaucoup de vigueur. Poursuivi pendant près d'une heure, l'ennemi se retira en désordre dans la direction d'Aïn-Tazina, abandonnant sur le terrain les cadavres de six de ses cavaliers, parmi lesquels celui de Meçâoud-ould-Bou-Guerba, khalifa de l'ex-kaïd El-Hadj-Ahmed-ben-Amer.
Dans cette escarmouche, le kaïd des Oulad-Yàkoub-ech-Cheraga, Zir'em, fut blessé légèrement au flanc gauche, et le kaïd Achour eut un cheval tué sous lui.
Le 7, le colonel se portail sur Chellalat-edh-Dhahrania. Dans la matinée, le goum ennemi se montrait de nouveau sur des hauteurs très éloignées ; il se dirigeait vers Asla. Il ne reparut plus de la journée. A trois heures, le colonel établissait son camp devant le ksar de Chellala, sur les eaux de l'Aïn-Amar.
Dans la soirée, le nègre d'El-Abiodh, que le colonel de Colomb — on se le rappelle — avait envoyé à Sid Mohammed-ben- Elh-Thaïyeb, lui revenait avec des lettres de ce personnage et des kaïds des Thrafi, adressées l'une au général commandant la province, les autres au capitaine Burin, commandant supérieur de Géryville, et au colonel commandant la colonne lui-même. Quelques-unes de ces lettres étaient écrites en français par un renégat établi depuis quelques temps à Figuig. Sid Mohammed-ben- Eth-Thaïyeb écrivait qu'il faisait tous ses efforts pour réunir les Thrafi ; il ajoutait qu'il demandait qu'une colonne se portât sur Mor'ar pour l'aider à les ramener, et pour protéger, contre les Oulad-Sidi-Ech-Chikh, leur retour vers le Nord,
VA
Le colonel de Colomb recevait l'avis, pendant la nuit, que Sid El-Ala, revenu de Sidi-El-Hadj-Ed-Din par El-Abiodh-Sidi-Ech- Chikh et les Arbaouat, et ayant rallié en passant le goum de son neveu, était venu établir son camp à Chellalat-el-Gueblira, où il avait été rejoint par les contingents que la colonne avait battus la veille sur l'ouad Dir'em. Le colonel n'hésita pas à se porter à sa rencontre pour le combattre.
La colonne se met en mouvement le 8 avril à huit heures du matin. Le 1er Bataillon léger d'Afrique, auquel le colonel rappelle très opportunément qu'il y a un an à pareil jour que quarante-trois des siens ont été massacrés au combat d'Aouïnet- Bou-Beker, marche sans sacs en tête de colonne.
En débouchant du Kheneg-Eth-Thrad, passage assez étroit entre les deux Chellala (l), la colonne put apercevoir les cavaliers
({) Les deux Chellala dont il est question ici sont distantes l'une de l'autre de 6 kilomètres environ. La Chellalat-edh-Dhahrania, ou du nord, est située au nord-ouest de la Chellalat-el-Gueblia, ou du sud.
Plus d'une fois, depuis le mois de juin 1846, époque à laquelle les visita la première colonne française, sous les ordres du vaillant colonel Renault, dont la bravoure chevaleresque était déjà légendaire en Algérie, à différentes reprises, disons-nous, nos soldats eurent l'occasion de bivouaquer sous les murs de ces ksour. Les gens de la Chellala du nord n'ont point encore oublié que leur refus d'ouvrir les portes de leur ksar, que l'émir Abd-el-Kader venait de quitter, a la colonne Renault leur coûta 60 tués et un certain nombre de blessés. Cette leçon leur a profité, sans doute; car, depuis cette sanglante aventure, il ne leur est point venu à l'idée d'essayer de nous résister.
Nous-méme, avons dressé souvent notre tente dans les jardins des deux Chellala: la première fois, entre autres, en avril 1853, lors de l'expédition dirigée par le colonel Durrieu, commandant la subdivision de Mascara, sur les Hameïan-Chafâ, expédition qui fit tomber entre les mains du khalifa Sid Hamza-ould-Sidi-Bou-Beker, Tune des plus formidables razias qui se soient faites dans le Sahra algérien : 35,000 moutons, 3,000 chameaux et un butin considérable.
Nous voulons dire -quelques mots sur le passé et sur la position de ces ksour, dont les environs ont été plusieurs fois le théâtre d'actions de guerre assez sérieuses.
La Chellala du nord est assise sur la pente occidentale d'un bassin très étroit formé par le Djebel-Brahim au sud, et par le Djebel-
ennemis, au nombre de 2,000 environ, rangés en assez bon ordre sur le boni du plaleau roclieu* de Smalh-el-Hadjar, leur aile gauche appuyée aux murs du ksar; 5 ou 600 fantassins
R,'oundjaïa au nord. I.e R'oundjaïa, qui s'aperçoit de très loin, semble un gigantesque tumulus, ou un immense vaisseau dont la quille serait en Pair.
Chcllala occupe l'angle sud-ouest de ce bassin . Ses jardins sont généralement groupés au pied et au nord du ksar ; quelques-uns seulement sont épars dans la plaine. Ces jardins, dans lesquels on compte une centaine de palmiers à peine ne produisant que des dattes médiocres, donnent des légumes de toute espèce, et sont cornplantés d'arbres fruitiers assez nombreux et de bonne venue, grâce à l'emploi du fumier, que les Chellaliens conservent précieusement dans de petites huttes destinées à recevoir les ordures et les détritus du ksar .
Chellala est riche en eaux : on n'y compte pas moins de huit fontaines ou sources.
Le grès affleure à chaque pas, particulièrement aux abords du ksar, où il apparaît en blocs d'un volume considérable.
Comme tous les ksour de notre Saura, Chellala est pourvue d'une enceinte qui, par exception, est en assez bon état. D'une petite place publique entourée de larges bancs en pierre, se détachent quatre rues, dont la plus longue, étroite et tortueuse, et en partie voûtée, aboutit à une porte percée à l'angle sud-ouest de l'enceinte.
Chellala du nord est un des ksour les mieux bâtis de notre Sud algérien. Exceptionnellement, les maisons y sont construites en maçonnerie, au lieu de l'être en briques crues séchées au soleil. Elles ont, pour la plupart, un étage supérieur qui est habité pendant la saison d'été.
Le ksar est dominé, au sud, par un petit mamelon couvert de tombeaux, au milieu desquels il s'en trouve un que les Chellaliens assurent être celui de Lella Fathima, la fille du célèbre marabouth Sidi Ahmed-ben-Ioucef, le poëte satirique de Miliana. A quelques pas au sud de ces tombes, dans un petit vallon, on vous montre l'élégante koubba renfermant le tombeau de Sidi Mohammed-ben-SIiman, le père de l'illustre et vénéré Sidi Ech-Chikh.
Aux pieds du saint homme, se déroulent de nombreux vergers remplis d'arbres fruitiers, de légumes, de céréales et de bouquets de palmiers. Là coule une très belle source, qui est désignée sous le nom d'Aïn-el-Hanech.
A l'ouest de Chellala, s'élèvent deux constructions d'une maçonnerie massive et grossière: l'une est dédiée à Sidi Abd-el-Kader-el- Djilani, et l'autre à Sidi Abd-el-Djebbar-ben-Ali-ould-Moulaï-Eth- Thaïyeb. Ces deux monuments sont commémoratifs 5 le second mar-
étaient embusqués au-dessous d'eux dans les jardins et dans les anfracluosités de l'escarpement.
Le colonel prescrivait au convoi, placé sous la garde du ba-
que le point où le saint marabout Sidi Abd-el-Djcbbar dressa jadis sa tente.
Dans la plaine, près des jardins, s'élève un Mekam commémoratif d'une visite que fît aux Chellaliens, à la fin du siècle dernier, l'illustre Sidi Ahmed-ben-Mohammcd-et-Tedjini, le fondateur de l'ordre religieux qui porte son nom, et dont le siège est le ksar d'Aïn- Madhi.
Chellala compte des khouan (frères, affiliés) des quatre ordres religieux suivants : Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, Moulaï-Eth-Thaïyeb, Tedjini.Sidi Ech-Chikh.
L'industrie et le commerce des Chellaliens sont les mêmes que ceux des autres ksour de notre Sud algérien, la fabrication des tissus. Les Thrafi et les Rzaïna, qui emmagasinent dans ce ksar, fournissent la laine, et les femmes en confectionnent des tissus, dont fournisseurs et travailleurs partagent le produit.
Le ksar de Chellalal-el-Gueblia, ou du sud, est bâti sur un plan légèrement incliné, terminé par un large banc de roche quartzeusc d'une épaisseur considérable. Les couches de grès sur lesquelles il s'élève forment, avec le sol, un angle d'environ quarante degrés ouvert au nord, et sont coupées presque à niveau de ses murailles. Une centaine d'hommes pourraient, au besoin, s'abriter sous ces roches relevées.
Trois sources d'une eau abondante et limpide sourdent du milieu de ces roches.
A l'est, les bancs de grès sont plus larges et plus épais : aussi, l'accès du ksar, de ce côté, présente-t-il d'assez sérieuses difficultés.
La forme du ksar de Chellala du sud est à peu près quadrangulaire. La face septentrionale de l'enceinte est défendue par trois tours carrées formant bastion au milieu et au centre. La porte s'ouvre sur la face est du ksar.
La Chellala du sud est moins importante, sous tous les rapports, que sa voisine du nord ; elle compte une centaine d'habitants au plus, bien que son étendue pourrait en comporter davantage.
Près de la place, s'élève une très modeste mosquée qui ne rappelle en aucune façon celle de Cordoue; les rues sont infectes; on peut en dire autant des habitations, lesquelles sont bondées d'immondices destinées à fumer les jardins.
Au pied des roches sur lesquelles s'élève le ksar, se développent les jardins ou vergers; au delà une plaine aride qui se continue jusqu'aux abords de la Chellala du nord. Ces jardins sont très étendus relativement au chiffre de la population : on y cultive le figuier,
taillon du 17e d'infanterie, de trois compagnies de Zouaves, et du goum, aux ordres du commandant d'Arguesse, de prendre pour point de direction la position occupée par Sid El-Ala, qu'il tournait par la droite avec le Bataillon d'Afrique, une compagnie de Zouaves, l'Artillerie, et les deux escadrons de Hussards.
Se senlanl menacés par ce mouvement, les cavaliers ennemis rompirent leur ordre et se précipitèrent en foule à la rencontre de la colonne d'attaque; mais le commandant Duhousset, enlevant son bataillon avec beaucoup de vigueur, gravit audacieuscment l'escarpement sous leur feu, établit solidement ses tirailleurs sur le plateau, et repoussa ainsi au loin le gros des rebelles. Cependant, 300 ou 400 d'entre eux, faisant un long détour sur la droite de la colonne, descendirent dans la plaine avec l'intention évidente de la tourner et d'inquiéter ses derrières. Mais le mouvement de l'ennemi n'ayant pas échappé au commandant de Gallilïet, des Hussards, il fit un à-droite avec ses deux escadrons, repoussa les rebelles, et les contraignit à se rejeter sur le plateau après un combat assez vif engagé à portée efficace.
Le colonel fil alors un changement de front à gauche pour s'avancer dans la direction du nord, où étaient rassemblées les principales forces de l'ennemi. La gauche de notre ligne restait appuyée à l'escarpement rocheux, et la droite, se développant sur le plateau, était soutenue par la cavalerie, et parlacompa-
le grenadier, la vigne, le prunier, l'abricotier, le pommier et le figuier de Barbarie. La culture des potagers sont la courge^ le navet, l'oignon, le cumin, le poivron, l'ail, le tabac, la coriandre, le cresson alénois et la nigelle.
Les habitants de Chellala du sud sont Cheurfa par leur aucêtre Sidi Abd-er-Rahman, qui vint de l'Ouest, et qui fonda le ksar.
Chellala fut deux fois ruinée par les Zegdou (tribu pillarde du Màrok), et une fois par sa voisine du nord.
• A l'est du ksar, se trouve un mekam dédié à Sidi Ahmed -ben- Mohammed-et-Tedjini, le fondateur de Tordre des Tcdjana.'Un peu plus loin, près des jardins, et au centre du cimetière, s'élève une petite construction assez mal entretenue: c'est le tombeau de SidiBen- Rian, qui fut précepteur dans la famille de Sidi Sliman, le grand-père de Sidi Ech-Chikh.
L'industrie de Chellala du sud est la même que celle de sa voisine du nord,
gnie de Zouaves, qui venait un peu en arrière En longeant l'escarpement, les tirailleurs dominaient Les jardins, et y fusillaient à très courte portée les fantassins rebelles, lesquels étaient, en outre, gênés dans leur fuite par les murs de clôture des vergers. L'artillerie attelée, soutenue par une réserve, marchait à peu près au centre de la ligne, et toutes les fois qu'elle trouvait une bonne position et l'occasion favorable, elle se mettait en batterie, cl e;i voyait des obus dans les groupes compacts de fantassins et de cavaliers, lesquels se pressaient tumultueusement autour de Chellala.
Pendant que le commandant de le colonne s'avançait ainsi, refoulant l'ennemi devant lui, un grand nombre de cavaliers rebelles repassaient sur sa droite, et y attaquaient furieusement notre cavalerie dont ils croyaient, sans doute, avoir facilement raison. Le commandant de Galliffet, obligé de charger pour dégager quelques-uns des Zouaves de la compagnie de soutien, qui, attardés sur la ligne de tirailleurs, s'étaient laissé cerner, l'intrépide commandant, disons-nous, fut enveloppé lui-même un instant; mais il se dégagea en se faisant jour à travers le cercle des assaillants, qu'il repoussa brillamment par des charges répétées, bien que ses Hussards eussent affaire, à ce moment, à un ennemi qui leur était trois ou quatre fois supérieur en nombre.
Maître du plateau, et ayant dépassé le ksar, le colonel s'aperçut que le convoi était assailli sur sa gauche par quelques centaines de cavaTiers, maintenus à distance alternativement par le feu de nos tirailleurs, et par les charges des quelques hommes de goum qu'il avait laissés à sa défense avec le bataillon du 17e d'infanterie. Des hauteurs qu'il avait conquises, le colonel de Colomb lit envoyer au milieu des assaillants quelques obus qui produisirent un excellent effet, et qui leur firent lâcher prise instantanément.
Entin, après trois heures d'un combat qui avait été très vif sur tous les points,- la colonne n'avait plus un seul ennemi devant elle, et elle pouvait voir les derniers cavaliers rebelles disparaître dans la direction de l'Est, derrière les crêtes les plus éloignées.
La colonne n'avait pas perdu un seul homme; 16 étaient blessés ou contusionnés. L'ennemi avait abandonné, dans les jardins, un grand nombre de cadavres de ses fantassins. D'après le chifïre de ces morls, et les rapporls qui lui avaient élé faits, le colonel de Colomb estimait les perles des rebelles à une soixantaine de lues, et au double de blessés.
Le commandant de la colonne établit son camp, à une heure de l'après-midi, sous les murs du jardin de Chellalat-el-Gueblia, à proximité de l'eau; mais dans la crainle qu'il ne fût inquiété, ou, tout au moins, lenuen alerte, pendant la nuit, par quelques tirailleurs de l'ennemi embusqués dans les jardins ou dans les rochers, il changea d'emplacement à six heures, et il alla dresser ses tentes dans la plaine, à 7 ou 800 mètres de son premier point d'installation.
Le colonel apprenait, le soir même, queSid El-Ala avait établi son bivouac à Aïn-en-Nâdja, à 10 kilomètres environ dans le nord-esl du camp français. Si ses approvisionnements en vivres le lui eussent permis, le colonel de Colomb eût marché, dès le lendemain matin, aux rebelles; mais, malheureusement, il n'était aligné en denrées de toute nature que pour trois jours, et quatre longues marches le séparaient de Géryville, c'est-à-dire de ses magasins. Il dut donc, à son grand regret, renoncer à toute attaque et se résigner à prendre, le lendemain 8 avril, la direction d'Aïn-Tazina.
Le colonel ne doutait pas qu'il ne dût être attaqué pendant sa marche : il prit donc ses dispositions en prévision de cette éventualité. Le nombre de ses chameaux haut-le-pied, étant suffisant pour lui permettre de faire porter les sacs de son infanterie, il n'hésita pas à en débarrasser ses fantassins. Il se mit en roule le 9 au matin, sa troupe, bien allégée, avec le Bataillon léger d'Afrique en tête, deux compagnies de Zouaves sur son flanc droit, deux autres sur le flanc gauche, et, en arrière-garde, le bataillon du 17e d'Infanterie, troupe éprouvée, solide et très bien commandée par le chef de bataillon Louis qui, d'ailleurs, avait longtemps servi au If* de Zouaves.
La colonne marchait à peine depuis une heure, ses tirailleurs déployés et prêts à recevoir l'ennemi, lorsqu'il se montra sur sa
no
droite. Il entamait l'action aussitôt avec une furie extrême, et comme s'il eût voulu prendre sa revanche de son échec de la veille. Ses fantassins, profitant très habilement des moindres mouvements de terrain, engageaient un feu violent sur les tirailleurs de droite et sur ceux de l'arrière-garde. Quelques obus à baltes, parfaitement envoyés au milieu des groupes les plus nombreux, calmèrent un peu la fougue des gens de pied, et les rendirent plus prudents et moins entreprenants.
Mais les cavaliers rebellés, pris subitement d'une sorte de frénésie guerrière, et comme honteux, eux les agiles, de ne pouvoir avoir raison d'une poignée d'hommes embarrassés d'un lourd convoi, se mirent à tournoyer vertigineusement autour desquatre faces du carré, qui a continué sa marche, vidant leurs fusils dans la masse, et allant s'abriter de son feu et recharger leurs armes dans les plis de terrain dont est haché le chemin parcouru par la colonne. Vingt fois ils se précipitent, comme des fauves blessés, et en poussant d'effroyables cris, sur les quatre faces de cette citadelle mouvante pour chercher à y faire brèche et à y jeter le désordre; mais ils se heurtent contre le calme et l'imperturbabilité de nos fantassins, qui, familiarisés déjà avec ce genre d'ennemi, tiraient sans se presser et sans perdre une seule balle.
Cette impuissance des rebelles ne faisait qu'accroître leur surexcitation et leur rage ; dès lors leur audace, leur témérité ne connaissent plus de bornes : debout sur leurs étriers, la bride au guerbous de la selle, l'œil en feu, l'injure et l'écume à la bouche, la rage au cœur, le fusil tournoyant en l'air, ils se lancent en enfants perdus, et s'abattent comme une volée d'oiseaux gigantesques sur les faces du carré; mais ils y sont reçus par la mort, qui noie la sainte fureur de Moudjehedin (1) dans les flots de leur sang, et qui en fait des Chohada, des martyrs de la guerre sainte.
Il fallait pourtant en finir : exaspérés par cette lutte qui décime leurs guerriers sans profit pour leur cause, ivres de poudre, de bruit, de mouvement et de sang, les chefs des rebelles ont ré-
(l) Combattants pour la guerre sainte.
solu de tenter un suprême et décisif effort : Sid El-Ala, Ben- Naceur-ben-Chohra, cl l'cx-agha Bou-Diça, — que nous connaissons déjà, — réunissent autour d'eux tout ce qui restait debout de ces valeureux cavaliers qui, depuis un an, combattent pour la foi. Sid El-AIa leur rappelle leurs glorieuses journées de poudre depuis qu'il avait levé l'étendard de la révolte, « et aujourd'hui encore, leur dit-il, il faut vaincre; car, il n'y aura que de la honte pour les Musulmans qui désespéreront de la
victoire et tourneront le dos au combat Il ne faut pas que
nos femmes puissent nous jeter à la face le reproche d'avoir fui devant une poignée de Chrétiens. »
Puis, prenant la tête de la charge avec Ben-Chohra et Bou- Diça, Sid El-Ala, suivi d'une cinquantaine de cavaliers d'élite, se précipitait avec un impétuosité irrésistible sur l'une des faces du carré en marche : pareils à une trombe de fer et de feu, ces merveilleux cavaliers fondent sur la ligne des tirailleurs de gauche tenue par les Zouaves, qu'ils culbutent sur leur passage, et pénètrent dans le carré, où ils jettent le désordre. Le moment était critique: mais le commandant de Galliffet a vu le danger: il enlève vigoureusement ses escadrons, se précipite sur les assaillants, les repousse et les rejette en dehors de la ligne des tirailleurs, lesquels, ayant repris leurs rangs, fusillent à leur tour les cavaliers de Sid El-Ala tant qu'ils restent dans la portée de leurs armes.
Cette dernière charge de Sid El-Ala lui coûte quelques-uns des meilleurs cavaliers qui suivaient sa fortune; aussi, à partir de ce moment, l'attaque commença-t-elle visiblement à faiblir ; peu à peu le feu des rebelles diminue d'intensité, puis les dernières paroles de la poudre se perdent dans les sinuosités de la vallée où court l'ouad El-Hadj-Sidi-Sliman. Les rebelles avaient disparu. Le calme venait remplacer la tempête, et il ne restait plus d'autres traces du passage de l'ouragan que quelques cadavres dont les bernous blanc-sale se confondaient avec le sol, des chevaux errants traînant des selles vides sous leur ventre, et cherchant, la tête haute et la lèvre supérieure relevée, la direction perdue.
L'action avait duré près de quatre heures. Nous le répétons,
jamais, depuis le commencement de l'insurrection, on n'avait vu les Arabes combattre de si près et avec autant d'audace et d'acharnement; mais, fort heureusement, nos troupes étaient aguerries, et elles purent opposer à cette fougue, à celte impétuosité frénétique de l'ennemi, un calme, un sang-froid qui ne se démentirent pas un seul instant : imperturbables sous un feu violent el continu, ne se laissant émouvoir ni par les vociférations, ni par les charges furieuses de l'ennemi, ils marchaient à leur pas, ne tirant que très peu el à bonne portée, maintenant, autant qu'ils le pouvaient, les assaillants à dislance, el cherchant à leur faire le plus de mal possible. Et il fallait certainement au colonel des troupes de cette valeur pour vaincre dans de pareilles conditions; il fallait aussi au commandant de la colonne l'habitude de la guerre dans le Sahra, la parfaite connaissance du pays et celle du genre d'ennemi qu'il avait à combatlre.
Le bataillon du 2e de Zouaves, engagé sur les deux faces latérales, et le bataillon du 17e d'infanterie, qui tenait l'arrièregarde, ont supporté les principaux efforts de l'ennemi. La compagnie des Voltigeurs de ce dernier bataillon, déployée en tirailleurs à l'extrême arrière-garde, s'est fait admirer de toute la colonne par son aplomb el sa solidité.
Le colonel de Colomb n'avait eu, dans cette affaire, qu'un homme tué et 17 blessés ou contusionnés, dont un officier, M. Guénard, lieutenant au 2e de Zouaves.
On estime les pertes de l'ennemi à 70 tués environ ; le nombre des blessés doit être plus considérable. On cite, parmi ces derniers, Ben-Naceur-ben-Chohra, l'ancien agha du Arbaâ, el notre irréconciliable ennemi. Un fanatique du nom d'El- Medjehed, qui se disait ancien cavalier de l'émir Abd-el-Kader, et qui jouissait d'une grande influence sur les retfelles, personnage que, pendant le combat, on remarquait toujours au premier rang vêtu d'un bernous rouge, avait fini par être abattu d'un coup de fusil dans les derniers moments de la lutte.
La colonne arrivait à Aïn-Tazina à midi, et y faisait une grande halte prolongée sans que l'ennemi essayât de l'inquiéter. Après avoir fait boire les animaux, la colonne se remeltail en
marche, el allait dresser ses tenles à 3 kilomètres au delà des Dhaïyal-elh Thouadjen, qui étaient à sec.
Le 10, la colonne coucha à El-Khedheur, et, le 12 avril, elle rentrait à Géryville sans avoir revu l'ennemi.
Le marabout!) Sid Ahmed-et Tedjini et Sid Mohammed-ben- Rian, qui, partis de Bou Semr'oun pendant la nuit, avaient rejoint la colonne à Chcllalat-el-Gueblia au joint du jour, au moment où elle allait se mettre en marche, quittèrent le colonel, le soir môme de son arrivée à Géryville, pour rentrera Aïn-Madhi. Tcdjin renonçait à employer au profit de notre cause une influence que méconnaissaient même ses khoddam, et Rian se déclarait impuissant à exercer le commandement des ksour de l'Ouest — qu'on lui avait confié — dans des conditions aussi défavorables.
Pendant cette campagne de dix-neuf jours, si courte et pourtant si remplie, dans les cinq rencontres qu'elle avait eues avec un ennemi nombreux et particulièrement audacieux, nos troupes s'étaient montrées admirables de constance, de dévouement et de bravoure. L'infanterie avait déployé dans les marches, dans les combats, l'entrain, le sang-froid el la solidité de vieilles troupes que ne terrifient plus les cris, les sauvages fureurs, la férocité de celle horde de fanatisés auxquels la guerre sainte ouvre les portes, dans l'autre vie, du séjour des jouissances sensuelles promises par l'Envoyé de Dieu. La cavalerie régulière a prouvé qu'engagée sagement, bien commandée, et manœuvrant sous la protection de l'infanterie, c'est-à-dire dans une zone relativement restreinte, elle pouvait lutter avantageusement contre les meilleurs cavaliers du monde. Tous, du reste, à quelques corps ou services qu'ils appartinssent, ont fait leur devoir pendant les cinq jonrnées dont nous avons rapporté les émouvantes péripéties.
Parmi ceux qui s'étaient fait le plus particulièrement remarquer, le colonel commandant la colonne citait :
État-major de la colonne :
Le capitaine Burin, commandant supérieur du cercle de Géryville j
Le lieutenant de Saint-Sauveur, du 2e de Chasseurs d'Afrique, officier d'ordonnance du -commandant de la colonne.
2e de Zouaves :
Le commandant d'Arguesse;
Le capitaine adjudant-major Lemontagner ;
Lp lieutenant Gucnard, blessé ;
Le médecin-major de lre classe Germain;
Le sergent Besse ;
Le zouave Relier, blessé grièvement
17e d'Infanterie :
Le chef de bataillon Louis;
Le capitaine adjudant-major Mollière;
Le capitaine Grammont;
Le lieutenant Louval;
Le grenadier Guillaume, blessé ;
Le fusilier Perceveau, idem.
l*r Bataillon d'Infanterie légère d'Afrique :
Le chef de bataillon Duhousset; Le capitaine adjudant-major Rodde; Le médecin-major Dumon.
1 er de Hussards :
Le chef d'escadrons de Galliffet;
Les capitaines Dupré et Vienne;
Les sous-lieutenants */e Léotaud et de Mont fort ;
Le maréchal-des-logis Hermelin, blessé;
Le maréchal-des-logis-chef Roussel, qui, dans un moment critique, a mis pied à terre et offert son cheval au lieutenant du Hautbourg, qui venait d'avoir le sien tué sous lui.
En résumé, la sortie de la colonne de Géryville n'avait pas été
sans produire des résultais sérieux ; nons allons le démontrer en rappelant les raisons qui l'avaient motivée.
L'insurrection s'était reconstituée pou à peu après la mort de Sid Mohamrned-ould-Hamza, et son remplacement par son frère Sid Ahmed; elle était même redevenue agressive. Au moment où la colonne de Géryville se mit en mouvement pour opérer une diversion en menaçant ses campements, elle était en marche vers le Nord, où, bien certainement, son apparition eût produit un trouble considérable, particulièrement chez les Harar, soumis récemment, voire même parmi les tribus du Tell. Les combats des 1er, 2, 6, 8 et 9 avril ont incontestablement déconcerté l'agression; mais la résistance, il faut le reconnaître, est encore dans toute sa force, et il est à craindre que le mouvement proposé par les Oulad-Zyad, campés, à ce moment, dans l'Ouest, ne gagne les Hameïan-el-R'eraba, ceux-ci, bien que se tenant un peu à l'écart, ayant toujours eu, en effet, un penchant très prononcé pour la guerre sainte, et, pour les chefs de l'insurrection, des sympathies qu'ils ne se sont même jamais donné la peine de dissimuler.
Dans ces conditions, le commandant de la colonne de Géryville était d'avis qu'il y avait urgence à reprendre l'offensive, non-seulement pour profiter du mois de mai et de la première quinzaine de juin, époque pendant laquelle les troupes peuvent encore se mouvoir, sans trop de fatigue, dans les régions sahrienneS; mais encore pour ne point laisser à Sid El-Ala, et a ses dangereux auxiliaires Ben-Naceur-ben-Chohra et Bou-Diça, le temps de se réorganiser et de recruter de nouveaux adhérents à la cause de l'insurrection.
Nous voulons profiter de cette sorte de trêve tacite pour retourner dans la province d'Alger et y suivre les mouvements de la colonne Margueritte, que nous avons laissée campée sous les murs de Laghouath, où elle est établie depuis le 24 février. Nous avons dit précédemment qu'elle n'avait été appelée à exécuter aucun mouvement pendant le mois de mars. L'insurrection s'est, en effet, concentrée dans la province d'Oran, son foyer d'origine.
Nous avons rapporté plus haut que, dans les derniers jours de mars, le commandant de la colonne de Géryville avait fait connaîlre au colonel Margueritte, de son camp d'Aïn-Sidi-Amar, les projets présumés des Oulad-Sidi-Ech-Cheikh ; il l'avait informé en même temps de son intention de s'opposer à la marche des rebelles vers le Nord, au cas où ils tenteraient un mouvement dans cette direction. Au reçu de cet avis, le commandant de la colonne de Laghouath avait résolu de faire, dans la direction du sud-ouest, une diversion ayant pour objet de menacer les Oulad- Sidi-Ech-Chikh, et de leur donner des craintes pour leurs campements.
En conséquence, la colonne Margueritte quittait Laghouath le 2 avril, et allait camper au Kheneg.
Le 3, elle bivouaquait à moitié chemin d'El-Haouïtha, où la rejoignaient 800 cavaliers de goum.
Elle faisait séjour le 4 sur ce point.
Le 5, elle campait sous le ksar El-Haouïtha, où arrivait le goum des Oulad-Naïl, commandé par Sid Bel-Kacem-ben-El- Ahreuch, qui avait succédé à son frère Sid Cherif-ben-El- Ahreuch, ce vaillant bach-ar'a des Oulad-Naïl, qui fut tué par les siens, en défendant notre cause, le 13 octobre 1864.
La colonne bivouaque, le 6, sur l'ouad Guemen, le 7, à 4 kilomètres en deçà de Tadjrouna, et, le 8, à 1,500 mètres au delà d'El-Maïa, où elle faisait séjour le 9.
Le 10, la colonne continuait son mouvement, et allait camper sur l'ouad El-Meguerchi, où elle était obligée de creuser des puits dans le lit ensablé de la rivière.
Pendant la nuit, les goums de Ben-Naceur et de Sid Bel-Kacemben-El-Ahreuch poussent une reconnaissance dans la direction de l'ouad Seggar ; la colonne les suit à douze heures de marche.
Le 11, la colonne campe à Kert, où elle est encore obligée de creuser des puits.
La marche du 12 est extrêmement pénible, en ce sens qu'elle s'exécute dans le sable pendant presque tout son parcours. A midi, la colonne arrive sur l'ouad Seggar; elle détruit, sur son passage, d'assez vastes champs d'orge qui sont la propriété des Oulad-Sidi-Ech-Ghikh.
A droite et à gauche de la direction suivie, s'élèvent, dans la plaine de sable, deux immenses gour, dont l'un, celui du nord, cache le ksar de Brizina.
A cinq heures, la colonne arrivait à Sidi-El-Hadj-Ed-Din, petit ksar inhabité et de misérable aspect.
Le ksar de Sidi-El-Hadj-Ed-Din a deux koubba renfermant, l'une, la dépouille mortelle du saint qui lui a donné son nom, et l'autre, la cendre d'un marabouth également de la descendance de l'illustre Sidi Ech-Chikh, et mort en odeur de sainteté.
On remarque, tout près de la sépulture de Sidi El-Hadj-Ed- Din, une tombe récemment refermée : on ne manque pas de dire, dans la colonne, que c'est celle de Sid Mohammed-ould- Hamza, mort, nous le savons, le 22 février, des suites des blessures qu'il avait reçues le 4 du même mois.
Le ksar est livré aux flammes ; mais les koubba sont respectées.
La colonne séjourne sur ce point le 13 pour y attendre la rentrée des goums, envoyés en reconnaissance.
Nos cavaliers indigènes avaient poussé une poursuite fort audacieuse jusqu'à 80 kilomètres au delà de l'ouad Seggar, et ils avaient fait, sur les biens du marabouth, une r'azia considérable; aussi, ramenaient-ils un gros butin et un grand nombre de troupeaux de moutons et de chameaux.
La position de Sidi-El-Hadj-Ed-Din n'était plus tenable par suite des tempêtes de sable qui régnent, à cette époque de l'année surtout, dans ces régions; la colonne se voyait contrainte de quitter cette position inhospitalière, et de remonter dans le nord-est. Aussi, le 14 avril, reprenait-elle péniblement la direction de Kert, point où elle arrivait dans la soirée.
-Les hommes passent leur nuit à creuser des puits dans le sable pour y trouver l'eau qui leur est nécessaire ; ils ne parviennent, après un long travail et de pénibles efforts, à obtenir que quelques suintements qui sont tout à fait insuffisants pour les besoins des hommes et des animaux.
La colonne rétrograde lentement, et par courtes marches, pendant les journées des 15, 16 et 17 avril, sur le ksar El-Maïa, prête à se jeter du côté de Brizina au cas où le colonel de Co-
ioinb viendrait à réclamer son concours. Elle reprend définitivement, le 18, la direction de Laghouath, où elle rentrait le 26.
En prévision des chaleurs de l'été, qui n'allaient point tarder à se faire sentir dans cette région du Sud, la colonne mit à profit les jours de repos que, selon toutes les probabilités, allaient lui donner les derniers succès de la colonne de Géryville sur les rebelles, pour se construire un camp de gourbis sous les murs de Laghouath . Ces constructions, plus ingénieuses qu'impénétrables aux ardeurs implacables d'un soleil de feu, s'élevèrent comme par enchantement, et nos soldats furent au moins assurés d'un abri permettant de leur rendre à peu près supportables les chaudes et énervantes journées des longs étés du Sahra.
Laissons les colonnes de Laghouath et de Géryville dans leurs camps, jusqu'à ce qu'il plaise aux chefs des rebelles de les en faire sortir.
Nous avons dit, dans un de nos précédents chapitres, que le général Jusuf, rentré à Alger le 14 décembre 1864, après une expédition qui n'avaitpas duré moins de quatre-vingt-quinzejours, sur lesquels il fallait compter soixante-dix jours démarche, nous disions que cet officier général, qui avait complètement pacifié sa province et réduit les tribus de son commandement à venir implorer notre pardon, et cela sans perdre un homme pour ainsi dire; nous disions que ce soldat de la conquête, qui avait laissé sa santé — de fer — dans les marches sans fin sous un soleil de plomb, avait été mal accueilli en haut lieu, lorsque, à sa rentrée à Alger, il était allé rendre compte de sa mission au Gouvernement général. Pendant qu'il se tuait pour le service du pays, ses ennemis avaient achevé de miner sa situation par un travail de termites; la calomnie avait fait son chemin; il suffisait, dès lors, de le pousser du doigt pour le renverser; et puis on était las de l'entendre nommer le vaillant, et,- à l'exemple d'Aristide le Juste, il fallait qu'il fût banni. Ce ne fut pas chose facile tout' d'abord; mais, à force d'insistance, on finit par arracher le décret d'expulsion à la faiblesse du chef de l'État, qui l'envoya — lui qui avait passé sa vie en Afrique — commander la division de Montpellier.
Cette décision fut un coup terrible pour le général Jusuf, qui espérait — - et selon toute raison — terminer sa carrière sur cette terre d'Afrique où, pendant trente-cinq années, il avait si vaillamment combattu; cette décision — tous ses amis le prévoyaient — était son arrêt de mort.
Il quittait l'Algérie le 8 avril 1865 : officiers de tous les corps, de tous les services et de tous les grades, fonctionnaires civils de toutes les administrations, ministres de tous les cultes et colons de toute la province, indigènes des villes et de la tente, gens de loi et du makhzen, tous se pressent pour faire leurs adieux au Général, qui ne cherche même point à dissimuler son émotion . Certes, ces témoignages de respect et de vive sympathie — toujours sincères quand il s'agit d'un départ — ont sensiblement adouci ce que ses regrets avaient de pénible et d'amer.
Moins d'un an après, le 16 mars 1866, le général Jusuf expirait sur la terre de France.
Quelques jours plus tard, le paquebot faisant le courrier rapportait sur cette terre algérienne où, comme il l'avait dit à son départ, il voulait reposer du sommeil éternel, la dépouille mortelle de celui qui avait été le général de division Jusuf, c'est-àdire le plus brillant soldat de l'armée d'Afrique. Ah! nous sommes bien ingrats et bien oublieux !
La colonne d'observation d'Aïn-el-Oucera. — Panorama du pays autour d'Aïn-el-Oucera. — Physionomie d'un camp français dans le Sud algérien. — La colonne Arnaudeau quitte son camp d'Aïnel-Oucera. — Opinion sur la division des étapes en deux marches. — Le délire de la soif. — La colonne établit son camp à Ksar- Charef . — Un tour d'horizon . — Le camp et ses abords. — Une forêt dépaysée. — Les gourbis artistiques. — Les Turcos et leurs constructions. — Le théâtre au camp. — La zriba du commandant des Tirailleurs, et les concerts orientaux. — Les aimées mâles. — La colonne quitte Charef. — Elle va s'établir à Dar-Djelloul. — Le bordj de Djelloul. — Aspect du pays. — Le camp et ses constructions. — Les criquets. — La colonne quitte Dar-Djelloul. — Le camp de Boghar. — Coup d'œil sur la situation de l'insurrection dans la province d'Oran.
Nous avons dit, dans un des chapitres précédents, qu'avant de regagner le Tell, le général Jusuf avait établi, le 8 décembre 1864, une colonne d'observation sur le plateau où s'élève le caravansérail d'Aïn-el-Oucera, c'est-à-dire au centre des tribus récemment soumises du cercle de Boghar. Constituée à l'effectif de 1,800 hommes, cette colonne fut placée sous les ordres du colonel Arnaudeau, du 34e d'infanterie.
Dans la pensée que la description d'un camp français dans le Sahra algérien pouvait ne pas être sans intérêt pour le lecteur, nous avons résolu de donner la physionomie de celui d'Aïn-el- Oucera. Nous espérons qu'on ne nous fera pas un crime d'avoir employé la forme dite légère dans une publication aussi sérieuse que l'est la Revue africaine; cela nous reposera d'ailleurs de la monotonie des marches qui n'en finissent plus, des poursuites aussi efficaces souvent que l'est celle de la roue de derrière d'un véhicule par rapport à celle de devant ; cela nous changera un peu de ce régime agaçant, irritant, énervant auquel sont soumis
nos soldats guerroyant dans le Sahra, et n'ayant que trop rarement la douce satisfaction de frapper ailleurs que dans le vide.
Décrire un camp permanent français dans le désert, c'est dire l'ingéniosité de nos soldats, — des maîtres ès-débrouillage, — de braves gens qui transportent la vieille gaîlé gauloise partout où ils font flotter notre glorieux drapeau, et qui se moquent de toutes les misères quand elles sont endurées pour le service et la grandeur de la patrie. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est jamais du spleen que meurt le soldat français, quelque peu réjouissante que soit la situation. Nous en donnons la preuve plus loin.
Quand on n'est pas du métier, il est assez difficile de se faire une idée bien précise de ce que c'est qu'un camp, et surtout un camp dans le Sahra, c'est-à-dire dans un pays inhabitable, dans une région qui, si Ton en croit les savants, fut un vaste océan qu'aplanirent, vers les premiers âges du monde, les flots roulants et les vagues irritées. Que sont devenues les eaux de cette mer?... Les Arabes prétendent — cette opinion n'a rien de scientifique
— qu'elles ont été bues par les deux soleils qui, bien antérieurement à la venue du Prophète, avaient la mission de chauffer et d'éclairer, —le feu et la chandelle, — en se relevant toutes les douze heures, les trois parties du monde ; car Sidna Mohammed
— que Dieu répande ses grâces sur lui et sur sa famille ! — veut bien en admettre trois, concession exorbitante pour cet opiniâtre unitaire.
Sur les réclamations pressantes des rôtis de cet âge primitif, Dieu aurait ordonné à l'ange Djebril (Gabriel) de passer sa manche sur la face d'un de ces soleils, lequel astre, dérayonné par suite de ce frottement angélàque, aurait perdu sa chaleur, et serait devenu ce qu'aujourd'hui encore nous appelons la lune, un soleil froid.
Le camp d'Aïn-el-Oucera (1) est planté sur un vaste plateau
(1) Aïn-el-Oucera est située à 15 lieues au sud du poste de Boghar.
blanchâtre, qui se termine par des mouvements de terrain doucement ondulés ; à l'Est et à l'Ouest, l'horizon n'a d'autres limites que la calotte du ciel ; au Nord, il est borné par les Grin-el- Adaoura, les djebel Tarer'egred et Taguelza, la Sra Ech-Cheaou; au Sud, par le djebel Tsaka, le pic d'Açafîa, la gâda des Sebâ- Chaouaïa, le piton d'El-Loubiret-el-R'arbia, les Sebâ-Rous du djebel El-Khidher, El-Kebouria, les Rous du djebel Oukat, et, plus près, par le mamelon d'Es-Saïada.
L'ouad Aïn-el-Oucera, criblé de sources qui répandent leurs eaux sur un fond vaseux encombré de joncs, et peuplé de batraciens, a sa tête dans l'Est ; il vient s'infléchir en passant au pied du caravansérail, et va se perdre dans le Nord par un long canal.
La colonne d'Ain- el-Oucera est donc campée sur un vieux fond de mer tigré de touffes de harmel, et tapissé d'une végétation étique, et encore, cette tapisserie est-elle due aux bons vents du Nord qui, depuis des siècles, se chargent de véhiculer sur leurs ailes des graines et du pollen qu'ils dérobent aux plantes du Tell; quelques gouttes d'eau par là-dessus, et Ton est tout surpris de voir sortir de cette terre ingrate des pâquerettes, des mufliers, des soucis, des boutons d'or, et la plupart des charmantes et modestes petites fleurs de nos prés. Pendant quinze jours, c'est à se croire en pleins pâturages de Normandie. Mais tout cela vit bien moins encore que ce que vivent les roses: ce n'est qu'une apparition, qu'un mirage, un rêve rappelant la patrie et donnant la nostalgie : le guebli (1) souffle, et, sous son haleine de feu, les fleurs se penchent, reploient leurs pétales, se flétrissent et meurent. Au bout de quelques jours, le Sahra est jaune, râpé comme une vieille brosse de chiendent, comme un paillasson qui a été trop fréquenté.
Le camp d' Aïn-el-Oucera enveloppe trois des faces du caravansérail de ce nom, nord, ouest, sud; ce dernier côté abrite sous sa muraille les lentes et les gourbis des négociants qui ont suivi la colonne dans l'intention d'en vivre. Chrétiens, Mzabiles et Juifs composent l'ensemble de ces représentants du cantinié-
(1) C'est cet horrible vent du sud ou du désert que nous nommons sirocco .
risme. Ce quartier est généralement désigné par nos soldats sous le nom de Coquinville. Nous ne nions pas que cette désobligeante épithète ne soit fréquemment justifiée; mais, en définitive, nous croyons que ces marchands sont honnêtes au même degré que tous les individus qui spéculent sur la bourse de leurs contemporains. Du reste, ce n'a jamais été, généralement, par le commerce en détail des allumettes chimiques, du savon et des boîtes de sardines, que nos parvenus du négoce, dont quelques-uns tiennent aujourd'hui le haut du pavé algérien, sont arrivés à dérider la capricieuse fortune, bien que, cependant, nous pourrions citer deux ou trois paires de millionnaires qui ont commencé avec deux bouteilles de pseudo-absinthe.
Quoiqu'il en soit, pour notre compte, nous n'hésitons pas à classer dans la série des hommes utiles ceux qui ne craignent point, bien que le métier n'en soit pas toujours sans danger, de traîner pour trente-cinq sous de denrées coloniales et autres, et avec l'espoir d'un gain plus que problématique, dans ces parages ingrats et déshérités ; nous ajoutons que nous n'éprouvons pas la moindre répugnance à les aider à faire fortune; car, après tout, sans eux, nous risquerions fort d'en être réduits aux productions d'un pays qui ne produit rien.
Gomme tous les camps d'Afrique, celui d'Aïn-el-Oucera est assis sur les quatre faces d'un carré. Chacun s'est ingénié pour souffrir le moins possible des rigueurs de l'hiver et de ses affreux vents d'ouest, et des chaleurs impitoyables de l'été et de ses atroces vents du sud : les tentes sont creusées à un mètre au moins, et enveloppées sur leur contour inférieur par un retranchement dont les arêtes sont couronnées de metsnen (passerina hirsuta), cette précieuse et presque unique plante ligneuse du Sud mozen. Des constructions en maçonnerie, des caves, des réduits et des cuisines fouillés dans le tuf; des gourbis charpentés de térébinthes et capitonnés de metsnen '; des sous-sol ténébreux suintant le salpêtre, pleuvant des scarabés noirs, et servant de repaires-abris contre les coups d'un vent embrasé ; des tubes (1) de puits artésien faisant l'office de cheminées, et don-
(1) Ces tubes provenaient d'un puits artésien qu'on avait essayé de
nant au camp l'aspect d'une ville du Nord de la France avec ses hauts-fourneaux; des box pour enfermer les chevaux ; des puits — quelques-uns atteignent jusqu'à huit mètres de profondeur — forés par les soldats des divers corps, et donnant une eau ayant, à défaut d'autres qualités, la propriété d'être fortement purgative : telles sont les somptuosités effrénées dont jouissent jusqu'à l'abus les campés d'Aïn-el-Oucera. Ils semblent ne redouter qu'une chose, c'est que leur sybaritisme ne vienne à exciter l'envie de leurs contemporains.
De même que, dans leur prison, Pellisson et Latude entretenaient des relations on ne peut plus suivies avec des araignées et des rats, les campés d'Aïn-el-Oucera, emprisonnés dans l'immensité, se livrent avec un certain acharnement, pour se distraire, à l'éducation ou au perfectionnement des bêles ou bestioles indigènes qui leur tombent sous la main ; — les Français ont un grand besoin de civiliser, et puis ils ne peuvent pas supporter que leurs facultés amatives restent en disponibilité ; — il n'est pas une tente qui ne soit pourvue ou d'une gazelle, ou d'une chèvre, ou d'un mouton, ou d'un chacal, ou d'une collection de tortues, ou d'un oiseau quelconque. Tout cela vit en assez bonne intelligence avec l'espèce si supérieure des bipèdes qui lui donne si généreusement la table et le logement. On trouve aussi, de temps à autre, dans les tentes, des vipères cornues et de gros et hideux scorpions noirs ; mais, est-ce bien utile de l'affirmer? ce n'est pas en qualité d'invités qu'ils y ont été admis.
Nous l'avons dit dans le premier chapitre de ce volume, le caravansérail d'Aïn-el-Oucera est remarquablement solide et bien construit : c'est un carré dont les faces ont environ 70 mètres de longueur. Il est flanqué d'un bastion à chacun de ses angles ; son entrée est à Test, et les pièces d'habitation, les magasins et les écuries qu'il renferme sont blindés. Aussi, l'incendie qu'allumèrent les insurgés dans la nuit du 13 au 14 août de cette
forer à Korirech, au sud du Zar'ez el-R'arbi, et que, dans les premiers jours de l'insurrection, les tribus rebelles avaient saccagé avant de quitter leur pays pour faire cause commune avec le marabouth Sid Mohammed-ould-Hamza.
année, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ne produisit-il que des dégâts sans importance.
Le camp d' Aïn-el-Oucera n'est pas précisément, on le voit, un camp de plaisance, et il faut être éminemment Français, avoir au suprême degré l'amour de la France, et le sentiment du devoir profondément enraciné, pour rester plus de deux fois vingt-quatre heures sur ce point si affreusement dénudé, et, en même temps, si dépourvu de tout ce qui est nécessaire à la vie. Nous pensons être cru sur parole en avançant que celte ville de toile, ces trous de troglodytes ne rappellent en rien absolument les anciens camps de Gompiègne. Les carrosses du roi, bourrés de resplendissantes beautés faisant, avec des yeux incendiaires, la revue des Gardes-Françaises ou d'un Royal N'importe-Quoi. sont remplacés de temps à autre par des charrettes de rouliers portant, juchées sur leur bâche, des pécheresses terminées retour de Laghouath.
C'est pourtant un événement dans le camp que le passage de ces Madeleines plus ou moins repentantes. Dès qu'il en est signalé une à l'horizon, la nouvelle s'en répand avec la rapidité de l'éclair ; on se porte en foule sur le front de bandière ; on veut voir de près l'un de ces si rares spécimens de la plus belle moitié de l'espèce. Les compliments, les madrigaux, les élégies pleuvent serrés et drus quand la carriole arrive à hauteur des soupirants. La passante, qui, probablement, ne s'est jamais trouvée à pareille fête, triomphe sur toute la ligne, fut-elle laide
comme Mirabeau au repos. Une femme ! Mais cela fait éphé-
méride a Aïn-el-Oucera, et on en parle jusqu'à ce qu'il en passe une autre. On voit d'ici combien les régions sahriennes doivent être sympathiques à des muliérolâtres comme le sont les Français.
Au camp d' Aïn-el-Oucera, les distractions manquent absolument de coloris et de piquant : les officiers vont deux fois par jour à ce qu'ils appellent pompeusement le Cercle. Le Cercle se tient dans une des salles dévastées du caravansérail : on se borne, faute de littérature à se mettre sous l'œil, à y faire un cours d'absinthologie appliquée ; on y fait aussi un peu de politique algérienne. L'assemblée y est divisée en Sudistes, ou conservateurs du Sud, et en Tellistes, ou abandonnateurs des régions sah-
riennes. Nous devons avouer, bien qu'ayant toujours voté avec le premier de ces groupes, que celui des Tellistes formait une formidable majorité, quelque chose comme les neuf dixièmes et demi de l'assemblée ; mais cette disproportion s'expliquait par l'envie immodérée qu'éprouvaient ces derniers de revoir le Tell, et de rentrer en pays plus ou moins civilisé.
Bien que consciencieuse, l'opinion des Tellistes ne pouvait avoir d'influence sérieuse sur les décisions que devait prendre le Gouvernement (1) ; car on sentait trop qu'étant juges et parties, ils faisaient tout naturellement trop bon marché des principes et des intérêts de la politique algérienne. Il est évident que l'approche de la saison qui devait leur rappeler, une fois encore, ce qu'éprouvait saint Laurent sur son gril, déterminait sensiblement la couleur de leur vote. Du reste, nous ne parlons de cela que pour donner une idée des tendances funestes qui avaient envahi l'armée d'Afrique, la portion surtout qui opérait dans le Sud depuis un an.
Cette gaîté folle des officiers ne leur était pas absolument particulière; les soldats se désaltéraient aussi d'absinlheet de qualité encore plus médiocre que celle dont faisaient usage leurssupérieurs, sous les tentes déguenillées des négociants de Coquinville; en outre, ils jouaient aux quilles, au billard chinois, à la roulette, au petit-pot; quelques groupes, réunis en cercle et assis par terre, pratiquaient le noble jeu du loto ; l'impresario-croupier qui dirigeait le jeu savait tous les numéros par leurs noms et prénoms. Mais ce n'étaient là que des distractions-matière ; ils avaient aussi leurs délassements de l'esprit : ainsi, le 16e de Chasseurs à pied et le 4* de Chasseurs à cheval se réunissaient, le soir, pour interpréter en chœur les chefs-d'œuvre des grandsmaîtres. Le 34e d'Infanterie avait manifesté l'intention d'organi-
(1) La question de l'abandon du Sud algérien avait alors ses partisans, et ils étaient nombreux. Il est clair que cette opinion n'était soutenue que par les militaires qui avaient à séjourner dans cette région, ou par les gens qui n'entendaient absolument rien à la politique sahrienne, et qui ignoraient que le Tell et le Saura étant solidaires, il fallait, pour avoir la tranquillité et la sécurité dans le premier, occuper, ou, tout au moins, être le maître dans le second.
ser un théâtre ; mais les événements ne lui laissèrent pas le temps de donner suite à celte idée si éminemment française.
Le commandant T (1), du 1er de Tirailleurs algériens, —un
Sudiste celui-là, — avait fait construire auprès de sa tente une vaste zriba (haie) circulaire où, tous les soirs, — quand le temps le permettait, — ses Bédouins donnaient des concerts orientaux. Convaincu que la musique épure, nettoie les mœurs, moulonnise la férocité, et mène tout droit à la civilisalion en prenant le sujet barbare par les oreilles, il n'avait pas voulu laisser péricliter la tentative dont il avait déjà fait Fessai ailleurs, et dont il persistait à attendre les plus surprenants effets. Il s'était empressé, dès son arrivée au camp d'Aïn-el-Oucera, disons-nous, de rétablir sa zriba et ses concerts nocturnes. Il avait choisi la nuit, prétendait-il, parce qu'elle invite au recueillement et qu'elle porte à la poésie, particulièrement quand il fait clair de lune; parce que, pendant la nuit, les sons harmonieux n'ont pas à lutter avec les bruits du jour; parce qu'enfin, la musique — celle des Arabes surtout — vous conduit tranquillement et sans effort jusqu'aux portes d'ivoire du temple du Sommeil.
Ces concerts étaient divisés en spirituels et en profanes : à droite, en entrant dans le cercle, les représentants du vieux parti religieux, les meddaha, côté des Croyants, accompagnés par la guesba (grande flûte taillée dans un roseau), chantaient les louanges des plus grands saints de l'Islam, particulièrement de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, le sultan des saints, celui qui a un pied sur la terre et un autre sur la mer, de Sidi Abd-el-Rader qui a son tombeau et sept chapelles dorées à Baghdad, et cent mille koubba (chapelles) en pays musulman, de Sidi Abd-el-Kader, que n'invoquent jamais en vain ceux qui souffrent ou les infortunés que le malheur a mordus. Une fois monté, le joueur de guesba du parti religieux ferme les yeux, et pousse dans son roseau pendant un temps infini — curieux effet de la foi — sans reprendre haleine. Quand le cantique est terminé, le flûtiste l'indique en laissant tomber son air, à la façon du joueur d'orgue de Barbarie quand il lâche sa manivelle pour ramasser un sou,
(1) Depuis colonel.
témoignage d'admiration d'une locataire dilettante du septième étage; seulement, le musicien arabe ne s'interrompt pas; il relie, rattache adroitement sa chute finale au commencement de l'air nouveau qu'il entame, et il va comme cela jusqu'au moment où on le réveille de son épilepsie musicale.
La multitude indigène accompagne et soutient le chanteur par des claquements de mains parfaitement rhythmés ; car il est à remarquer que, si les Arabes ne mordent pas à la ligne droite et au parallélisme, ils ont, en revanche, à un très haut degré le sentiment de la mesure.
C'est de l'autre côté, à gauche, en entrant, que se groupent les amateurs de musique profane : ici l'on chante l'amour et la guerre, l'amour avec ses plaintes, ses déchirements, ses frissons, ses défaillances, ses regrets, ses tourments, ses cuissons, ses joies, ses bonheurs, ses extases, ses désirs, ses fureurs, ses espoirs, ses déceptions, ses jalousies, ses folies, ses frénésies; tantôt, c'est à transporter d'aise un pigeon pattu; tantôt ce sont des colères à donner la chair de poule à un coq. Là c'est ledjouak (petite flûte en roseau), aidé de la gouithra (petite guitare), et soutenu par la derbouUa, qui accompagne le chanteur. De ce côté, on n'entend que de voluptueuses chansons de Tunis ou d'Alger, celles sur l'accompagnement desquelles dansent les aimées de café ou d'ailleurs.
Le groupe des profanes est bien plus nombreux que celui des spirituels; le plaisir y est dans tous les yeux et dans tous les mouvements; parfois même, un Tirailleur se détache du groupe des auditeurs, se voile la face d'un mouchoir, se fait ceindre les reins d'une foutha, et saisissant au vol les foulards que lui jette l'assistance, il entame, aux claquements de mains des spectateurs, une de ces danses épicées où la moitié du corps roule sur les hanches, comme la meule supérieure d'un moulin arabe roule sur l'inférieure. Les musiciens s'exaltent et précipitent la mesure ; la foule se met à l'unisson ; les petites bougies s'élèvent à hauteur de l'endroit où se produit le mouvement de déhanchement du danseur, la mesure redouble de vitesse, les yeux s'allument et les dents se montrent, la contagion exerce ses ravages; les natures nerveuses imitent convulsivement les torsions de l'aimée mâle,
jusqu'à ce qu'épuisée, éperdue, elle chancelle et s'affaisse sans se demander si, dans sa chule, elle sera récoltée par quelque charitable camarade. Mais, rassurons-nous, elle trouve toujours des bras pour la recueillir.
Au signal de la retraite, musiciens et chanteurs se taisent; on ramasse les bouls de chandelles, et les groupes se dispersent et regagnent leurs tentes, en s'exlasiant sur la puissance miraculeuse et la bonté de Sidi Abd-el-Kader, ou en se pâmant d'aise au ressouvenir des félicités charnelles dont les danseurs leur ont si fidèlement reproduit l'image.
Le commandant s'était proposé de fonder un Karagous pourvu de toute la limpidité des mœurs des civilisés, — castigat ridendo ?nores; — c'est par un Guignol amélioré qu'il espérait arriver à la transformation, à la rénovation, à la rédemption de la société musulmane : « Sous aucun prétexte, disait-il, je ne permettrai à mon Karagous-guignolisé de rosser le commissaire ; car cette familiarité blessante mène tout droit à la négation du principe d'autorité. Pourquoi, en France, se moque-t-on du gendarme ou du commissaire, et n'a-t-on pas toujours pour eux le respect qu'ils méritent? C'est parce que, dès notre plus tendre enfance, nous assistons à l'immoral spectacle de Guignol rossant de coups de bâton cette variété de fonctionnaires répressifs. Respectons le commissaire; tout est là. »
Le commandant s'occupait aussi de la traduction de la Tour de Nesle en arabe vulgaire. « Il y a là, affirmait-il, d'excellents principes à mettre sous les yeux d'un peuple barbare, qui se figure que la femme doit, tout uniment, se borner à n'être que la mère de ses enfants. »
Quoiqu'il en soit, il y avait foule, quand le vent respectait les chandelles, aux hadhra des Tirailleurs.
Mais la distraction suprême, c'est le marché qui, depuis l'installation du camp, se tient tous les vendredis sous les murs du caravansérail ; malheureusement, ce désennui ne se reproduit qu'une fois par semaine. Dès le jeudi soir, on voit arriver des quatre points cardinaux les vendeurs et les acheteurs qui doivent former le personnel mercantile dû lendemain : Mzabites et Juifs de Ksar El-Bokhari — que nous appelons Boghari —
avec des étoffes, des bemous, des gandouras, des âbaïa, des baboudj, des belr'a, des seubbath-cothurnes pour les femmes, des porte-monnaie arabes et ces mille produits qui composent la droguerie et la parfumerie indigènes; gens du cercle de Boghar, Oulad-Mokhlar, Bou-Aïch, Ouiad Sidi-Aïça, Oulad Si-Mehammed, Oulad-Dhïa, avec des troupeaux de bœufs, de moutons, des toisons, des flidj, des chèvres, des ânes, des chameaux ; des Oulad Mohani et des Abaziz avec du goudron ; des Arbâa avec le fruit du palmier et du pain de dattes ; des Kabils du Djerdjera, qui ont marché pendant onze jours pour venir échanger des cardes à laine primitives, — qu'ils confectionnent sur place, — et d'immenses plats coupés dans la rondelle d'un frêne séculaire, contre quelques sous ou une charge de laine.
Tout cela grouille, se coudoie, se traverse, se heurte, gesticule, crie, beugle, bêle, hennit, glougloutte, mugit; toute cette population pédiculeuse — quelquefois plus de six mille individus — commerce, transactionne, parle douro (la pièce de 5 francs), marchande, mesure et remesure, pèse, soupèse et repèse, paie avec regret, empoche avec volupté, se vole le plus possible.
Les Arabes du Sud ne croie ît pas encore au système métrique; ils n'acceptent la subdivision du mètre, dont se servent pourtant les Mzabites et les Juifs, qu'autant qu'elle est plus longue que leur draâ (coudée) ; aussi, avant de conclure leur marché avec un enfant du Mzab ou d'Israël, comparent-ils soigneusement, en Rappliquant le demi-mètre sous l'avant-bras, ces deux sortes de mesures. Les Juifs emploient un moyen assez ingénieux pour marquer sur la cotonnade — quand ils vendent ce produit aux Arabes — le nombre de mètres ou de demi-mètres demandés par l'acheteur; ce peuple admirable, sans rival pour le commerce, pousse le génie jusqu'à utiliser même sa malpropreté : il fait son indication à la crasse en se passant l'index dans la bouche et ensuite sur la toile ; c'est indélébile.
Quelques déguenillés trouvent le moyen de se payer à déjeuner sans bourse délier : ils vont marchander du pain de dattes; à force de palper ce produit agglutinant, il leur en reste toujours quelque peu aux doigts. Il est inutile de dire qu'ils ne réussissent jamais à tomber d'accord sur le prix avec le vendeur;
ils se retirent alors, après avoir longtemps marchandé, en se léchant les mains jusqu'aux coudes, et, pareils aux frelons, ilss'en vont butiner ailleurs.
Les troupeaux de moutons sont entravés tête à tête et se faisant face comme un chapelet d'oignons, les cornes enchevêtrées les unes dans les autres ; les connaisseurs viennent leur tâter la toison du côté opposé à la tête. Ces infortunés représentants de l'espèce ovine restent dans cette désagréable position jusqu'à ce que marchands et acheteurs tombent d'accord sur le prix, et cela n'a pas lieu instantanément. Les bœufs, les chevaux, les mulets et les bourriquels présentent le spectacle de cette admirable résignation, si voisine de l'abrutissement, que l'islam impose même aux bêtes.
Tous ces négociants du Sud étalent leurs produits entre leurs jambes nues, hâlées, et poussant l'énergie de la coloration jusqu'au marron-foncé, absolument comme s'ils avaient pris un bain dans un tonneau de mélasse. Quelques-uns d'entre eux sont venus de vingt et trente lieues avec la perspective de réaliser un bénéfice de vingt-cinq centimes sur leurs marchandises; mais le temps n'est rien pour l'Arabe; il ne sait pas le compter, et la fatigue n'est pas grand'chose pour lui quand il voit miroiter quelques sous au bout.
Les gens de grande tente et du Makhzen viennent au marché à cheval; ils s'arrêtent de temps à autre, quand ils rencontrent un cavalier de leur connaissance, pour lui demander des nouvelles et traiter la question politique du moment : accoudés sur le pommeau de leur selle, la main en l'air comme quelqu'un qui professe, ils se font mystérieusement, en s'assurant qu'ils ne sont pas observés, quelque importante communication sans doute, puis ils se quittent brusquement comme s'ils ne s'étaient jamais vus.
11 faut croire que, depuis le commencement de l'insurrection, il y a eu une singulière recrudescence religieuse dans le Salira ; car tous les cous sont cerclés de chapelets, depuis celui à grains d'ivoire jusqu'à celui à grains de noyaux de jujubier sauvage.
L'élément féminin est représenté sur le marché du vendredi
par quelques femmes mariées et d'un âge rassurant pour la tranquillité de leurs maris; il est difficile de voir quelque chose de plus ratatiné, de plus flétri que ces visages illisibles. Le vêtement de ces houris malpropres, lequel se compose de deux pièces de cotonnade retenues aux hanches par une ceinture cordée, et aux épaules par des boucles d'un métal indigent, s'ouvre généralement sur le côté droit, et produit un décolleté vertical qui, pendant la marche, peut se prolonger jusqu'à la cheville du pied. C'est trop, bien certainement. La coiffure de ces Sahriennes est pleine de complications : c'est un fouillis inextricable de linges sales, de lambeaux de foulard décolorés, de nattes de laine noire ou multicolore, de crins embroussaillés, et sans doute peuplés; une corde en poil de chameau retient tout le système, et fixe en même temps le haïk, grand voile maculé d'impuretés se répandant le long du dos comme une cascade de café au lait. Une boucle de fer ou d'argent oxydé, ornée d'un morceau de corail brut, fixe ce vêtement au-dessous du menton ; des bracelets de corne, et des anneaux de pied de fer ou d'argent terni complètent la bijouterie de ces Sahriennes. Des brodequins-cothurnes, taillés dans la peau d'un chameau, et d'un assez bon style, chaussent ces dames d'une façon très pittoresque.
Les Sahriennes emploient, pendant l'été, pour ôter toute envie aux mouches de venir établir leurs campements sur leur visage, un moyen qui nous a paru plus ingénieux que coquet : il consiste à se faire une virgule de goudron sur le bout du nez. Cette ponctuation suffit, à ce qu'il paraît, pour éloigner ces agaçants diptères des environs de la goudronnée.
Vers trois heures de l'après-midi, le marché est terminé ; les Mzabites et les Juifs ont plié bagage, et les gens des tribus on repris le chemin de leurs campements.
Sur cet horrible plateau blanc-sale d'Aïn-el-Oucera, il n'y a que deux saisons, l'hiver et l'été; pendant les mois de décembre, janvier et février, du froid, de la pluie et de la boue; aussi, les quelques broussailles clair-semées de jujubier sauvage qui entouraient le camp eurent-elles bientôt disparu; nos cuisines en plein vent avaient épuisé toutes nos ressources en combustible de cette nature dès la fin de mars. En avril, les corvées de bois n'avaient
pas moins de douze kilomètres à parcourir pour trouver le combustible nécessaire à la cuisson des aliments, lequel consistait, avec le jujubier, en pistachiers atlantiques tout noueux, et n'ayant que la peau et les os, qu'on trouvait dans des dhaia situées au sud et ù l'ouest du camp. Il va sans dire que ces arbres, si précieux et en même temps si rares dans ces régions désolées, n'en eurent que pour quelques jours ; au bout de trois semaines, c'était fini : ces arbres séculaires, que personne n'avait plantés, qui donnaient un pan d'ombre de la largeur d'un bernous développé au voyageur fatigué, ou au berger à l'heure de la sieste; ces arbres qui avaient abrité, contre les ardeurs d'un soleil de feu, de nombreuses générations de Nomades changeant de campements, ou allant en caravane, ces bethoum qui rompaient la monotonie du désert, et que nous-mêmes étions si heureux de rencontrer, eh bien ! nous passons à notre tour, et nous, — les civilisés, — qui n'avons que des anathêmes contre les indigènes que nous accusons de détruire nos forêts, bien que nous ne puissions jamais mettre la main sur un coupable, nous qui parlons sans cesse de reboisement, c'est-à-dire de faire l'œuvre de la nature, oubliant qu'il n'est point au pouvoir de l'homme de créer des forêts, et qu'il ne sait que les détruire, nous frappons de la hache ces vieux parasols, destinant leurs troncs contorsionnés à cet emploi vulgaire de faire bouillir la marmite. Ah ! nous sommes terribles avec notre besoin de manger chaud !
A la fin de mai, la position n'était plus tenable; autant le froid y avait été rigoureux pendant les mois d'hiver, autant la chaleur y était devenue intense et insupportable au printemps. Si l'on ajoute aux inconvénients de cette situation l'impossibilité de s'y créer des abris, — les éléments indispensables pour la construction de gourbis manquant absolument,— les vents accablants du Sud soulevant incessamment des trombes de sable, les propriétés purgatives et débilitantes des eaux, l'invasion et la permanence des mouches et des sauterelles, on comprendra les misères dont souffraient les troupes stationnées sur ce point.
On ne saurait se figurer ce qu'est le supplice des mouches sur les Hauts-Plateaux et dans le Sahra. Nous voulons, pour en donner une idée, ainsi que de celui que nous infligèrent les saule-
relies, reproduire quelques passages d'une lettre que nous écrivions, à celte époque, à un de nos amis :
« Nous sommes au 26 mai; le soleil marque tout ce qu'il y a déplus midi. En nous hâtant, en engloutissant, nous avons réussi aujourd'hui à manger tout près de la moitié de notre déjeuner: un million de mouches qui, pourtant, sortaient de ripailler sur des détritus innommables, se sont, comme d'habitude, précipitées, pareilles à ces harpies fouilleusesdes derniers mythographes, sur nos invariables et implanlureux aliments. Nous avons bien un chasse-mouches suspendu en frise de théâtre à la traverse de la tente-popote, et qu'agite aussi consciencieusement que nonchalamment un nègre indigène dé mon bataillon ; mais ces agaçants diptères s'en inquiètent autant que de l'an XL : ils vont, au contraire, s'y faire balancer quand ils sont repus.
« Après le déjeuner, nous nous mettons en quête, chaque jour, d'un gîte pour y cuver, pendant deux ou trois heures, les 55 degrés de chaleur que nous emmagasinons depuis dix heures du matin. Tantôt c'est sous le gourbi émaillé et à claire- voie de G... ; là, le soleil y est comme chez lui, et il y pleut des miettes de feuilles rôties à faire croire qu'on vous vide dans le dos le fond du cylindre-roulette d'une marchande d'oubliés; tantôt c'est dans la grotte souterraine de V ; les parois y sont de salpêtre et l'on y étouffe : des rhumatismes en conserve. Quant à rester sous sa tente, impossible; au bout de deux heures, on y serait bon a manger. Souvent, on s'installe en plein soleil, avec la voûte bleue pourchachia. C'est dur, sans doute, mais c'est encore ce qu'il y a de mieux, de moins insupportable, veux-je dire.
« Mais, s'il fait chaud à Aïn-el-Oucera, en revanche, il y fait furieusement beau ; les ondes tremblottent à la surface du sol comme la vapeur d'un pot-au-feu en ébullition ; dans le fond du tableau, au sud, elles filent de l'est à l'ouest comme un goum fantastique lancé à une allure de ballade; il semble, tant elles sont épaisses, qu'on pourrait les prendre avec la main. On dirait que la terre filtre par des fissures les vapeurs s'exhalant du séjour infernal.
« Les atheucus sacrés, de l'illustre maison des coprophages-bousiers, ont seuls, par cette énervante température, le courage de rouler leur boule, et nous passons des heures à admirer leur travail sisyphien criblé de péripéties et de déboires; notre bonheur — c'est féroce — est de multiplier les obstacles sur la direction de leurs magasins. Plus d'une fois, surtout lorsqu'ils travaillent deux, nous avons pu constater qu'ils seraient capables de nous en remontrer dans l'art de rouler des fardeaux. 11 nous arrive quelquefois de les plaindre et de nous faire cette réflexion : et encore si, avec leur cuirasse noire, ils avaient, pendant la saison d'été, l'intelligence de ne travailler que dans la farine! Mais là n'est pas leur ambition, sans doute; ils continuent tout bêtement l'œuvre de leurs ancêtres, et tout porte à croire que leurs descendants suivront longtemps encore les mêmes errements. Que voulez-vous? il faut bien en prendre son parti. Nous consiatons que, dans tous les cas, c'est un scarabée bien précieux, et que, pour peu qu'on eût voyagé dans les ksour du Sud algérien, on n'avait plus à s'étonner du culte que professaient, .à l'endroit de cet infatigable nettoyeur, les Égyptiens de l'antiquité.
« Toutes les ressources de notre imagination sont tendues, dans celte immensité éluvéenne, vers une seule et unique idée : chercher le moyen de nous procurer quelque fraîcheur. Seul, jusqu'à présent, de tout le camp, le capitaine de G., un Africain de l'année de la comète, je veux dire un bon, a obtenu un résultat de quelque efficacité ; du reste, de G. est un maître èsconfort : ainsi, il sait à peu près, même au mois d'août, rendre sa tente presque habitable en plein midi ; il a le sentiment des courants d'air agréables; il se fait de l'air à moitié frais avec de l'air chaud ; il semble posséder l'art de se faire obéir du zéphyre et de la brise, et il respire assez commodément quand tout le monde étouffe et cuit dans ses sueurs. A l'aide de soulèvements, de troussements, d'ouvertures savamment combinés, il ventile sa maison de toile à pouvoir y rester retiré quand tous les autres fuient la leur. Il emploie aussi un mode d'excavation qui double l'espace intérieur de son habitation de toile: il pourrait presque y donner un bal. Son système de couchage est aussi on
ne peut plus ingénieux : cela se roule, et, en faisant quelque effort, on pourrait insérer le tout dans un canon de fusil. Il a des cantines-labyrinthes emmosaïquées de cases à les faire ressembler à la table d'un damier. Ses tabourets de campagne sont à dossier, et à condition qu'on n'ait pas le diable au corps, on a quelque chance d'éviter les effondrements; aussi, quand de G. reçoit une visite, ne manque-t-il jamais d'inviter le visiteur au calme et au maintien d'un équilibre suffisant.
« Au moment où je trace ces lignes, le camp est sens dessus dessous. Je vais voir ce que c'est. Je reprends la plume, après, toutefois, avoir renouvelé mon encre, que le soleil vient de me lamper. Voici ce que c'est : le feu vient de prendre spontanément à la litière d'halfa qui était sous les pieds des chevaux -— idée de Roumi du commandant — du 4e de Chasseurs de France. En un clin d'œil, la flamme en a avalé deux cents mètres de long. Je te donne à penser si la file de chevaux, qui étaient entravés à la corde, cabriolaient en sentant la flamme leur courir sous le ventre et leur grimper aux jambes. Grâce à la rapidité des secours et à l'énergique dévouement de mes Tirailleurs, qui ont étouffé l'incendie sous le sable, l'escadron en sera quitte pour une dizaine de chevaux roussis, et deux autres qui, probablement, ne survivront pas à cet accident.
« Heureusement que nous avons les sauterelles — de l'ordre des criquets ou acridiens pèlerins — comme compensation à nos maux ; autrement, je ne sais trop comment nous ferions pour y tenir. En effet, ces acridiens tapissent en ce moment le sol fauve du désert de leurs noirs escadrons ; mais ils ne sont encore qu'à l'état de promesse, et il leur faut passer par deux métamorphoses pour arriver à l'état d'insecte parfait. Gomme c'est humiliant pour l'homme, lequel, quel que soit le nombre de ses transformations, ne peut cependant point prétendre à cet état ! Il nous est réservé, sans doute, de voir croître et embellir ces intéressants orthoptères sauteurs, c'est-à-dire d'assister à leur prise de taille et d'ailes. En attendant, leurs foules sautillent, massées et presque en ordre, en marchant vers le nord, c'est-àdire du côté du Tell, où le vert abonde; lèvent leur estd'ailleurs on ne peut plus favorable. Nos tentes, nos lits de cantines en
sont couverts d'une couche épaisse; nos marmites en sont littéralement remplies. C'est inouï ce que nous en avons déjà mangé ! »
Ce que nous venons de dire d'Aïn-el-Oucera suffît, pensonsnous, pour démontrer que notre installation sur ce point n'avait que très peu de chose de commun avec un camp d'agrément-, or, la situation ne pouvait qu'empirer à tous les points de vue. Il y avait donc lieu de songer à nous éloigner de cet enfer, et de nous envoyer dresser nos toiles ailleurs. Il est évident que, si l'on eût laissé le choix de la direction à la colonne, elle se fût décidée sans grande hésitation pour le côté nord, c'est-à-dire le Tell ; il était préférable, en effet, surtout pour une troupe qui avait déjà un an d'expédition dans l'halfa, d'aller se reposer sous les frais ombrages de la région relativement fortunée où fleurit l'oranger; mais la situation politique de notre Sud, ou plutôt de celui de la province dJOran, ne permettait pas encore notre retour vers Capoue et ses enivrantes délices. L'impossibilité, disons-nous, d'abandonner le Sud à lui-même, et les raisons qui avaient déterminé l'établissement du camp d'Aïn-el-Oucera subsistant encore dans toute leur force, il fallut chercher un point qui, tout en répondant à certaines conditions stratégiques, présentât, en même temps, les ressources nécessaires pour qu'une colonne de 1,500 à 2,000 hommes pût y passer, le moins incommodément possible, les rudes mois de l'été sahrien.
Ksar-Charef, village arabe situé à deux marches à l'ouest de Djelfa, était le seul point de la subdivision de Médéa qui répondît aux conditions d'une installation estivale satisfaisante : il est sain, et il a du bois et de l'eau en abondance. Aussi, bien que ce mouvement laissât le pays découvert jusqu'à Boghar, le colonel Arnaudeau obtint-il d'y porter son camp.
La colonne quittait donc Aïn-el-Oucera sans trop de regrets, bien que, cependant, elle dût s'enfoncer davantage dans le Sud. Le 3 juin, elle s'éloignait de cet affreux et monotone terrain de campement, où elle avait séjourné pendant six mois, et allait bivouaquer à Bou-Sedraïa.
Le 4, elle faisait sa grande halle à Gueliet-es-Slhol, où elle était
arrivée vers sept heures du matin par une chaleur accablante ; elle se remettait en marche à quatre heures de l'après-midi, et dressait ses tentes, à la chule du jour, sur un point sans eau, à quatre kilomètres au nord de Mesran .
Bien que ce système de scinder les marches ou étapes, dans la saison des chaleurs, ait ses partisans, nous persistons à dire qu'il présente moins d'avantages que d'inconvénients. En effet, pour ne point trop souffrir de l'élévation de la température, la colonne a dû se mettre en route, au plus. tard, à quatre heures du matin, pour arriver à la grande halle vers sept heures, condition qui met la diane à trois heures du matin. Les hommes dressent leurs petites tentes, et c'est là, généralement, le seul abri sur lequel ils peuvent compter à la plupart des grandes haltes, dans le Sud algérien ; ils ne font donc là qu'une installation tout à fait élémentaire, et ils se reposent d'autant moins que presque tous sont pris pour les corvées d'eau — quand il y en a — et de combustible, quand ils n'en ont pas fait en route; ils mangent la soupe, puis ils s'étendent sur le sol brûlant pour y passer les huit ou neuf heures que durera la halte. Vers une heure, si Ton vent se remettre en marche à quatre, ils font de nouveau la soupe pour la manger à trois heures, ce qui est trop tôt; il ne faut pas compter la faire en arrivant au bivouac, car les hommes, fatignés de la seconde portion de l'étape, préféreront se coucher sans dîner que de l'attendre jusqu'à dix heures, surtout s'ils doivent se lever à trois heures du matin. D'ailleurs, cette seconde partie de la marche est d'autant plus pénible que les hommes n'ont point reposé, que le sac leur semble plus lourd, et qu'ils sont eux-mêmes allourdis par le repas qu'ils ont fait avant de se remettre en marche.
Nous nous sommes toujours bien trouvé de l'autre système, qui consiste à faire l'étape d'une seule traite, et en ne partant jamais avant quatre heures du matin, ce qui mettait la diane à trois heures. Nous arrivions, il est vrai, vers dix heures; mais les hommes pouvaient s'installer définitivement, manger la soupe du soir à l'heure habituelle, se coucher de bonne heure, et reposer pendant sept ou huit heures de nuit. Ils avaient, en outre, le temps nécessaire pour mettre leurs effets de toute nature en état.
Sans doute, les marches dans le Sahra sont des plus pénibles et des plus fatigantes, soit qu'il faille marcher dans les touffes d'halfaou dans des terrains sablonneux; mais, en définitive, les chaleurs y sont aussi supportables que dans le Tell, en ce sens que ces grands espaces sont fréquemment traversés par des courants d'air qui en rafraîchissent très sensiblement la température. Ce qu'il y a de certain, c'est que les cas d'insolation sont moins fréquents dans le Sahra que dans le Tell. Nous ne prétendons pas établir, cependant, que le guebli — vent du désert — a quelque chose de commun avec la brise ; mais, enfin, il ne souffle pas toujours, et nous donne bien quelque répit.
Le 5, la colonne alla coucher aux Hadjeur-el-Meleh, — les Rochers de Sel.
Pendant cette journée, la chaleur fut accablante; une température d'étuve, et pas d'eau — même salée — sur le parcours de la colonne, pour humecter les petits bidons extérieurement. Aussi, l'abondance de café qu'ils contenaient atteignit-elle bientôt une température qui enlevait à ce breuvage toute vertu désaltérante. Un grand nombre d'hommes furent bientôt en proie au délire de la soif, qu'ils cherchaient à tromper en se mettant de petits cailloux dans la bouche, en mâchant des feuilles de sedra (jujubier sauvage), ou en broyant dans leurs dents des tiges d'halfa, moyens ne présentant qu'une efficacité dérisoire. L'effet de mirage, qui donnait à la sebkha du Zar'ez occidental se développant sur notre gauche, l'aspect d'un lac plein à déborder, venait encore augmenter le supplice des assoiffés, en les transportant par la pensée vers les grands fleuves, vers les riantes et belles rivières du beau pays de France. A ce spectacle tentateur, les sécrétions s'amoindrissent davantage, et les muqueuses, privées de mucus pour les lubrifier, se dessèchent de plus en plus. Dès lors, la bouche, la gorge, le pharynx, deviennent le centre de sensations étranges: on n'ose plus respirer, parce que le courant d'air de l'inspiration et de l'expiration contribue encore, en favorisant Tévaporation, à rendre sur ces poinls les membranes plus sèches encore. On arrive bientôt à l'hallucination ; on envie le sort de ces torturés de l'Inquisition qui étaient soumis à la question de l'eau ; on ne les plaint plus; on
trouve que la douzaine de pintes de liquide qu'on leur faisait absorber n'était pas la mer à boire, et qu'il n'y avait pas lieu de faire tant que cela la petite bouche quand l'excellent Tomas de Torquemada leur offrait, avec tant de sollicitude, l'occasion de se désaltérer. On se transporte encore par la pensée, quand la gorge vous arde, dans les grandes brasseries allemandes, où la bière coule à flots ; la liqueur blonde de Gambrinus est versée dans des choppes gigantesques ; on rêve de se noyer, non pas dans un tonneau de vin de Malvoisie, comme le duc de Clarence, mais dans un foudre de bière; enfin, comme le roi Richard III d'Angleterre, qui, dans un moment où ses jambes lui étaient insuffisantes, s'écriait désespéré : <« Mon royaume pour un cheval ! » modifiant son souhait, nous eussions dit volontiers : « Mon cheval pour un bock! »
Le 6 juin, la colonne allait dresser ses tentes au sud du village européen de Djelfa, où elle faisait séjour le 7. Elle bivouaquait, le 8, à Bab-Aïn-Msâoud, et elle arrivait, le 9, devant Ksar- Gharef, sa destination.
Le point choisi par le colonel Arnaudeau pour servir d'assiette à son camp, fut tout naturellement celui qu'avait occupé, au mois d'août de l'année dernière, la colonne Archinard. C'est un mamelon rugueux et rocailleux, dont la surface est affleurée par des bancs de roches, et qui s'épanouit en pente douce vers le nord, embrassé, à l'est, par les eaux de l'Aïn-el-Azria et de l'Aîn-Tiouelfin. Abrité contre les vents du Sud par les hauteurs boisées du djebel Ez-Zabech; rafraîchi par sa forêt de pins d'Alep, de thuyas et de genévriers, et par les eaux de ses sources, qui lui font un collier de cristal; égayé par la verdure des bois et par celle des jardins du ksar, le mamelon où fut assis le camp nous semblait, en le comparant à l'affreux plateau blanc-sale d'Aïn-el-Oucera, la délicieuse Djenna (le jardin, le paradis) que promet le Prophète, pour l'autre monde, aux Croyants qui auront pu a peu près justifier d'une vertu passable dans celui-ci. De l'eau courante et des arbres verts ! mais c'était splendissime !
Au sud et à l'est, un paysage du Tell, un frais décor dressé au milieu du désert par le machiniste divin ; une vaste ceinture
ceignant le Salira dans sa robe de couleur fauve; une forêt avec des tourterelles qui roucoulent, des oiseaux qui tuituilent : c'était comme une fraîche ondée tombant du ciel après les rissolemenls de l'enfer.
Évidemment, en disant forêt, nous n'avons point l'intention d'établir de comparaison entre les baliveaux clair-semés du djebel Ez-Zabech et la haute futaie de la forêt de Fontainebleau; mais, dans le Sahra, les appréciations doivent être minimantes, pour cette raison que quelques arbres rabougris conlorsionnant ça et là dans les rochers y représentent une forêt; de l'eau ne dérobant qu'à un millimètre de profondeur la vue des têtards qui y grouillent, c'est du cristal de roche; de l'herbe piquée rare et courte dans une terre ingrate, c'est un gras pâturage; par une température d'une quarantaine de degrés, on s'aborde en se disant : « Il fait bon ce matin ! » et Ton court revêtir ses habits de drap. Tout est relatif ici-bas; c'est pourquoi Gharef nous fii l'effet d'un Eden.
Si le camp de Charef n'était pas établi précisément selon les règles de la castramétation, il l'était — et cela valait mieux dans cette circonstance — suivant celles de la commodité; on avait sacrifié, et c'était sans danger, les rigueurs de la ligne droite aux caprices de l'utilité et du bien-être. On ne se doute pas, dans le monde civil, combien il faut être fort pour s'écarter en quoi que ce soit, dans le monde militaire, des données qu'on appelle réglementaires, et pour oser chercher l'esprit de nos institutions et en laisser quelquefois la lettre de côté. Il est vrai que l'interprétation juste n'est pas à la portée de toutes les intelligences.
Si l'est et le sud nous rappelaient le Tell, l'ouest et le nord, en revanche, nous présentaient l'image la plus parfaite des régions désertiques : à l'est, au delà de Ksar-Charef, l'immensité se développait, pareille à une mer aux eaux bleu-foncé, jusqu'aux limites de l'horizon, et se rattachait aux sommets du djebel Harchet-ech-Cherguia, que noie une gaze bleuâtre vaporeusemenl indécise ; des roches poudrées de sel, et à base tapissée d'halfa, ajoutent encore à l'effet dont nous parlons, en nous montrant ces soulèvements comme des vagues à crêtes moutonnées. Quand, sous les ardeurs d'un soleil de feu, les ondes
courent, frémissantes, à la surface du sol, l'illusion alors est complète, et Ksar-Charef, avec ses constructions blanchâtres et sa disposition en amphithéâtre, rappelle volontiers, aux hallucinés qui ont la nostalgie du Tell, Alger la bien-aimée, Alger, la ville des plaisirs faciles et des situations militaires particulièrement agréables; mais, nous le répétons, ce n'est là qu'une illusion, qu'un effet d'optique. Que le soleil vienne à s'éteindre dans l'ouest, la vérité toute nue vient nous montrer brutalement la réalité.
Dans la même direction encore, à l'horizon, des lignes dorées courent, du sui-ouest au nord-est, à mi-côte du versant oriental de la Harchet-ech-Cherguia : ce sont des dunes de sable apportées par les vents du sud, et qui se sont heurtées, impuissantes, aux flancs décharnés de cet obstacle.
On peut suivre, au loin, par la direction de la chaîne de collines qui le couvrent, à l'est, le cours de l'ouad El-Beïdha, qui prend sa source dans le djebel El-Eumour, et qui, après s'être nommé successivement ouad Thaguin, ouad Bet-Tin, ouad El- Ouerg, devient un affluent de droite du Chelif, en tombant dans le Nahr-Ouacel, tête de ce fleuve.
Au nord-ouest, les Gourin du Zar'ez, pareilles à un taureau gigantesque, éventrent le ciel de leurs redoutables cornes.
Au nord, le banc de sable de Zebart-el-Fatha fait une bordure d'or au lac salé de Zar'ez, vaste glace d'argent où le soleil se mire avec une coquetterie d'efféminé. Derrière le Zar'ez, le djebel Oukat, hérissé de gibbosilés, s'allonge de l'est à l'ouest et va se relier au djebel El-Khidher, la montagne aux Sept-Têtes.
A l'est, le djebel Ouacheba, tacheté de quelques rares bouquets de thuyas et de genévriers, semble une panthère rasée dans les hautes herbes.
Il n'est point de spectacle plus splendide que celui que présentent, aux diverses heures du jour, le banc de sable de Zebartel-Fatha et la Sebkhat-Zar'ez : c'est parfois comme un bouillonnement d'or en fusion menaçant d'un débordement la surface argentée du lac; par certains effets de lumière, l'or se calme et passe par les tons rose et aurore ; la sebkha devient bleu tendre; les montagnes, mystérieusement enveloppées de gaze, se fondent
dans l'azur du ciel. Nous sommes obligés de convenir, malgré notre orgueil de mortels, que le Créateur a bien quelque talent en peinture.
Le Ksar-Charef s'élève, ou plutôt s'émiette, à six ou sept cents mètres à l'ouest du camp, sur un plateau blanc-sale horriblement dénudé et affreusement rocailleux; la teinte de ses maisons se confond nécessairement avec celle du sol, puisque c'est le terrain même sur lequel s'assied le village qui a fourni la pierre et la terre qui ont servi à sa construction. Des vergers, clos de murs ébréchés, et dans lesquels on ne trouve que le figuier, le grenadier et l'abricotier, se développent au nord du ksar en une longue bande de verdure. Dans les carrés où les arbres fruitiers sontclair-plantés, les Abaziz ont jeté quelques poignées d'orge qui n'ont produit qu'un maigre rendement.
Les eaux de Charef sont remarquablement belles, et les contempler n'était pas la moindre jouissance des officiers de la colonne; on s'asseyait sur les bords de la source principale, qui pleure par cinq ouvertures des larmes de cristal grosses comme le poing; on admirait la limpidité du Haci-Tiouelfin, aux quatre sources bouillonnantes; on suivait, l'œil rafraîchi, le cours de ces belles eaux que la couleur du sol sur lequel elles s'épandent fait paraître d'argent; on écoutait avec plaisir leur gentil caquetage et leurs ricanements, et, pour peu qu'on s'isolât de ce qui vous entourait, on ne tardait pas à se croire transporté au bord d'un de ces charmants ruisseaux qui courent joyeux dans les prés fleuris de notre chère France. Jugez donc! de l'eau claire dans le Sahra! Mais aussi c'est une curiosité, et on se dérange pour aller voir cela.
L'Aïn-el-Azria, à l'est du camp, donne aussi des eaux qui ne sont pas à mépriser.
En résumé, Charef est un des meilleurs bivouacs de notre Sahra, et ce n'est pas sans raison que les Arabes l'appellent une dar mliha, une bonne demeure.
Dès le lendemain de l'arrivée de la colonne à Charef, les officiers avaient porté une cognée arboricide sur les pins d'Alep qui peuplent le djebel Ez-Zabech, et les malheureux conifères jonchent par centaines, comme des guerriers tombés sur le
champ de bataille, le terrain où s'asseyait le camp. C'était à fendre le cœur de voir cet affreux carnage d'abiétinées, lesquelles pleuraient leurs cônes dans toutes les directions.
La conscience des abalteurs n'était pas sans gronder un peu ; mais ils cherchaient à se mettre d'accord avec elle en tâchant de se persuader à eux-mêmes que le pin d'Alep pousse aussi vite que le radis, et que, d'ailleurs, il ne pouvait y avoir grand mal à dévaster un pays qu'on allait, disait-on, bientôt abandonner, t'excuse n'était pas fameuse, mais c'est toujours comme cela quand le remords vous talonne. Du reste, il n'y avait point à hésiter ; il fallait nécessairement se mettre à l'abri contre les menaces d'une température qui n'est pas absolument à l'usage des organisations européennes.
Au bout de quelques jours, la forêt était dépaysée, et le plateau rocailleux de Gharef était transformé, comme par l'effet d'un pouvoir magique, en une vaste oasis de pins d'Alep balançant leurs verts panaches au souffle des brises sahriennes.
Gomme on était menacé de passer là l'été, chacun songea à s'abriter contre les chaudes caresses du soleil de cette région en formant un établissement solide, presque impénétrable aux rayons de l'astre, et de force à lutter avec les vents déchaînés du Sud. L'abatis que nous déplorons plus haut devait donc nous fournir les matériaux nécessaires à la construction des gourbis.
Dès le lendemain de l'installation du camp, disons-nous, ceux de nos officiers qui, comme Titus, craignent de perdre une journée, ceux qui, professant les doctrines de l'èpicuréisme, recherchent toujours ce qu'il peut y avoir de bon dans une mauvaise situation ; ceux qui ont horreur de la maison de toile , mauvaise en hiver, inhabitable en été, et qui préfèrent plonger, en plein midi, leur crâne dévasté — dût-il virer au buis ou à l'ivoire ranci— dans la lumière ardente du grand chauffeur de notre planète; ceux qui, affolés de verdure, dressent habituellement trois baliveaux ou un paquet d'arbustes étiques devant leurs tentes, et qui, poussant l'orgueil de l'horticulture jusqu'à la démence, n'hésitent pas à mépriser le jardinier d'Armide, Le Nôtre, et peut-être même Alphonse Karr, sous prétexte qu'ils n'ont jamais rien fait de pareil ; toutes ces catégories de verdu-
riers, disons- nous, s'efforçaient de trouer le rocher, de le tourmenter avec la barre à mine, de faire au sol, en un mot, un visage de variole pour planter dans ses cicatrices les arbres qui devaient former la charpente, le squelette de leurs habitations.
Les destructions et les constructions continuèrent de plus belle les jours suivants; à chaque instant, surgissait un nouvel îlot de verdure; la bâtisse est contagieuse, et il ne restait plus guère n'ayant pas mis la main à la pâte que ces pseudo-spartiates qui ne mordent aux jouissances de ce monde qu'à huis-clos, mais qui y mordent, pourtant, et ferme.
Au bout de quinze jours, le camp de gourbis de Charef offrait le plus merveilleux coup d'ceil qu'on pût imaginer : il y avait là de véritables œuvres d'art, et l'inouïsme de la chose, c'est que tout cela s'était fait avec rien, sans autres outils que des couteaux et les hachettes ébréchées des escouades. Le pin composait la charpente; le thuya et le genévrier formaient le clayonnage des parois; on capitonnait avec du romarin, et on couvrait avec de l'halfa. Quels ingénieux débrouillards que les Français !
Les gourbis des Tirailleurs algériens — des moutons dans une peau de tigre — n'avaient ni le fini ni le léché de ceux du 16e de Chasseurs à pied ou du 34e d'infanterie; ils ressemblaient volontiers à ces merveilleux soldats qu'on est convenu d'appeler lesenfanls du désert (1); tout cela, malgré les idées de rectitude
que s'efforce de leur inculquer leur commandant T , était
construit avec un mépris candide de l'alignement, avec une indépendance absolue de principes à l'endroit de la ligne droite; — elle n'y figurait même pas pour mémoire; — tout cela était tour-
(1) Il est généralement admis parles journaux de France, voire même d'Algérie, que les Turcos sont des enfants du désert. Bien que cette qualification pittoresque donne un certain cachet d'étrangeté à ces intrépides soldats, et qu'il nous coûte énormément de saper une illusion qui a son demi-siècle, nous n'hésitons cependant pas à déclarer que tous les Tirailleurs algériens sont nés dans le Tell, à l'exception pourtant de ceux à qui le hasard fit voir le jour à Manheim, à Astrakan, à Turin ou à Concarneau ; mais nous ajouterons qu'on n'en fait plus comme ça. Il nous faut donc, à dater d'aujourd'hui, en prendre notre parti : — le prendra-t-on ? — il n'y a pas plus de Tirailleurs du désert que de lions de cette môme région.
mente, hérissé, penché, désorienté. La forme dominante — il y en avait une — était celle d'un gibus sur lequel un myope se serait assis par mégarde ; quelques-uns de ces gourbis rappelaient assez l'idée d'un bonnet à poil qui aurait été exposé longtemps aux écoulements célestes, ou d'un chat faisant inopinément, dans un escalier, la rencontre d'un chien inconnu. Mais enfin, cela paraissait leur suffire.
Leur commandant gémissait à cœur tendre de cet état de choses, qui tranchait très désagréablement sur les élégantes constructions du camp. Il s'en consolait cependant, en songeant qu'un jour, — ,il ne savait pas au juste lequel, — les natures incultes dont les pères ont bâti la mosquée de Gordoueet l'Alhambra finiraient par faire quelque chose de suffisamment droit, quelque chose qui ne serait pas, comme aujourd'hui, un objet de risée pour leurs contemporains, dont plusieurs se flattent d'avoir appris la géométrie.
Les gourbis du 4e de Chasseurs à cheval restèrent, pour la plupart, à l'état de projet ou de carcasse. Les cavaliers de ce régiment paraissaient imbus de ce principe — ils étaient peutêtre dans le vrai — qu'il ne faut jamais se presser lorsqu'il s'agit de travail. Les officiers, parmi lesquels on comptait de vieux Africains, savaient d'expérience, sans doute, l'instabilité des choses humaines, et ne voulaient pas risquer de travailler pour la postérité. Avaient-ils raison? Avaient-ils tort?.... L'avenir le démontrera.
Nous avons dit plus haut que le 34e d'Infanterie avait eu le projet de construire un théâtre au camp d'Aïn-el-Oucera ; le prompt départ de la colonne pour Gharef avait fait échouer cet excellent dessein; mais le caporal-imprésario — un Parisien — s'était bien promis de reprendre son idée et de la mettre à exécution, si les Destins lui assuraient un mois de séjour sur ce point.
Il est évident que si, dans une réunion de trois Français, il se rencontre un Parisien, vous ne l'échapperez pas; vous aurez un théâtre, fussiez-vous sur terre, sur mer, ou dans les airs, quand on aura trouvé le moyen de se maintenir et de faire ses
quatre volontés dans cet élément. Trois Français 1 mais c'est plus qu'il n'en faut pour jouer la Chambre à deux lits!
Les théâtres en campagne ont, croyons-nous, plus d'inconvénients que de véritables avantages; ils exercent, surtout dans le déserl, une influence nostalgique sur les natures impressionnables, en ce sens que vous leur présentez des scènes de la patrie, que vous leur mettez sous les yeux, comme à cet infortuné Tantale, des images qui leur font sentir d'autant pins vivement les mille privations auxquelles elles sont assujetties. L'audition du Ranz des Vaches arrachait des pleurs aux Cent-Suisses et les portait à la désertion. Ainsi, au théâtre, il n'est presque point de pièces dans lesquelles l'amour n'ait un rôle. Croyez-vous qu'il soit sans danger de réveiller cela dans les armées en campagne, et surtout dans le Sahra?
Quoiqu'il en soit, le caporal-imprésario du 34e entreprit la construction de son théâtre; au bout de quelques jours, la charpente devant figurer la scène s'élevait dans les airs avec une hardiesse des plus provocantes pour les vents du Sud.
Le commandant du bataillon de Tirailleurs avait fait reconstruire sa zriba pour ses concerts orientaux, lesquels étaient toujours suivis avec un enthousiasme des plus persistants.
En définitive, le camp de Gharef était tout uniment une merveille, mais une merveille qui avait le grand tort d'être à Charef, dans le Sahra, au lieu d'être à Saint-Maur, aux portes de Paris. Faire de la gloire ou de l'art à huis-clos ou entre hommes, cela manque de stimulant, et, pour le Français, là où le sexe enchanteur n'est représenté que par des cantinières qui ont roulé leurs glorieux tonnelets sur tous les champs de bataille de leur temps, l'enthousiasme a toutes les peines du monde à escalader le zéro du thermomètre de l'amour-propre artistique.
Mais l'installation du camp venait à peine d'être terminée, lorsque le bruitd'une incursion imminente de l'ex-agha Bou-Diça — que nous connaissons — sur les terres des Oulad-Mokhtar, tribu à laquelle il appartenait, et qu'il avait, prétendait-on, l'intention d'enlever et d'entraîner de nouveau dans la défec-
tion, vint obliger la colonne Arnaudeau à quitter son camp de Charef pour se porter là où sa présence paraîtrait utile.
Cette menace — vraie on fausse — de Bou-Diça semblait causer une frayeur extrême aux tribus du cercle de Boghar, qui avaient leurs campements au nord de notre camp. Quelle que fût la valeur d'une nouvelle qui ne reposait que sur des bruits arabes, il convenait néanmoins de prendre une position qui rassurât ces tribus, et qui les mît, s'il y avait lieu, à l'abri des tentatives de ce transfuge; il fallait couvrir les OuladîMokhtaret les Rahman, qui paraissaient le plus directement menacés. Or, la position de Dar-Djelloul, située à trois marches au nord de Charef, près de Serguin, remplissait parfaitement le but qu'on se proposait, puisqu'elle gardait ces deux tribus nomades contre toute attaque ou toute tentative d'enlèvement venant de l'Ouest.
Le 26 juin, en même temps qu'il venait prendre le commandement de la colonne de Charef, le lieutenant-colonel Morand, du 34e d'Infanterie, qui remplaçait le colonel Arnaudeau, du même corps, désigné pour commander la colonne de Laghouath en remplacement du colonel Marguerilte, se formait en colonne légère pour se mettre en marche dès le lendemain dans la direction du nouveau camp.
On avait signalé, dans la soirée de ce jour, la présence d'un fort parti de rebelles sur les eaux de Thaguin, où, s'il fallait en croire les on-dit, il serait venu boire dans la matinée.
Le lendemain, 27 juin, c'est-à-dire dix-huit jours après son arrivée à Charef, la colonne légère s'ébranlait, abandonnant ses merveilleux gourbis, et, probablement, pour jamais, et mettait le cap sur le Nord, en jetant un regard de regret sur sa ville de verdure, l'enfant de ses sueurs et de son incomparable génie. Elle allait bivouaquer sur les eaux de Hammiet-el-R'arbia, source thermale sourdant au pied d'un îlot situé au bord sud de la sebkha duZar'ez occidental.
Cette particularité d'une source d'eau douce jaillissant dans le lit d'un lac salé se reproduit encore au nord-ouest de Hammiet-el- R'arbia, sur un îlot voisin de Moklhâ-el-Djedian. Les Arabes donnent tout naturellement une origine merveilleuse à cette
source, qu'ils nomment Haci Sidi Aïça-Mahammed (le puits de Sidi Aïça-Mahammed).
Le 28, après avoir traversé un bras du lac salé, que les pluies de la veille avaient rendu boueux, la colonne prit la direction de Thaguin, et alla coucher, en appuyant à l'est, sur le r'dir de Feïdh-el-Hallouf.
C'est sur noire droite, à Mendjel, que, le 16 avril de l'année dernière, l'agha de la tribu des Oulad-Châïb, En-Nâïmi-ould-El- Djedid, assassina traîtreusement, au milieu des campements de cette tribu, son kaïd Djelloul-ben-Msâoud.
Après cet assassinat, que nous avons raconté dans tous ses détails dans la première partie de cet ouvrage, et pour échapper au châtiment qui l'attendait, l'agha En-Nâïmi s'enfuit en entraînant les Oulad-Châïb dans la défection.
C'est au nord de Feïdh-el-Hallouf que fut tué, le même jour, par Bou-Bekr-ould-El-Djedid, frère d'En-Nâïmi, le lieutenant indigène Ahmed-ben-Rouïla, du bureau arabe de Boghar.
Une reconnaissance poussée par quelques mekhazni dans la direction des eaux de Thaguin, où Ton avait signalé, la veille, la présence d'un fort parti de rebelles, n'avait eu d'autre résultat que la constatation du passage récent de nombreux cavaliers sur ce point; mais rien n'avait démontré que ce fût un goum ennemi.
La colonne arrive à Dar-Djelloul le 29, après une marche longue et fatigante sur les plateaux rocailleux de la rive gauche de l'ouad Eth-Thouïl, et pose son camp sur les bords de la source thermale d'El-Khadhra, laquelle donne son nom à l'ouad qu'elle alimente de ses eaux.
C'està une maison que fil bâtir, en 1860, le kaïd Djelloulben-Msâoud sur la rive droite de l'ouad El-Khadhra, que l'emplacement sur lequel est établie la colonne Morand doit son nom de Dar-Djelloul (la Maison de Djelloul).
Celte construction, dont la continuation fut arrêtée par la mort du kaïd des Oulad-Châïb, Djelloul-ben-Msâoud, assassiné, comme nous l'avons dil plus haut, par l'agha En-Nâïmi, promettait un développement monumental; elle devait avoir la forme de la maison moresque, c'est-à-dire se composer de quatre
faces servant d'appui à des constructions s'ouvrant sur la cour. La face sud est seule terminée ; le goût n'en est pas irréprochable : c'est le style gâteau de Savoie adopté par les architectes français qui ont bâti la Chellala du cercle de Boghar. Deux tours-guérites — des poivrières du "XIIIe siècle — défendent les angles est et ouest de l'édifice, et lui donnent, de loin, l'aspect d'un castel des temps féodaux.
Dar-Djelloul, ruinée avant d'être achevée, c'est l'histoire de son infortuné fondateur, arrêté prématurément et violemment dans la vie par l'assassinat.
Bien que kaïd des Oulad-Châïb, Sid Djelloul était cependant étranger à cette tribu : il appartenait à une famille de marabouth des Oulad-Sidi-Aïça-El-Ouerg. Cette origine explique le choix de l'emplacement de son bordj sur le territoire de cette dernière tribu.
Le site où s'élève Dar-Djelloul séduit lout d'abord, surtout quand, venant du Sud, on a traversé la plaine affreusement rocailleuse qui s'étend entre les hauteurs dénudées qui se nouent au djebel Ben-Hammad, et le cours de l'ouad Bet-Tin.
L'abondance et la beauté de ses eaux, ses nombreux canaux d'irrigation marqués par des lignes d'herbes vertes, son petit bois si ombreux de figuiers et d'abricotiers, tout cela réjouit l'œil et le guérit de l'aride uniformité dont il a souffert. Mais ne nous éloignons pas trop des lieux arrosés par les sources. La chaîne de collines qui ferme notre ouest, en prenant successivement les noms de Kaf Aïn-El-Frithiça, de Bou-Chethaïba et de Kaf Aïn-El-Khadhra, est hideusement pelée : c'est une suite de rochers jaunâtres qui semblent avoir été émiettés par le marteau patient du casseur de pierres.
Cette chaîne à croûte brisée va se river, au nord, au djebel Arfouf, piton rocheux qui, à quelque distance, présente l'aspect d'une gigantesque mître d'évêque, et au djebel Daoura, taillé en soufflet comme un accordéon.
Notre est est sans limites : c'est une vaste plaine tigrée de buissons de jujubiers sauvages et de maigres touffes d'halfa. L'ouad Bet-Tin ou Eth-Thouïl, qui reçoit toutes ses eaux, coule du sud au nord à deux kilomètres de Dar-Djelloul, et devient
plus tard an affluent du Nahr-Ouacel, qui est le Haul-Chelif. Au loin, dans le sud-est, le djebel El-Khidher nous montre encore ses éternelles Sebâ-Rous, ses sept têtes de géants décapités. Notre sud est borné par le djebel Oukat et le djebel El-Meksem, qui se rattache aux collines de Thaguin.
Nous l'avons dit, les eaux sont très abondantes autour de Dar-Djelloul ; les sources ont généralement leurs têtes dans l'ouest, au pied des contre-forts du djebel Ben-Hammad et du djebel Amar-ben-Khaddou. Trois de ces sources sont remarquables par le volume de leurs eaux : au sud, l'Aïn-el- Frithiça (1), qui s'échappe du pied du Kaf (rocher) de ce nom, et qui arrose quelques maigres vergers plantés d'abricotiers; FAïn-el-Khadhra, qui sourd dans les figuiers, à l'ouest de Dar- Djelloul, par quatre bouches, et qui forme, au point de jonction de ces sources, un ruisseau qui, dans le Sud, peut parfaitement passer pour une rivière; les sources de Serguin, ou Mserguin, au nord, présentent également un gros volume d'eau qui arrose les jardins de cet ancien ksar, et qui, en se divisant, va former une dzira, une île couverte d'une forêt de roseaux impénétrable. Entre les sources d'Aïn-el-Khadhra et de Mserguin, on trouve encore une fontaine, qui est bien inférieure aux autres sous le rapport du volume de ses eaux, mais qui leur est infiniment supérieure sous celui de leur qualité: c'est l'Aïnel-Abadia, qui prend sa source au pied des derniers mouvements de terrain du Kaf Aïn-el-Khadhra.
Les eaux d'Aïn-el-Khadhra, nous l'avons dit, sont splendides; elles roulent leurs nappes tièdes, limpides comme du cristal, sur un lit de petits cailloux jaunes, verts et rouges. Tout le long de son parcours, le ruisseau est peuplé de crustacôs-brachyoures et de cyprinoïdes, qui augmentent les maigres ressources des .
(1) Diminutif de forthaça, teigneuse. Ce qualificatif se rattacherait, suivant les Oulad-Sidi-Aïça, à un fait légendaire qui aurait eu pour héroïne une femme affectée de cette maladie que les dermatologues appellent la teigne, affection d'ailleurs on ne peut plus commune parmi les indigènes des deux sexes.
Les Arabes emploient aussi le qualificatif forthas pour désigner un terrain aride et rocailleux.
popotes; il fourmille aussi de petits mollusques à coquille noire — pulmonées aquatiques — qui hérissent chacune des pierres du cours d'eau.
Malheureusement, les belles eaux d' Aïn-el-Khadhra sont fortement chargées de carbonate de chaux; aussi ont-elles à un haut degré la propriété de pétrifier les végétaux qu'elles rencontrent; elles agissent par incrustation et composent ordinairement une sorte de conglomérat formé de débris de roseaux, de branches de figuiers, des mollusques dont nous parlons plus haut, et de toutes les plantes qui naissent sur les bords du ruisseau. On rencontre ces pétrifications en grande quantité, surtout dans la dérivation qui est creusée entre le bouquet de figuiers et les ruines du Ksar Aïn-el-Khadhra, qu'on nomme aussi Ksar El- Kheurab.
La plupart des hauteurs voisines de Dar-Djelloul sont couvertes de constructions : au nord, les deux ksour Serguin, Ksar El-Ahmeuret Ksar Er-Ragouba, complètement ruinés, se confondent avec les rochers sur lesquels ils s'élevaient; à l'ouest, sur un piton, les ruines de Bou-Chethaïba; au sud, ruines sur l'Aïn-el-Frithiça. Tout près de Dar-Djelloul, sur un petit plateau qui domine la rive gauche de l' Aïn-el-Khadhra, un ksar de ce nom a fait place à la redoute Archinard, construction qui, ainsi que l'indique une pierre scellée dans le bastion de l'est, date du mois de septembre 1864 ; elle est l'œuvre d'un bataillon du 77e d'Infanterie (commandant Charles), qui faisait partie de la colonne que commandait alors le colonel Archinard, et rappelle l'expédition la plus ingrate, la plus pénible, la plus difficile, la plus longue qui ait été faite dans notre Sahra. En effet, pendant cinq mois, — de juillet à novembre, — la colonne Archinard, ainsi que nous l'avons dit dans un des chapitres précédents, n'eut pas un moment de repos : chargée, au milieu d'un pays insurgé, de l'importante mission des ravitaillements, et manquant absolument des moyens de transport spéciaux au Sahra ; les chameaux; obligée de se servir de charrettes dans un pays sans routes, haché de ravins, bourrelé de dunes de sables, criblé de fondrières, impraticable dès que les voitures y avaient passé deux fois, défoncé par les moindres pluies ; contrainte, le
plus souvent, de prendre sa direction en dehors des sentiers arabes, à travers les touffes d'halfa, en tâtonnant, sondant son terrain, parfois rebroussant chemin, se jetant à droite ou à gauche, guidé par un hardi pilote, Juan Mas, l'intrépide colon de Mesran, un homme d'entreprise et de ressources, un homme qui a rendu les plus grands services à la colonne Archinard, et qui lui a permis de faire l'impossible, el tout cela avec l'ennemi partout, ennemi harcelant, insaisissable, agaçant, et tout cela sous un soleil de plomb, pendant les mois d'été, sans eau ou avec de l'eau vaseuse el infecte, et tout cela avec des journées de marche de quinze à seize heures, à cause de la lenteur du convoi, lenteur amenée par des charrettes qu'il faut décharger et recharger dix fois dans une journée. Aussi, malgré les jurons des conducteurs, les coups de fouet aux bêles épuisées ou qui se rebutent, le convoi s'allongeait-il outre mesure, et la queue n'arrivail-elle ordinairement au bivouac qu'à la nuit close. Et pourtant, tout cela reste ignoré, parce que cela se fait saus éclat, sans bruit, et sur un théâtre sans écho el vide de spectateurs. Ce sont pourtant là des services, et des meilleurs.
Tout est ruines et décombres autour du Dar-Djelloul; les Oulad Sidi-Aïça-Mahammed ont repris la vie nomade et la tente; ils ont abandonné la maison de pierre qui les clouait sur leurs rochers. En effet, sous la tente, on peut suivre les troupeaux sur leurs pâturages; on se déplace suivant les saisons et on choisit son terrain ; on n'a point de murs à relever; on n'a point à redouter la chute d'une terrasse; avec la tente, la liberté, l'espace, le grand air. En présence de tous ces biens, les Oulad Sidi-Aïça- Mahammed n'avaient pas à hésiter entre l'habitation de poil et la demeure de pierre.
La dzira (l'île), avec sa forêt de roseaux, est délicieusement verte et d'une adorable fraîcheur; c'est de la volupté, par les affreuses chaleurs qui, dès le matin, se font sentir à Serguin, d'aller s'étendre au bord des eaux sous une voûte formée par d'épais panaches de roseaux impénétrables aux rayons du soleil, avec des oiseaux qui se balancent sur leurs tiges flexibles en sifflant une berceuse. Ne quittons pas celte île bénie; car, au delà de son périmètre, ce ne sont plus que des ruines, des roches brisées,
des pierres à ne savoir où poser le pied, et une température étuvéenne.
Disons quelques mois de l'installation du camp.
L'infanterie occupe trois des faces d'un carré; le bordj Djelloul forme l'autre. Le 34e d'Infanterie tient la première face, sud, le 16e de Chasseurs à pied occupe la deuxième, ouest, et les Tirailleurs du 1er régiment forment la troisième, est. Les escadrons du 4e de Chasseurs de France, l'Artillerie et le Train campent dans l'intérieur du carré. L'Administration et ses magasins sont placés dans le bordj Djelloul.
L'ambulance a été construite sur la face nord de la redoute Archinard. L'État-major de la colonne a dressé ses tentes dans une clairière du bouquet de figuiers.
Les troupes sont sous latente-abri.
L'Aïn-el-Khadhra, qui forme un gros ruisseau dès son point d'émergence, traverse le camp diagonalement, et y répand, avec une certaine fraîcheur, cette gaîté que donne, dans le Sud, la vue de l'eau courante.
On n'a pas oublié que nous sommes à la fin de juin, et que ce n'est pas précisément cette époque de l'année qu'on choisit pour faire des voyages d'agrément dans le Sahra. Dar-Djelloul, en effet, c'est un bain maure à ciel ouvert : dès cinq heures du matin, on y mijote au bain-marie ; à huit heures, on y cuit; à dix heures et jusqu'à quatre heures du soir, on y rissole ; puis on y remijote jusqu'au coucher du soleil, pour retomber dans l'étuve jusqu'à dix heures du matin. Nous ajouterons qu'on ne se plaignait pas ; on se bornait à s'éponger le front toutes les cinq minutes, en regrettant le bon temps des guerres de M . de Soubise, où l'on attendait — de connivence avec l'ennemi — pour livrer bataille, le délicieux mois de mai, le mois des fleurs et des jolies brises, et où l'on remettait l'épée au fourreau dans les premiers jours de juin, en ajournant la suite des affaires au commencement de l'automne, après les chaleurs. On savait alors ce que c'était que les quartiers d'été et les quartiers d'hiver ; mais, en Algérie, nous avions changé tout cela ; il est vrai de dire que nos adversaires, les Arabes, se prêteraient mal à cette combinaison, d'au-
tant mieux que le soleil est un de leurs plus puissants auxiliaires. Nous en prenions donc notre parti en songeant qu'il s'agissait ici des intérêts de notre chère et bien aimée France.
Cependant, sous les menaces de cette température tropicale, qui n'était pas encore arrivée à son maximum d'intensité, il fallut bien penser à se créer des abris ; ici on ne pouvait pas, comme à Charef, compter sur le bois; il fallait faire cinq lieues pour trouver quelques arbres rabougris; mais la Providence — qui pourvoit à tout, assure-t-on, — n'a pas manqué, dans la prévision, sans doute, de l'établissement d'un camp permanent à Dar- Djelloul, de faire pousser tout près, à Serguin, comme nous l'avons dit, une forêt de roseaux impénétrable comme les forêts de bois du Nouveau- Monde. C'est là une importante ressource; car, avec des roseaux, ont peut fabriquer de superbes gourbis refusant impitoyablement l'entrée de toute demeure aux rayons du soleil ; le roseau est, en outre, très favorable aux œuvres d'art; il se prête à toutes les combinaisons, à tous les caprices, à toutes les fantaisies. Aussi, comptions-nous sur des prodiges de la part des constructeurs que nous avions déjà vus travailler à Charef. Cependant, avec la menace d'instabilité qui se balançait au-dessus de leurs projets comme cette épée si connue sur la tête du flatteur de Denys de Syracuse, les échaudés de Charef, qui avaient été forcés d'abandonner leurs monuments juste au moment où ils venaient d'être terminés, avaient bien juré qu'on ne les reprendrait plus à se lancer dans des coustructions gigantesques qui ne devaient servir — c'était supposable — qu'à loger des bédouins. Oui, mais serment d'artiste et de maçon n'a pas d'autre valeur que celui du malheureux qui a le goût de la boisson; ici-bas, quand nous avons des aptitudes, nous en sommes les esclaves comme les vicieux le sont de leurs vices, et les habitués de leurs habitudes. Il y avait là des matériaux pour la bâtisse, fatalement, les constructeurs devaient édifier, et c'est ce qui arriva.
Au bout de quelques jours, la forêt de roseaux était sensiblement tondue; mais cette typhacée n'est pas un arbre, et plus on en coupe, au contraire, plus il en pousse. D'ailleurs, il y en avait une quantité tellement prodigieuse, qu'il n'était pas à craindre
qu'on en vît de sitôt la fin. Dès qu'il y en eut assez de fauchés pour que partout on pût commencer les travaux, chaque corps se mit à l'œuvre.
Comme à Charef, l'Artillerie fit merveille : les gourbis des officiers furent des œuvres d'art du premier mérite, du meilleur goût. Les pavillons, établis sur des polygones réguliers, étaient d'une grande élégance rustique; ils tranchaient avec la sévérité des gourbis-baraques de la troupe, lesquels trahissaient pourtant des connaissances achevées en l'art de la charpenterie, et révélaient le corps savant.
La Cavalerie, qui s'était fait tirer l'oreille à Charef pour entreprendre ses constructions, s'était hâtée, au contraire, à Dar-Djelloul, de poser les bases de son installation ; le gourbi-bonnet-de-police y avait été généralement adopté, à cause de la nature des matériaux de construction, et surtout de sa simplicité architecturale.
Les Tirailleurs avaient presque exclusivement adopté les gourbis cubiques ou à terrasse pour éluder les difficultés de la toiture; c'était, du reste, de l'architecture moresque, mais dans sa plus tendre enfance.
L'Infanterie de ligne, qui paraissait vouloir finir ses jours à Dar-Djelloul, avait bâti à chaux et à sable. Il est vrai que la pierre était à pied-d'œuvce. Un grand nombre d'officiers avaient des maisonnettes du modèle de celles qu'on trouve dans les boîtes de petits ménages à vingt-cinq sous : ce n'était pas absolument spacieux; mais il n'y faisait pas clair en plein midi. C'est ce que les officiers appelaient ménager les jours; il est vrai que, dehors, ils avaient de la lumière à en mettre à la Caisse d'Épargne, et cela sans trop s'exposer aux privations. Enfin, les maçonneries étaient à l'abri du renversement, et par les affreux vents du sud et de l'ouest qui régnent dans ces régions, les gourbis de roseaux n'offraient point assez de résistance pour se permettre cette prétention. Du reste, au bout de quelques jours de construction, ils affectaient des airs penchés qui dénotaient qu'ils n'étaient point de force pour lutter avantageusement avec le brûlant guebli et le fougueux r'arbi.
Comme tous les camps du Sud, celui de Dar-Djelloul man-
quait absolument de gaîlé; les distractions les plus intenses étaient des siestes de quatre heures sous les figuiers; — il n'y en avait pas pour tout le monde; — c'était la poche à la ligne dans les eaux thermales d'El-Khadhra, avec les émotions vives que donne aux fanatiques de l'halieutique cet exercice à bras tendu. Quand un pêcheur prenait, après deux ou trois heures d'un espionnage félin, un poisson — toujours du barbeau — de la dimension d'un manche de grattoir, il rapportait triomphalement sa victime au camp, en le traversant par une diagonale, pour recueillir les bravos delà foule. L'heureux pêcheur parlait pendant quinze jours des incidents et des péripéties qui avaient marqué son opération avant que ça ne mordît sérieusement.
On avait aussi la chasse ; mais l'état du pays — affirmait-on — ne permettait de prendre ce plaisir qu'en famille. Nous devons dire pourtant qu'on était autorisé à tuer tout gibier venant s'aventurer dans un rayon de cent treize mètres du quartier-général. C'était, de cette façon, la cavalerie qui avait le monopole de la chasse : la corvée de l'halfa, qu'elle était obligée d'aller faire à cinq ou six kilomètres du camp, lui permettait le massacre de quelques malheureux léporidés mal en chair, et de pauvres perdicinées amaigries par les difficultés de gagner leur vie dans les régions désertiques. Quant aux gangas, ils étaient méprisés, et ils ne s'en plaignaient pas. Ces gallinacés sont extrêmement nombreux dans le sud de Serguin : cela tient à leur chance d'avoir été doués d'une chair particulièrement incomestible.
Le whist, ce jeu silencieux que jouent certainement les Ombres en attendant le vapeur qui doit les conduire de l'autre côté des sombres bords, était aussi fort pratiqué sous le gourbi des officiers.
Mais les criquets qui fréquentaient si volontiers notre camp d'Aïn-el-Oucera, alors qu'ils n'en étaient encore qu'à leur troisième métamorphose, ont pris des ailes et sont arrivés à l'état d'insectes parfaits. Nous les retrouvons achevant l'œuvre de destruction qu'ils avaient commencée il y a six semaines, et qu'ils continueront jusqu'à leur mort, catastrophe qui, heureusement,
n'est pas éloignée; car ils en sont à la période de l'accouplement; les criquets femelles vont terminer leur mission ici-bas en déposant, d'ici à quelques jours, leurs œufs dans les sables.
Un immense essaim de ces orthoptères sauteurs vient s'abatlre sur un abricotier gigantesque qui nous prêtait si généreusement l'ombre de son feuillage. Malgré nos cris, nos bruits discordants pour les chasser, l'arbre est dépouillé de ses feuilles en moins de dix minutes. Ajoutant l'insulte à leur œuvre dévastatrice, elles nous rejettent sur la tête le résultat de leur digestion ; car leur tube digestif n'est qu'un passage où les aliments ne s'attardent pas.
Le commandant de la colonne avait poussé activement les établissements d'utilité générale : c'est ainsi que le camp fut bientôt pourvu d'un four en briques pour la cuisson du pain, d'une ambulance en maçonnerie, et d'une immense piscine qu'alimentaient, par une dérivation, les eaux thermales d'Aïn-el-Khadhra. Des bains dans le Sahra, c'était merveilleux !
Enfin, quand tout le monde fut parfaitement installé, la colonne de Dar-Djelloul reçut l'ordre d'aller s'établir sous Boghar pour y passer le reste de l'été. Deux causes motivaient ce mouvement rétrograde. D'abord, le camp avait fini par devenir inhabitable: les chaleurs insupportables de l'été, et les propriétés laxalives de ses eaux avaient gravement compromis l'état sanitaire de la colonne Morand, laquelle s'égrenait de ses hommes comme un chapelet brisé ; il était donc urgent de placer les troupes qui la composaient dans d'autres conditions climatériques. D'ailleurs, la position de Dar-Djelloul avait beaucoup perdu de son utilité : Sid El-Ala se reposait; on n'avait pas de nouvelles de Bou-Diça, qu'on savait ne pas pouvoir vivre de la vie des Sahriens, lui, l'habitué des villes, et surtout se passer de l'absinthe du Tell; les inquiétudes des tribus du cercle de Boghar paraissaient dissipées ; les fidélités se refaisaient et se consolidaient , la colonne pouvait donc sans danger remonter vers le Nord pour y prendre ses quartiers civilisés. Ce mouvement s'opérait dans le courant du mois d'août, et la colonne Morand allait s'installer dans la forêt de pins d'Alep qui est à quelques kilomètres de Boghar.
Nous rappellerons qu'une colonne d'observation, sous les ordres du général Liébert, avait été formée à Tniyet-el-Ahd dans les premiers jours de décembre 1864. De cette date au mois de juillet 1865, il ne se produisit aucun fait qui méritât d'être cité. Pourtant, le 20 de ce mois, quarante tentes des Beni-Lent et des Oulad-Oradj, travaillées activement par les émissaires du marabouth se laissèrent entraîner dans la défection et passèrent aux rebelles.
L'emplacement choisi par le lieutenant-colonel Morand pour y établir son camp réunissait toutes les conditions d'un bon bivouac d'été ; mais la distance de ce point aux magasins de la colonne — Boghar — et l'éloignement de l'eau, la nature des voies de communications qui y conduisaient, les rigueurs de l'hiver à cette altitude; tous ces inconvénients ne permettaient pas de séjourner au delà du mois d'octobre sur les lieux où le colonel avait établi sa colonne; c'était l'époque à laquelle les brouillards et les pluies commencent à faire leur apparition; en novembre, les neiges blanchissent déjà les sommets voisins du point où s'assied Boghar, poste avancé qui, lui-môme, nous le savons, est juché à plus de 1,100 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Or, comme, selon toute probabilité, la colonne devait passer l'hiver dans ces parages, il y avait lieu de s'occuper le plus tôt possible de la recherche d'une position répondant à tous les besoins d'une installation sérieuse, c'est-à-dire, facilités de communications avec Ksar El-Bokhari, où l'on a établi un biscuit-ville, proximité de l'eau et du bois, altitude moyenne, température supportable, matériaux à pied d'œuvre pour les constructious projetées.
Le point d'El-Bordj, situé à 1 ,500 mètres au sud-est de Boghar, réunissait à peu près toutes les conditions du programme. Le lieutenant-colonel Morand y porta donc sa colonne dans le courant de septembre, pour y commencer sans plus de retard ses travaux d'établissement.
Mais retournons dans la province d'Oran, et suivons de près les menées des chefs de l'insurrection, qui, désorganisés à la suite des combats des Ghellala, vont chercher à reconstituer leurs
forces pour tenter de nouveau le sort des armes. Malheureusement pour eux, les tribus restées sous leurs drapeaux sont fatiguées, ruinées; elles n'ont plus la foi; elles ne voient pas la fin d'une guerre stérile, inefficace et sans issue. Quelques fidèles parlent même de soumission. Sid Ahmed-ould-Hamza et Sid El- Ala font tous leurs efforts pour ramener à eux les tièdes et les chancelants ; ce sont les Hameïan et les Thrafi surtout qui sont l'objet de leurs tentatives de séduction, et qu'ils veulent gagner à leur cause. Tout l'été se passera à celte besogne d'embauchage, et ce n'est qu'au commencement de novembre qu'ils seront en mesure de reprendre les hostilités. Nous dirons dans le chapitre suivant ce qu'il advint de cette nouvelle levée de boucliers.
Le commandant de la colonne de Géry ville se prépare à reprendre la campagne. — Caractère de Sid Ahmed-ould-Hamza. — Le marabouth essaie de reconstituer ses forces. — Sid Ahmed fait assassiner Bou-Bekr-ben-Zyan. — Défection des Hameïan. — Sid El- Ala reprend la direction des forces insurrectionnelles. — Les rebelles marchent vers le Nord. — Panique dans nos tribus des Hauts-Plateaux. — Mouvements de nos colonnes sur la ligne de ceinture du Tell. — Les colonnes Lacretelle et De Colomba la poursuite du marabouth qui fuit dans le Sud-Ouest. — Les Hameïan sont atteints et réduits à faire leur soumission. — Poursuite des rebelles par le colonel de Colomb jusque dans la région de l'Eurg. — La colonne De Sonis bat un parti d'insurgés sur l'ouad- Seggar. — Trêve. — Brouillé avec son neveu Sid Ahmed, Sid El- Ala se retire à Aïn-Bou-Zeïd. — Sid Ahmed reconstitue ses forces en fantassins avec des Zegdou. — Sid Ahmed demande, mais en vain, le sultanat du Sud. — L'ex-agha Bou-Diça est tué par les Oulad-ben-Zeyan. — Le marabouth rentre en campagne. — Formation d'une colonne légère à Kheneg-el-Azir. — Elle marche à la rencontre de Sid Ahmed, qu'elle atteint sur la gâada de Ben- Aththab. — Combat furieux sur ce plateau. — Nous y faisons des pertes très sensibles. — L'ennemi est repoussé et poursuivi dans sa retraite sur l'Ouest. — La colonne rentre à Géry ville.
Après avoir poussé jusqu'au mois de septembre 1865 1e récit des faits qui ont eu la province d'Alger pour théâtre, il nous faut retourner en arrière, et reprendre la suite des événements qui se sont produits dans celle d'Oran, le foyer de l'insurrection, après les combats des 1er, 2, 6, 8 et 9 avril, et la rentrée à Géryville de la colonne De Colomb.
Ce que nous avons oublié de dire, c'est que le colonel Margueritte, pendant sa marche sur Sidi-El-Hadj-ed-Din, avait failli enlever Sid Ez-Zoubir, le frère de Sid El-Ala, et une partie des Oulad-Sidi-Ech-Chikh ; mais que, trompé, malheureusement par ses guides, il avait manqué les campements de cet on-
cle du jeune marabouth Sid Ahmed-ould-Hamza, dont il n'avait pu razer que quelques tentes.
Nous avons vu que SidEl-Ala, revenu du Sud en toute hâte, avait rejoint Sid Ahmed à Chellala, et qu'il avait dirigé les bandes des rebelles dans les combats qu'elles livrèrent à la colonne De Colomb entre ce ksar et I'Aïn-Tazina. A partir de ce moment, Sid El-Ala reprenait la direction des forces insurrectionnelles.
Sans doute, ainsi que nous l'avons dit plus haut, les sérieuses rencontres des premiers jours d'avril entre nos troupes et les rebelles n'avaient pas été sans jeter un certain ahurissement, un désarroi assez sensible parmi les adhérents du jeune chef de l'insurrection, bien qu'en définitive, les défaites des Arabes ne soient jamais assez complètes, assez décisives pour permettre d'espérer que la paix en sera le résultat obligé. Aussi, le colonel de Colomb se hâta-t-il de refaire ses approvisionnements afin d'être en mesure de parer à toutes les éventualités, et de reprendre la suite de ses opérations si les rebelles faisaient mine de vouloir tenter quelque nouvelle aventure.
Dans la crainte que le commandant de la colonne de Géryville, dont ils connaissaient l'activité, ne se disposât à continuer la campagne, les marabouths mirent prudemment la Zaouïa en sûreté à Benoud, restant de leurs personnes avec les Oulad-Zyad et les Harar deSafi dans les environs de Chellalin.
Le jeune Sid Ahmed-ould-Hamza, qui n'avait alors que quatorze ans, était d'un caractère difficile : violent et tenace comme son frère Sid Sliman, tué à l'affaire des Aouïnat-Bou-Bekr, il faillit, à plusieurs reprises, compromettre sa cause par ses imprudences, et éloigner de lui même ses plus fervents adhérents, les Oulad-Zyad entre autres, qui avaient juré, au lit de mort de Sid Mohammed-ould-Hamza, de le soutenir et de le maintenir à la tête des forces insurrectionnelles. Journellement, c'étaient des orages, des conflits soulevés par le jeune et peu commode marabouth, et que ses conseillers, qui ne reculaient devant aucune concession pour se conserver l'appui de la puissante tribu dont nous venons de parler, s'efforçaient, non sans peine, de calmer ou d'apaiser.
Les Oulad-Sidi-Ech-Chikh-Ech-Cheraga sont loin d'avoir re-
nonce à la lutte: leurs efforts vont dès lors se porter vers l'Ouest; leur politique sera de gagner à tout prix les Hameïan et les Thrafi à leur cause. Mais ceux-ci, maintenus par Sid Ech-Chikh-ben- Eth-Thaïyeb (1), le chef insoumis des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-el- R'eraba, qui n'entend pas faire cause commune avec le chef des Gheraga, ses ennemis, et surtout prendre vis-à-vis d'eux un rôle d'infériorité, ne tiennent pas plus compte de leurs promesses que de leurs menaces, et s'enfoncent dans l'Ouest. Bou-Bekr-bou- Zian et El-Arbi-bel-Aradj furent les seuls qui consentirent à faire leur soumission à Sid Ahmed-ould-Hamza, et encore n'estce que la crainte d'être razés qui leur dicta leur détermination.
Ayant échoué de ce côté, les Oulad-Sidi-Ech-Chikh essayent d'entraver tout au moins les relations que Sid Mohammed-ben- Eth-Thaïyeb et Sid El-Hadj-Bou-Tkheil cherchent à nouer avec nous.
Ces deux hommes, d'une importance relativement considérable, nous faisaient, depuis longtemps déjà, des offres de soumission ; ils promettaient, en échange d'un commandement, de nous ramener les populations défectionnaires sur lesquelles s'exerçaient leur influence et leur action. Nous avions acquiescé à leur proposition ; mais les intrigues des marabouths vinrent les mettre dans l'impossibilité de tenir leur promesse. Sid Mohammed-ben-Eth-Thaïyeb et Sid El-Hadj-Bou-Tkheil furent donc réduits à nous revenir avec leur douar seulement. Nous dirons plus loin quelles furent les conséquences de leur soumission.
Les chefs de l'insurrection passèrent le mois d'avril, et une partie du mois de mai à empêcher les soumissions; ils sentaient que l'esprit des populations qui suivaient leur fortune n'était plus avec eux, et que leur fidélité devenait de jour en jour plus
(1) Les deux branches des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, les Cheraga et les R'eraba, sont divisées depuis 1854, c'est-à-dire depuis que Sid Hamza, le chef de la branche aînée, a été nommé khalifa du Sud.
Les Oulad-Sidi-Ech-Chikh-el-R'eraba ont leurs campements sur la frontière marokaine. Ils nous ont payé l'impôt pendant trois ans, de 1845 à 1848.
chancelante; aussi faisaient-ils exercer une surveillance des plus actives pour maintenir sous leurs drapeaux les tribus qui, lasses d'une guerre sans profit et sans fin, cherchaient à les fuir ou à les abandonner.
La position sur la frontière du Marok, qu'avaient choisie les marabouths, leur permettait de refaire, en toute sécurité, leurs approvisionnements en grains dans le Tell marokain, voire même sur nos marchés par l'intermédiaire des Hameïan, bien décidés déjà à faire défection, et qui n'attendaient que le moment opportun pour passer à l'insurrection. Mais une nouvelle imprudence de Sid Ahmed-ould-Hamza vint retarder ce moment, et compromettre sa cause encore une fois. En effet, il s'en fallut de bien peu qu'une rupture ouverte ne se produisît entre le jeune et violent marabouth et les tribus qu'il traînait à sa suite.
Bou-Bekr-ben-Zyan et El-Arbi-ben-El-Oradj, nous l'avons dit plus haut, n'avaient fait leur soumission à Sid Ahmed que dans la crainte d'être razés; c'était donc contraints, et à leur corps défendant, qu'ils subissaient les violences tyranniques de ce capricieux adolescent. Aussi, n'attendaient-ils que le moment favorable pour tenter d'y échapper, et rejoindre Sid El-Hadj-Bou- Tkheil et Sid Mohammed -ben-Eth-Thaïyeb.
Cette disposition de ces adhérents forcés n'avait point échappé à Sid Ahmed, qui leur montrait d'ailleurs la plus grande défiance, et qui les faisait étroitement surveiller. Dans la crainte qu'ils ne finissent par mettre leur projet de fuite à exécution, il ne trouva rien de mieux que de décider leur mort : il fit d'abord assassiner Bou-Bekr-ben-Zyan, méditant de réserver le même sort à Sid El-Arbi-ben-El-Oradj.
Cette froide cruauté, que le jeune marabouth n'avait même pas cherché à justifier par un prétexte quelconque, souleva un violent orage contre lui : tous les Thrafi et les Oulad-Zyad demandèrent que ce crime fût vengé; ils allèrent même jusqu'à solliciter l'aman du général commandant la province d'Oran . Mais, encore une fois, l'entourage de Sid Ahmed-ould-Hamza réussit, après une apparence de satisfaction donnée à ces deux tribus, qui, en définitive, constituaient le principal élément des forces insurrectionnelles, il parvint, disons-nous, à calmer lèses-
prits et à rétablir les affaires: les Thrafi consentaient à subir ce nouvel affront.
Ces faits se passaient dans le courant du mois de mai. Du reste, il faut bien le dire, ces menaces de soumission des tribus rebelles à l'autorité française n'étaient pas très sérieuses, et puis les chefs de l'insurrection savaient parfaitement que les Hameïan leur étaient acquis, et que, s'ils n'avaient point encore rompu avec nous, c'est parce que leurs approvisionnements sur nos marchés, pour la prochaine rentrée en campagne, n'étaient pas complètement achevés.
Quant aux tribus soumises du cercle de Géryville, elles montraient de bonnes dispositions: ainsi, les chefs indigènes de cette circonscription faisaient preuve d'un certain zèle ; leurs ordres étaient suffisamment obéis, et quand vint le moment de payer l'impôt arriéré et la contribution de guerre, ils s'exécutèrent, nous ne dirons pas avec enthousiasme, mais tout au moins sans récriminations et sans trop de tirage, pour nous servir de l'expression consacrée, ce qui ne voulait pas dire pourtant que cette soumission dût être éternelle.
En effet, dès le mois de septembre, et après un été des plus calmes, une vague inquiétude commença à se répandre dans ces tribus; des bruits de cessation de la trêve, et d'une incursion prochaine des rebelles sur le territoire de nos tribus fidèles, étaient dans toutes les bouches ; on pressentait, en un mot, et dans un délai qui ne pouvait être éloigné, la reprise des hostilités, ïl n'y avait rien de précis dans ces nouvelles qui nous arrivaient de tous côtés à la fois ; mais on sentait, nous le répétons, que le moment était proche, et qu'il nousfallait nous tenir sur nos gardes, aussi bien pour empêcher la défection des tribus restées dans le devoir, que pour parer aux tentatives des rebelles. Et nous avions raison ; car, à la fin de la première quinzaine de septembre, de nombreux djiouch ennemis rôdaient déjà autour de nos ksour, et poussaient leurs pointes jusque dans les environs de Géryville.
Pourtant, les rebelles s'en tenaient encore à la menace, et leurs excursions étaient plutôt des reconnaissances, des moyens d'entrer en relations avec les tribus soumises pour les entraîner
dans la révolte, et les déterminer soit par l'intimidation, soit par des promesses ou des tentatives de séduction, à faire de nouveau cause commune avec les rebelles. Les Hameïan ne devaient pas tarder, du reste, à répondre au pressant appel des marabouths des Oulad-Sidi-Ech-Chikh ; ils allaient d'ailleurs y être contraints par des raisons d'intérêt qui n'étaient pas sans quelque valeur.
L'époque approchait, en effet, où les caravanes allaient se mettre en route pour le Gourara ; or, pour assurer leur retour, il était indispensable que les Nomades fussent en bons termes avec les Oulad-Sidi-Ech-Chikh, qui tenaient les routes de notre extrême Sud. Il valait donc mieux, à moins qu'on ne fût le plus fort, — et ce n'était pas le cas des Hameïan, — s'en faire des alliés que de s'exposer à se faire razer par ces difficiles voisins. Ce fut le parti auquel s'arrêtèrent les Hameïan, qui ne tardèrent pas à consommer leur défection.
Sid Mohammed-ben-Eth-Thaïyeb fut obligé de s'enfuir de nouveau au Marok. Quant à Sid El-Hadj-Bou-Tkheil, qui était campé au milieu des Chafâ, il dut les suivre malgré lui, et faire cause commune avec l'insurrection .
Sid Ahmed se trouva dès lors à la tête de forces relativement importantes. Aussi, dans les premiers jours d'octobre, se metil en mouvement, accompagné de son oncle, Sid El-Ala, qui dirige les opérations, en prenant pour objectif les Hauts-Plateaux de la province de l'Ouest, avec l'intention de tenter quelque entreprise sur nos tribus du Tell, si nos colonnes veulent bien le lui permettre, ou lui en fournir l'occasion.
Nous allons nous-même nous transporter dans le Tell, et y attendre les événements qui doivent être la conséquence de cette nouvelle incursion des bandes insurrectionnelles.
Le mouvement des rebelles —dont on exagérait le nombre au delà de toute vraisemblance — n'avait pas été sans jeter quelque trouble parmi nos tribus des Hauts-Plateaux, voire même parmi celles qui ont leurs campements à proximité de la ligne de ceinture du Tell. Il y avait lieu dès lors de les rassurer en prenant des mesures pour les garantir contre les coups de main
de ceux qu'on continuait de désigner, par euphémisme évidemment, sous l'appellation de dissidents.
Nous avons dit, dans un précédent chapitre, que le lieutenant-colonel Morand avait porté sa colonne à El-Bordj, point situé à 1,500 mètres au sud-est de Boghar, et qu'il y avait, dans la prévision d'y passer l'hiver, commencé des travaux d'installation qui devaient permettre à ses troupes de s'y abriter contre les rigueurs de la température que comportent ses 1,100 mètres d'altitude.
Ces travaux étaient déjà fort avancés quand, au commencement d'octobre, le bruit se répandit tout à coup dans le Tell que Sid El-Ala, accompagné de son neveu Sid Ahmed-ould-Hamza, et suivi d'un mystérieux personnage, un marabouth marokain, du nom de Sid Mohammed-Moulaï-Kherzas, marchait, à la tête de 50,000 hommes, sur le Tell delaprovinced'Oran. On doutait d'autant moins de ce chiffre, aussi rond que respectable, qu'il était plus sensiblement absurde. La cause de cette sorte de panique, nous le savons, n'était autre que le mouvement des marabouths vers le Nord.
Informé, dès le 17 octobre, de la marche en avant et des projets présumés du chef de l'insurrection, le maréchal Gouverneur général avait immédiatement prescrit les mesures nécessaires pour couvrir les tribus et les points menacés, et particulièrement les débouchés du Tell: ainsi, toutes les colonnes occupant les postes avancés échelonnés sur la ligne de ceinture devaient faire un mouvement soit en avant d'elles, soit sur leur droite, c'està-dire vers le sud ou l'ouest. Ce mouvement d'appui s'effectue.rait de Boghar à Sebdou. Par suite de ces déplacements, la colonne de Tiharet avait fait place à celle de Tnïyet-el-Ahd, qui, elle-même, avait été remplacée par celle de Boghar. L'extrême ouest avait opéré dans le même sens.
Or, il devenait urgent de boucher la trouée que laissait dégarnie le départ de la colonne Morand. Une nouvelle colonne, mise aux ordres du lieutenant-colonel Suzzoni, du 1er de Tirailleurs algériens, partait, à cet effet, de Biida le 19 octobre; elle arrivait à El-Bokhari le 24, et allait prendre, le lendemain 25, son installation au camp d'El-Bordj, où, nous l'avons dit, le
lieutenant-colonel Morand avait commencé un baraquement en maçonnerie.
La colonne Suzoni se composait de deux bataillons dn i« de Tirailleurs algériens, d'un escadron du 1er de Chasseurs d'Afrique, d'une section d'Artillerie, et des divers Services administratifs.
La colonne d'observation sous Tnïyet-el-Ahd, aux ordres du général Liébert, prend, le 19 octobre, la dénomination de Colonne d 'observation de Miliana ; elle est dirigée, le même jour, à marches forcées, sur Tiharet, où elle arrive le 21. Elle en repart le 22 pour aller s'établir à Aïn-el-Kebour, et s'opposer, dans cette position, aux tentatives de Sid El-Ala sur les Harar.
SidEI-Ala avait tenté son incursion sur le sud de Sebdou : le 19 octobre, il avait campé à Titen-Yahia, aux sources de l'ouad Mekerra, avec 12 ou 1,500 cavaliers, appuyés de quelques centaines de fantassins montés sur des chameaux. Le 22, il s'était établi, avec le gros de ses forces, à Aïn-Tagouraïa, dans le sudest de Dhaïa. Mais, voyant le Tell si bien gardé, et surtout deux ou trois colonnes à ses trousses, il s'était hâté de replonger dans le Sud, où le poursuivait le général Lacretelle.
Sid El-Ala, on le voit, n'avait que médiocrement réussi dans son entreprise sur le Tell, qui était suffisamment couvert: ses succès se bornèrent à l'enlèvement de quelques troupeaux aux Djâfra, du cercle de Dhaïa, troupeaux que cette tribu, appuyée par le colonel Péchot, parti de Sâïda, leur avait repris après un combat assez vif. C'est dans une de ces mesquines entreprises que les Oulad-Zyad, qui marchaient avec les rebelles, perdirent leur chef aimé, Sid Ahmed-ben-Keroum, tué par les goums de Sâïda.
Mais le moment était proche où la colonne de Géryville allait reprendre cette chasse au marabouth devenue légendaire dans les provinces d'Oran et d'Alger; le colonel de Colomb, ce soldat valeureux des régions désertiques, cet intrépide et opiniâtre traqueurde Nomades dans le pays des Sables et de la Soif, et que les Romains n'eussent pas manqué d'honorer du surnom de Deserlicus, allait recommencer cette poursuite effrénée, sans repos, ni trêve, des chefs de l'insurrection, et de ceux qui, soit de gré, soit de force, suivaient encore leur fortune.
Au premier avis de ses limiers de la marche des forces insurrectionnelles vers le Nord, le colonel de Colomb avait pris ses dispositions pour couper la roule à Sic! El-Ala, que ses tentatives avortées sur le Tell avaient obligé, nous l'avons vu plus haut, de battre en retraite dans la direction du sud-ouest. Avec les éléments dont il disposait, le colonel avait pu constituer une colonne solide, aguerrie et capable de résister à la succession d'efforts qu'il prévoyait avoir à lui demander. Pourvue de trente jours de vivres, cette colonne se mit en mouvement et quitta Géryville le 27 octobre; elle prenait une direction sud-ouest; un goum de 1,500 chevaux, dont 1,000 étaient fournis par les Harar, et 500 par les Djâfra et les Haçasna, marchait avec la colonne qu'il éclairait.
D'un autre côté, le général Lecretelle partait de Dhaïa dans les derniers jours d'octobre, et se lançait sur les traces de Sid El- Ala, qui fuyait avec une rapidité toute sahrienne dans le sudouest.
Pendant que Sid El-Ala marchait vers le Nord, Ben-Naceurben-Chohra s'était porté dans le nord-est de Géryville avec un fort parti de rebelles composé de cavaliers et de fantassins : son but était ou d'entraîner de nouveau dans la défection ou de razer, en cas de résistance, les tribus des Ahl-Stilen, des Oulad-Sidi- Tifour et des Makna ; mais ces populations, retirées dans leurs montagnes, firent le même accueil aux offres de notre irréconciliable ennemi qu'à ses menaces et à ses tentatives d'attaque. Ben- Chohra insista d'autant moins, qu'il venait d'apprendre l'insuccès de la pointe de Sid El-Ala sur le Tell, et qu'il sentait que ce n'était rien moins que prudent de s'attarder dans une région qui pouvait lui être dangereuse. Il se hâta donc d'aller rejoindre le marabouth, qui, s'élant allégé des Hameïan, qu'il avait abandonnés pour pourvoir à sa propre sûreté, s'enfonçait dans le Sud, avec les Oulad-Sidi-Ech-Chikh, à une allure d'autant plus vive qu'il tenait essentiellement à éviter, pour le moment, du moins, la rencontre du colonel de Colomb.
Ainsi délaissés, les Hameïan durent eux-mêmes chercher à s'abriter contre notre atteinte ; malheureusement pour eux, ils étaient joints le 8 novembre, sur l'ouad Bou-Redjem, à l'ouest
du Chothth-el-R'arbi, c'est-à-dire sur le territoire marokain,par la colonne Lacretelle, qui razait impitoyablement les fractions des Hameïan-el-R'eraba — Djenba et Ghafâ — qui avaient fait cause commune avec le marabouth. Ils payaient leur défection d'une vingtaine d'hommes tués, et de la perte de la plus grande partie de leurs troupeaux.
Le lendemain, 9 novembre, la colonne de Colomb tombait au milieu de la masse ahurie de cette importante tribu à Magroun, point situé au sud-ouest delà Sebkhat-en-Nâama,etlui infligeait, en hommes et en butin, des pertes tellement sensibles qu'elles déterminaient spontanément, de la part des Hameïan, des ouvertures sérieuses de soumission.
Le colonel de Colomb continue sa poursuite, harcelant sans cesse les Hameïan qui avaient échappé à ses coups et à ceux de la colonne Lacretelle : il les atteint, le 15 novembre, à El-Galoul, point situé entre leDjebel-Dough et le Djebel-El-Gueththar, leur tue une trentaine d'hommes, et ses goums achèvent de les razer aussi complètement que possible.
Ce nouveau châtiment les décide à demander l'aman, qui leur est accordé sous la condition qu'ils enverront sans retard leurs contingents à la colonne qui vient de les battre, et qu'ils combattront, à leur tour, les Oulad-Sidi-Ech-Chikh, qui les ont si lâchement abandonnés, après les avoir entraînés dans la défection.
Le 17 novembre, le colonel de Colomb arrivait devant le Ksar Aïn-es-Sficifa ; il y séjournait pour donner quelque repos à sa troupe, et prenait ses dispositions pour continuer ses opérations contre les Oulad-Sidi-Ech-Chikh.
Le 29 novembre, le colonel de Colomb, qui avait réuni à ses goums les cavaliers des Hameïan-el-R'eraba, qu'il venait de soumettre, reprenait la poursuite des rebelles : il se portait, par des marches hardives et foudroyantes, sur l'oued En-Namous, qu'il descendait rapide comme un torrent qui renverse et détruit tout sur son passage, et pousse ainsi jusqu'à El-Aïzedj, à l'origine de la région de l'Eurg, le pays des Dunes. Le douar de l'ancien kaïd des Rzeïgat, et les Oulad-Aïça, appartenant aux Ar'ouath-Ksal, le douar du kaïd Yahya-ben-Zidan, des Makna, sont surpris et enlevés avec leurs troupeaux .
Le 3 décembre, il fond sur l'importante tribu des Thrafi, qui s'enfuit et se disperse dans ces régions inhospitalières : comprenant que toute résistance est impossible, un grand nombre de douars de cette fraction, acculés aux limites du pays de la faim et de la soif, n'ont d'autre alternative que la mort ou la soumission. Les Mrazig, les Slamala, les Oulad-Zeyan, les Oulad-Aoun, les Beni-Okba, les Oulad-Srour, et une fraction des Oulad-Sidi-Ech- Chikh, représentée par Sid Ahmed-ben-El-Djoudi, sont réduits à subir le même sort. A Dhayat-Tirafsof, le colonel de Colomb opère unerazia considérable, et oblige 460 tentes à implorer leur pardon; puis, remontant par Bou-Aroua et El-Mengoub, il pousse impitoyablement devant lui des fractions rebelles, qu'il contraint à lui demander son aman.
Les goums de Hameïan se montrent les plus acharnés et nos plus actifs auxiliaires contre les Oulad-Sidi-Ech-Chikh et leurs anciens alliés ; ils trouvent, dans cette occasion, le double avantage de se venger de leur abandon par ces rebelles, et de se refaire, à leurs dépens, des pertes que nous leur avons fait subir dans les premiers jours de novembre dernier. Ils confirment ainsi leur rupture — nous ne dirons pas définitive, car, chez les Arabes, les volte-face ne durent qu'autant qu'elles ne sont pas dommageables pour leurs intérêts, — avec Sid Ahmed-ould- Hamza et Sid El-Ala, qui, nous le savons, les avaient entraînés, sans grande peine, il est vrai, dans la révolte et la désertion.
La colonne de Laghouath, sous le commandement du lieutenant-colonel de Sonis, avait fait un mouvement dans l'Ouest, à la fin d'octobre, dans le but de fermer aux insurgés la retraite qu'ils auraient pu chercher vers l'Est pour échapper aux colonnes de Colomb et Lacrelelle ; elle s'est avancée, à cet effet, jusqu'à Sidi-El-Hadj-Ed-Din. Le 3 décembre, elle atteignait une fraction des Oulad-Zeyan à Beïga, sur la rive gauche de i'ouad Seggar, lui enlevait ses troupeaux, et l'obligeait de se rendre à merci .
Toutes ces opérations, si rapides, si vigoureusement et si habilement conduites, ont été exécutées par les goums, appuyées â distance par les colonnes auxquelles ils appartenaient. Du reste, nous l'avons déjà dit, quand les goums se sentent soutenus, ils
combattent vaillamment, surtout quand ils flairent du butin au bout de l'aventure, ou bien lorsqu'il y a entre eux et leurs adversaires une affaire de sang ou de nif (1), et, dans le Sahra, la véritable et la meilleure politique est celle qui consiste à savoir faire naître ces sortes d'excitations, quand les événements ne s'y prêtent £ as, ou lorsqu'ils tardent trop à les produire.
A la suite de ces opérations, la situation du cercle de Géryville s'était sensiblement améliorée : les chefs de l'insurrection et les Oulad-Sidi-Ech-Chikh étaient en fuite; les Thrafi, dont une grande partie était restée dans l'Ouest, faisaient savoir au colonel de Colomb qu'ils solliciteraient son aman dés que leurs caravanes seraient rentrées du Gourara, c'est-à-dire hors de danger. Du reste, les Thrafi n'avaient pas pris une part bien active dans le dernier mouvement deSid El-Ala ; les Oulad-Zyad et d'autres fractions rebelles, poursuivies jusque dans la région de TEurg, avaient subi des pertes énormes, et ceux d'entre eux qui ne s'étaient pas soumis, avaient été razés et dispersés ou rejelés dans leblad ech-charr{\e pays de la misère). Les Hameïan, qui, après avoir fait leur soumission, avaient si rudement combattu leurs alliés de la veille, gardaient notre Ouest; enfin, d'assez nombreuses demandes d'aman ont été la conséquence de la pointe vertigineuse du colonel de Colomb, qui a balayé l'ouest et le sud de son commandement des éléments insurrectionnels qui l'avaient envahi.
Les chefs ou fractions de tribus du cercle de Géryville qui ont fait leur soumission sont les suivants :
Des Oulad-Zyad : douar des Mrazig, avec El-Hadj-Ahmed-ben- Bel-Kacem ;
Des Derraga-el-R'eraba : Oulad-Ben-Zyan, et le douar des Trial ;
Des Oulad-Srour : l'ex-kaïd Bou-Azza et son frère ;
Des Akerma : les douars des Oulad-Mouça ;
(1) Nif, au propre, signifie nez. Par extension, on donne à ce mot la signification à' amour-propre, de susceptibilité, de point d'honneur, d'orgueil, etc.
Les Oulad-Bou-Azza ;
Les Oulad-Bou-Douaïa-ben-Slama ;
Les Kouabis ;
La moitié des Amarna.
Telle était la situation de l'insurrection dans la province d'Oran à la fin de l'année 1865.
Nous avons indiqué plus haut les dispositions qui avaient été prises dans la province d'Alger lorsque, le 17 octobre, le bruit d'une incursion de Sid El-Ala dans le sud de Sebdou était parvenu au Gouverneur général ; des mesures de précaution avaient été ordonnées immédiatement pour couvrir le Tell, et le mettre à l'abri des surprises que pourrait tenter l'oncle du chef de l'insurrection ; la pointe si audacieuse de l'année dernière, qu'il avait poussée jusquesSidi-Ali-ben-Youb, l'avait mis en goût pour les affaires de surprise ; mais ce genre d'opérations ne se recommence pas toujours avec le même bonheur, et Sid El-Ala avait dû s'en apercevoir.
Nous avons dit que les colonnes placées dans le voisinage des postes établis sur la ligne de ceinture du Tell, avaient opéré chacun un mouvement sur leur droite, c'est-à-dire de l'est à l'ouest, pour fermer les débouchés du Tell sur le Sahra, et surtout la trouée de Dhaïa, qui paraissait plus particulièrement menacée.
C'est ainsi que la colonne Liébert avait été portée de Tnïyetel-Ahd à Tiharet ; celle du lieutenant-colonel Morand, de Boghar sur le premier de ces points, et que la colonne Suzzoni, formée rapidement à Blida, était venue remplacer à Boghar la colonne qui était établie à proximité de ce poste.
Ces mouvements s'étaient opérés, avons-nous dit, dans la seconde quinzaine d'octobre.
Mais, le danger passé, c'est-à-dire dès que Sid El-Ala eût repris, poursuivi par le général Lacretelle, et plus vite qu'il ne l'eût sans doute désiré, la direction de sa base d'opérations, les colonnes d'observation furent dissoutes, celle de Tiharet, le 12 novembre, celle de Boghar, le 21, et, enfin, la colonne de Tnïyetel-Ahd, le 24 du même mois.
Les colonnes de Dhaïa, de Géryville et de Laghouath étaient rentrées sur leurs points de stationnement ou d'observation.
Nous allons retourner dans le Sud de la province d'Oran, où l'action prochaine va se dérouler de nouveau avec ses péripéties sanglantes et ses poursuites effrénées, et, de la part des goums, avec l'âpreté impitoyable delà guerre au butin.
Malgré la dure leçon que venaient de recevoir les rebelles, l'apaisement était loin d'être fait dans les tribus qui avaient embrassé la cause des Oulad-Hamza ; sans cloute toutes les fractions atteintes par nos colonnes avaient fait leur soumission, et les Hameïan étaient devenus — jusqu'à nouvel ordre, du moins, — nos fidèles auxiliaires ; mais l'influence de Sid El-Ala et des Oulad-Sidi-Ech-Chikh était encore toute puissante sur les tribus du commandement de Géryville qui appartenaient à Tordre religieux de Sidi Ech-Chikh, et puis les populations châtiées par nos colonnes n'étaient point des tribus constituées; elles ne présentaient, au contraire, que des fractions plus ou moins importantes de celles qui marchaient encore avec les chefs des rebelles. Tout faisait donc présumer que ce silence de la poudre ne serait qu'une trêve, dont la durée était subordonnée au temps qu'exigeaient le recrutement de nouveaux adhérents à la cause des marabouths, et le réapprovisionnement des silos de l'insurrection.
Il existait d'ailleurs plusieurs causes de rupture inévitable de de cette trêve : ainsi, par exemple, les caravanes de nos populations soumises n'étaient pas rentrées du Gourara, et il était à craindre que les contingents ennemis ne cherchassent à leur couper la route. D'un autre côté, les fractions razées parles colonnes de Dhaïa et de Géryville s'étaient dispersées dans toutes les directions, abandonnant leurs troupeaux sur les points où elles avaient été rencontrées et mises en déroute par nos goums. Or, les Hameïan, qui avaient à cœur de rentrer dans leur bien, et de se refaire des perles que nous leur avions fait subir, s'étaient remis en campagne pour leur propre compte après la rentrée des colonnes, et avaient réussi à faire un butin considérable en ra-
massant les épaves provenant des fractions rebelles que nous avions battues et dispersées.
Cette honnête opération des Hameïan, on le comprend aisément, ne fut pas précisément du goût des fractions rebelles qui en avaient été victimes; aussi, cette expédition amassa-t-elle contre eux plus de haines qu'ils n'avaient recueilli de moutons ou de chameaux dans leurs sous-razias. Nous verrons bientôt quelles furent, pour les Hameïan, les conséquences de cette imprudente et indélicate agression.
Nous avons vu plus haut Sid Ahmed-ould-Hamza et Sid El- Ala, suivis des contingents des Oulad Sidi-Ech-Chikh, poursuivis d'abord par la colonne Lacretelle, et ensuite par le colonel de Colomb, abandonner les Hameïan à nos coups, afin de pouvoir prendre de l'avance et nous échapper pendant que nous serions occupés à les battre et à les razer. Cette tactique, renouvelée d'Hippomène semant des pommes d'or derrière lui pour retarder la course d'Atalante, avait pleinement réussi aux chefs des rebelles, qui, pendant que nous nous attardions à exécuter les Hameïan, étaient parvenus, par ce stratagème, à éviter notre atteinte, et avaient pu s'enfoncer tout à leur aise dans le Sud- Ouest.
Mais la division — et c'est là tout le secret de notre force — s'était mise bientôt entre les clïlfs de l'insurrection : c'est ainsi que Sid Ahmed-ould-Hamza, avec la Zaouïa, s'était retiré sur le Chothth Tigri, et que Sid El-Ala et son frère Sid Ez-Zoubir s'étaient dirigés vers l'Est, et avaient pris leurs campements à Haci Bou-Zeïd, non loin de la Dhayat-el-Habsa, sur les plateaux déserts des Habilat. Sid El-Ala paraissait avoir renoncé aux affaires; nous avons tout lieu de croire que son intention était d'opérer pour son propre compte, c'est-à-dire en dehors de son neveu Sid Ahmed, qui, par son caractère difficile et son imprudence, avait failli, à plusieurs reprises, compromettre gravement la cause de la descendance de Sidi Ech-Chikh.
De son côté, le jeune marabouth avait cherché, pendant la première quinzaine de janvier 1866, à se recruter des adhérents; ses efforts dans ce sens n'eurent point tout le succès qu'il paraissait en attendre ; il parvint cependant à réunir quelques cen-
taines de cavaliers, qu'il installa sous sa main sur la rive gauche de l'ouad Msaoura, dans le sud de Figuig, autant pour les éloigner de notre action que pour qu'ils pussent se remettre, eux et leurs bêtes, des fatigues et des misères de la dernière campagne. Sid Ahmed voulait surtout déjouer le projet qu'avaient formé un grand nombre d'entre eux, las d'une guerre sans profit, de venir nous demander notre aman.
Mais un incident que le jeune marabouth n'avait pas prévu faillit compromettre la reconstitution des forces qu'il préparaitpour tenter une nouvelle campagne contre nous : dès qu'il eût mis le pied sur le territoire marokain, les Douï-Mnia, qui n'ont point de préjugés, et pour lesquels la guerre sainte passe bien après la guerre au butin, se présentèrent en force pour signifier à Sid Ahmed les conditions auxquelles ils consentaient à accorder, à lui et à ses goums, un séjour de plus ou moins de durée dans leur pays.
Le marabouth fut bien obligé d'en passer par les exigences de ces bandits marokains, qui abusèrent vraiment de la situation : Sid Ahmed les combla de cadeaux pour en avoir la paix ; il lésina d'autant moins avec eux, qu'il comptait bien rentrer dans ses fonds en conviant ses adhérents à l'honneur de le rembourser des sommes que lui avaient extorquées, prétendait-il, les Douï- Mnia, — que Dieu les extermina jusqu'au dernier!
Cette communication ne fut pas, sans doute, du goût de tous ceux à qui elle était faite ; car quelques fractions abandonnèrent ce sultan dans l'embarras. Elles se disaient, non sans raison, qu'elles admettaient, — difficilement, il est vrai, — que la guerre ne leur rapportât rien, pour le moment, du moins, mais que, pour rien au monde, elles ne consentiraient à en faire les frais ; leurs principes, d'ailleurs, ne le leur permettaient pas.
Ces fractions dissidentes, qui appartenaient aux Oulad-Zyad et aux Thrafi, allèrent établir leurs campements sur l'ouad En- Namous, occupant ainsi la route du Gourara, c'est-à-dire le chemin des caravanes. Malheureusement, une partie de celles des Hameïan et des Oulad-Sidi-Ahmed-el-Medjdoub avaient seules pu échapper à l'ennemi ; elles étaient rentrées dans les premiers
jours de janvier. Restaient encore en route celles des Oulad-Ben- Zyan, des Mrazig et des Akerma. Le 25 de ce mois, elles achevaient de traverser les Eurg, et se jetaient de l'ouad En-Namous sur l'ouad El-R'arbi pour dérober leur marche à l'ennemi. Par une circonstance fatale, ses contingents, qui, précisément, étaient en course à ce moment dans le but de chercher à reprendre aux Hameïan quelques-uns des troupeaux qu'ils leur avaient enlevés, reconnurent facilement le passage de ces caravanes, qu'ils joignirent près du djebel Tismert : « Nous ne voulons pas de mal à nos frères les Thrafi, dirent les cavaliers des rebelles aux khebir ou conducteurs des gouafel (1) ; mais livrez-nous tout ce qui appartient aux Hameïan. »
Sur le refus des conducteurs d'obtempérer à cette proposition, un combat, qui dura deux jours, s'engagea entre l'escorte de la caravane et les cavaliers des tribus razées. Les pertes des deux côtés en tués et blessés furent à peu près égales ; mais le résultat fut, en définitive, ce qu'il devait être: les caravanes furent enlevées, et nos fractions nouvellement soumises perdirent ainsi de six à sept cents chameaux chargés de dattes. Nous dirons cependant que tout ce qui appartenait au douar des Mrazig, lesquels notaient soumis que depuis le mois de décembre dernier, lui fut intégralement rendu.
Cette dernière circonstance semblait donner nn certain caractère de sincérité aux démarches que faisaient auprès de nous les chefs principaux des Oulad-Zyad pour obtenir l'aman, démarches dont Sid Ahmed-ould-Hamza parvint à neutraliser l'effet et qu'il empêcha d'aboutir. Redoutant, et non sans raison, ces velléitées de soumission qui se reproduisaient beaucoup plus souvent qu'il ne l'eût voulu, Sid Ahmed, pour y couper court, vint s'établir au milieu des Oulad-Zyad, leur affirmant, pour les regagner à sa cause, qu'il était lui-même en relations avec nous, et qu'il était sur le point d'obtenir pour lui, du Gouvernement français, le commandement du Sud, et, par suite, des avantages immenses pour ceux qui auraient suivi sa fortune : « Les Français, leur disait-il, doivent m'abandonner le Sud et se retirer dans le Tell ;
(1) Pluriel de gafla, caravane.
dès lors, les populations sahriennes qui viendront s'y approvisionner en grains ne seront plus soumises qu'au hakk et-triiya (1). » Les Oulad-Zyad n'hésitèrent pas un seul instant à croire, comme au Livre révélé, aux astucieuses paroles du jeune marabouth et au triomphe prochain de la cause musulmane. Il serait superflu d'ajouter qu'il ne fut plus question de soumission parmi ces populations aussi crédules qu'elles sont versatiles.
Quant à Sid El Ala, qui s'était bientôt lassé de sa retraite volontaire dans les sables de Haci-Bou-Zeïd, et qui avait besoin de faire de l'agilation, il avait lancé dans les passage de Metlili, pour y faire un peu de butin, un rzou de Ghâanba, qui craignaient de se perdre la main dans une funeste oisiveté ; mais leur expédition ne fut pas heureuse: l'actif lieutenant-colonel de Sonis, commandant du cercle et de la colonne mobile de Laghouath, les surprit dans celte besogne de guerre sainte et les dégoûta, pour quelque temps, du moins,, de ces pieuses entreprises. Pourtant, nous devons dire que Sid El-Ala fut plus heureux quelques jours après : il put, en effet, razer un douar des Makna, qui s'était attardé trop au sud, et cela malgré des ordres formels de remonter vers le Nord.
Dans les derniers jours de février, Sid El-Ala, qui brûlait du désir de se signaler par quelque action importante, et qui craignait surtout que le repos ne vînt détruire son prestige et le faire oublier, abandonna décidément sa retraite de Haci-Bou- Zetd, et se rapprocha du ksar Sidi-El-Hadj-Ed-Din, guettant de là l'occasion de tenter quelque coup qui pût rétablir ses affaires, et lui rendre, sur les populations du Sud, l'influence qu'il se figurait avoir perdue. Malheureusement encore, le succès ne vint pas couronner ses efforts : le 1er mars, un goum d'une centaine de chevaux, formé de diverses fractions des Arbâa et des Oulad- Yâkoub, sous la conduite d'un de nos cheikh, Ahmed-ben-Sliman, des Zekaska, tomba à l'improvisle sur le campement de Sid El-Ala, lui enleva une trentaine de tentes, environ sept cents
(1) Le droit du col, du défilé. C'était le droit d'entrée dans le Teî que, sous les Turcs, payaient les Sahriens pour venir s'y approvisionner en grains ou céréales.
chameaux, et y fit un riche butin. Noire goum avait eu affaire au maraboulh en personne, qui, devant la vigueur de l'attaque, ne put qu'essayer de résister. Un de ses oncles, le cheikh Ben- Elh-Thahar, fut tué dans cette rencontre.
Ce coup de main, qui n'était pas de nature à relever les affaires de Sid El-Ala, produisit beaucoup d'effet sur les populations du Sud.
Nous disions plus haut que Sid Ahmed-ould-Hamza, dans le but de raffermir la fidélité quelque peu chancelante des Oulad- Zyad qui, nous le savons, s'étaient détachés de la cause du jeune maraboulh, n'avait rien trouvé de mieux, pour les y ramener, que de leur affirmer que nous allions abandonner le Sud en sa faveur. Ce propos n'était pourtant pas absolument le produit de son imagination ; seulement, il prenait, dans cette circonstance, son désir pour la réalité. Il avait, en effet, écrit au général commandant la province d'Oran pour lui faire connaître qu'il était disposé à déposer les armes, mais à la condition que le commandement dont avait été investi feu son père, le khalifa Sid Hamza, lui serait rendu dans toute son étendue. Il prétendait, en outre, rester absolument indépendant dans le sultanat que nous lui aurions taillé dans notre Sahra. Enfin, ce que voulait ce jeune et ambitieux maraboulh c'était se constituer un petit royaume sahrien, et être non point un chef soumis à la France, mais bien un allié traitant d'égal à égal avec nous. On n'a pas plus d'outrecuidance ou de naïveté.
Il était difficile au Gouvernement français d'admettre de pareilles prétentions; il n'y avait d'ailleurs aucun intérêt, en ce sens que, d'abord, le jeune marabouth n'était pas plus de force à ramener la paix dans le Sud qu'à en garantir la sécurité, surtout si nous n'étions plus là pour l'appuyer de nos armes et de notre influence. Les prétendants au pouvoir, dans les deux branchesdeSidiEch-Chikhsontdéjànombreux,elilsnepeuventqu'augmenler encore ; l'ordre de succession n'a donc chance que de se troubler davantage tous les jours ; car on pressent que, d'ici à un teînpspeu éloigné, quand les prétendants auront poussé, ou se seront produits, il ne sera tenu compte que médiocrement de la légitimitédela descendance, et l'on nese souciera pas plus des droits
de l'héritier de la baraka que de ceux du dernier raai (berger) de la tribu des enfants du saint d'El-Abiodh. En effet, on peut déjà prévoir que ce sera à qui des oncles, des frères, des cousins de l'héritier légitime de la puissance religieuse, cherchera, en travaillant pour son compte, à se créer une influence qui lui facilite la levée de quelques centaines de cavaliers sous prétexte de djehad{\), pour faire la guerre au butin. L'anarchie sera dès lors dans toutes les branches de la maison de Sidi Ech-Chikh, et ne nous en plaignons pas ; car l'abondance des candidats à la baraka est précisément ce qui fera leur faiblesse, par cette raison qu'elle ne permettrait à aucun d'eux d'exercer une autorité sérieuse et de quelque durée sur les autres prétendants.
Le jeune chef de l'insurrection précise, nous l'avons vu, les conditions de la soumission ; il ne demande rien moins que le commandement du vaste territoire, des nombreuses tribus et des ksourdont nous avions investi son père, Sid Hamza, en 1854(2). Vraiment, cet adolescent ne doute de rien; d'abord le temps et les choses ont bien changé depuis douze ans: Sid Hamza nous avait conquis par les armes et par son immense influence religieuse les territoires et les populations dont nous lui avions confié le commandement, lequel, à ce moment, il pouvait seul exercer efficacement. Sans doute, nous l'avions fait fort; peut-être serait-il plus exact de dire que ce cadeau que nous lui faisions c'était lui qui nous l'avait apporté, et que nous ne lui prêtions, en définitive, que ce qu'il nous avait donné. Notre générosité, qu'on nous a tant reprochée en disant que nous avions grandi Sid Hamza outre mesure, s'en trouvedonc sensiblement amoindrie.
Du reste, à la mort de cet illustre descendant de Sidi Ech- Chikh, en 1861, nous nous étions empressés déchanger le litre de khalifa du Sud, que nous avions décerné à Sid Hamza, contre celui de bach-a'ra de Géryville, que nous donnions à son fils et successeur, Sid Bou-Bekr.
(1) Guerre sainte.
(2) Voir, pour plus de détails sur le khalifa Sid Hamza-ould-Sidi- Bou-Bekr, notre livre « Les Français dans le Désert. — Journal d'une Expédition aux limites du Sahra algérien, »
Sid Ahmed-ould-Hamza pouvait donc d'autant moins justifier ses prétentions que, depuis la mort de son frère Sid Mohammed, il n'avait été, pour nous, autre chose qu'un rebelle sous la direction de son oncle Sid El-Ala. Ces litres, on en conviendra, étaient bien insuffisants pour lui mériter une faveur de l'importance de celle qu'il demandait presque en vainqueur. Dans tous les cas, nous n'avions pas la moindre raison pour distraire, (m faveur de qui que ce soit, la moindre parcelle de notre domaine sahrien. Sans doute il nous sera encore longtemps disputé, et il nous coûtera bien de lourds et sanglants sacrifices ; mais une sérieuse, intelligente et progressive occupation de celte région de la poudre, un bon choix de nos agents, et une bonne organisation de nos forces auxiliaires, sans lesquelles nous ne pouvons rien, finiront par nous permettre d'y asseoir solidement notre domination, et par nous débarrasser, du moins dans l'étendue de notre bras, de ces turbulents Nomades dont la vie est le pillage, et la foi l'appétit du butin. Mais, nous le répétons, nous perdrons encore bien des têtes — et par notre faute — avant d'avoir atteint le but que nous avons l'air de poursuivre.
Il serait superflu de dire que les propositions qui avaient été soufflées à Sid Ahmed, par son entourage, furent accueillies comme elles le méritaient, c'est-à-dire par un refus catégorique.
Nous venons de voir que, lorsque pour retenir auprès de lui les Oulad-Zyad, dont les principaux chefs faisaient des démarches de notre côté pour obtenir notre aman, Sid Ahmed prétendait que, lui-même, était en pourparlers avec le Gouvernement français, auquel il avait fait ses conditions; nous venons, disonsnous, de démontrer que le jeune maraboulh ne s'éloignait pas sensiblement de la vérité. Pour que les Oulad-Zyad ne pussent mettre en doute son affirmation, il avait tiré parti assez ha-, bilement de cette circonstance qu'un de ses serviteurs avait été autorisé à venir apporter ses dépêches à Oran, et de ce fait que des relations s'étaient nécessairement établies entre le commandant du cercle de Géryville et lui, C'était ainsi que le rusé jeune homme était parvenu à arrêter le mouvement vers nous de l'importante tribu et des douars qui s'étaient retirés snr l'ouad Msaoura, et au milieu desquels il était venu s'installer pour
chercher à les détourner de donner suite à leur projet de soumission.
Furieux du mauvais accueil qui avait été fait à ses propositions, Sid Ahmed résolut de reprendre l'offensive. Brouillé, ainsi que nous l'avons dit plus haut, avec ses oncles Sid El-Ala et Sid Ez- Zoubir, le jeune marabouth, devenu le chef réel de l'insurrection, devra désormais chercher ses conseils parmi les gensde son entourage. Il fit donc ses préparatifs pour reprendre la campagne.
Sid Ahmed avait appris par ses émissaires que les colonnes de Géryville, de Laghoualh et de Biskra se disposaient à se porter dans le Sud-Ouest; il savait que des convois étaient dirigés vers ces postes avancés, et que des goums y étaient appelés; il en inféra qu'il se préparait un mouvement important dont ses conseillers ne se dissimulaient pas la gravité. Il sentait qu'il fallait tenter un suprême et dernier effort, non-seulement pour rétablir ses affaires, mais aussi pour réunir et maintenir autour de lui des forces d'une certaine importance. Or, comme il manquait de fantassins, il fit appel à ces tribus pillardes du Marok qui, sous la dénomination générale de Zegdou, firent autrefois de si fréquentes incursions sur le territoire de nos tribus du Sud- Ouest.
Sid Ahmed avait réussi à gagner à sa cause un millier environ de traris (1) appartenant aux Eumour, aux Oulad-Djerir et aux Douï-Mnia. Gomme les intérêts de l'islam n'eussent été, pour ces sacripants, qu'un mobile ou un attrait tout à fait insuffisant, il leur avait promis la guerre au butin, et c'était sur nos tribus récemment soumises qu'ils comptaient en faire le prélèvement à leur profit. La cavalerie du marabouth, qui s'élevait à l'effectif de cinq cents chevaux, était surtout fournie par les Oulad-Sidi- Ech-Chikh, les Derraga, les Oulad-Zyad restés insoumis, et par les fractions de tribus qui étaient encore attachées à la cause des Oulad-Hamza.
Il sembla à Sid Ahmed que le moyen le plus propre à préparer son action et à relarder notre attaque, était de jeter le désordre i
(l) Gens de pied, fantassins.
dans nos tribus du Sud et des Hauts-PIaleaux, afin d'empêcher la formation de nos convois» et d'entraver la concentration de nosgoums. Son premier objectif était l'enlèvement du douar des Mrazig, fraction soumise des Oulad-Zyad, et le châtiment des Oulad-Ben-Zeyan, qui s'étaient détachés récemment du parti des Oulad-Hamza, et qui avaient demandé et obtenu notre aman depuis quelques jours seulement.
Le marabouth se chargeait des Mrazig; il avait laissé au fameux Bou-Diça, noire ex-agha des Oulad-Mokhlar, en défection depuis le mois d'août 1864, le soin de le venger de l'abandon des Oulad-Ben-Zeyan.
L'enlèvement des Mrazig présentait d'autant moins de difficultés, qu'au lieu de porter leurs campements, ainsi que l'ordre leur en avait été donné, au nord du Chothth-ech-Chergui, ils étaient allés s'établir à Cheguig, point situé à 25 kilomètres à l'ouest de l'ouad Sidi-En-Naceur.
Le 13 mars, le marabouth était signalé dans la vallée de Souez.
Le 14, il était à Aïn-el-Ourak, se dirigeant sur le Djebel Megrès, au sud-ouest de Géryville. Dans cette position, il menaçait sérieusement la route deSàïda, par laquelle arrivait un convoi de vivres de 300 chameaux à destination du premier de ces postes, et dont l'escorte ne se composait que d'un bataillon du 87e d'infanterie, et d'un escadron du 2me de Chasseurs d'Afrique.
Le même jour, le colonel de Colomb, à qui ce convoi donnait, on le comprend, de sérieuses inquiétudes, ordonnaità deux compagnies du 2me de Zouaves de se porter à Kheneg-el-Azir, pour renforcer l'escorte de ce convoi, qui devait arriver sur ce point le lendemain 15 mars.
Le colonel se mettait lui-même en route le 14, avec six compagnies du 2me de Zouaves et un escadron du 1" de Hussards, pour protéger les campements des Mrazig contre les entreprises présumables de Sid Ahmed.
A huit heures du matin, il était à Anba. Il apprend là, par ses éclaireurs, que Sid Ahmed vient d'arriver à Zouïreg, point situé à 10 kilomètres au nord de Géryville, et que les Mrazig n'ont fait aucune difficulté pour se laisser entraîner par le marabouth.
Le colonel se porte aussitôt dans la direction de Zouïreg, où il
espère rencontrer l'ennemi ; mais Sid Ahmed a quitté ce point depuis quelques heures seulement ; il se dirige, le lendemain 15, sur Kheneg-el-Azir, où il trouve le convoi attendu, qu'il est heureux de sentir en sûreté.
L'expédition de Bou-Diça (1) contre les Oulad-Ben-Zeyan ne lui avait pas réussi : ce brillant cavalier, ce haut et puissant chef sahrien, frotté de civilisation à la surface, et que nous avions fait chevalier delà Légion d'honneur (2) pour les services qu'il nous avait rendus pendant la première phase de la répression de l'insurrection, ce preux des temps héroïques antéislamiques était venu échouer misérablement devant quelques pédiculeux défendant leurs maigres troupeaux. Il n'eut même pas la gloire de succomber dans la guerre sainte — ce dont il se souciait peu — et de la main du Chrétien. Il meurt d'une blessure honteuse, de celles qui ne sont pas admises par le Dieu unique et qui n'ont aucune valeur à ses yeux, de celles, enfin, qui ne donnent point rang de martyr à celui qui en est atteint, et qui, au lieu d'exhaler l'odeur du musc, ne répandent autour d'elles que la fétidité naissant de la putréfaction.
Les Oulad-Ben-Zeyan, qui, conformément aux ordres qu'ils avaient reçus du commandant de Géry ville, s'étaient hâtés d'envoyer leurs troupeaux au nord du Chothth-ech-Chergui, se défendirent en outre vigoureusement contre l'attaque de Bou-Diça, dont le r'ezou ne parvint à leur enlever que quelques tentes et effets de peu de valeur. Vraiment, la mort de Bou-Diça n'était pas payée.
Nous avons laissé le marabouth marchant, le 14 mars, dans la direction du djebel Megrès, au sud-ouest de Géry ville; le 15, il passait entre Kheneg-el-Azir et ce poste avancé, et allait enlever, à Gheguig, le douar des Mrazig, qui, ainsi qu'on l'avait rapporté au colonel de Colomb, n'avait opposé aucune résistance à
(1) Voir, sur ce personnage, la note du chapitre III de la II8 partie.
(2) Avait été radié des contrôles de l'Ordre après sa défection du mois d'août 1864, et avant d'avoir reçu la croix qui lui avait été décernée.
l'invitation que lui avait faite le marabouth de reprendre sa place au milieu des Oulad-Zyad, ses contribules.
Le lendemain 16, Sid Ahmed avait pu réunir ses contingents, et, se dirigeant vers le Nord, il traversait avec eux le plateau de Haci-Ben-Athlhab, flairant quelque affaire de poudre et de butin, en quête d'une proie à jeter dans les griffes de ses avides fantassins.
Mais revenons au colonel de Colomb, qui, arrivé dans la soirée du 15, au bivouac de Kheneg-el-Azir, y trouvait campés, depuis quelques heures, le convoi attendu et son escorte.
Son convoi en sûreté, et sans inquiétude de ce côté, le colonel de Colomb résolut de se mettre sans retard à la recherche de Sid Ahmed, afin de faire avorter ses projets sur nos tribus soumises.
Le lendemain, 16 mars, et après avoir reçu les rapports de ses éclaireurs, le commandant de la colonne de Géryville prit ses dispositions pour couper au marabouth sa ligne de retraite sur le Sud-Ouest. Il laisse à la garde du camp de Kheneg-el- Azir et du convoi les six compagnies de Zouaves avec lesquelles il marchait depuis deux jours, et qui avaient besoin de prendre un peu de repos. Il forme une colonne légère avec les éléments suivants : un bataillon du 87e d'Infanterie, les deux compagnies de Zouaves qu'il avait envoyées, la veille, en renfort au convoi, un escadron du 2e de Chasseurs d'Afrique, et un autre du 1er de Hussards, une section mixte d'Artillerie de montagne de la 5e batterie du 2e régiment, et un détachement du 3e escadron du Train des Équipages.
L'effectif de cette colonne était, approximativement, de :
Officiers 25
Troupe 800
Chevaux 225
Mulets 20
Ces forces, bien qu'inférieures de moitié à celles qu'on atlri-
buait au marabouth, étaient cependant suffisantes pour infliger à ses bandes une sévère leçon, s'il avait l'audace de les attendre en rase campagne. Souvent, depuis deux ans, nos soldats avaient eu raison de contingents qui leur étaient numériquement supérieurs, et dans des conditions autrement disproportionnées. Tout nous présageait donc le succès, et la petite colonne paraissait n'en pas douter. Malheureusement, nous n'avions pas compté sur le chapitre de l'imprévu, sur les incidents qui viennent dérouter toute combinaison humaine, tous les calculs que font les imprudents qui ne craignent pas d'escompter l'avenir, lequel pourtant ne saurait leur appartenir puisqu'il n'est point.
Le combat dont nous allons faire le récit, et dont les tristes péripéties ont donné lieu à tant d'amères récriminations, à une controverse si acerbe, à des accusations si dures, nous démontrera une fois de plus que les leçons du passé ne nous profitent pas toujours, et viendra encore donner raison — et nous sommes loin de nous en réjouir — à notre opinion relativement à l'emploi de la cavalerie française devant la cavalerie indigène.
Certes, nous ne voulons blesser personne, pas même la vérité : nous avons assez fréquemment fait la guerre dans le Sahra pour reconnaître qu'on n'y est pas toujours heureux, et que les sourires de la capricieuse déesse des combats ne sont pas exclusivement réservés aux forts et aux gens de cœur; mais ce que nous savons aussi c'est que les insuccès et les désastres, dans la guerre d'Afrique, ont toujours été la conséquence de fautes militaires, de l'inobservation des principes généraux ou des règles particulières qui constituent la science des combats, et desquels il importe essentiellement de tenir compte selon le génie ou la tactique du peuple qu'on peut avoir à combattre, et ces règles sont d'autant moins à négliger ici que l'Arabe est loin d'être un ennemi à mépriser. En un mot, à la guerre comme au jeu, toute faute se paie ou se paiera. En Algérie, comme ailleurs, nous avons trop souvent compté sur notre chance ou notre bonheur, et nous n'avons pas toujours eu à nous en féliciter.
Nous allons en faire la preuve encore une fois, et, malheureusement, ce ne sera sans doute pas la dernière.
Nous sommes au 16 mars 1866. Il est six heures du malin; chacune des fractions de corps a pris la place qu'il lui a été assignée. L'ordre de marche est le suivant : l'infanterie, en colonne par pelotons, les deux compagnies de Zouaves en tête, l'artillerie, le bataillon du 87e, le petit convoi de mulets haut-le-pied, les cacolets; la compagnie de Voltigeurs forme l'arrière-garde. Les clairons sonnent la marche; la colonne s'ébranle; sa direction est le nord. Dès que la dernière compagnie est sortie du Kheneg, la tête s'arrête et l'infanterie se forme en carré : les Zouaves prennent la première face; le bataillon du 87e tient les trois autres côtés. L'artillerie, les mulets de munitions, de cacolets et de bagages sont au centre, dans l'ordre en colonne.
L'infanterie est sous les ordres du chef de bataillon Baudoin, du 87e de ligne.
La cavalerie, sous le commandement du chef d'escadrons de Séréville, du 1er de Hussards, et composée d'un escadron de ce corps, et d'un autre du 2e de Chasseurs d'Afrique, ne quille le camp de Kheneg-el-Azir qu'à six heures et demie, attardée par une distribution d'orge à faire à l'escadron du 2e de Chasseurs d'Afrique, arrivé de la veille avec le convoi.
Les deux escadrons sont équipés à la légère el n'emportent avec eux que les vivres de la grande halte. Ils sont formés en colonne par pelotons.
Le commandant de la colonne marche avec la cavalerie, qui se maintient à 1,000 ou 1,500 mètres en arrière de l'infanterie.
Le soleil s'élève majestueusement au-dessus de l'horizon et vient foudroyer la colonne qu'il prend d'écharpe. La journée sera chaude. Déjà, les ondes vaporeuses du matin rampent en tremblotant à la surface du sol; c'est une mer d'ouate brune dont les vagues frissonnantes sont poussées, aux grandes allures, de l'est à l'ouest.
La colonne arrive d'une seule traite au pied de cette immense gaâda (1), qui se développe, du sud au nord, sur une largeur de trente kilomètres, entre Kheneg-el-Azir et El-Khadhra, terrain de bivouac situé à la pointe sud du Cholhth-ech-Chergui.
(1) Plateau, plate-forme dans le Sahra .
Ce plateau, qui a peu d'élévation, est pierreux, rocailleux; il est couvert de maigres touffes de halfa et tapissé d'un chih (1) assez dru .
Après une première pause sur le seuil de la gaâda, la colonne se remet en marche dans le même ordre.
La chaleur est bientôt accablante; le sol est brûlant; l'armoise du désert, vigoureusement surchauffée, dégage, dans le milieu sans air que nous traversons, son odeur énergiquement aromatique, son acre et pénétrant parfum qui vous prend à la gorge et au cerveau; les tiges vernissées de la halfa ont des miroitements et des tons soyeux éblouissants; fa coupole céleste, sous laquelle nous sommes emprisonnés, est d'un azur immaculé et d'une limpidité désespérante.
La colonne, dont la marche s'alourdit sensiblement, est grave et silencieuse; les observations s'échangent à voix basse. Il est remarquable, d'ailleurs, que l'immensité, de même qu'un temple vide, inspire le respect, une sorte de crainte mystérieuse.
Après avoir parcouru douze kilomètres environ, la colonne faisait une deuxième pause; il était à peu près sept heures et demie. Tout à coup, un cavalier indigène, sorti on ne sait d'où, arrivait sur notre front à fond de train, debout sur ses étriers, le bernous rejeté sur 1 épaule droite, et en indiquant de l'index et du médius allongés la direction du nord-est, s'écriait : « Hahoumf... hahoum ! » les voilà!... ils sont là! Et il passe en pointant sur notre cavalerie, avec laquelle se trouve le colonel de Colomb, pour lui rendre compte de sa mission.
A cette annonce, suivie d'une émotion d'autant plus nerveuse qu'on est en présence d'un ennemi qu'on ne voit pas, et dont on ne peut estimer les forces, nos fantassins dressent l'oreille, épinglenl leurs fusils, ramènent leurs gibernes sur le devant, et ajustent leurs baïonnettes.
Nos cavaliers, qui ont reçu le même avis, sont arrêtés; ils mettent pied à terre, roulent leurs manteaux et amorcent leurs armes. Les escadrons sont prévenus de se tenir prêts pour le
(1) Artemisia herbaalba. Armoise.
combat, puis ils prennent le trot, le colonel à leur tête, pour se porter à hauteur de l'infanterie; ils devront se maintenir ainsi en colonne séparée, et à environ 200 mètres de sa droite.
Le commandant de l'infanterie a voulu attendre les ordres du colonel avant de se porter en avant. A son arrivée, des dispositions sont prises pour marcher à l'ennemi, et la colonne reprend sa marche, qui est couverte par une section du 2e de Zouaves déployée en tirailleurs. Les cavaliers du goum, envoyés en éclaireurs, sillonnent le terrain en avant de la colonne, et se succèdent sans interruption pour venir apporter au colonel de Colomb des nouvelles de la position des bandes de Sid Ahmed, qu'ils signalent du geste un peu à droite de la direction suivie. Un pli de terrain les dérobe encore à la vue de nos soldats, qui ont reçu l'ordre de serrer sur la tête pour diminuer la profondeur de la colonne, présenter moins de décousu, et être prêta toute éventualité d'attaque.
A peine avions-nous parcouru une dislance de deux kilomètres, que nous nous trouvions en face du marabouth : un immense cri de joie soulevait toutes les poitrines. Les contingents étaient là. à 5 ou 600 mètres, disposés dans un ordre d'une régularité douteuse. Les fantassins — 1,000 hommes environ — se développaient devant nous sur quatre rangs en une ligne allongée sensiblement serpentiforme, et témoignant de leur profond mépris pour l'ordre rectiligne. Les cavaliers — 500 chevaux — étaient groupés par pelotons — par paquets plutôt — sur une assez grande profondeur. Cette cavalerie était en position à la gauche et sur une ligne plus en avant que celle des gens de pied, et précisément en face de nos escadrons, dont l'effectif atteignait à peine 200 chevaux.
Dès que le commandant de l'infanterie eut aperçu les forces ennemies, il fit déployer en tirailleurs la seconde section de la compagnie qui était déjà en ligne. Mais le nombre des fantassins de Sid Ahmed paraissant augmenter d'instant en instant devant la gauche de nos tirailleurs, et la cavalerie se montrant plus nombreuse sur notre droite, le commandant Baudoin donna Tordre à la 2e compagnie de Zouaves d'aller renforcer la lre, qui était sur la ligne.
A ce moment, noire infanterie était disposée dans l'ordre suivant : les deux compagnies de Zouaves en tirailleurs, le bataillon du 87e en bataille, l'artillerie derrière lui, ainsi que le convoi, qui, nous le savons, ne se composait que de 20 mulets de cacolets et 2 de munitions d'artillerie.
Notre cavalerie, nous l'avons dit, était disposée par escadrons à 200 mètres sur la droite de l'infanterie. Sur l'avis transmis par le capitaine adjudant-major Hugot, du 87e, d'une tentative des fantassins de l'ennemi se dessinant sur le flanc gauche de la colonne, la compagnie de Voltigeurs se déployait en potence de ce côté.
Il n'y a pas à en douter, Sid Ahmed, traitant avec nous d'égal a égal, nous offre la bataille; il ose nous attendre en rase campagne; il singe — ce qui ne s'était pas encore vu dans le Sud depuis 1843 que nous y guerroyons — nos formations tactiques, et, peut-être, si nous ne nous hâtons d'attaquer, aura-t-il l'audace d'en prendre l'initiative. C'est à n'y plus rien comprendre. Sans doute, ses fantassins marokains jouissent sur notre frontière de l'Ouest d'une certaine réputation de bravoure; sans doute, ils ont à un très haut degré l'amour des aventures de poudre et de sang, de la razia et de ses profits ; mais pourtant ces incorrigibles Zegdou n'ont point dû oublier que, depuis la fondation de Géryville en 1853, le commandant de ce poste avancé, alors le capitaine de Colomb, leur a donné lieu, à différentes reprises, de se repentir de leurs incursions sur notre territoire. Il n'y a pas, que nous sachions, dans ce souvenir, de quoi exaller leur audace plus qu'il ne convient, et leur donner un espoir immodéré de vaincre dans le combat qui se prépare. Du reste, comme le disent nos ennemis : « Ou Allahou adlamou, » de cela, Dieu seul sait ce qu'il en sera.
On peut pressentir, au mouvement qu'on remarque dans la cavalerie des contingents, qu'on s'y prépare soit à recevoir notre choc, soit à le prévenir en nous attaquant. Pourtant, cette dernière détermination serait tellement audacieuse que la pensée ne nous en vient pas, ou que, tout au moins, notre esprit ne se donne pas la peine de s'y arrêter. A ce moment, notre cavalerie elle-même, restée en l'air et isolée, ne paraît pas se préoccuper outre mesure de cette improbable éventualité.
Cependant, de l'aulre côté, le mouvement, l'agitation s'accentuent : des groupes d'impatients se détachent du gros de leur troupe et gagnent quelque terrain en avant d'eux. Les chefs circulent dans les pelotons ; ils y donnent évidemment des ordres ou des instruclions; ils font des recommandations', ils mettent le feu au cœur des Croyants, ou ils excitent les grossières convoitises de ceux que l'intérêt de l'Islam ne saurait loucher; ils rappellent aux Oulad-Zyad, aux Derraga, aux Oulad-Sidi-Brahini et aux Oulad-Sidi-El-Hadj-Ahmed, qui composent presque exclusivement le goum ennemi, qu'ils sont les Khoddam de Sidi Ech-Chikh, el que l'intervention de ce saint vénéré ne saurait être inefficace, en ce jour surtout, qu'ils avaient pour auxiliaires les meilleurs et les plus braves fantassins du R'arb, des gens de cœur et de religion qui déjà ont infligé de bien sanglants affronts (1) au chef des Chrétiens qu'ils ont encore aujourd'hui devant eux. « Rappelez-vous, ô hommes, leur psalmodiait lentement de sa voix enfantine le jeune Sid Ahmed, qu'il y a deux ans, mon frère Sid Mohammed — que Dieu lui fasse miséricorde ! - a tué aux Chrétiens, sur le lieu même où nous allons les combattre dans un instant (2), cent de leurs meilleurs Scrsour (3).
Debout sur leurs étriers, les chefs des Oulad-Zyad, parmi lesquels on remarque le chikh Ben-R'azi, parcourent les rangs des goums, ou longent leur colonne avec de grands gestes et le
(1) Nous savons que cette assertion n'est pas précisément l'expression de la vérité ; mais, chez les Musulmans, plus une cause est sainte, plus le mensonge est permis .
(2) Sid Ahmed fait ici allusion au malheureux combat livré, le 26 mai 1864, entre Aïn-el-Katha et Kheneg-el-Azir, par le général Martineau, à Sid Mohammed-ould-Hamza, et dans lequel les pertes de la colonne s'élevèrent à 77 tués et à 35 blessés. Ces pertes avaient été supportées presque entièrement par la cavalerie.
(3) Pour les Arabes, toute notre cavalerie n'est composée que de Sersour (Chasseurs). C'est l'expression générique par laquelle ils désignent nos cavaliers. Ce sont nos vieux régiments de Chasseurs d'Afrique, dont la réputation de bravoure était légendaire parmi les indigènes, qui la leur ont fournie, et ils ne l'ont point encore oubliée.
bernous flottant: ils semblent d'immenses oiseaux planant sur les contingents et les couvrant de leurs ailes.
Les drapeaux à bandes de soie rouge, jaune ou verte s'agitent sous l'impatience fiévreuse de ceux qui les portent. Les chevaux, couverts d'écume, sont maintenus à grand'peine par leurs cavaliers : ces nobles buveuses d'air, à la longue encolure, à la tête en marteau de foulon, amaigries par les fatigues et la faim, ont senti le froid du chabir sur leur flanc levrette; elles ont frémi au contact des larges rekab de fer, et le bruit de ferraille, et les tintements des éperons sur les étriers leur ont mis le feu dans les veines et le diable au corps. Toute cetle cavalerie piaffe, piétine, pétrit le sol sous ses pieds: c'est la flèche qui attend impatiente le coup de doigt de l'archer pour voler au but.
Devant le front des goums on distingue, au milieu des étendards, le chef de l'insurrection, le jeune marabouth Sid Ahmedould-Hamza, l'héritier de la puissance religieuse attachée à la descendance de Sidi Ech-Chikh, ce sultan des saints de notre Sud algérien. Cet adolescent, ce rebelle de quinze ans, monte une jument noire superbe et richement harnachée. Enveloppé dans ses bernous blancs, le chapelet au cou, il semble calme au milieu de cette agitation fiévreuse qui se produit autour de lui ; il a déjà toute la gravité du chef religieux, et c'est à peine s'il daigne encourager du regard ceux-là qui, peut-être, vont mourir pour sa cause. Après les quelques mots qu'on lui avait soufflés, et qu'il a jetés dédaigneusement à ses adhérents, il s'est renfermé dans un mutisme presque méprisant. C'est le droit divin qui ne doit rien aux hommes, lesquels ne seraient que des ingrats, des infidèles, s'ils ne s'estimaient heureux qu'il leur fournît l'occasion de cueillir la palme du martyre.
La colonne a été arrêtée; des dispositions de combat sont prises sur notre aile gauche, qui semble plus directement menacée par les fantassins des rebelles. Sur notre droite, quelques groupes de cavaliers se sont rapprochés de nos escadrons; mais ils n'ont rien de menaçant. Tout porte à croire pourtant que cetle cavalerie, qui est en position devant la nôtre, et qui lui est supérieure de plus du double, a déjà combiné son mouvement et
choisi sa proie; il ne faul pas nous le dissimuler, et cela ne s'était pas vu depuis les guerres avec l'Émir Abd-el-Kader, Sid Ahmed a l'insolence de nous attendre de pied ferme et de nous offrir le combat; mais nos escadrons ne paraissent pas s'en préoccuper plus qu'il ne le faut: ils ont le calme de la force; ils ne soupçonnentévidemmenlpasla possibilité d'une attaque autre que celle qui se produirait sur leur front; ils n'ont pas prévu celle hypothèse où, le mouvement de la cavalerie ennemie s'exéculant par leur flanc droit, notre infanterie, qui est déployée, ne pourrait leur être d'aucun secours, et qu'ils risqueraient de compromettre la droite en la meltant dans l'impossibilité absolue de faire usage de ses feux.
On comprend mal d'ailleurs la raison pour laquelle notre cavalerie est maintenue opiniâtrement en face de celle des rebelles ; elle serait mieux à sa place à la gauche de la ligne, c'est-àdire devant les fantassins de l'ennemi, lesquels, armés de mauvais fusils, voire même de mathrak (triques) ou de guezazel (massues), ne sont guère que de la canaille excellente à charger; et l'occasion est si belle et surtout si rare qu'on ne s'expliquerait pas, vraiment, pourquoi on n'en profiterait pas aujourd'hui.
Nous avons tout lieu de supposer que l'intention du commandant de la colonne, qui, évidemment, ne devait pas s'attendre à trouver les bandes de Sid Ahmed en position, et surtout paraissant vouloir tenir devant ses troupes; il est probable, disonsnous, qu'il voulait préparer l'action par ses tirailleurs et son artillerie, et charger ensuite fantassins et cavaliers mis en déroule par son feu. Nous ne pouvons former qu'un vœu, c'est que la cavalerie de Sid Ahmed lui laisse le temps de réaliser son programme, et qu'elle ne prenne pas l'initiative de l'attaque. Ce serait certainement audacieux de sa part, mais aussi ce serait bien tentant.
L'artillerie (capitaine Marsal), qui avait reçu l'ordre de diriger son feu sur la masse des fantassins de Sid Ahmed, s'était mise d'abord en batterie à une distance de 800 mètres de cette troupe; mais ayant été bientôt dépassée par notre infanterie, qui se portait rapidement en avant, les deux pièces durent suivre le mouvement au trot des mulets, les cannoniers au pas de
course, jusqu'à hauteur des tirailleurs, c'est-à-dire à 400 mètres environ des fantassins marokains.
Mais les clairons ont sonné le signal de commencer le feu aux deux compagnies de Zouaves déployées en tirailleurs. Soudain, la fusillade crépite sourdement dans l'immensité; on perçoit à peine ce cri sifflant de la balle que les Arabes rendent par l'onomatopée de zouï, et que l'espace étouffe. On remarque pourtant que l'allure du tir esl assez précipitée : des langues de fumée floconneuse, et des nimbes d'ouate bleuâtre, qui semblent courir à la rencontre de la victime que vient de faire la balle pour la couronner de l'auréole des martyrs; ces signes, disons-nous, indiquent que l'action esl engagée sérieusement. Le canon vient encore faire entendre sa voix dans ce concert que donne la Mort à son bénéfice.
A la vibration du bronze, l'ennemi, qui n'a pas encore répondu, semble se recueillir; il écoute les bruits de cet engin de destruction des civilisés, la foudre des mortels, qui, en définitive, n'est terrifiant que pour ceux qui ne sont point soutenus par la foi. Dans cette position, le canon parle six fois, sur lesquelles
quatre seulement sont satisfaisantes pour nous : quatre fois,
en effet, les projectiles pénètrent dans la masse compacte des fantassins ennemis, et y tracent un sillon sanglant; quatre fois s'élèvent des cris de joie partant de notre ligne de tirailleurs: « Touché! » s'écrient les nôtres remplis d'enthousiasme et d'espérance. Les Marokains y répondent par des cris et des malédictions.
Soudain, fantassins et cavaliers de l'ennemi s'ébranlent en poussant des cris de fauves, des vociférations, des hurlements qui semblent ne point appartenir à la gamme des sons humains. Les goums, trouvant l'occasion on ne peut plus favorable, en présence de notre cavalerie qui ne bouge pas, et qui s'est bornée à jeter un peloton en tirailleurs pour couvrir ses deux escadrons en colonne par pelotons ; le goum, disons-nous, se détache de son infanterie, file comme un trait par une direction oblique, et en prenant très habilement du champ sur la droite de notre cavalerie pour se défiler des feuxdes tirailleurs; il a dépassé la droite des escadrons, dont il est à 1,000 mètres environ. On est tenté de croire qu'il fuit notre attaque, et notre cavalerie qui, sans
doute, s'en croil débarrassée, ne songe pas à prendre les dispositions qu'exigerait ce mouvement si imprévu de l'ennemi, et elle a le plus grand tort; car elle pourrait avoir à s'en repentir. En effet, prenant un parti des plus audacieux, le goum fait subitement à droite, et se dirige à fond de train sur nos escadrons, qui, alors, essayent de faire face de ce côté pour le recevoir; mais ils n'en ont pas le temps; l'ouragan roule vers eux avec une vitesse vertigineuse; c'est une trombe vivante de 500 chevaux qui, dans quelques secondes, va s'abattre furieuse, irrésistible sur nos cavaliers, qui ne l'attendront pas.
Disons le mot, quelque pénible qu'il puisse être, notre cavalerie, prise de panique, lâche pied et se jette en désordre sur la droite du bataillon en bataille, dont elle gêne les feux etparalyse les mouvements. Le goum a pénétré dans cette masse affolée, et il accomplit son œuvre de sang et de carnage; le fusil ne peut rien dans celte cohue : c'est au pistolet et au yataghan à prendre la parole. Le commandant de la colonne, qui ne se ménage pas, essaie bien de donner des ordres ; mais le mal est sans remède : nos cavaliers, si braves pourtant, et dont la réputation est faite, se ruent éperdus sur la droite du bataillon du 87e, qu'ils bousculent, renversent, piétinent. Sourds à la voix de leurs officiers et de quelques braves gens qui n'ont pas perdu la tête, ils ne songent qu'à fuir sans essayer la moindre tentative de résistance. Les officiers, qui font des prodiges de valeur, les rappellent au sentiment du devoir, de l'honneur : tour à tour ils les caressent et les injurient; mais c'est en vain. Des coups de sabre vont s'égarer sur des dos que, jusqu'ici, n'avait jamais vus l'ennemi. Des larmes de rage, de désespoir sont dans les yeux de ces vaillants, qui, dans cette funeste aventure, entrevoient le déshonneur, tout un passé glorieux flétri, perdu. Un courant de pensées amères traverse leurs cerveaux: oseront-ils reparaître devant leurs chefs, devant leurs camarades de régiment? Les journaux ne vont-ils pas apprendre à leurs familles, à la France entière qu'ils ont été indignes d'elles et du drapeau? Aussi, se jettent-ils dans la mêlée, qui est affreuse; ils veulent mourir puisqu'ils n'ont plus d'autre ressource; mais ce ne sera pas, au moins, sans avoir fait payer cher leur vie à l'en-
nemi. Dès lors, ils font boire à leurs lames du sang arabe à s'en soûler.
Le chef d'escadrons de Sérêville, et le capitaine de Joybert, du 1er de Hussards, sont blessés; le sous-lieutenant de Caraman, du 1er de Chasseurs d'Afrique, gravement atteint, tombe engagé sous son cheval, qui est tué; il ne doit son salut qu'à son admirable sang-froid, qui lui permet, en abattant quelques cavaliers du goum à coups de revolver, d'attendre le secours des Zouaves, qui le dégagent. Le sous-lieutenant Pépin, du 1er de Hussards, se lance seul à la poursuite de groupes ennemis qui emportent du butin; son audace l'entraîne trop loin : s'apercevant que l'officier qui les poursuit est seul, les fuyards s'arrêtent et lui font tête. La partie est, dès lors, trop inégale : il succombera, mais ce sera après avoir chèrement vendu sa vie. Un magnifique exemple de dévouement se produit à ce moment : l'ordonnance du sous-lieutenant Pépin a aperçu son officier au milieu du groupe ennemi, et luttant seul contre vingt; il n'hésite pas, malgré l'inefficacité certaine de son aide, à s'élancer au secours de son lieutenant; mais, ce qui ne pouvait être douteux, il ne réussissait qu'à succomber à ses côtés.
Le maréchal-des-logis Gaij, blessé, taille de son sabre ensanglanté dans les chairs bronzées qu'il rencontre dans la longueur de son bras.
Mais, pendant ce temps, notre infanterie n'est point restée inactive : le capitaine Aubnj, du 2e de Zouaves, qui commande la compagnie en tirailleurs sur la droite de la ligne, et qui s'est aperçu du mouvement rétrogade de nos deux escadrons, rallie sa troupe déployée. Le commandant Baudoin, qui s'était porté à son bataillon, avait cherché à former ses grenadiers face droite, afin de fournir des feux de flanc de ce côté ; ce n'est qu'à grand'peine que ses voltigeurs parviennent à prendre la formation en potence pour résister à l'attaque des fantassins ennemis, qui, enthousiasmés de la bonne besogne de leurs cavaliers sur notre droite, n'ont point perdu leur temps ; ils serrent de près notre gauche et montrent une audace extrême. Et pourtant, il est de la dernière urgence de former tout au moins les trois faces d'un carré; malheureusement, tous les efforts du commandant de
Tinfanterie échouent dans celte tentative, par suite de la confusion jetée dans la colonne par nos escadrons en désarroi.
Le goum ennemi, ivre de haine, de poudre et de sang, poursuit son œuvre; l'occasion que lui fournit aujourd'hui la fortune est trop rare pour la laisser échapper : c'est un ouragan déchaîné qui renverse et broie tout ce qu'il rencontre sur son passage; le sol, qui retentit sourdement sous les pieds des chevaux, en est ébranlé; il se tigre de flaques rouges que le soleil boit avec avidité. D'acres odeurs de sueurs et de laine, de chaudes haleines et de sang se répandent dans l'air et nous prennent à la gorge, odeur de bêtes et de gens particulière au Sabra. Les rangs sont envahis, la colonne est tournée, l'artillerie est compromise; car, l'ennemi, qui est tombé sur les derrières de la section de soutien, est arrivé jusqu'aux pièces : un cavalier servant est blessé grièvement d'un coup de sabre, et trois cavaliers conducteurs sont fusillés à boutporlanl. Un groupe de cavaliers ennemis profite habilement de l'impossibilité de se défendre dans laquelle il a mis les conducteurs, pour enlever les deux mulets porteurs des caisses à munitions d'artillerie, qu'il pousse vigoureusement devant lui pour les mettre hors de notre atteinte. Le brigadier chargé delà surveillance de ces caisses tente désespérément, mais vainement, de reprendre les animaux qui avaient été confiés à sa garde.
Cette perte réduisait notre artillerie au silence, et cela au moment où son feu eût été des plus efficaces contre le gros des gens de pied de l'ennemi, qui, un instant, furent sous nos fusils, ramassés en désordre comme un troupeau de moutons.
Cette opération de l'enlèvement de nos munitions d'artillerie, nous sommes bien obligé de le reconnaître, eût suffit pour illustrer un soldat français. La demi-section de Zouaves de soutien, qui avait été renversée ou dispersée par l'irruption soudaine des cavaliers du goum sur les derrières de l'infanterie, n'avait pu s'opposer à l'enlèvement des mulets de munitions.
Notre artillerie avait tiré douze coups de canon seulement depuis le commencement de l'action.
Sur les 20 mulets du Train des Équipages, 14 de ces animaux, porteurs de cacolets ou des vivres des officiers de l'État-
major de la colonne, ont parlagé le sort des mulets de munitions de l'artillerie : ils ont été enlevés après une lutte furieuse, acharnée entre les conducteurs de ces animaux et les cavaliers du goum. Six de ces vaillants et modestes soldats du Train furent blessés, renversés et foulés sous les pieds des chevaux du goum ; un autre, le conducteur Garnier, trouva la mort dans le combat.
La 2e compagnie de Zouaves (capilaine Lamothe) était parvenue cependant à se former à droite en bataille pour protéger l'aile droite du bataillon du 87e d'infanterie. C'est à ce moment que la cavalerie ennemie chercha à l'envelopper; mais le capitaine ayant fait former le cercle à ses deux sections, le goum ne put rien sur elles; pourtant, le sergent Geniy et le Zouave Saby furent tués à bout portant pendant celle formation.
Mais il fallait en finir; il y avait urgence à remettre de Tordre dans celte cohue, et du calme dans l'esprit de nos cavaliers ahuris, et qui, déjà, revenus à peu près dans leur bon sens, comprenaient toute la gravité de leur faute en voyant autour d'eux le champ de la lutte jonché de cadavres, dont la dernière altitude leur semblait une accusation. Les plaintes des blessés, dont quelques-uns avaient d'horribles blessures, leur paraissaient le cri de leur conscience de soldat, le reproche du manquement à leur devoir militaire. Une partie du goum avait déjà disparu dans l'ouest avec le maigre butin qu'il venait de faire; d'autres cavaliers s'accrochaient à nos soldats comme le feu grégeois : c'était de la haine poussée jusqu'à la fureur; des luttes corps à corps s'étaient engagées çà et là, et le couteau et les dents faisaient leur œuvre sourdement. On entendait comme des râles de bêles fauves qu'on égorge. D'autres tournoient autour de nos cavaliers démontés, et les enlacent dans une spirale qui, à chaque pas, les rapproche de ces victimes abêties par cette sorte de fascination que donne la peur.
Les fantassins ennemis n'ont point réussi à tourner notre aile gauche; la compagnie de Voltigeurs a fini, débarrassée de nos cavaliers, qui s'étaient jetés sur elle, par prendre la formation ordonnée, c'est-à-dire celle de face à gauche, et elle commence à fouailler de ses salves de feux de peloton ces fameux fantassins du Marok sur lesquels semblait tant compter Sid Ahmed-
ould-Hamza. Il est lempsque nous reprenions l'offensive, et que nous vengions dans le sang de ces Zegdou le sanglant affront que vient de nous infliger le goum des rebelles.
Les officiers de notre cavalerie auxquels leurs blessures permettent de se tenir en selle, et ceux qui n'ont pas été touchés, font tous leurs efforts pour rallier leurs escadrons; ils y parviennent sous la protection de l'infanterie; ils sont, enfin, reconstitués, et attendent des ordres pour aller prendre position dans l'ordre de combat.
Pendant la mêlée, le colonel de Colomb s'était porté, suivi de ses officiers, là où le danger était le plus pressant : homme de tête et de cœur, il n'avait cessé de donner des ordres clairs et précis partout où ils pouvaient être entendus et compris ; il s'était multiplié, et, l'épée à la main, il n'avait pas craint de s'exposer, avec beaucoup de crânerie et sans forfanterie, au milieu de la dangereuse mêlée où les balles amies et ennemies ne faisaient aucune distinction entre les corps où elles allaient se loger. C'est évidemment à lui que la colonne a dû son salut; il est vrai de dire que c'était à lui qu'incombait le périlleux et impérieux devoir de la sauver.
L'ordre à peu près remis sur la droite, il s'agissait de s'occuper de la gauche, qui était loin d'être délivrée des fantassins de l'ennemi, lesquels avaient à cœur, sans doute, de nous prouver leur valeur. Le colonel se porte au centre de la ligne formée par l'infanterie; les grenadiers et les voltigeurs du 87e font face à droite et à gauche, amorçant ainsi les deuxième et troisième faces d'un carré. C'est en cet instant qu'un des chefs de goum des rebelles, de taille éievée que grandissait encore le medhol orné de plumes d'autruche des guerriers du Sud de la province de Constantine, et montant une magnifique jument superbement harnachée ; c'est à ce moment, disons-nous, qu'il pousse l'audace jusqu'à pénétrer dans les rangs de l'infanterie, où il fend, d'un formidable coup de yataghan, la tête d'un de nos fantassins. Stupéfaits d'une telle hardiesse, nos soldats ne songent même pas à lui en envoyer le prix.
La tribu des Châanba était certainement représentée dans la cavalerie des contingents de Sid Ahmed; car, pendant le coin-
bat, on les entendait psalmodier leur monotone chant de guerre.
Comme nous le disions plus haut, il était nécessaire d'en finir promptement avec les Zegdou du jeune marabouth, qui devenaient de plus en plus pressants et qui, nous le répétons, voulaient, eux aussi, avoir leur journée de succès, Le colonel prend la direction de la ligne d'infanterie par le commandement : <« Mes enfants î à la baïonnette ! et plus un coup de fusil ! » La colonne s'ébranle et se rue, (oui en cherchant à maintenir son ordre, sur cette foule hurlante, qui essaie un instant de faire lête à nos soldais, lesquels sont surexcités au delà de toute expression par la vue des morts et des blessés que nous a faits la cavalerie des contingents: c'est de la fureur de notre côté; aussi nos baïonnettes s'en donnent-elles à cœur joie dans cette tourbe hideuse, dont un quart n'est armé que de yataghans, de couteaux, de massues ou de bâtons. Ils ne lâchent pas pied pourtant; ils s'accrochent, se cramponnent aux baïonnettes qu'ils tordent ou retirent sanglantes de leurs poitrines. A la gauche surtout, qui est serrée de près par un groupe de fanatiques poussant d'horribles clameurs, les voltigeurs font d'excellente besogne : il y a là bien des corps troués, bien des crânes fracassés, et le sang bleu des Africains paie largement le généreux sang français que nous a coûté le moment de faiblesse de notre cavalerie.
Mais nos soldats ne se lassent pas de frapper; leur ardeur a dépassé le niveau de la résistance ; leur sainte furie augmente d'intensité avec l'ivresse du sang. Les fantassins ennemis qu'ils ont abattus se roulent sous leurs pieds dans les convulsions d'une horrible agonie; quelques-uns rampent comme des serpents et continuent leur œuvre en s'accroehant à leurs jambes qu'ils cherchent à déchirer à coups de dents ou d'ongles. Pourtant, on sent qu'ils se lassent d'une partie devenue si inégale, et que quelques-uns ont déjà désertée; et puis leur cavalerie semble les avoir abandonnés à nos coups. Le colonel en profite pour ordonner la charge : les clairons sonnent à toute bouffée; la ligne tout entière, les officiers en tête, se porte en avant et balaie tout ce qu'elle rencontre devant elle. A quelques fantassins ennemis qui s'attardent dans une résistance impossible, nos soldats
donnent la satisfaction de mourir dans la guerre sainte, et en font ainsi des chouhada (1).
Ce mouvement a été décisif : les fantassins marokains ont repris, en fuyant, la direction de l'ouest.
Le colonel, qui, pour bien accentuer leur défaite, a résolu de les poursuivre, reconstitue la colonne et prend un nouvel ordre de marche, le carré. Les deux compagnies de Zouaves sont déployées en tirailleurs : la lrc en avant, la 2e sur le flanc droit; la compagnie — déployée — de grenadiers du 87e d'infanterie couvre le flanc gauche; celle des voltigeurs forme la quatrième face du carré de tirailleurs; les quatre compagnies du centre du même régiment marchent en colonne dans l'intérieur du carré.
Les deux escadrons de cavalerie, qui sont tout à fait reconstitués, prennent position dans l'ordre de marche et de combat : ils couvrent en flanqueurs la face gauche du carré.
Il importe, pour donner à la poursuite toute son efficacité, qu'elle soit enlreprise sans retard. Le colonel fait ramasser promplement les blessés restés sur le champ du combat; on charge sur les chevaux disponibles et sur les mulets, que l'ennemi nous a laissés ceux de ces blessés qui ne peuvent marcher, et ils prennent place dans le carré. Nous le répétons, cette triste besogne a dû se faire rapidement. Quant aux morts, le commandant de la colonne se réservait de revenir sur ses pas pour les enlever après avoir donné la chasse, à une dislance suffisante, aux fantassins en fuite.
C'est donc dans l'ordre démarche que nous venons d'indiquer que la colonne se met aux trousses des traris marokains.
Pendant que la lre compagnie de Zouaves de la première face poursuit de ses feux la queue des fantassins de l'ennemi, qui semblent s'attarder — prudemment — comme pour amuser la colonne, et l'entraîner le plus loin possible, sa cavalerie, qui,
(l) Chouhada, témoignants. On désigne ainsi les Musulmans qui sont morts en répétant la formule de l'Islam : « Je rends témoignage qu'il n'est point d'autre divinité que Dieu, et que Mohammed est l'Envoyé de Dieu. »
nous l'avons dit, paraît ne se préoccuper que médiocrement de leur sort, et qui les laisse poursuivre sans paraître s'en inquiéter, passe sur notre gauche, où elle se montre à une dislance d'un kilomètre environ.
Le commandant de la colonne prescrivait à une compagnie du 87e de se porter à 6 ou 700 mètres en avant de nos flanqueurs de gauche, c'est-à-dire vers le sud, avec ordre de se maintenir à cette distance de la colonne. Cette compagnie échange, pendant sa marche, une assez vive fusillade avec un parti de cavalerie de l'ennemi, lequel, profitant des ondulations du terrain, s'avance, et presque impunément, jusqu'à 150 ou 200 mètres de la compagnie, décharge ses armes, et file à toute bride dans la direction du sud.
D'un autre côté, nos soldats, se rasant dans le sable, attendent félinement l'apparition d'un cavalier, et leur envoient leur balle. Cette mousqueterie n'a guère d'autre résultat que celui d'amener la prompte consommation des cartouches de cette compagnie. Son commandant en fait prévenir le colonel de Colomb, qui arrête la colonne et la poursuite des rebelles, lesquels, du reste, talonnés par nos soldats, ont fini par prendre du large et disparaître dans l'ouest.
Il était alors onze heures ; la température était devenue accablante. La colonne marchait et combattait depuis cinq heures sans qu'il lui eût été donné un instant de repos. 11 devenait indispensable de faire une pause pour que les officiers et les soldats pussent au moins prendre quelque nourriture. Le commandant de la colonne ordonnait une halte d'une heure. Malheureusement pour les officiers de l'Élatmajor de la colonne, les mulets portant leur déjeuner étaient passés à l'ennemi avec vivres et bagages; ces infortunés officiers, parmi lesquels on comptait le commandant de la colonne, furent donc réduits à solliciter de leurs soldats les mieux pourvus une invitation à leur très maigre ordinaire. Leurs ressources en munitions de bouche n'avaient évidemment rien qui rappelât la profusion; aussi leurs chefs durent-ils se contenter d'un demibiscuit trempé dans quelques gouttes d'abondance de café, que leurs soldats parurent heureux de partager avec eux.
Quant à l'eau, il fallut s'en passer; on l'avait réservée pour les blessés, dont 55 avaient pu suivre la colonne soit à pied, soit sur les quelques mulets que nous avait laissés l'ennemi, ou sur les chevaux des cavaliers qui avaient été tués.
A midi, la colonne rétrogradait» et reprenait tristement la direction du terrain du combat. L'ordre de marche était le même, avec cette différence pourtant que la cavalerie avait pris place dans le carré.
La colonne marchait morne et silencieuse sous un soleil implacable; elle avait, évidemment, le pressentiment du spectacle qui allait s'offrir à sa vue, car le mouvement de retour des cavaliers ennemis vers le champ de la lutte ne lui avait pas échappé.
A une heure, la colonne débouchait sur le théâtre de l'action, où, faute de moyens de transport suffisants, elle avait dû laisser ses morts pour se mettre à la poursuite des fantassins ennemis. Nous n'essaierons pas de refaire l'horrible et nauséeux tableau qui se déroulait sous nos yeux. 11 fallait bien s'y attendre; car, du moment que nous avions cru devoir abandonner nos morts sur le terrain — et c'est une résolution très grave avec les Arabes — pour courir, avec une infanterie fatiguée, avec une cavalerie décimée et démoralisée, avec une artillerie sans munitions, pour se mettre, avons-nous dit, sous un soleil accablant, et avec des estomacs vides, à la poursuite des fantassins marokains, contre lesquels nous ne pouvions absolument rien, et qui, même, pour nous amuser et nous entraîner le plus loin possible, semblaient affecter de ne pas presser outre mesure leur mouvement de retraite, et ne montrer d'autre soin que celui de se maintenir au delà de la portée de nos armes, tactique qui, évidemment, n'avait d'autre objet que celui de donner à leur cavalerie, qui n'avait pas été entamée, et qui se bouffissait de son succès, le temps d'aller achever, sur nos derrières, son œuvre de barbarie et de haine; il est clair qu'il n'était pas nécessaire de savoir lire dans le livre de l'avenir pour prévoir qu'il faudrait à l'ennemi le butin de la victoire, les dépouilles arrachées aux cadavres de nos morts; il fallait, en effet, à ces cavaliers de proie, des têtes de Chrétiens à montrer dans leurs douars
pour exalter les Croyants; il leur fallait aussi des oreilles pour permettre à leurs femmes de s'en faire, à l'exemple de Hind, la fille d'Ottab, des colliers et des bracelets, et ce hideux trophée, ce témoignage du succès leur manquait; il fallait, enfin, à ces éperviers de carnage, les voluptés du vautrement dans le sang, des décapitations au couteau, de honteuses mutilations, des arrachements d'entrailles, des outrages aux cadavres encore chauds de la vie comme s'ils voulaient déshonorer même la mort. Gomme ils seront fiers de pouvoir dire, avec des sourires féroces, à leur rentrée dans leurs douars : « Ces Chrétiens, dès l'aurore, nous leur avons souhaité le bonjour avec la mort, et nous les avons laissés en morceaux ! >>
Voyez-les, cramponnés comme des vautours sur les cadavres des nôtres, et accomplissant, pleins de colère el de rage, ivres de vengeance, et la bouche foisonnante d'écume, leur œuvre de carnassiers !
Nous n'osons pas arrêter notre pensée sur cette hypothèse que, dans notre hâte de nous mettre à la poursuite des Zegdou, nous ayons pu laisser sur le terrain autre chose que des morts.
Le champ de la lutte est horrible : la colonne longe une traînée de cadavres. Le cœur nous monte à la gorge et nous étouffe. Une odeur pénétrante de chairs brûlées nous prend au cerveau et nous suffoque. La haine de ces sauvages s'est exercée de cent manières différentes; on sent là le travail, le chef-d'œuvre du génie du mal ; c'est le délire de l'impuissance, c'est la rage de n'avoir que des cadavres à donner à leurs couteaux, qui, évidemment, leur a dicté ces raffinements dans la destruction. Tous ces morts sont nus : là, c'est un corps affreusement mutilé; à côté, un autre est troué comme une cible; à quelques pas de celui-ci, c'est un visage haché, tailladé, déchiqueté; il semble que ce cadavre ait servi de billot pour décapiter les autres ; plus loin, c'est un corps qu'ils ont rôti sur un litdecA^ (armoise) ; il n'est rien de plus épouvantable que ces chairs boursouflées, cette peau calcinée, scarifiée d'entailles au couteau comme les flancs d'un mouton qu'on a fait rôtir entier; nous ne savons rien de plus horrible que ces yeux vitreux sortis de leurs orbites, celte langue tuméfiée et pendante, ce crâne tondu jusqu'à la
peau par le feu ; puis çà et là, des ventres béanls pareils à des bouches d'outre, et vomissant leurs intestins; des crânes ouverts où la cervelle est encore frissonnante; des troncs consumés, des membres brisés, déchirés et comme mâchonnés; des entrailles fouillées jusqu'au fond des reins par la lame des yataghans ; presque tous les cadavres sont décapités, et noyés dans des flaques d'un sang que l'ardeur d'un soleil brûlant noircit en le buvant. Tous ces corps, envahis déjà par la pâleur céracée de la mort, et singulièrement rapetisses par la décapitation, ne sont plus guère, pour la plupart, que des débris informes, méconnaissables, maculés d'une boue noirâtre pétrie de terre et de sang.
Ah ! que n'étaient-ils là ces prétendus philanthropes qui n'ont de larmes que pour nos ennemis, et qui nous reprochent les quelques fusillades que nous leur infligeons quand ils tombent armés entre nos mains ! Non, il n'y a pas à se le dissimuler, c'est une guerre à mort entre nous et ces populations dont rien ne nous rapproche, et dont, au contraire, tout nous éloigne, nous sépare. 11 est impossible, d'ailleurs, que leur civilisation puisse jamais rejoindre la nôtre, et l'écart en est trop grand pour qu'il soit permis à l'optimisme, même le mieux disposé, d'espérer la réalisation de ce rêve, qui est marqué, certainement, de plus de générosité que de probabilité. Du reste, le khalife Haroun er-Rechid disait : « Vengeance est salut quand la générosité ne peut servir de rien ; » et nous sommes tout à fait de son avis.
La colonne releva ses morts, lesquels, pour les huit-dixièmes, ne purent être reconnus. Ils furent réunis sur le point de chargement et recouverts de manteaux de cavalerie ou de capotes d'infanterie ; il avait fallu beaucoup de temps, par suite de la dispersion des cadavres sur le terrain, pour faire celte funèbre récolle. Plus d'une larme, témoignage d'une douleur muette, fut versée sur ces tristes et lamentables restes, qui, il y a quelques heures à peine, étaient des hommes pleins dévie et d'espoir; mais la Guerre, l'insatiable déesse, aux sanglants appétits toujours inassouvis, les avait dévorés sans prendre le moindre souci de la douleur et des pleurs de leurs mères.
Quelques cadavres et des blessés de l'ennemi étaient restés sur le terrain du combat ; ces blessés l'étaient tous mortellement. Il eût été humain de mettre fin à leurs souffrances; mais nos soldats étaient mal disposés, à ce moment, pour faire de l'humanité à l'égard de leurs sauvages et féroces ennemis : ils se vengèrent en laissant la vie à ceux qui ne pouvaient échapper au trépas; ils voulaient qu'ils eussent tout le temps de goûter à la mort. Quant à leurs funérailles, c'est un soin qu'ils laissaient aux hyènes et aux oiseaux de proie.
De son côté, l'ennemi avait aussi été fort maltraité, et ses fantassins avaient fait des pertes très sensibles; ce fait donne la raison pour laquelle Sid Ahmed n'avait pas tiré un meilleur parti du succès de sa cavalerie, succès bien certainement inespéré. Il est incontestable qu'il avait très habilement profilé d'une faute, et montré beaucoup d'audace en tournant notre cavalerie, et en fondant sur elle avec une impétuosité qui n'était même pas nécessaire, puisque nos escadrons, pris très tard en flagrant délit de formation, ne l'attendaient pas. On se rend difficilement compte de la disposition vicieuse de notre cavalerie ; car, malgré sa valeur incontestable quand elle est bien et opportunément engagée, c'eût été plus que de la témérité de sa part d'attendre, de pied ferme, avec ses 200 chevaux, la charge de 500 paires de rênes de la réputation des Oulad-Zyad et des Derraga. Il y a eu là une faute capitale, et dont la panique de nos escadrons a été la terrible et triste conséquence.
Sans doute nous savons faire la part de ces accidents de la guerre; mais c'est aux chefs à les prévoir, et à en tenir compte, tout au moins dans une large mesure, afin de les rendre, s'ils se produisent, le moins désastreux possible. Dans la douloureuse affaire d'aujourd'hui, en raison des si singulières dispositions que le commandant de la cavalerie prétendait avoir prises, il était difficile que les choses se passassent autrement. Mais nous nous appesantirons d'autant moins sur ce lamentable fujet, qu'officiers et soldats ont payé plus cher ce moment de faiblesse. Nous serions bien heureux que cet échec nous servît au moins de leçon; nous avouerons pourtant que nous n'y comptons que médiocrement; il est probable, en effet, qu'incorrigibles comme
nous le sommes, nous ferons longtemps encore de désastreuses écoles dans ce pays.
Avant d'aller plus loin, nous voulons examiner, au point de vue militaire, la valeur du reproche qui a été fait au commandant de la colonne d'avoir abandonné ses morts sur le champ du combat, pour se mettre à la poursuite des fantassins de Sid Ahmed-ould-Hamza, abandon qui avait permis aux goums ennemis de revenir sur les derrières de la colonne, et d'y accomplir l'horrible besogne que nous savons. Nous dirons tout d'abord que l'acte reproché n'emprunte sa gravité qu'au caractère particulier et aux mœurs du genre d'ennemi que nous avons à combattre en Algérie. Nous ne traiterons donc que du principe qui a dû prévaloir dans le cas dont nous nous occupons, et qui a décidé le commandant de la colonne à agir comme il a cru de son devoir de le faire.
Il est hors de doute qu'après ce qui venait de se passer, la détermination du commandant de la colonne était la seule qu'il convenait de prendre: il ne pouvait pas, lui qui les avait battues si souvent, laisser les bandes du marabouth sur un succès; il importait surtout de ne pas les laisser maîtres du champ de la lutte; il était indispensable, au contraire, de reprendre une vigoureuse offensive et de les rejeter au loin. Il était de stricte nécessité qu'ils se crussent battus, et la meilleure preuve du succès est surtout dans la poursuite de l'ennemi, le vaincu étant, incontestablement, celui des deux adversaires qui fuit ou qui se retire devant l'autre.
Il est clair que, si l'ennemi n'avait pas été poussé au loin avec du plomb ou la baïonnette dans les reins, surtout après la ténacité, l'audace qu'il avait monlrées, la lutte était à recommencer, et dans les plus mauvaises conditions pour nous, qui n'étions pas encore remis, il s'en faut, du sanglant accident de tout à l'heure. Il était également urgent de rendre du moral à la cavalerie, de lui faite reprendre confiance en elle, et de lui prouver que le commandant de la colonne la jugeait digne de réparer sa faute, puisqu'il lui en offrait les moyens. Tout, la nécessité aussi bien que les principes de la guerre, prescrivait au colonel de Colomb d'opérer comme il l'a fait. Notre Ordonnance sur le Scr-
vice des Armées en Campagne, ce chef d'œuvre du général de Préval, à l'article traitant des « Devoirs des Officiers et des Sous- Officiers pendant le combat, » ne dit-il pas, à propos des blessés restés sur le champ de bataille, qu' « il n'y a lieu de pourvoir à leur sécurité, ou de s'occuper d'eux, qu'après la décision de l'affaire, le premier intérêt, comme le premier devoir, étant d'assurer la victoire, qui, seule, peut garantir aux blessés les soins nécessaires. »
D'un autre côté, il n'était pas possible au colonel de Colomb, bien qu'il dût nécessairement revenir sur le terrain du combat, de laisser du monde sur ce point, une de ses deux compagnies de Zouaves par exemple ; il n'avait pas trop de toutes ses forces en infanterie pour espérer avoir raison de celles de l'ennemi, et puis une seule compagnie au milieu de cette vaste gadda de Ben-Aththab, eût été bien aventurée, en présence surtout de la cavalerie des rebelles, qui n'avait pas souffert, et qui ne pouvait être bien loin. En effet, nous le savons, pendant que la colonne, déjà assez éloignée du terrain du combat, poursuivait les fantassins marokains, elle avait reparu à 12 ou 1,500 mètres sur notre gauche, que flanquait notre cavalerie. Supposant au goum ennemi l'intention de recommencer la manœuvre qui lui avait si bien réussi, le colonel, nous l'avons dit plus haut, avait prescrit à la 4e compagnie du 87e de se porter à 700 mètres sur la gauche de la colonne, et de se maintenir à cette distance pendant la marche pour la couvrir de ce côté. Il est évident que celle démonstration de l'ennemi n'avait d'autre but que de distraire notre attention et de masquer ses projets; pendant que nous étions occupés à tirailler avec le parti de cavaliers qui venait de paraître sur notre gauche, le gros du goum pouvait se porter sur le terrain du combat, s'y livrer en toute sécurité à sa hideuse besogne sur les cadavres, et s'y pourvoir de trophées.
L'intention des rebelles n'avait pas dû, certainement, échapper à l'expérience du commandant de la colonne, et peut-être eût-il été bon de cesser là la poursuite et de revenir sur nos pas; car nous avions un sérieux intérêt à empêcher l'ennemi de prélever sur les cadavres de nos soldats des preuves non équivoques de notre insuccès.
En définitive, puisqu'il était impossible d'opérer autrement que Ta fait le colonel de Colomb, il fallait en prendre son parti, quelles qu'en dussent être les conséquences.
Nous avons cru devoir donner quelque développement à notre discussion sur cette affaire, qui, rapportée avec plus ou moins de bonne foi, ou de connaissance des exigences de la guerre, par des esprits malveillants ou des ignorants, avait fini par donner lieu, dans l'armée d'Afrique, à une légende représentant le commandant de la colonne de Géryville sous un caractère qui était bien loin d'être le sien, et sous un aspect qui n'avait rien de ressemblant.
En résumé, nos perles avaient été énormes, surtout en raison de l'effectif de la colonne, qui ne dépassait pas 800 hommes; elles se décomposaient ainsi qu'il suit :
Tués .
Officiers 1
Troupe 41
Blessés.
Officiers 4
Troupe 51
Décidément, la gadda de Ben-Aththab ne nous valait rien : 110 tués et 90 blessés en deux fois, c'était réellement du gaspillage de chair humaine, et beaucoup plus que n'en pouvait supporter notre réputation militaire. Aussi nousgarderons-nousbien d'ajouter à ce lamentable martyrologe les 150 tués du 30 septembre 1864 à Aïn-el-Beïdha, et les 75 du lendemain à El-Kheidher. Seulement, aujourd'hui, nous avons la consolation de penser que la funeste issue du combat de la gadda de Ben-Aththab n'était point imputable au commandant de la colonne; mais bien à un de ces accidents qui, souvent, viennent déconcerter la science et les plus sages combinaisons. Il y a lieu de reconnaître cependant que la disposition vicieuse de la cavalerie n'a pas été étrangère à l'issue de celle déplorable affaire.
Après avoir chargé ses 42 cadavres sur les chevaux de pareil nombre de cavaliers qu'il avait fallu démonter, la colonne se remit en marche pour regagner le camp de Kheneg-el-Azir, son point de départ du matin. Les hommes gravement atteints étaient montés sur des mulets ou des chevaux disponibles; ceux qui pouvaient marcher suivaient à pied le funèbre cortège.
Vers six heures et demie, c'est-à-dire à la nuit close, la tête de la colonne atteignait le bivouac de Kheneg-el-Azir. Le lieutenantcolonel de La Ville-Hervé, qui était resté à la garde du camp avec six compagnies de Zouaves, et Tordre formel de n'en laisser sortir qui que ce soit, avait parfaitement entendu la canonnade du matin et les feux demousqueterie de la journée. Retenu à son poste par un ordre précis, et sans nouvelles de la colonne, les cavaliers que lui avait expédiés le colonel de Colomb ayant été tués ou pris par les rebelles, le lieutenant-colonel était dans une inquiétude mortelle. Il n'avait eu connaissance des tristes résultats du combat que quelques minutes avant l'arrivée de la colonne. Quoiqu'il en soit, il avait réuni ses six cents Zouaves sur le front de bandière par lequel devaient déboucher les troupes, et, faisant présenter les armes aux restes mutilés de ceux qui, le matin, avaient quitté le camp heureux de l'espoir de rencontrer l'ennemi, il rendait ainsi les honneurs suprêmes à ces glorieuses victimes de la guerre que la civilisation a entreprise contre la barbarie. Cette scène, pleine de grandeur, impressionna au plus haut degré la colonne et les Zouaves, lesquels semblaient regretter de ne point avoir pris leur part de celte terrible fête de la poudre.
Devant l'impossibilité de les reconnaître, la distribution des cadavres se fit aux détachements d'après le nombre des hommes qu'ils avaient perdus. Chacune des fractions de corps fit creuser une fosse pour recevoir ces martyrs obscurs de la cause sainte qu'a embrassée la France il y a de cela trente-six ans, et dont elle poursuit le triomphe avec la sublime et chevaleresque générosité qui est dans les traditions de notre pays.
L'artillerie enterra ses morts au centre du camp; le 87«, les Chasseurs d'Afrique et les Hussards, en avant de chacune des quatre faces du carré. Cette sombre besogne nous séparait pour
1'éternilé de nos compagnons d'armes, auxquels nous n'avions à donner pour linceul que les ombres de la nuit.
Si cela peut être une consolation pour leurs mânes, nous leur dirons que leurs féroces ennemis firent de sérieuses perles dans celle sinistre journée : en outre des cadavres qu'ils avaient laissés sur le terrain, ils comptaient parmi leurs morts le fameux, chikh Ben-K'azi, des Oulad-Zyad, dont nous avons parlé plus haut, ainsi que quatre des chefs de celle tribu et de celle des Derraga. On a su plus tard que les fantassins marokains avaient été fort maltraités, et que le nombre de leurs blessés avait été considérable.
Il y aurait injustice et ingraiitude à laisser dans l'oubli les noms des glorieux soldats — car nous ne pourrions admettre que la gloire fût étroitement renfermée dans les limites du succès — qui se sont fait plus particulièrement remarquer dans celle journée du 16 mars. Nous citerons donc, avec les commandants des déîachemenls auxquels ils appartiennent :
2e Bataillon du 87e d'Infanterie.
(M. le chef de bataillon Baudoin, commandant l'Infanterie.)
M. le médecin-major Suquet : a été admirable de bravoure, de sang-froid, de dévouement et d'humanité. Pendant qu'il pansait un brigadier-fourrier du 2e de Chasseurs d'Afrique, et qu'il luttait pour le soustraire aux mains d'un cavalier ennemi qui essayait de le décapiter, M. le Dr Suquet reçut un coup de sabre sur la tête, et un coup de feu dans la main gauche. (Le cavalier arabe a été tué par un grenadier du 87e, qui l'en a ainsi débarrassé.) Son cheval lui a été enlevé, ainsi que ses cantines d'ambulance, pendant que, malgré ses blessures, il continuait de panser les blessés.
M. le capitaine-adjudant-major Hugot, qui a eu un cheval tué sous lui, et dont les vêtements ont été troués de balles. Il s'est montré brillant et calme en même temps dans le combat, et il a transmis et fait exécuter les ordres du commandant de l'Infanterie avec une remarquable précision.
M. le sous-lieutenant Juillien, commandant la compagnie de Voltigeurs, qui a été engagé pendant toute la durée du combat, et qui a dirigé sa troupe avec une remarquable et intelligente bravoure.
M. le capitaine Va, des Grenadiers, également engagé dès le commencement de l'action, a fait preuve d'une rare énergie.
M. le lieutenant de Saint-Maurice, de la 4e compagnie: a maintenu l'ordre dans sa compagnie au moment du mouvement de recul des escadrons . A parfaitement et énergiquement dirigé sa compagnie pendant la poursuite. A contenu les cavaliers ennemis qui tentaient une attaque sur la gauche et à 700 mètres de la colonne. Officier de cœur et de mérite.
Lebougher, adjudant-sous-officier. Soldat de vigueur et de sangfroid ; a rendu de grands services au commandant de l'Infanterie en transmettant ses ordres. A été plein d'élan dans la charge à la baïonnette.
Les sergents de Grenadiers Landsperger et Pommaret, anciens et excellents sous-officiers, ont maintenu la droite de la ligne au moment où les deux escadrons se repliaient sur le bataillon.
Le grenadier Loichon, qui a tué le cavalier ennemi qui venait de blesser le Dr Suquet.
Le clairon Vazin, soldat intrépide : a sonné vigoureusement la charge au moment où le bataillon se précipitait à la baïonnette sur les fantassins ennemis.
Les soldats Baille, Maillet et Boucher (Victor), lre compagnie, tous trois blessés, sont néanmoins restés à leur rang. Baille, soldat d'une grande énergie, avait une balle dans la cuisse ; Maillet, un coup de sabre sur la tête ; Boucher, une balle dans le bras droit.
Le sergent Calfornie a montré un élan entraînant dans la charge à la baïonnette.
Le soldat Reine (2e compagnie), blessé grièvement d'un coup de feu au pied, a néanmoins gardé son rang et a continué à combattre.
Le fourrier Pieroni, blessé d'un coup de sabre au-dessus de l'œil droit, a montré beaucoup de vigueur.
Le sergent Berp a été admirable d'entrain.
Le soldat Dengaly (3e compagnie), blessé à la tête, a continué de combattre. Très brave et très énergique soldat.
Le soldat Raynaud, blessé au front, tombé au milieu des cavaliers ennemis, qui cherchent à l'assommer à coups de massue, parvient à se dégager et à rejoindre son bataillon en s'accrochant à l'étrier d'un Chasseur d'Afrique, qui passait auprès de lui.
Le sergent Blandin (4e compagnie), blessé d'un coup de feu à la main, continue de combattre et de diriger sa demi-section. Le sergent Marché, s'est montré remarquablement énergique.
Les soldats Sghuster et Cormenier, le premier, blessé à la main, le second, à la tête, ont continué de combattre, donnant ainsi l'exemple de l'énergie et de la bravoure.
Les soldats Wanghstein et Servais, se sont montrés de vigoureux soldats pendant toute l'action.
Le sergent G-ras (Voltigeurs), le caporal Roches, le clairon Compère et le voltigeur Feuillet, ont fait preuve d'un remarquable élan dans
Dans les lr* et 2e compagnies du 1er bataillon du 2e de Zouaves. (M. le capitaine Aubry, commandant le détachement.)
Le Commandant de l'Infanterie de la colonne cite tout particulièrement :
M. le capitaine Aubry, qui a été continuellement engagé, et qui a dirigé les deux compagnies de Zouaves avec vigueur et intelligence.
M. le capitaine Aubry, cite à son tour ;
M. le capitaine Lamothe, qui, par son remarquable sang-froid, son courage et l'à-propos de sa manœuvre, a empêché, en couvrant la droite du bataillon, que la retraite des deux escadrons entraînât des conséquences désastreuses pour l'Infanterie.
M. Guénard, lieutenant, remplissant les fonctions d'adjudant-major auprès du commandant de l'Infanterie, a montré une énergie et un entrain très remarquables.
M. Girard, sous-lieutenant, a su enlever sa troupe, et lui communiquer la vigueur dont il est si remarquablement doué.
M. Maillet, sous-lieutenant, a pu tenir tête, formé en cercle, à un groupe considérable de cavaliers ennemis qui s'étaient rués sur sa section.
Le clairon Hébert, détaché près du commandant de l'Infanterie, l'a suivi au pas de course pendant toute la durée de l'action, toujours prêt à exécuter les sonneries ordonnées.
Le caporal Chère, a rapporté à la compagnie le zouave Sciimitt, mortellement blessé.
Dans le 1er escadron du U* de Hussards (Capitaine de Joybert.)
et le 1er escadron du 2e de Chasseurs d'Afrique
(Capitaine Villatte.)
(M. le chef d'escadrons de Séréville, commandant la Cavalerie.)
Dans l'escadron du 1er de Hussards, le commandant de la Cavalerie cite :
M. le capitaine -commandant de Joybert, qui, bien que blessé grièvement au premier choc, n'a pas quitté le commandement de son escadron avant de l'avoir reconstitué, et n'est descendu de cheval que lorsqu'il ne lui fut plus possible de se tenir en selle.
M. le capitaine I) Auvergne, qui, au moment où les escadrons se ralliaient, organisa avec intelligence et énergie une ligne de tirailleurs protégeant le ralliement.
Dans l'escadron du 2e de Chasseurs d'Afrique, le commandant de la Cavalerie cite :
M. le sous-lieutenant Riquet de Caraman, qui, en cherchant à rallier son peloton, fut atteint d'une balle dans la cuisse, et tomba sous son cheval, qui était frappé mortellement. Cet officier, qui fit preuve d'un admirable sang-froid, se défendit à coups de revolver. Sa situation était des plus critiques au moment où il fut dégagé par des Zouaves.
Le maréchal-des-logis Gay, qui fut blessé en ralliant sa fraction .
Le maréchal-des-logis Bonnet, qui n'a cessé de rester auprès de son capitaine-commandant blessé, et qui l'a aidé avec beaucoup d'énergie à rallier l'escadron.
Le hussard Majesté-Chens, ordonnance de M. le sous-lieutenant Pépin, qui, voyant son officier blessé et entouré de cavaliers ennemis, s'élança des rangs pour lui porter secours, et tomba à ses côtés mortellement atteint.
Dans la lre section mixte de la 5e batterie du 2e d'Artillerie. (M. le capitaine Marsal, commandant le détachement.)
Le capitaine commandant le détachement cite :
Le maréchal-des-logis Ribot et le cavalier-conducteur Kanokart, tous deux blessés, qui se sont fait remarquer par leur courage et leur
Dans le détachement du 3e escadron du Train des Équipages. (Maréchal-des-logis Lecorgnillier, commandant le détachement.)
Le Commandant du détachement cite :
Le conducteur Garnier, qui s'est fait tuer bravement en défendant le convoi.
Six cavaliers-conducteurs avaient été blessés et foulés aux pieds des chevaux de l'ennemi dans la même circonstance.
La colonne de Colomb quittait Kheneg-el-Azir le lendemain, 17 mars, et rentrait à Géryville pour s'y reconstituer, et reprendre au plus tôt la poursuite du maraboulh Sid Ahrned-ould- Hamza, et de ceux de ses partisans qui avaient pris part à l'affaire de la gadda de Ben-Aththab. Il y avait là du sang français à venger, et la vengeance ne devait pas se faire attendre.
Par son arrête — à peu près aussi tardif qu'il devait être inefficace — du 20 mars 1866, le Gouverneur général frappait de séquestre les propriétés et tous les biens appartenant à la famille des Oulad-Sidi-Bou-Bekr, des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, et, notamment, aux héritiers de Sid Sliman et de Sid Mohammed-ould- Hamza, ainsi qu'aux rebelles Sid Ahmed-ould-Hamza, et à ses oncles Sid El-Ala et Sid Ez-Zoubir-ould-Sidi-Abou-Bekr.
Toutes les sommes principales échues, les intérêts desdites sommes, les loyers et fermages, et généralement tout ce qui serait dû à ces chefs de l'insurrection, devra être versé dans la caisse du Domaine.
Le colonel de Colomb se met à la poursuite de Sid Ahmed-ould- Hamza et reprend l'offensive. — Il surprend les campements de Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb au nord de Figuig. — Combat d'El-Menaouarat. — La colonne de Sonis à Ksar Sidi-El-Hadj-Ed- Din. — De nombreux douars font leur soumission. — Combat d'El-Meharoug. — Désorganisation des forces insurrectionnelles.
— Le colonel de Sonis bat les rebelles sur l'ouad El-R'arbi, à Rasel-Meharoug, dans les Eurg, et à Garet-el-Guefoul, sur l'ouad En- Namous. — Trêve. — Les Châanba-Mouadhi demandent l'aman.
— Situation des rebelles sur le territoire marokain. — Sid Ech- Cbikh-ben-Eth-Thaïyeb et la branche cadette des Oulad-Sidi-Ech- Chikh (el-R'eraba) . — Sid Sliman-ben-Kaddour raze une fraction des Hameïan. — Les Hameïan reprennent l'offensive et poussent jusqu'à Fouad Guir. — Sid Hamza-ould-Abou-Bekr, héritier de la baraka. — Les rebelles réclament la protection de Sid Slimanben-Kaddour contre les Marokains. — Bilan des forces insurrectionnelles. — Incursions des rebelles campés près de Figuig. — Les ksour des Chellala et de Bou-Semr'oun razés par les Eumiour et les Beni-Guil. -- Les Hameïan razés à El-Aagueur par Sid Ahmed et Sid Sliman réunis. — Sid Ahmed abandonné par un grand nombre de ses adhérents. — Sid El-Hadj El-Arbi-ben-Ech-Chikh, nommé khalifa du kaïd d'Oudjda, est investi du commandement des tribus du Sud marokain. — Soumission de Sid Sliman-ben- Kaddour et des tribus rebelles réfugiées au Marok. — Les Ha meïan-Chafâ et les Mahia razés par Sid Ahmed à Aïn-Ben-Khelil. Revanche des Hameïan à Dhayet-Moula-Djemâa et à Dhayet-Bou- Gourin. — Le colonel Colonieu devant Figuig. — Mort de Sid Ahmed-ould-Hamza à Tafilala. — Son frère Sid Kaddour-ould- Hamza lui succède, et prend la direction des forces insurrectionnelles. — Trêve.
Nous avons dit, dans le chapitre précédent, que le colonel de Colomb, jaloux de venger le sang répandu dans la journée de Ben-Aththab, était rentré sur ses magasins de Géryville, le 17 mars, pour y refaire ses approvisionnements, et se remettre
sans retard à la poursuite du marabouth Sid Ahraed-ould-Hamza.
Quatre colonnes devaient coopérer, d'une manière plus ou moins active, à ce mouvement offensif, celles de Géryville, de Laghouath, de Bou-Sâada et d'El-Hadjira.
Trois jours avaient suffi au colonel de Colomb pour réunir ses goums et ses moyens de transport, et donner un peu de repos à sa colonne, qu'il avait reconstituée solidement dans la prévision d'une campagne de quelque durée. Alignée à quarante jours de vivres, et suivie d'un goum de 1,500 chevaux, la colonne mobile quittait Géryville le 21 mars, et prenait une direction sud-ouest.
Le colonel de Colomb élait le 26 sur les puits d'En-Nâama, où le rejoignaient les goums des Hameïan-el-R'eraba. Apprenant, sur ce point, que les rebelles avaient quitté El-Benoud, et s'étaient retirés vers l'ouest, le colonel modifiait sa direction et se portait, par El-Megroun et Taousra, vers El-Mader, avec l'intention de se rabattre ensuite sur le sud, et de mettre ainsi, entre sa colonne et celle du lieutenant-colonel de Sonis, le marabouth Sid Ahmed-ould-Hamza et les contingents marokains qui avaient pris parla l'affaire de Ben-Athlhab.
Le 30 mars, les goums du colonel de Colomb surprenaient, par une marche rapide, les campements de Sid Ech-Chikh-ben- Elh-Thaïyeb, établis à El-Menaouarat, au nord de Figuig : douze douars, dont cinq des Oulad-Sidi-Brahim et sept des Oulad-Sidi- El-Hadj- Ahmed, tribus groupées habituellement autour du chef des Oulad Sidi-Ech-Chikh-el-R'eraba, composaient l'ensemble des populations réunies, à ce moment, sur ce point du territoire marokain.
La tribu des Oulad-Sidi-Brahim fut razée avec d'aulant plus de facilité que ses cavaliers n'étaient point encore rentrés de leur expédition de Ben-Alhthab. Ceux des Oulad-Sidi-El-Hadj- Ahmed, revenus de la veille seulement dans leurs campements, ont opposé une vive résistance à nos goums des Harar et du Djebel-el-Eumour; mais leurs douars n'en ont pas moins été enlevés après un combat des plus acharnés. Toutes les lentes, avec le butin qu'elles contenaient, 1,200 chameaux et 3,000 moulons, sont restés au pouvoir de nos cavaliers.
Les deux tribus attaquées avaient perdu, en oulre, dans celle
affaire, 27 hommes, parmi lesquels on comptait des chefs de tentes importantes. Nos perles n'avaient été que de quatre cavaliers tués, deux des Harar et deux du Djebel-el-Eumour.
Le colonel de Colomb continuait son mouvement vers le sud par l'ouad El-Hallouf, où il espérait trouver la Zaouïa de Sid Ahmed-ould-Hamza et le gros de ses partisans; mais le jeune marabouth s'était hâté de se porter plus au sud et de se réfugier sous les murs de Figuig, avec les Oulad-Zyad et les Ar'ouath- Ksal, qui purent se disperser et échapper ainsi à noire atteinte. Divisés en trois groupes, cas rebelles se fractionnèrent dans Tordre suivant : une partie suivit Sid Ahmed dans sa fuite; une autre se dirigea sur Figuig par une roule plus à l'ouest; enfin, la troisième prenait la direction de l'est et allait s'établir sur l'ouad El-R'arbi ; mais, menacé par la colonne de Laghouath (lieutenant-colonel de Sonis), qui, prête à combiner son action avec celle de Géryville, s'était portée sur l'ouad Seggar, en avant de Sidi-El-Hadj-ed-Din, celte troisième fraction de rebelles remontait vers le nord, et, finalement, de crainte d'accident, se résignait à se rendre à Géryville pour y faire sa soumission.
Ce groupe, assez important, se composait des douars dont les noms suivent :
i Oulad-Bellal;
Oulad-Zyad J Douar Et-Teurch ;
( Douar El-Mathlâ.
/ Douar Ghalif; Derraga-ech-Cheraga . J Douar Gouafel ; ( Douar Gouanem.
Douar El-Arouci.) Oulad-Zyan-ech
Oulad-Bella. . . .) Cheraga.
Harar ■
Chetaounia. . . .) Oulad-Zyan-el
Soualla . . .."..) R'eraba.
Oulad-Azza Rzeïgat.
Oulad-El-Helali;
Oalad-Mâlla. . g
I/élat de ses approvisionnements et de ses moyens de transport ne permettant pas au colonel de Colomb de pousser plus au sud, il s'était décidé à remonter vers le nord -ouest, où il espérait pouvoir tenter quelque nouveau coup de main sur les campements de Sid Ech-Chikh-ben-Elh-Thaïyeb, qui lui avaient été signalés dans la direction du Cliothth-Tigri. Le colonel se portait rapidement vers Mâzzer, ôgla située au milieu de ce Cholhth. Le 13 avril, laissant son camp sous les ordres du commandant de La Ville-Hervé, du 2e de Zouaves, le colonel de Colomb, que les renseignements de ses éclaireurs venaient de fixer sur la présence à El-Meharoug, point situé en plein territoire marokain et à 20 kilomètres de notre frontière de l'Ouest, de nombreuses populations insurgées, s'était élancé, avec une colonne légère et ses goums, dans la direction nord-ouest qui lui avait été indiquée.
Après avoir marché pendant la journée et la nuit du 13 au 14 avril, le colonel était arrivé dans les traces d'une émigration considérable qui, prévenue de son approche, avait levé ses campements, et fuyait devant lui aussi rapidement que le lui permettaient ses impedimenta. Mis aux trousses de cette opulente proie, nos goums l'eurent bientôt jointe : ils fondirent sur elle avec cette irrésistible impétuosité qu'ils apportent toujours dans la guerre au butin, lui tuèrent du monde, et lui enlevèrent 2,500 chameaux chargés de tentes et de bagages» 20,000 moutons et une centaine de chevaux.
L'attaque avait été tellement foudroyante, que nos goums n'eurent qu'un seul tué et trois blessés.
L'émigration atteinte se composait de douars appartenant aux Oulad-Abd-el-Kerim, aux Rzaïna, aux Oulad-Zyad, aux Akerma, aux Harar et aux Oulad-Sidi-Eeh-Chikh-el-R'eraba.
Les douars des quatre dernières de ces tribus avaient quille Figuig au moment où le colonel de Colomb était arrivé en vue de celte oasis. Ils étaient remontés vers le nord-ouest en passant par Mour'al et Aïn-ech-Châïr, et n'avaient rejoint que depuis la veille l'émigration razée à El-Meharoug.
A la suite des brillants coups de main du 31 mars à El-Menaouarat, et du 14 avril à El-Meharoug, qui avaient complète-
menl désorganisé les fractions de tribus qui suivaient encore la fortune de Sid Ahmed-ould-Hamza, ces populations se dispersèrent et s'enfoncèrent dans le Sud par petits groupes de tentes, afin de ne point trop attirer notre attention par des aggloméralions importantes qui, nécessairement, eussent amené nos colonnes sur les points où elles avaient établi leurs campements. La colonne de Géryville n'avait donc plus autour d'elle aucun groupe de populations ou de contingents rebelles qui valût la peine de la mettre en mouvement.
Les insoumis, c'était présumable, devaient bientôt se lasser de cette existence de ruine et de misère, ettoutporlait à croire qu'ils ne larderaient point à se décider à venir nous demander l'aman. Aussi, la colonne de Colomb reprenait-elle la direction de Géryville, où elle rentrait à la fin d'avril, après quarante journées de marches des plus pénibles et des plus audacieuses poussées jusque sous les murs de Figuig, dans les sables de la frontière du Marok, pour laquelle le colonel de Colomb ne montra — nous devons le reconnaître — qu'un respect dépourvu de toute exagération, professant celte sage maxime qu'un ennemi de l'espèce de celui à qui nous avons affaire est bon à combattre et à battre partout où il nous est possible de l'atteindre, surtout que l'occasion n'en est pas toujours aussi fréquente que nous pourrions le désirer.
Mais revenons à la colonne deLaghoualh, que nous avons laissée sur l'ouad Seggar, prêle à se porter là où son concours ou son action pouvait être nécessaire.
Le lieutenant-colonel de Sonis, qui se trouvait campé le 15 avril auprès de Ksar Sidi-El-Hadj-Ed-Din, ayant reçu de ses éclaireurs des renseignements précis sur la position de quelques douars insoumis dans les Eurg (dunes), s'était porté, avec sa cavalerie régulière et ses goums, sur les r'dir de Bou Aroua, lieu de bivouac de l'ouad El-R'arbi, où il était arrivé le 18 dans la nuit. Il avait laissé en arrière le gros de sa colonne et son convoi. Après avoir donné quelques heures de repos à sa cavalerie, il avait lancé en avant une partie de ses goums, ceile qui apparie-
riait à la tribu des Arbaâ. Ce djich tombait sur les campements des insoumis le 19 au malin, leur tuait 10 hommes, et leur prenait 400 chameaux et quelques centaines de moulons.
Les douars ainsi razés, et au milieu desquels se tenait Sid El-Ala, appartenaient aux Oulad-Sidi-El-Arbi, aux Oulad-Sidi- ElhThahar, fractions des Zoua, et aux Chàanba-Mouadhi d'El- Goleàa. Ils s'enfuirent jusqu'au Haci Ech-Chikb, dans les Eurg, d'où ils étaient bientôt délogés par la seconde portion du goum, qui, pendant que la première se portait en avant, avait renouvelé sa provision d'eau.
Celte seconde partie du goum continuait la poursuite des rebelles, qu'elle menait battant jusqu'à Ras-el-Meharoug, après leur avoir enlevé, le 20 avril, 275 chameaux et failli prisonniers.
Le goum rentrait le 22 dans l'après-midi, avec ses prises, au camp d'El-Mengoub, sur l'ouad El-Benoud, où s'était établi le lieutenant-colonel de Sonis pour surveiller les mouvements des insurgés groupés autour de Sid El-Ala.
Ce point de Ras-el-Meharoug, situé au sud des Habilat, est distant de 22 lieues du camp d'El-Mengoub.
Bien qu'il ne fût guère probable que Sid El-Ala séjournât longtemps à Ras-el-Meharoug, le colonel de Sonis n'hésita pas cependant à se porter sur ce point. Celle combinaison lui permettait, d'ailleurs, de reprendre le contact avec les bandes insoumises, attendu que, ne pouvant, faute de ressources, s'avancer davantage dans le sud, elles étaient contraintes de se jeter dans l'ouest, pour y trouver de l'eau et des pâturages en quantités suffisantes pour les besoins des troupeaux qu'elles traînaient derrière elles.
Le soir même du 22, la colonne de Laghoualh, formée du goum, de la cavalerie régulière, et de 300 Zouaves et Chasseurs à pied montés sur des mehara (1), se portait, par une direction sud, sur le point où le goum avait laissé Sid El-Ala et son monde. Après avoir marché toute la nuit et le jour suivant, le colonel de Sonis arrivait, le 23 avril, à six heures du soir, à Ras-
(I) Pluriel de meharit dromadaire de selle.
El-Meharoug. Comme il fallait s'y attendre, Sid El-Ala avait décampé dès le matin de ce jour, et pris -- on le reconnut à ses traces — la direction de l'ouad En-Namous, à l'ouest.
Le 24, le goum, appuyé par la colonne légère, se remettait à sa poursuite avec une ardeur extrême : il razait, en route, une caravane revenant du Gourara, chargée d'approvisionnements de toute nature destinés à Sid El-Ala, et qui s'était jetée malencontreusement dans les jambes des chevaux de notre cavalerie irrégulière.
Le goum joignit les insoumis, le 25, vers Garet-el-Guefoul, sur l'ouad En-Namous, et mettait en fuite ces populations, qui lui abandonnaient un butin considérable. Sid El-Ala parvenait à s'échapper; mais sa tente élait enlevée, avec ses bagages, le bernous qui lui avait été remis lors de son investiture en qualité d'ar'a d'Ouargla, une grande quantité de bijoux de prix appartenant à ses femmes, sa selle de parade, de très riches vêtements, et le cachet de son frère En-Nàïmi-ould-Bou-Bekr, tué, il y a quelques années, à notre service. De nombreux troupeaux de moutons et 450 chameaux étaient restés également au pouvoir de notre cavalerie irrégulière.
Réduites à la plus extrême misère, et dans un dénûment des plus complets, les malheureuses populations qui, de gré ou de force, étaient restées allachées à la fortune de Sid El-Ala, se dispersèrent dans toutes les directions. Quelques fractions se résignèrent à demander l'aman ; d'aulres se réfugièrent sur le territoire marokain.
Par suite de la fatigue des animaux et du manque d'eau, le produit delà razia ne put être ramené au camp que fort incomplet : un grand nombre de chameaux et de moutons moururent de soif et d'épuisement, et jalonnèrent de leurs restes la route parcourue par le goum : 250 chameaux et 1,000 moulons seulement purent atteindre le camp.
Après ce brillant avantage, le lieutenant-colonel de Sonis n'ayant plus, dans la région où il opérait, d'agglomérations ennemies de quelque importance devant lui ou à sa proximité; les pertes que sa colonne et celle du colonel de Colomb avaient infligées aux chefs de l'insurrection étant, d'ailleurs, sinon déci-
sives, du moins assez sérieuses pour que Sid Ahmcd-ould- Hamza et son oncle Sid El-Ala ne puissent, de quelque temps, reprendre les armes, le lieutenant-colonel de Sonis regagnait le Ksar Sidi-El-Hadj-cd-Din, où il arrivait le 29 avril . .
Après être restée quelque temps encore dans ces parages, la colonne de Sonis reprenait, dans le courant de mai, la direction du poste avancé de Laghouath, auquel elle appartenait.
A partir de mai 186G, c'est-à-dire après deux années d'une guerre presque incessante, de combats ininterrompus, de surprises, et — il faut bien le dire — de quelques fautes qu'il nous eût été facile d'éviter; depuis le premier acte de ce drame sanglant qui commence le 8 avril 1864, par la destruction de la colonne Beauprêtre aux Aouïnel-Bou-Bekr, pour Unir — plus heureusement cependant — à Garet-el-Guefoul, nos colonnes allaient pouvoir prendre un peu de repos, et réparer leurs forces tour à tour affaiblies soit par la température énervante des étés sahariens, ou par les froids pénétrants des nuits glaciales de l'hiver, soit par les privations de toute nature : mauvaises conditions de l'alimentation et moyens par trop élémentaires de couchage : du biscuit pétré et de l'eau saumâtre ou boueuse pour nourriture; la terre ou le soble — qui vaut moins — pour couche; puis de longues et fatigantes marches dans la halfa ou sur le sol fuyant et aveuglant des sables; journées sans fin aux monotones horizons, sans autres visages de civilisés que les nôtres et rien que les nôtres, et c'est bien insuffisant, et puis aucune — ou très rarement — des satisfactions du combat : un ennemi qui nous glisse entre les doigts, et qui profile habilement et impitoyablement de nos fautes, et les deux années de poudre et de sang que nous venons de parcourir nous ont, malheureusement, donné la preuve que les désastreuses leçons que nous avons reçues dans ce pays jamais ne nous ont été profitables; nous avons fait l'expérience à nos dépens que la discipline, les savantes manœuvres et les armes de précision des civilisés n'ont pas toujours raison du désordre, des combinaisons primitives, des fusils à canons de fer-blanc, des couteaux ou des triques de la barbarie.
La Nature est essentiellement conservatrice; il est évident que notre incurie, nos légèretés et nos négligences sont les moyens de conservation et de défense des populations restées en arrière de la civilisation et du progrès ; il est, en effet, facile à comprendre que si, à nos savantes tactiques, à nos puissants moyens de destruction, nous ajoutions encore le mépris de la mort, les qualités guerrières et la fluidité que possèdenl nos ennemis à un si haut degré, les malheureux seraient voués, et sans rémission, à une prompte et foudroyante destruction. Il y a donc à peu près équilibre entre les forces opposées. Seulement, le succès final sera infailliblement à nous; car, nous sommes aussi le nombre.
C'est donc grâce à la lassitude et à la misère des populations rebelles qui suivaient le maraboulh, que nous allons jouir d'une sorte de trêve qui aura la durée nécessaire à la reconstitution des forces insurrectionnelles et des moyens d'action de notre ennemi. Ce serait folie évidemment que de croire à une paix définitive dans ce pays, et avec des populations ingouvernées, en état perpétuel d'anarchie et sans autre frein que l'épuisement de leurs ressources. En supposant qu'elles y auraient du goût, elles n'ont, d'ailleurs, aucun intérêt à se soumettre, la soumission ne pouvant entraîner pour elles d'autres effets que la perte de leur liberté et l'obligation du paiement de l'impôt.
Du reste, la guerre est l'étal normal pour le Sahrien éloigné de notre action, et la guerre dans l'acception la plus malsaine du mot, la guerre au butin, c'est-à-dire le vol, la razia, les coups de main, les trahisons. Le but n'est rien moins que noble et sacré; car, pour l'homme du Sud, l'objet de la conquête se borné ordinairement à la capture d'un troupeau de moutons ou de quelques chameaux ou bien encore à celle de quelques verdir (1) de dattes prélevées à coup de fusil sur les caravanes.
Gardons-nous donc de nous endormir — comme nous ne sommes que trop disposés à le faire — dans une fausse sécurité ; soyons toujours vigilants si nous ne voulons pas être surpris, — et les surprises nous sont toujours désastreuses ; — insérons-
(1) Pluriel de r'erara, grand sac de laine et poil pour le transport des dattes ou des grains.
nous bien dans l'intellect que l'ennemi veille constamment, qu'il nous guette félinement, et qu'il nous prépare trop souvent un funeste réveil. Ne perdons pas de vue qu'avec le Sahrien, il ne saurait y avoir que des trêves, qu'il en est toujours le maître, et qu'il ne nous les dénonce que par la razia, l'incendie, l'assassinat, et prenons-en une bonne fois notre parti que, de longtemps, de 1res longtemps, cette situation ne pourra être sérieusement modifiée; c'est là un mal avec lequel nous sommes condamnés à vivre, et contre lequel il n'est que des palliatifs.
L'effet des derniers combats livrés aux gens de Sid Ahmed et deSid El-Ala par les goums — car nos succès un peu importants sont toujours obtenus par les goums — des colonels de Colomb et de Sonis a été décisif : ces rebelles ont perdu la cohésion, le groupement qui leur avait permis de tenter, et non sans quelque succès, des incursions sérieuses sur les territoires de nos tribus soumises. C'est en vain que Sid Ahmed s'efforce de retenir autour de lui ses fidèles adhérents; c'est vainement qu'il s'agite pour conserver à sa cause quelques maigres contingents: il ne rencontre partout que lassitude, dégoût et mauvais vouloir. Ses plus chauds partisans n'ont plus ni foi, ni ressources; les derniers coups qui les ont atteints leur ont enlevé l'une et les autres. Du reste, des mesures sont prises pour prévenir et déjouer toute tentative d'attaque ou d'entraînement de nos tribus soumises.
Les populations nomades du cercle de Géryville sont rattachées provisoirement aux cercles limitrophes du Tell, où a été consti- - tué un makhzen solide et d'une grande mobilité. îl résulte de celle combinaison que la colonne de Géryville se trouve débarrassée du souci de la protection de ces tribus, et qu'elle dispose de toute sa liberté d'action pour le cas où il y aurait lieu de frapper un coup relativement décisif, ou de repousser dans les meilleures conditions une agression de ces tribus pirates qui, profitant de la non-délimitation de notre frontière de l'Ouest, laquelle limite ne dépasse pas, en effet, le Ksar Aïn-Es-Sficifa, prétendent n'appartenir ni à la France, ni au Marok. Quoiqu'il en soit, de quelque temps du moins, Sid Ahmed-ould-Hamza ne sera en état de reprendre la campagne.
Quant aux oncles du jeune maraboulli, Sid El-Ala et Sid Ez- Zoubir, la dernière défaite qui leur a été infligée sur l'ouad En- Namous, et qui les a réduiis à la misère et à l'impuissance, semble leur faire regretter d'avoir cédé aux conseils de leur orgueil, lesquels en ont fait des traîtres et des ingrats. En effet, la France les avait comblés de biens, et cependant ils n'ont répondu à ses bienfaits que par la rébellion et le massacre de nos soldats. Dans le courant du mois d'avril, ils tentent quelques démarches auprès du commandant de Géryville; ils n'attendent, prétendent-ils, qu'une occasion favorable pour faire leur soumission; mais leur insupportable vanité se révèle jusque dans leur faiblesse : leurs prétentions sont exorbitantes, et ils ne demanderaient certainement pas davantage si, pendant ces deux années de révolte, de tueries et de trahisons, ils nous avaient servis avec la plus inaltérable fidélité. Mais l'autorité française reçoit les avances de Sid El-Ala, de cet instigateur de l'insurrection, comme elles le méritent : elle n'écoutera ses propositions qu'autant qu'elles seront formulées sans conditions, et qu'il se remettra entièrement entre ses mains et à sa discrétion.
Pour ce qui est des tribus de l'est du cercle de Géryville, elles commencent à sentir le poids de leurs fautes; elles se promettent bien de ne plus reprendre les armes — jusqu'à nouvel ordre, du moins, — contre nous, et de ne plus répondre aux appels des maraboulhs, de ces fauteurs de troubles, de ces agitateurs qui substituent leur propre cause à celle des intérêts de l'Islam. Les Châanba d'El-Goleâa, dont le commerce avec nos oasis d'Ouargla, de Metlili et du Mzab manque absolument de sécurité, envoient au commandant de Géryville un de leurs principaux notables, Brek-ben-Aïça, pour solliciter son aman; mais ce n'était là encore qu'une soumission conditionnelle; car, ils ne demandaient rien moins que de conserver dans leur ksar ce môme Sid El-Ala dont nous venions de repousser les inacceptables propositions. Celles des Chàanba-Mouadhi subissent le même sort, c'est-à-dire qu'elles sont rejetées impitoyablement.
Dans l'Ouest, les populations rebelles, bien que réduites à la plus extrême misère, n'ont cependant fait encore que quelques démarches isolées et timides en vue de leur soumission. Sans
doute, elles ne demandent pas mieux que de rentrer sur leurs territoires pour s'y refaire des perles qu'elles ont subies pendant ces deux années de guerre, de poursuites, de razias; il est facile de s'apercevoir qu'elles soupirent après Vâafia, qui est la paix, la tranquillité, le bien-être, la santé des gens et des bêles, et qu'elles préféreraient tous ces biens à un état de guerre dont elles n'entrevoient pas la fin. Aussi, combien regrettent-elles les dix années de repos que leur avait données le khalifa Sid Hamza, et son fils le bach-ar'a Abou-Bekr. Plus d'une fois, elles ont tenté de fuir et de rentrer sur leurs terres ; mais constamment sous l'œil méfiant du marabouth, et surveillées de près par ces Oulad-Sidi-Ech-Chikb, et par les rebelles les plus compromis, les malheureuses populations se trouvent relenues contre leur gré, et par la crainte d'être dépouillées des quelques troupeaux qu'elles sont parvenues à conserver, sous la main de Sid Ahmedould-Hamza. Nous ajouterons que la situation, sur le territoire marokain, de ces rebelles malgré eux est devenue absolument insupportable : en effet, au début de l'insurrection, les conlingents insurgés étaient, aux yeux des tribus marokaines ou indépendantes voisines de notre frontière, des combattants de la guerre sainte ne leur demandant qu'une hospitalité qu'alors ils pouvaient leur payer en argent ou en cadeaux; mais aujourd'hui que la misère et le malheur les ont visités, ce ne sont plus que des hôtes incommodes, gênants, vivant sur leurs eaux et leurs pâturages sans les en indemniser autrement que par la promesse de leur reconnaissance, genre de rétribution que ces grossiers Marokains n'apprécient que médiocrement, et dont ils se sentent, d'ailleurs, tout à fait incapables de se contenter. Pour eux, ces infortunés Algériens ne sont plus dignes aujourd'hui de la moindre considération; aussi, les harcelent-ils sans relâche, les pillent-ils sans plus de remords que s'ils fussent de simples Chrétiens, et font-ils, en un mol, tout ce qu'ils peuvent pour en débarrasser leur territoire.
Or, cette situation était devenue intolérable pour nos populations rebelles, et Sid Ahmed manquant de l'influence nécessaire sur les tribus marokaines pour les amener à modifier leurs mauvaises dispositions à l'égard de ses infortunés adhérents, ceux-ci
cherchèrent d'un au Ire cùïé la protection qu'ils ne trouvaient point auprès du chef de la branche aînée des Oulad-Sidi-Ech- Chikh, et que, d'ailleurs, il était incapable de leur donner. En présence, disons-nous, de cette impuissance de Sid Ahmedoul.d-Hamza, ils songèrent à s'adresser à Sid Sliman-ben-Kaddour) l'un des neveux du chef de la branche cadette des Oulad- Sidi-Ech-Chikh, celle des R'eraba, ou de l'Ouest, le fameux Sid Ech-Chikh-ben-Elh-Thaïyeb (1), dont la tribu était devenue ma-
(l) La branche cadette des Oulad-Sidi-Ech-Chikh — les R'eraba — allant entrer en scène, et prendre une part prépondérante, parallèlement à la branche aînée — les Cheraga — dans nos affaires du Sud, nous croyons utile J'en dire quelques mots, afin d'éviter au lecteur de tomber dans la confusion à l'égard des personnages qui joueront un rôle plus ou moins marqué au cours de notre récit.
Nous savons que le fondateur de la famille des Oulad-Sidi-Ech- Chikh fut un marabouth (*) vénéré et de grande réputation religieuse, qui mourut en odeur de sainteté en l'an 1630 de notre ère, et dont les restes mortels furent déposés à El-Abiodh, point où ses enfants et ses serviteurs religieux lui élevèrent une magnifique koubba (**), et qui prit, dès lors, le nom d'El-Abiodli-Sidi-Ech-Chikh.
Or, le saint marabouth avait laissé onze enfants, dont six fils : Sidi El-Hadj Abou-Hafs, Sidi Mohammed-Abd-Allah, Sidi El-Hadj Abd-el-Hakem, Sidi Ben-Ed-Din, Sidi Ben-Ech-Chikh, Sidi Abd-er- Rahman. Ces six fiis se partagèrent la succession spirituelle et temporelle de leur père vénéré ; mais l'accord ne régna pas longtemps entre eux : leurs discordes incessantes menaçant de s'éterniser, ils prirent le sage parti de se séparer. Une partie de la postérité du saint s'était établie autour de son tombeau et avait fondé le ksar d'El- Abiodh. Elle continuait, néanmoins, à vivre de la vie nomade, c'està-dire sous la tente, le ksar n'étant habité que par les Abid, esclaves nègres que le saint avait affranchis et auxquels, dans une pensée de défiance à l'égard de ses enfants et de ses descendants, il avait, par ses dernières volontés, confié la garde de sa dépouille mortelle.
L'autre partie de la descendance de Sidi Ech-Chikh se rendit dans l'Ouest, où elle fonda des Zaouïa. Cette seconde portion, plus nombreuse que la première, se vit bientôt obligée, à la suite de graves dissentiments, de se diviser elle-même en deux fractions, dont l'une
(*) Voir la légende du saint marabouth Sidi Ech-Chikh dans notre livre : « Les Saints de l'Islam. » — II8 partie. — « Les Saints du Salira. » (**) Celle qui a été détruite par la colonne Négrier le 15 août 1881.
rokaino par notre faute, et. par suite de la résidence habituelle de son chef sur le territoire du sultan du EVarb. Sid Sliman, alors âgé de vingt-six ans, et dont l'ambition
suivit le fils aîné de Sidi Ech-Chikb, Sidi El-Hadj Abou-Hafs, et l'autre son troisième fils, Sidi El-Hadj Abd-el-Hakem. Mais cette division ne suffit pas encore pour amener la paix parmi les turbulents et difficiles descendants du saint d'El-Abiodh; la question du partage et de la répartition du produit des offrandes religieuses faites par les Khoddam, déjà nombreux, de cet ami de Dieu, n'avait pas tardé à amener de nouveau la discorde parmi les descendants de Sidi Abou Jlafs et de Sidi Abd-el-Hakem. Nous dirons que ces dons et offrandes constituaient déjà à ces deux familles un revenu d'une certaine importance, une grasse prébende.
Pour mettre un terme à cet état de choses, et faire cesser les querelles d'intérêt dont les offrandes étaient ou la cause ou le prétexte, les deux partis décidèrent qu'il en serait fait trois parts : deux parts seraient attribuées à la postérité d'Abou-Hafs, qui composait la branche aînée des Oulad-Sidi-Ech Chikh ; l'autre devait appartenir à la branche cadette, c'est-à-dire à ta descendance d' Abd-el-Hakem.
La conséquence de cette réglementation fut tout naturellement la division des deux Zaouïa; elle décidait, en même temps, la troisième fraction, celle qui s'était établie autour d'El-Abiodh, près du tombeau du saint, à se fondre dans les deux branches, lesquelles ne pouvaient manquer de devenir bientôt des rivales irréconciliables.
La branche aînée, celle d'Abou-Hafs, établit sa Zaouïa à Test du tombeau de l'ancêtre commun. La descendance d' Abd-el-Hakem installa la sienne à l'ouest. Cette disposition déterminait la dénomination de ces Zaouïa : la première fut désignée sous l'appelation de Zaouïetech-Cherguïa, ou de l'est; la seconde par le nom de Zaouïet-el- R'craba, ou de l'ouest. De là la division des deux branches des Oulad- Sidi-Ech-Chikh en Oheraga et en R'eraba.
Il est inutile d'ajouter que l'histoire de ces deux fractions de même origine ne nous montre qu'une suite, une série de rivalités, de compétitions, de tueries, alternées de périodes de paix ou de trêves plutôt, d'alliances et de trahisons, de querelles sanglantes et de réconciliations plus ou moins sincères, la balle sifflante ou le poison muet. Cela dura ainsi jusqu'au traité de Lalla-Mar'nia du 23 août 1845 entre la France et le Marok, convention qui divisa en deux parties la puissante agglomération des Oulad-Sidi-Ech-Chikh de l'Est et de l'Ouest.
Il va sans dire que la clause du traité de 1845 qui concernait les Oulad-Sidi-Ech-Chikh vint jeter un certain trouble dans les deux fractions de la descendance du saint marabouth d'El-Abiodh, lesquelles traitaient habituellement soit avec le gouvernement marokain,
n'élail plus un mystère pour les membres de la branche cadette des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, possédait toutes les qualités d'un hardi et vigoureux chef de partisans, et aspirait au moment de
soit avec le bey d'Oran pour le chef de la Régence d'Alger, selon que la partie du territoire qu'elles occupaient relevait du sultan du R'arb ou du pacha d'Alger. Fort embarrassés dans cette circonstance, et trouvant, avec quelque raison, que la clause dont ils étaient l'objet manquait de clarté, les chefs des deux fractions envoyèrent à Fas (Fez) une délégation pour demander des explications sur la situation nouvelle que leur faisait ce singulier traité. Le gouvernement marokain répondit aux envoyés avec une certaine loyauté — il est vrai que la dure leçon d'Isly était encore toute récente — que, vivant sur un territoire ayant appartenu aux Turcs (d'Alger), ils étaient tout naturellement les sujets de la France qui avait pris leur succession. En effet, l'article 5 du traité du 10 septembre 1844, qui fut signé un mois après la bataille d'Isly, est ainsi conçu :
« 5. — La délimitation des frontières entre les possessions de Sa » Majesté l'Empereur (*) des Français et celles de Sa Majesté l'Em- » pereur du Marok, reste fixée et convenue conformément à l'état de *• choses reconnu par le gouvernement marokain à l'époque de la » domination des Turcs en Algérie. »
Les Oulad-Sidi-Ech-Chikh se résignèrent — lentement, il est vrai, — à devenir des sujets français. Ils attendirent jusqu'en 1846 pour faire des ouvertures de «soumission. En avril 1847, les deux tribus réunies se portèrent sur le passage de la colonne Renault, entre Sidi- El-Hadj-ben-Ameur et les Arbaouat, pour y protester de leur dévouement à la France; elles offrirent un cheval de gada, et payèrent 14,000 francs d'amende que leur infligea le général Renault pour avoir manqué à leur promesse de 1846. Les impôts furent régulièrement payés pendant les années 1847 et 1848.
A cette époque, le chef de la branche aînée, celle des Oulad-Ech- Chikh-ech-Cheraga était Sid Hamza-ould-Abou-Bekr; celui des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-el-R'eraba était Sid Ech-Chikh-bcn-Eth- Thaïyeb.
Il n'était pas difficile de prévoir que l'ambiguïté du traité de 1845, qui se prêtait si facilement à toutes les interprétations, ne manquerait pas de nous susciter des embarras, eu égard surtout à la mauvaise foi traditionnelle des Arabes, et que les Oulad-Sidi-Ech-Chikh s'empresseraient de profiter du peu de clarté et de précision de ce document pour échapper à notre domination, aussi bien, d'ailleurs,
(*) 11 était d'usage, depuis François 1er, que, dans tous les actes politiques passés avec les princes mahométans, les rois de France prissent le titre d'Empereur.
pouvoir les employer utilement, ne fût-ce que dans l'intérêt et au profit de sa propre cause; aussi, n'hésila-t-il pas un seul instant à saisir l'occasion que semblait lui offrir la fortune déjouer
qu'à celle du sultan marokain Moula Abd-er-Rabman. Nous voulons en donner une idée.
En novembre 1848, Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb, le chef des R'eraba, envoya une députation à Oran pour être fixé définitivement, prétendait-il, sur la situation de sa tribu par rapport à la France. Or, il paraît qu'à Oran, on était encore moins bien fixé sur cette question de limites que les délégués de Ben-Eth-Thaïyeb ; il s'ensuivit que le général d'Arbouville, qui commandait la province par intérim, montra visiblement, dans sa réponse aux envoyés, une hésitation qui n'échappa point à ces rusés Sahriens ; ils avaient compris que nous n'étions pas bien sûrs de nos droits sur les populations qu'ils représentaient. Aussi, Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb résolut-il de tirer parti de notre si singulière indécision relativement à la situation politique et géographique des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-el-R'eraba, dont il était le chef.
Repoussé, pour ainsi dire, par la France, sachant, d'un autre côté, que le gouvernement marokain ne le réclamait pas, Ben-Eth-Thaïyeb n'hésita pas, lui, à se faire une position indépendante : dans les premiers jours de 1849, il fit répandre, assez adroitement, le bruit que le sultan du Marok l'avait nommé khalifa du Sud de ce pays. Comme les souverains du R'arb ne s'occupaient guère de leurs sujets sahriens qu'au moment de la perception de l'impôt, les prétentions du chef des R'eraba avaient chance de réussir.
Sid Ben-Eth-Thaïyeb avait quatre frères : Sid Sliman, Sid Abou- Hafs, Sid Mohammed et Sid Kaddour. Non satisfait de la part qu'il s'était faite, le prétendu khalifa du Sud résolut d'arrondir sa petite souveraineté. A cet effet, il appela ses frères auprès de lui dans le, but de s'en faire des auxiliaires pour la réalisation de cette honnête combinaison. Il entama ses opérations par les Hameïan-ech-Cheraga, dont il réussit, autant par la force que par la ruse, à enlever deux importantes fractions. Il fut moins heureux auprès des Hameïan-el- R'eraba, qui paraissaient mal disposés à favoriser et à seconder ses visées ambitieuses. En présence de son insuccès sur ces Hameïan de l'Ouest, ses voisins, Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb modifia son système de recrutement : il tomba sur leurs caravanes en retour du Gourara, et les raza radicalement.
Réduits à la plus extrême misère, les Hameïan-el-R'eraba n'hésitèrent plus à admettre qu'il était écrit qu'ils devaient suivre leur nouveau Seigneur, du moins jusqu'à ce que le Maître des Mondes en eût décidé autrement. Pourtant, en attendant ce moment fortuné, les Hameïan se plaignirent très énergiquemont au commandant de la
un rôle qui le mît en évidence, en accordant son patronage aux populations qui le sollicitaient, démarche dont il était, d'ailleurs, singulièrement flatté. Quelques coups de main heureux sur les
province d'Oran de la façon dont Ben-Eth-Thaïyeb les avait traités. Des représentations furent adressées par le gouvernement français au sultan Moula Abd er-Rahman, qui s'empressa de blâmer sévèrement la conduite de celui qui s'intitulait son lieutenant. Il est bon d'ajouter que cette sorte de désaveu fut d'autant plus prompt, que le colonel Maissiat, commandant la subdivision de Mascara, avait dirigé, au commencement de 1849, une expédition contre les Rzaïna, l'une des fractions des Hameïan-ech-Cheraga qui avaient prêté l'oreille aux séditieuses excitations du chef des Zoua-el-R'eraba. Surpris par la rapidité du mouvement de la colonne française, les Rzaïna étaient rentrés dans le devoir et la soumission.
Mais de nouveaux désordres s'étant produits, à l'instigation de Sid Ben-Eth-Thaïyeb, dans cette partie du Sahra aussitôt après le passage de la colonne Maissiat, le général Pelissier, commandant la province d'Oran, avait cru devoir s'y porter lui-même avec une. colonne forte de 2,300 hommes et de 460 chevaux, et de deux sections d'artillerie de montagne. Deux autres colonnes, aux ordres du général de Mac-Mahon et du colonel Mcllinet, fournies par les subdivisions de Tlemsen et de Sidi-bel-Abbès, coopérèrent à cette expédition en s'établissant sur les positions d'Aïn-Ben-Khelil et d'El-Aricha.
Les raisons qui motivèrent cette expédition étaient les suivantes : les Hameïan-el-PJeraba, joints à quelques fractions des tribus sahriennes du Marok, avaient formé, dans le sud-ouest de la province d'Oran, incités par le marabouth Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb, un foyer d'hostilité qui menaçait de s'étendre rapidement si l'on ne prenait de promptes et énergiques mesures pour en arrêter le développement. Il y avait donc urgence à diriger de ce côté des forces relativement imposantes, et dont le général Pelissier, avons-nous dit, prendrait lui-même le commandement.
La mise à exécution du projet du général commandant la province d'Oran était hâtée par la défection du kaïd El-Mebkhout, des Hameïan-el-R,'eraba insoumis, lesquels étaient venus insulter, le 2G février 1849, le poste de la vigie de Dbaya et par la révolte simultanée de deux fractions des Hameïan-ech-Cheraga, dont l'une, celle des Oulad-Zyan, avait tué son kaïd, Ben-Omar, qui essayait d'arrêter le mouvement de défection.
Le plan de campagne du général Pelissier se réduisait à jeter les Ilarar et les Hameïan-ech-Cheraga, tribus fidèles du sud-est de la province d'Oran, sur les fractions insoumises, qu'elles pousseront devant elles jusqu'eà soumission complète.
Cette colonne ne comptait pas moins de J ,600 cavaliers de goums
tribus marokaines qui les dévoraient mirent un terme, pour quelque temps du moins, aux exigences de ces avides et inhospitalières voisines Mais ces infortunés dissidents ne tarderont
du Tell et du Sahra, aux ordres de Kaddour-ben-El-Mokhfi, ar'a des Bordjïa, et d'Abd-el-Kader-ben-Daoud, ar'a de Tiharet; 240 fantassins des Harar et des Atba marchaient avec les gouras.
La colonne Pelissier se mettait en mouvement le 11 mars. Le 21, elle campait à Bir-En-Nâama ; elle séjourne sur ce point jusqu'au 4 avril. Un vent violent du sud soulevant des trombes de sable, et qui ne dure pas moins de neuf jours, s'élève vers dix heures du matin pour ne tomber qu'au coucher du soleil.
A partir du 22, des reconnaissances fournies par les goums sont envoyées dans toutes les directions : elles sont commandées par El- Hadj El-Mokhtar, a'ra des Khiala (cavaliers du Bureau arabe) de Mascara, par Kada-ben-El-Machemi, ancien a'ra d'Abd-el-Kader, et par El-Miloud-ben-El-Kharroubi, ancien Siaf (officier des Réguliers) de l'Émir.
Le 24 mars, Sid Sliman-ben-Eth-Thaïyeb, frère de Sid Ech-Chikh, le chef des insoumis, et qui marche avec la colonne, rentre d'une reconnaissance sur El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh.
La colonne- arrivait, le 6 avril, à Thyout, que ses habitants ont abandonné depuis quelques jours : effrayés par notre pointe sur El- Galoul, les Hameïan avaient évacué leur ksar sans prendre le temps d'emporter leurs approvisionnements. Aussi, est-il trouvé rempli de blé, d'orge, de dattes et de butin. Pour punir les Hameïan, et les gens de Thyout, chez lesquels ils emmagasinent, de leur persistance dans l'insoumission, le général Pelissier permet aux troupes et aux goums de fouiller le ksar, lequel est promptement débarrassé du butin qu'il renfermait.
Le 9 avril, le Ksar Aïn-Es-Scfra fait sa soumission.
Le 12 avril, la colonne arrive sous le Ksar Mor'ar-et-Tahtani, qu'elle trouve également abandonné. Il est aussi livré aux troupes et aux goums. On en fait ensuite sauter l'enceinte et les maisons qui y restaient encore debout. Les arbres fruitiers des jardins sont coupés; trois cents dattiers subissent le même sort. Les soldats mangent avec plaisir les têtes de ces palmiers, lesquelles composent une nourriture très saine et très agréable au goût.
Toutes les nuits, des maraudeurs viennent tirer des coups de fusil sur nos postes avancés.
Le 15 avril, la colonne vient camper sous le Ksar Mor'ar-el- Foukani, qu'on fait sauter par la mine. Comme Mor'ar-et-Tahtani, ce ksar avait été abandonné par sa population. Les arbres fruitiers tombent sous la scie passe-partout ou sous la hache.
Dne reconnaissance des àskcar (fantassins) sur le piton qui domine
pas à voir leur situation empirer et devenir intolérable; car, nos Hameïan soumis vont, à leur tour, les attaquer et les resserrer ainsi entre deux périls des plus menaçants.
la gorge au sud, est attaquée par une centaine d'insoumis embusqués dans les rochers. Des dispositions sont prises pour dégager nos gens de pied et pour donner la chasse aux agresseurs, qui s'enfuient sans attendre nos soldats.
Le 18 avril, les gens du Ksar Thyout, qui se sont rendus à discrétion, rentrent chez eux. Leur djemâa vient en corps, entre Aïn-el- Adjadj et Aïn-es-Sefra, recevoir les conditions de l'aman que leur avait accordé le général commandant la colonne.
Le 20 avril, la colonne arrive devant Aïn-es-Sficifa qui, comme les autres ksour, est vide de sa population. Il est fouillé par des corvées régulières, qui y trouvent de l'orge et du blé qui sont livrés au comptable des Subsistances militaires pour les besoins de la colonne. Le butin et les dattes sont distribués aux goums.
Des distributions de dattes sont faites à la troupe à titre de gratification . La ration est de 500 grammes.
La djemâa d' Aïn-es-Sficifa est au camp depuis le 23 avril ; elle annonce comme prochain le retour des habitants du ksar; ils seraient déjà rentrés si les Eumour, à qui ils avaient demandé asile, ne s'opposaient à leur départ.
Le 29 avril, le goum du Tell était licencié; il en est de môme des 220 fantassins des tribus.
Pendant que la colonne Pelissier marchait sur les ksour du Sud- Ouest, qu'il détruisait, et dont il amenait les populations à composition, le général de Mac-Mahon s'était porté, par une marche rapide, jusqu'au Chothth des Mehaïa, en suivant le Chothth-el-R'arbi dans toute sa longueur. Cette pointe avait pour objet de surprendre quelques douars des insoumis qui avaient été signalés sur ce point.
La colonne Pelissier était dissoute le 3 mai. Le général s'était rendu de sa personne à la colonne de Tlemsen, campée à Aïn-Ben- Khelil, et rentrait dans le Tell avec elle.
La colonne de Sidi-Bel-Abbès, sous les ordres du colonel Mellinet, de la Légion étrangère, reste en observation à El-Aricha.
Cette longue et lointaine expédition, dont l'itinéraire avait déjà été parcouru en 1847 par la colonne du général Cavaignac, avait eu pour résultats de couper court brusquement à la défection des tribus du Sud-Ouest, laquelle menaçait de se propager et de s'étendre, de refouler les insoumis de Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb loin de leurs territoires, de leur imposer ainsi de dures et ruineuses privations, et de les forcer à demander aux tribus marokaines une onéreuse hospitalité; enfin, de montrer encore une fois aux popu-
Au mois de septembre, Sid Sliman-ben-Kaddour, voulant continuer son rôle de protecteur des fractions rebelles qui l'avaient appelé" à leur aide, se mit à la tôle de 200 chevaux des Thrafi,
lations sahriennes qu'il n'est point de contrées, si reculées qu'elles soient, qui puisse échapper à notre action.
Nous avons dit plus haut qu'en présence des violences exercées sur les Hameïan-el-R'eraha par Sid Ben-Eth-Thaïyeb, qui avait razé leurs caravanes en retour du Gourara, des représentations avaient été adressées par le gouvernement français au sultan Moula Abd-er-Rahman, et que ce souverain, qui savait ce qu'il en coûte de se brouiller avec la France, s'était empressé de désavouer Sid Ben-Eth-Thaïyeb et de blâmer sa conduite. L'apparition de la colonne Pelissier sur la frontière marokaine avec des forces imposantes avait démontré au sultan du R'arb que nous étions bien déterminés à faire respecter nos traités et conventions avec lui relativement à ce qu'on appelait son empire. Il attira donc, sous un prétexte quelconque, Sid Ben-Eth-Thaïyeb à Faz, où il le retint prisonnier.
Rendu à la liberté sous conditions quelques mois après, le chef des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-el-R'eraba, dégoûté, sans doute, de la politique militante qui lui avait si mal réussie, il s'était résigné, pour son compte personnel, à vivre à l'écart en attendant des temps meilleurs, sans cesser pourtant de nous être des plus irrôconciliablement hostile, et de nous créer des embarras toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Quoiqu'il en soit, Sid Ben-Eth-Thaïyeb ne se trouve mêlé directement à aucune action de guerre de 1849 à 1864, c'est-àdire durant une période de quinze années.
Mais à partir du mois de mai de cette dernière année, c'est-à-dire quelques jours après la défection et.la mort du chef — de fait — de la branche aînée des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, Sid Sliman-ould-Hamza, tué au combat d'Aouïnet-Bou-Bekr, Sid El-Hadj El-Aibi, l'un des fils de Sid Ben-Eth-Thaïyeb, à qui il en coûtait, sans doute, de ne point se mêler aux affaires d'eau trouble qu'avait provoquées son cousin, reprit la suite des intrigues qu'avait cessées, ostensiblement du moins, son vénérable père. Nous rapporterons plus loin ce qu'il en advint.
Nous avons dit plus haut que Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb avait quatre frères : Sid Sliman, Sid Abou-Hafs. Sid Mohammed et Sid Kaddour. Les deux premiers sont encore, croyons-nous, de ce monde ; Sid Mohammed et Sid Kaddour sont morts, le premier, dans le bach-aghalik de Frenda, le second, à la suite d'une blessure qu'il reçut dans la défense d'une caravane qu'il conduisait à Faz. Sid Kaddour laissait quatre fils, dont l'un, Sid Sliman, né en 1840, jouera un certain rôle au cours de ce récit.
Sid Ben-Eth-Thaïyeb, le chef de la branche cadette des Oulad-
et vint razer les Oulad-Sidi-Ahmed-el-Medjedoub; mais les Hameïan, mis en éveil par ce coup de main tout à fait inattendu, montèrent à cheval à leur tour, et allèrent inquiéter
Sidi-Ech-Chikh avait cinq fils : Sid El-Hadj El-Arbi, Sid Sliman, Sid Mâmmar, Moula-Ferah, et Sid Allai.
Ainsi que nous le disions plus haut, le fils aîné de Sid Ben- Eth-Thaïyeb, Sid El-Hadj El-Arbi, reprit la suite des affaires de son père, en provoquant la défection des Oulad-Sidi-Brahim et de 700 tentes des Thrafi; il s'était adjoint, dans cette opération, son cousin Sid Sliman-ben-Kaddour, qui s'essayait à la vie politique et qui avait alors vingt-quatre ans. Mais Ben Eth-Thaïyeb qui, déjà, avait pu apprécier le caractère ambitieux et aventureux de son neveu, et qui redoutait de lui voir prendre, à son détriment, un ascendant trop considérable sur les Zoua de l'Ouest, influence qui pourrait ébranler son autorité, Sid Ech-Chikh, disons-nous, s'empressa de reprendre le titre et de faire œuvre de sultan, en cherchant à enlever les Hameïan-Djenba. Mais le gouvernement français protesta à nouveau auprès de l'Empereur du Marok contre les agissements de Sid Ben- Eth-Thaïyeb, qui fut, encore une fois, appelé à Faz pour y donner — il s'en doutait bien — quelques explications sur ses manœuvres à l'égard de nos tribus soumises. Mais le rusé marabouth, qui n'a point oublié l'accueil que lui avait fait le sultan marokain en 1849, et qui n'est que médiocrement disposé à reprendre les chaînes de la captivité, se dispense de se rendre à l'appel de son souverain.
Le sultan marokain n'insista point ; mais il n'oublia pas non plus ; il sait bien que l'occasion de se faire obéir finira, tôt ou tard, par se présenter. En effet, au commencement d'octobre de cette même année 1864, le fils aîné de Sid Ben-Eth-Thaïyeb avait l'imprudence de se rendre dans l'âmala d'Oudjda pour y acheter des grains : il y était immédiatement arrêté et incarcéré. Dès que son père eut connaissance de cette arrestation, il envoya son second fils, Sid Sliman, à Faz, pour y réclamer l'élargissement de son frère ; mais Sid Sliman ne réussit pas dans cette négociation : loin de voir les portes de la prison s'ouvrir pour son frère, il était lui-même retenu comme otage dans les fers où gémissait son aîné Sid El-Hadj El-Arbi.
Cette double arrestation amena Sid Ben-Eth-Thaïyeb à composition : il fut pris spontanément d'un beau zèle pour notre cause, et, renonçante ses projets sur nos Hameïan-Djcnba, il venait nous offrir ses services et son dévouement, que, fidèles à nos traditions, — nous sommes si heureux et si flattés de nous croire idolâtrés par nos ennemis, — nous acceptâmes avec enthousiasme.
A la suite d'une entente avec les gouvernements de l'Algérie et du Marok, Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb fut nommé, en mars 1867, khalifa d'Oudjda (Marok) pour les tribus du Sud, et son fils aîné, Sid
l'ennemi par une pointe audacieuse qu'ils poussèrent jusqu'à l'ouad Guir. Enhardis par quelques succès de ce genre, les Hameïan prirent du goût pour ces sortes d'aventures, et ils ne laissèrent plus un moment de repos aux insoumis répandus sur la frontière du Marok.
En résumé, depuis la rentrée des colonnes de Géryville cl de Laghouath sur leurs points de campements, il ne s'est produit aucun fait saillant valant la peine d'être rapporté. Affaiblis et désorganisés, les rebelles se sont prudemment éloignés de notre frontière, et c'est à peine si, sur les bords de l'ouad Guir, où ils ont établi leurs campements, ils parviennent à trouver quelque sécurité.
Aujourd'hui, ils restent sourds aux appels du marabouth Sid Ahmed-ould-Hamza, qui, de crainte que l'inaction n'amoindrisse
El-Hadj El-Arbi, désigne pour le seconder, était remplacé dans sa prison par deux autres de ses frères. Le gouvernement marokain, qui n'avait pas la confiance aussi facile que nous, et qui connaissait de longue date la versatilité et l'ambition du vieux Ben-Eth-Thaïyeb, était bien aise d'avoir des otages sous la main pour le maintenir dans les limites des conventions stipulées entre les deux gouvernements.
Telle est, au commencement de 1867, la situation de la branche cadette des Oulad-Sidi-Ech-Chikh. Nous allons voir bientôt les Zoua de l'Ouest se poser sérieusement en concurrents de ceux de l'Est, et chercher à jouer un rôle prépondérant dans la revendication d'une influence que les premiers puiseront bien plutôt dans leur énergie et leur valeur personnelle, que dans leur droit familial ou religieux. Selon l'expression arabe, l'un d'eux surtout, le marabouth Sid Slimanben-Kaddour, neveu et rival de Sid Ben-Eth-Thaïyeb, se nommera de sa force, c'est-à-dire qu'il arrivera, par sa vigueur et son habileté, à supplanter le chef des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-el-R'eraba, et à annihiler ses descendants directs; Sid Sliman transportera ainsi le pouvoir de fait, au détriment des héritiers légitimes, dans la branche cadette des Zoua-el-R'eraba . Pourtant, il trouvera un rival dans la branche aînée, un usurpateur, comme lui, des droits du chef de la famille à laquelle il appartient.
Les renseignements qui précèdent étaient indispensables pour permettre au lecteur de suivre, sans trop d'efforts, les diverses phases et les péripéties de la lutte engagée, depuis 1861, entre nous et les Oulad-Sidi-Ech-Chikh des deux branches.
son prestige, voudrait de nouveau tenter le sort des armes. Ce qu'il redoute surtout, c'est l'ascendant qu'ont donné à Sid Sliman-ben-Kaddour, son cousin, les quelques coups de main plus ou moins heureux qu'il avait tentés sur nos Hameïan soumis; il sentait qu'il pouvait devenir pour lui, par la suite, un rival dangereux. Ses partisans ne lui avaient-ils pas déjà fait l'affront do le lui préférer, et de lui attribuer une puissance et une énergie qu'ils semblaient lui dénier, à lui, le possesseur légitime— de fait — du pouvoir religieux qui est attaché à la descendance directe de son saint ancêtre, l'illustre Sidi Ech- Chikh.
Avant d'aller plus loin, nous ferons remarquer que, si nous n'attribuons pas le litre d'héritier légitime de Sid Ech-Chikh à Sid Ahmed-ould-Hamza, c'est que celle qualité appartient, en réalité, à Sid Hamza, né en 1859, et fils d'Abou-Bekr, mort en 1862, empoisonné, dit-on, par une des femmes de son père, Er-Rebiha-bent-Rabah, à l'instigation des Zoua-ech-Cheraga, qui désespéraient de l'entraîner dans le mouvement insurrectionnel qu'ils avaient prémédité, tandis que son frère, Sid Sliman ould- Hamza, qui était entièrement entre les mains des Abid Sidi- Ech-Chikh, devait, dans leur pensée, se prêter plus aisément à ce qu'ils attendaient de son grossier et brutal fanatisme, c'est-àdire à se faire l'aveugle instrument du parti religieux, dont il partageait, d'ailleurs, toutes les idées, et surtout la haine contre notre domination. Nous savons qu'en effet, il levait l'étendard de la révolte deux ans après la mort de son frère Abou-Bekr, dont il s'était déclaré le successeur.
Sid Hamza-ould-Abou-Bekr — qui porte les mêmes noms que son grand-père — est donc l'héritier légitime de la baraka (1),
(1) La baraka, c'est la bénédiction, ce sont les faveurs du ciel, c'est, en un mot, la puissance miraculeuse qui a été attribuée à un saint maraboutb, et qui passe, j)ar héritage, de mâle en mâle, à sa descendance directe, quand elle s'est montrée digne, bien entendu, de cette précieuse faveur. D'après la légende, le chef de la famille des Oulad-Sidi-Ech-Chikh aurait en sa possession un khatem (bague, sceau) mystérieux qui serait l'insigne de son pouvoir religieux, et la marque du commandement des Oulad-Sidi-Ech-Chikh; il serait éga-
le chef de la famille des Oulad-Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga. Ses oncles, Sid Sliman, Sid Mohammed et Sid Ahmed-ould-Hamza, qui, successivement, se sont emparés du pouvoir, n'ont pu l'exercer légalement qu'au nom du jeune descendant direct de Sidi Ech-Chikh. Il est vrai de dire qu'au moment de la défection de Sid Sliman-ould-Hamza, son oncle, en 1864, le fils d'Abou- Bekr n'était âgé que de cinq ans.
Le jeune Sid Hamza est donc le chef de droit de la maison de Sidi Ech-Chikh, el de l'ordre religieux dont ce saint vénéré a été le fondateur. Qu;<nt à Sid Ahmed-ould-Hamza, son oncle, il ne saurait être autre chose que le chef militaire de la branche aînée.
L'ascendant qu'a su prendre Sid Sliman-ben-Kaddour, dans l'Ouest, sur les rebelles qui, jusqu'à présent, avaient suivi la fortune de Sid Ahmed, aura infailliblement pour conséquence de relarder leur soumission. Se sentant soutenus par un chef jeune et vigoureux, ils reprendront quelque courage, et l'espoir, pour le jour où ils se décideront à rentrer sur leurs territoires, d'obtenir des conditions d'aman moins sévères ou moins dures. Us auraient actuellement, dit-on, leurs campements sur l'ouad Guir, ralliés, le plus petit nombre, autour de Sid Ahmed, les autres, à la main de Sid Sliman-ben-Kaddour. Quant au vieux
lement détenteur du livre où sont inscrites les formules de l'initiation aux rites de l'ordre religieux dont le saint d'El-Abiodh a été le fondateur.
Cet anneau, qui ne serait rien moins que celui au moyen duquel le grand Soleïman (Salomonj, le fils de Daoud (David), commandait aux génies, il n'a été donné à aucun des enfants d'Adam de le voir, pas même à son détenteur, et pour cette excellente raison qu'il brille d'un tel éclat que le téméraire qui oserait porter son regard sur cet éblouissant et merveilleux bijoux, perdrait la vue instantanément. Pourtant, il aurait été fait exception à la règle en faveur du gendre du Prophète Mohammed, le khalife Ali, puisqu'il en donne la description dans un de ses poèmes: il se composerait de deux triangles superposés formant une étoile à six rais. Quoiqu'il en soit, personne, chez les Oulad-Sidi-Ech-Chikh des deux branches, ne se permettrait de douter de'l'existence de cet anneau, qui pourtant n'est visible qu'avec les yeux de la foi, et tous les Khouan de l'ordre sont convaincus qu'il est actuellement en la possession du jeune Sid Haraza-ould-Abou-Bekr, que, tout naturellement, ils considèrent comme leur seul et véritable chef religieux.
Sid Ech-Chikh-ben-Elh-Thaïyeb, il se serait retiré au sud de Tafilala, laissant le commandement de la fraction des Oulad- Abd-el-Kerim qui suivait sa fortune, et des Rzaïna de Mouçaben-Kouïder à son fils Moula Ferai], qui a dressé ses tentes sur le cours inférieur de louad Guir, à Oglal-Bou-AUala.
Sid Ez-Zoubir est allé rejoindre son neveu Sid Ahmed. Sid El-Ala a elû quitter El-Goleâa pour satisfaire à la condition d'aman qui avait été imposée aux Chàanba-Mouadhi ; il se serait retiré sur l'ouad Mguidem à la suite d'une razia importante opérée sur cesChâanba par les Mkhalif de Laghouath.
Au commencement de Tannée 1867, la plupart des tribus qui avaient pris part à l'insurrection étaient renlrées clans le devoir; les seules fractions qui restaient groupées autour des chefs rebelles étaient les suivanles :
Oulad-Zyad-el-R'eraba
Oulad-Zyad-ech-Cheraga
( Brahimia )
Demga | Oulad-Bou-Douaïa .}
Oulad-Mâlla
Oulad-Abd-el-Kerim
Oulad-Sidi-Ech-Ghikh-Zoua
Oulad-Aïça
Oulad-Moumen
Graridj
Rzeïgat
Rzaïna
Total. . .
350 tentes.
tentes
Gomme nous l'avons dit plus haut, ces populations, qui se sont enfoncées dans le Marok, sont réunies autour des marabouths Sid Ahmed-ould-Hamza et Sid Sliman-ben-Kaddour, qui, craignant de se voir abandonnés par les fractions des tribus qui constituent ostensiblement les forces insurreclionnelles, font tous leurs efforts pour les maintenir sous leurs drapeaux. Mais ces tenaces insoumis ne sont pas au bout de leurs maux ; car,
las tribus marakaines, sur le territoire desquelles ils sont établis, abusant de l'obligation dans laquelle ils se trouvent de réclamer leur hospitalité, se montreront de jour en jour plus exigeantes, et leur feront payer cher l'asile qu'ils sont réduits à solliciter de leur impitoyable cupidité. Pour arriver à les satisfaire, il ne restera d'autres ressources à nos populations rebelles que de lancer, sur notre territoire, des bandes de maraudeurs ou des partis de cavaliers et de fantassins pour y faire quelque butin.
L'oasis de Figuig est devenue le refuge de tous les bandits qui n'ont pu suivre le marabouth Sid Ahmed, ainsi que de ceux qui préfèrent opérer pour leur propre compte; mais celte hospitalité que leur donnent les Figuiguiens n'est pas plus gratuite que celle que vendent à nos fractions rebelles les tribus marokaines des environs de l'ouad Guir. Pour permettre aux coupeurs de routes de s'acquitter envers eux du droit d'asile qu'ils prélèvent sur leur bourse, les gens de Figuig les arment et leur fournissent des munitions de guerre et de bouche, au moyen desquelles cette bande de gueux vient chaque jour faire du butin sur nos tribus soumises voisines de la frontière marokaine; ils poussent même leurs pointes sur notre territoire jusqu'à une très gronde distance de leur base d'opérations: ce sont de véritables expéditions qui ne laissent ni repos, ni tranquillité à nos ksour, et auxquelles participent tous les sacripanls qui emmagasinent dans l'oasis. Il serait superflu d'ajouter que les gens de Figuig partagent, avec les capteurs, le butin ramassé dans ces honnêtes entreprises.
Dans les premiers jours de janvier, une bande de ces maraudeurs, sortie de Figuig, s'était avancée dans l'Est jusqu'au-delà des Arbaouat, au sud et à deux marches de Géryville; mais, rencontrés par nos cavaliers et les fantassins de Sliten au Kheneg-Bou-Djellal, ils furent attaqués vigoureusement, et payèrent leur audacieuse opération de huit tués et d'un blessé.
En présence de ces incursions répétées, qui enlevaient toute sécurité à nos tribus du Sud de la province d'Oran, le gouvernement français avait manifesté l'intention formelle d'organiser une expédition contre Figuig, ce rêve depuis si longtemps ca-
ressé par les commandante tlo posle avancé de Géryville. Mais les préoccupations politiques changèrent subitement la direction des esprits, qui se tournèrent du côté de l'Europe, de sorte que les préparatifs qui, déjà étaient fort avancés, furent arrêtés et, finalement, abandonnés.
A cette même époque, c'est-à-dire en janvier, Sid Ahmedould-Hamza s'était transporté avec sa tribu, les Oulad-Sidi-Ech- Chikh-ech-Cheraga, en un point du territoire des Oulad-Djerir appelé El-Bechar, au sud d'Aïn-ech-Châïr. Le jeune marabouth se proposait de tenter une incursion sur les terres des Hameïan avec le concours des Douï-Mnia et des Beni-Guil, toujours prêts, habituellement, quand il s'agit de faire la guerre au butin, et il avait chargé son frère, le mulâtre Sid Kaddour-ben-Hamza (1),— dont il n'a point encore été parlé, — de se porter au milieu de ces tribus marokaines pour chercher à les gagner à sa cause, et à les décider à prendre les armes. Mais la guerre sainte n'étant pas un appât suffisant pour déterminer ces tribus montagnardes — qui savent compter — à risquer leur vie pour la défense d'intérêts dont les profils sont, à leurs yeux, des plus problématiques, refusent nettement de se mêler des affaires de Sid Ahmed et de lui prêter leur appui.
Dans les derniers jours de janvier, 150 fantassins des Eumour et des Ar'ouath, réfugiés à Figuig, apparaissent subitement dans les environs des ksour d'Aïn-es-Sefra et de Thyout, et s'emparent de deux troupeaux de moutons appartenant à ces ksariens; mais ceux-ci se mettent, sans relard, à la poursuite de ces maraudeurs, les atteignent, et les obligent à abandonner leurs prises en laissant trois des leurs et des armes sur le terrain.
Vers celle époque, les Châanba d'EI-Goleâa, fatigués d'une situation politique et d'un état des plus préjudiciables à leurs intérêts commerciaux, et en présence de l'insécurité des routes de
(1) Sid Kaddour-ben-Hamza, le cinquième des fils de Sid Hamza, est né vers 1853 de la négresse esclave Mbarka-bcnt-Yâïch ; par suite, il n'est point de la descendance légitime de Sidi Ech-Chikh, et il est inhabile à hériter de la puissance spirituelle et temporelle dont sont appelés à jouir les descendants directs du saint marabouth, l'ancêtre des Oulad-Sidi-Ech-Chikh.
Mellili, du Mzab cl d'Ouargla, renouvelèrent leur oiïre de soumission. L'aman leur fut accordé sous la condition de verser sans délai au Trésor, par l'intermédiaire d'Ali-Bey, le nouveau chef qui venait de leur ôlre imposé, une lezma (1) de 1,000 fr.
Dans l'ouest du cercle de Géryville, de graves dissensions s'étaient élevées entre les Oulad-Zyad insoumis et les tribus marokaines des Oulad-En-Naceur. Pour s'entrelenir la main, sans doute, ces deux tribus avaient, depuis quelque temps, pris l'habitude de se razer alternativement. Leurs goums avaient fini par en venir aux mains, et le succès final était resté aux Oulad- Zyad, qui, dans un combat décisif, avaient enlevé les troupeaux de chameaux de leurs adversaires, dont sept de ceux-ci étaient, en outre, restés sur le carreau.
La rude leçon donnée, dans le courant de janvier, par nos cavaliers et les gens de Slilen aux deux djionch qui avaient eu la témérité de s'avancer jusqu'au Kheneg-Bou-Djelal, rendit, pour quelque temps du moins, la tranquillité à nos ksour de la province d'Oran; sans doute, les maraudeurs, qui, après tout, luttaient pour l'existence, n'avaient pas tout à fait renoncé à chercher à gagner leur vie; mais ils n'étaient point inquiétants. Celte situation se continua jusque dans les premiers jours de mars. Malheureusement, elle vint bientôt se modifier très défavorablement pour nos tribus soumises.
Le 15 mars, 1,200 hommes des Eumour et des Beni-Guil apparaissent soudainement sous les murs des deux Chellala, et, après une lutte inégale, et à laquelle ils n'étaient pas préparés, les gens de ces ksour sont battus et razés aussi radicalement que possible : tous leurs troupeaux sont enlevés, ainsi que les tentes et leur contenu appartenant aux Nomades campés à proximité du théâtre de l'action.
Le même jour, les gens de Bou-Semr'oun subissaient le même sort, et leurs troupeaux suivaient la même direction que ceux des Chellaliens. Les fantassins de ce ksar se mettent à la poursu:le des Marokains; mais ils tombent dans une embuscade que ceux-ci leur avaient tendue sur l'ouad El-Malah, où ils perdent
(1) Genre d'impôt auquel sont soumises les populations du Sabra.
13 hommes lues, tandis que 80 aulres sont, désarmés et réduits à une simplicité de costume des plus primitives.
Quelques jours après, les rebelles, conduits par Sid Ahmed et Sid Sliman-ben-Kaddour, qui s'est décidément rallié au chef effectif de la branche aînée, tentaient une nouvelle entreprise sur notre territoire. Les maraboulhs campaient, le 23 au soir, à El-Anba, au nord du ksar d'Aïn-es-Sficifa; suivant la route de Taousra, ils se portaient rapidement sur les puils d'El-Aagueur, où ils arrivaient le 25 au matin, et où ils surprenaient une partie des Bekakra (Hameïan-Chafâ), le douar Mekid (Oulad-Khelif), et un douar des Mekhaoulia (Hameïan-Djenba).
Un fort contingent de rebelles, sous les ordres de Sid Slimanben-Kaddour, s'avançait, le même jour, jusque sur les eaux d'El-Fekarin, où étaient campés trois douars des Beni-Mekhaoula. Ceux-ci, qui avaient été avisés de la marche de l'ennemi, s'étaient empressés de plier leurs tentes et de réunir leurs troupeaux, et s'étaient mis en roule vers l'Est ; atteints par le fezou de Sid Sliman, leurs cavaliers essayèrent de faire tête à l'ennemi; mais, très inférieurs en nombre à leurs adversaires, ils durent céder à la force après une lutte opiniâtre qui leur avait, coûté une vingtaine de leurs cavaliers, parmi lesquels ils comptaient leur valeureux kaïd. De son côté, le goum de Sid Sliman avait fait des perles très sensibles.
Après leur fructueuse opération, les contingents ennemis se réunirent à Aïn-el-Fekarin, et y séjournèrent jusqu'au 27 mars au matin; puis ils reprirent la route du sud et se dirigèrent sur les ksour. Le 1er avril, ils se présentaient devant Asla, Chellalat-edh-Dhahrania, Chellalat-el-Gueblia et Bou-Semr'oun, ramassant les quelques troupeaux qui avaient échappé à leur première razia, et imposant des contributions de guerre relativevemenl fortes aux habitants de ces ksour. Les gens de la Chellala du nord essayèrent bien de résister; mais, après une dernière lutte où ils perdirent trois hommes, ils furent réduits à se soumettre, et à payer à Sid Ahmed-ould-Hamza une somme de 1,000 francs. La Chellala du sud fut taxée à une contribution de guerre de 500 francs, et le ksar de Bou-Semr'oun, qui avait également, et avec si peu de succès, essayé de nouveau d'une ré-
sislance qu'il avait déjà payée si chère, fut imposé à la somme de 2,000 francs.
Pendant qu'ils étaient sur notre territoire, les rebelles razèrent deci delà quelques troupeaux qui leur tombèrent sous la main ; ils rentrèrent ensuite sous Figuig, qu'ils quittèrent bientôt pour se porter sur l'ouad Guir, où ils prirent leurs campements d'été. La tranquillité se rétablit, dès lors, autour de nous, et à la faveur de celle situation, dont ils avaient tant besoin, nos ksariens purent, enfin, faire leurs maigres récoltes sans être inquiétés.
Quelque temps après, un coup funeste était porté à la puissance et à l'influence de Sid Ahmed-ould-Hamza : ce jeune et difficile marabouth venait, encore une fois, de compromettre la cause qu'il représentait par une de ces violences irréfléchies qui, déjà, lui avaient aliéné l'affection d'un grand nombre de ses adhérents. Sans s'enquérir s'il avait affaire à un ami ou à un ennemi, le cupide jeune homme, qui avait jusqu'à l'excès l'amour du butin, n'avait point hésité à razer les troupeaux du kaïd Mohammed-ould-El-Hadj-Ahmed, des Oulad- Abd-el-Kerim, tribu dont 220 tentes marchaient sous ses drapeaux; c'était aussi odieux que maladroit. Ainsi qu'il fallait s'y attendre, l'effet de celte mauvaise action n'avait pas tardé à se faire sentir : le marabouth était abandonné de la plus grande partie de ses adhérents des Rzaïna, des Oulad-Abd-el-Kerim et des Oulad-Mâlla. Ces tribus se réfugient auprès de Sid Ech- Chikh-ben-Elh-Thaïyeb, le chef de la branche cadelte des Oulad- Sidi-Ech-Chikh, et vont grossir les contingents de Sid Slimanben-Kaddour, qui, désormais, saura exploiter habilement la position que lui a faite si maladroitement son cousin, Sid Ahmedould-Hamza.
Sur ces entrefaites, des négociations sérieuses se renouaient entre les gouvernements français et marokain; leur but était la recherche des moyens permettant de porter un coup décisif à l'insurrection, et de faire rentrer dans l'obéissance les Iribus marokaines, que les chefs des rebelles trouvaient toujours prêtes lorsque leur concours leur était demandé pour une affaire de poudre ou de razia sur nos Iribus soumises; souvent môme,
nous le savons, elles avaient opéré pour leur propre compte, et razé avec le même entrain leurs amis et leurs ennemis; peu leur importait, en effet, pourvu qu'il y eût du butin à recueillir au bout de l'opération.
Sid El-Hadj El-Arbi, le fils aîné de Sid Ech-Chikh-ben-Elh- Thaïyeb, nous l'avons dit dans une des notes qui précèdenl, éiait détenu depuis longtemps dans la ville marokaine d'Oudjda; le gouvernement de Sa Majesté cherifienne pensa que, pour arriver au but qu'il poursuivait, il serait d'une bonne et habile politique de placer à la tête des turbulentes et rapaces tribus de la frontière, un homme qu'elles connussent et qui jouît, par le fait de son origine, d'une influence religieuse incontestée — bien qu'en définitive, elles fussent composées de Croyants de qualité tout à fait inférieure — dans la contrée où l'illustre Sidi Ech-Chikh comptait de nombreux, khoddam. Sid El-Hadj El- Arbi fut donc désigné pour aller prendre, à Figuig, avec le titre de khalifa du kaïd d'Oudjda, le commandement des populations sahriennes de la frontière orientale du Marok, lesOulad-Djerir, les Beni-Guil, les Douï-Mnia, les Eumour et les Ahl-Figuig. Ce nouveau chef s'engageait solennellement à maintenir dans l'obéissance les tribus que son gouvernement mettait à sa main, et à s'opposer à tout mouvement offensif sur notre territoire, qui serait tenté par les rebelles établis dans l'étendue de son commandement.
L'effet de cette mesure ne tardait pas à se faire sentir avantageusement : les Beni-Guil entrent en relations avec l'autorité française; ils veulent vivre en paix désormais avec nos tribus de l'Ouest; les rebelles viennent se grouper autour de Sid Ben-Eth- Thaïyeb et de son neveu Sid Sliman-ben-Kaddour, et Sid Ahmed-ould-Hamza ne comple bientôt plus autour de lui que quelques douars des Ar'ouath-Ksal. Sid Sliman, qui a compris que son heure d'entrer en scène était arrivée, nous fait ses premières ouvertures de soumission.
Vers le 10 octobre, Sid El-Hadj El-Aibi-ben-Ech-Chikh arrivait à Figuig et prenait possession de son commandement; sans plus tarder, il faisait appel aux sentiments d'union et de concorde des populations marokaines dont l'adminislralion et le
gouvernement lui ont été confiés, et il cherchait à les grouper autour de lui. Mais, nous regretlons de le dire, son appel est peu écoulé, et ses tribus y répondent on ne peut plus froidement et sans le moindre enthousiasme, bien que, pourlanl, il s'efforce de faire ressortir à leurs yeux les avantages qu'ils doivent retirer de vivre.en paix avec nous. A vrai dire, ces amateurs convaincus du bien d'autrui n'y ont qu'un médiocre intérêt, puisque, il faut bien le reconnaître, ils ne vivent que de rapine et de pillage, et que ce sont là à peu près leurs seuls moyens d'existence.
Quant à nos fractions rebelles, Sid El-Hadj El-Arbi les engage à se tenir en repos, et à se dispenser de toute agression sur les tribus soumises de notre territoire. Toute tentative de désordre de leur part sera réprimée sans relard on ne peut plus rigoureusement. Cette menace n'a pas été, évidemment, sans les faire quelque peu réfléchir; aussi, dans la crainte de se trouver, à un moment donné, enserrés entre les rigueurs de Sid El-Arbi et les nôtres, renoncent-elles à nous inquiéter et à tenter de nouvelles incursions sur notre territoire.
Mais bientôt fatiguées d'un état qui menace de s'éterniser, prises du mal du pays, et ne voyant dans la situation anormale qu'elles se sont faite que la ruine et la misère; comprenant que leur position au milieu de tribus marokaines qui ne les supportent que difficilement, et qui leur font payer beaucoup trop chèrement leur maigre hospitalité, ne peut que devenir de jour en jour plus précaire, nos tribus rebelles songent sérieusement à nous faire leur soumission. Heureuses de saisir l'occasion qui se présente de rentrer sur leurs territoires, elles se sont groupées autour de Sid Sliman-ben-Kaddour, qu'elles ont reconnu solennellement pour chef, en l'engageant à nous demander notre aman aussi bien pour elles que pour lui.
La fortune qu'il convoitait depuis si longtemps s'offrait donc à Sid Sliman-ben-Kaddour dans de merveilleuses conditions : se voyant déjà revêtu de l'autorité que sa défection avait arrachée au rebelle Sid Sliman-ould-Hamza, et qui allait infailliblement passer, en sa faveur, delà branche aînée à la branche cadette des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, sentant que le moment approchait
où il allait jouer un rôle prépondérant, l'ambitieux Sid Sliman n'hésita plus à demander l'aman pour lui et pour ses adhérents : il adressait sa demande, le 10 novembre 1867, à l'autorité française, qui l'accueillait favorablement, ainsi que celle des fraclions rebelles qui l'avaient reconnu pour chef.
L'année 1868 s'ouvrait sous d'heureux auspices : Sid Slimanben-Kaddour se présentait en personne, le 11 janvier, à Géryville, pour confirmer sa demande d'aman et ses propositions de soumission; il ramenait avec lui les fractions des Oulad-Abd-el- Kerim et des Rzaïna qui avaient abandonné Sid Ahmed-ould- Hamza pour se rallier à lui. Il est inutile d'ajouter que, par celte démarche, Sid Sliman avait complètement rompu avec le chef de la branche aînée.
Mais le jeune marabouth Sid Ahmed n'avait point renoncé à la lutte, et la conduite de son cousin à son égard, de son allié de la veille, lui avait inspiré, au contraire, l'idée de se venger de ce qu'il appelait sa trahison. 11 avait donc réuni autour de lui toutes les fractions qui étaient restées fidèles à sa cause, entre autres, les Oulad-Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga, tribu qui constituait le fond le plus solide et le plus sûr du personnel insurrectionnel, et qui était demeurée inébranlablement attachée au chef de la famille de la branche aînée, à laquelle, du reste, nous savons qu'elle appartenait. Dès qu'il se sentit en mesure de le faire avec succès, c'est-à-dire dans le courant de janvier, Sid Ahmed fondit sur les Hameïan-Chafâ et sur les Mania, campés dans les parages d'Aïn-Ben-Khelil,les raza complètement, et fit sur ces deux fortes tribus un butin considérable. Il eut même, un instant, l'espoir de surprendre les Thrafi; mais une marche rapide de la colonne de Géryville sur Asla, où se trouvait le gros des forces du marabouth, vint déjouer ses projets et le contraindre à la retraite.
Les Hameïan, qui s'étaient soumis avec une facilité extrême à leur heureux vainqueur, s'empressèrent, à l'apparition de la colonne de Géryville, de retirer leur soumission à Sid Ahmed, et de nous la rendre sans la moindre difficulté. Cette manœuvre est, d'ailleurs, très familière aux Hameïan qui, placés à proximité des tribus pillardes de la frontière du Marok, sont conti-
nuellement exposés à leurs coups, et cela sans pouvoir leur rendre le réciproque. Ils reçurent l'ordre d'établir leurs campements près de Géryville, afin d'être à l'abri d'une nouvelle incursion de l'ennemi,
Celle fraction des Hameïan-Chafâ, après avoir subi des perles très sensibles, avait eu plusieurs de ses douars dispersés; quelques-uns s'étaient réfugiés au sud du pâté montagneux des ksour voisins de notre frontière de l'Ouest. Ces débris de douars étaient rencontrés par Sid Sliman-ben-Kaddour au moment où, fidèle à sa parole, il venait se ranger sous notre autorité; il les rallia, ainsi qu'une fraction des Mania qui avait été entièrement dépouillée de ses biens, et les ramena à Géryville.
Les Hameïan ayant été réorganisés, il fut décidé que cette tribu serait mise à même de prendre, avec le concours de nos moyens d'action, sa revanche sur les bandes de Sid Ahmed. Une pointe dans les parages de Figuig ayant été autorisée par le Gouvernement général, la colonne de Géryville, aux ordres du lieutenant-colonel Colonieu, s'était mise en mouvement le 1er mars dans la direction du sud-ouest.
Les contingents du marabouth avaient été signalés du côté d'Aïn-el-Malah, cherchant, selon toute probabilité, à surprendre les Thrafi, tentative qui, depuis longtemps, entrait dans les combinaisons de Sid Ahmecl-ould-Hamza. Nos goums, aux ordres de Sid Sliman-ben-Kaddour, rencontrent les rebelles, le 3, à Dhayel-Moula-Djemàa; ils les allaquent furieusement, les culbutent, les défont d'une manière complète, leur enlèvent un drapeau et 350 chameaux chargés de vivres et de bagages, et leur tuent 150 hommes dont leur chef, Sid Mâmmar-ben-El- Djedid, qui, en l'absence de Sid Ahmed, son cousin et beaufrère, commandait, en qualité de khalifa du marabouth, les contingents des insoumis.
Après ce sanglant et désastreux échec, les débris de la colonne ennemie, qui, avant le combat, était forte de 250 chevaux et de 350 fantassins, reprirent, dans le plus grand désarroi, la direction de leurs campements. Mais ils n'étaient point encore au bout de leurs maux; car, à la nouvelle de leur défaite, l'ar'a de Sebdou, qui était posté, avec son goum, à Aïn-Ben-Khelil, se
meltait à leur poursuite, leur coupait la retraite, et achevait leur ruine en les dépouillant de toul ce qu'ils avaient pu sauver du désastre en chevaux, vivres et moyens de transport. Un grand nombre de ces malheureux succombèrent en route, avant d'avoir pu regagner le territoire marokain ei. leurs campemenls.
Après ce succès de nos goums, la colonne, qui les appuyait à distance, poursuivit son chemin dans la direction d'El-Galoul, où Sid Sliman infligeait un sérieux échec aux Beni-Guil, à Dhayel-Bou-Gourin, en leur enlevant 20,000 moulons.
De ce point, la colonne se portait sur le territoire des Eumour, dont les chefs, terrifiés, s'empressèrent, pour éviter le sort des bandes de Sid Ahmed, de nous faire leur soumission, et de nous demander l'aman, lequel leur était accordé sous d'assez dures conditions, que leur qualité de Marokains nous obligeait à rendre immédiatement exécutoires.
La colonne Colonieu faisait son apparition, le 1er avril, sous les murs de Figuig, où elle était accueillie sinon sans hostilité, du moins avec une froideur des plus significatives. Aussi, le commandant de la colonne crut-il devoir se dispenser de demander l'entrée de l'oasis, devant laquelle, pourtant, il campa pendant deux jours. Nos troupes reprenaient la roule de Géryville, le 3 avril; elles passaient, le lendemain 4, à Ich, ksar marokain que, jamais jusqu'alors, aucune colonne française n'avait eu l'occasion de visiter. C'est pendant la marche sur Ich que disparut le capitaine Morin, de la Légion étrangère, qui avait eu l'imprudence de s'éloigner hors de vue de la colonne pour chasser : c'était une tête de plus à ajouter à celles que, depuis 1830, notre incorrigible insouciance, notre oubli des règles les plus élémentaires de la prudence, nous ont fait laisser entre les mains de notre implacable ennemi, et, malheureusement ce ne sera pas, sans doute, la dernière.
Le 10, la colonne campait sous Chellala-edh-Dhahrania; elle était, le 15 avril, de retour à Géryville, après quarante-six jours de marche.
A pariir de ce moment, une sécurité inespérée règne dans toute l'éter due de notre Sud. Il est vrai de dire qu'une disette affreuse sévissait au Marok comme elle s'était fait sentir,
d'ailleurs, en Algérie, de 1867 à 1868. Dès lors, les rebelles et les tribus pillardes de la frontière marokaine, dépourvus de toutes ressources, et dans l'impossibilité de constituer des approvisionnements pour entrer en campagne, se virent contraints de s'abstenir de toute démonstration ou incursion sur notre territoire.
Nous ajouterons que la leçon que leur avait donnée Sid Sliman-ben-Kaddour entrait bien, probablement, pour quelque chose aussi dans celte réserve inaccoutumée de nos infatigables et opiniâtres ennemis.
Nous avons vu que Sid Ahmed-ould-Hamza avait été la première victime de la volte-face de son cousin Sid Sliman, qui, décidément, avait levé le masque dès que l'occasion s'en était présentée. Il faut dire que son jeune cousin lui faisait la partie belle en désaffectionnant de sa cause, par sa maladresse et la difficulté de son caractère, ses partisans les plus dévoués, les khoddam les plus convaincus, les plus fanatiquement croyants de son illustre et saint ancêtre, le vénéré Sidi Ech-Chikh, lesquels, non contents de l'abandonner, allaient encore grossir les rangs de celui qui devait devenir son rival, et qui, d'ailleurs, malgré ses défauts, possédait de sérieuses et solides qualités qui manquaient absolument au jeune chef de l'insurrection.
La terrible journée de Dhayet-Moula-Djemâa avait, d'ailleurs, porté le dernier coup à son influence, et au preslige qu'il tirait de sa naissance et de sa situation de chef, sinon de droit, du moins de fait de la branche aînée des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, et bien qu'il n'assistât pas de sa personne à cette sanglante équipée, et qu'il n'y fût représenté que par son khalifa, qui y trouva la mort, la responsabilité ne lui en incombail pas moins tout entière. Quoiqu'il en soit, tout portait à croire qu'il ne lui serait pas facile de relever de sitôt les affaires de l'insurrection, qu'il avait si gravement compromises. Et puis, d'ailleurs, nous le répétons, Sid Ahmed s'était fait de nombreux ennemis, même autour de lui; nous ajouterons qu'il était devenu gênant aussi bien pour ses partisans que pour ceux qui, aujourd'hui, marchaient sous les drapeaux de Sid Sliman-ben-Kaddour, lequel brûlait du désir de faire passer, à son profit, le pouvoir dont
avait joui la branche aînée entre les mains delà branche cadette des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, et sans tenir le moindre compte du chef de la famille de ceux de l'Ouest, Sid Ech-Chikh-ben-Eth- Thaïyeb, et il venait de donner des preuves non équivoques de ses ambitieuses combinaisons en combattant Sid Ahmed, et en faisant subir un effroyable échec à ce chef de la descendance du saint vénéré d'El-Abiodh.
Aussi, le bruit qui se répandit, dans le courant d'octobre, de la mort de Sid Ahmed-ould-Hamza à Tafilala ne surprit-il personne. On prétendit bien que c'était le choléra qui avait tué ce vigoureux jeune homme de dix-sept ans; mais on avait trop besoin de sa disparition pour que le doute sur la cause qui avait amené sa fin prématurée ne se mît point dans les esprits, et ne fit pas accuser ceux à qui sa mort pouvait profiter d'avoir un peu facilité cette radicale et définitive solution.
Sid Ahmed-ould-Hamza laissait deux très jeunes fils, dont se chargeait leur oncle Sid Kaddour-ould-Hamza.
L'héritier légitime du pouvoir religieux, le chef de la maison de Sidi Ech-Chikh et de la tribu des Oulad-Sidi-Ech-Chikh de l'Est, nous l'avons dit plus , haut, était Sid Hamza-ould-Abou- Bekr (1), le petit-fils de Sid Hamza, le vainqueur du cherif
(1) Sid Abou-Bekr était le fils aîné de Sid Hamza, le khalifa du Sud, mort à Alger en 1861. Il s'était signalé par la capture, dans les Eurg, de l'ancien cherif d'Ouargla, Sid Mohammed-ben-Abd-Allah . Il succéda à son père, avec le titre de bach-ar'a de Géryville, en décembre 1861 ; mais il mourut subitement en 1862, empoisonné, prétend-on, et c'est probable, par la Zaouïa. Cette mort violente semblait donner à la prédiction du cherif Mohammed-ben-Abd-Allah, qui, en 1853, alors que Sid Hamza se préparait à aller le combattre, lui écrivait; « Renonce à ton projet insensé, ô Hamza le renégat! sans quoi, toi et les tiens mourrez damnés et de mort violente. » Nous avons vu, au cours de ce récit, que cette sinistre prédiction s'est réalisée avec une fatale exactitude : en effet, après Abou-Bekr empoisonné, Sid Sliman était tué à l'affaire du 8 avril 1864, Sid Mohammed était blessé mortellement, le 4 février 1865, à celle de Garet Sidi-Ech-Chikh, et Sid Ahmed, le quatrième fils de Sid
d'Ouargla en 1853, et notre khalifa du Sud, décédé à Alger en 1861. Aujourd'hui, le jeune Sid Hamza, né en 1859, n'est âgé que de neuf ans. Aussi, son oncle Sid Kaddour, le cinquième fils de Sid Hamza, a-t-il profité de cette circonstance pour s'emparer du pouvoir, et se poser en chef de l'insurrection, bien qu'il dût être, pour une double raison, exclu de celle situation par son sang de descendance d'abord, et par ce fait qu'il est le fils d'une négresse, Mbarka-bent-Yâïch, condition capitale qui le rend inhabile à hériter le pouvoir religieux, et les prérogatives qui sont attribuées de mâle en mâle aux descendants de Sidi Ech-Chikh.
Quoiqu'il en soit, et en raison du jeune âge de son neveu, le mulâtre Sid Kaddour-ben-Hamza était accepté comme chef des forces insurrectionnelles, et il en prenait la direction. Le jeune Sid Hamza-ould-Abou-Bekr est auprès de lui, et partage la vie agitée de cet énergique et opiniâtre rebelle.
Sid Kaddour, aidé de son oncle Sid El-Ala, notre irréconciliable adversaire, n'a pas perdu de temps pour faire l'essai du pouvoir qu'il s'est attribué, et qui, d'ailieurs, lui a été confirmé par les Oulad-Sidi-Ech-Chikh-ech-Cheraga : l'oncle et le neveu font tous leurs efforts pour stimuler le zèle religieux des khoddam de Sidi Ech-Chikh ; mais ils s'agitent dans le vide : les ressources épuisées, la misère, la ruine, la lassitude d'une existence tourmentée où le vainqueur de la veille est le vaincu du lendemain; ce sont là des raisons suffisantes pour expliquer la force d'inertie qu'opposent les anciens partisans des Oulad-Hamza aux appels pressants des chefs de l'insurrection ; et puis aujourd'hui, il y a division — noire force à nous — entre les deux branches, et les Oulad-Sidi-Ech-Chikh sont fort embarrassés pour reconnaître l'élu de Dieu : l'un a le pouvoir religieux, c'est vrai ; mais l'autre a la force, ce qui, même aux yeux du Très-Haut, est infiniment préférable.
Hamza, mourait empoisonné à Tafîlala. Nous ne pouvons prévoir quel sera le sort de ses deux autres fils, Sid Kaddour et Sid Ed- Dia ; mais l'existence accidentée et périlleuse, qui est la leur, pourrait bien leur préparer la même destinée qu'à leurs aînés.
Il est manifeste, d'ailleurs, que le Dieu unique ne paraît pas disposé à mettre de sitôt un terme aux maux de ses serviteurs, bien que, pourtant, ils combattent — ils en sont convaincus — dans son sentier droit depuis près de cinq années. Enfin, que sa volonté soit faite! Il est grand ! il est puissant! — C'est incontestable;—mais, peut-être, n'est-il pas suffisamment généreux.
Ce qu'il y a de plus certain aujourd'hui, c'est que les plus zélés, les plus fanatiques d'autrefois, font la sourde oreille à toutes les excitations des apôtres de l'insurrection; quelquesuns — les hypocrites — les ajournent à des temps meilleurs, quand ils se seront refaits de leurs fatigues, et lorsque Dieu leur aura rendu les biens qu'ils ont consacrés si inefficacement à son service.
Sid Kaddour, qui reconnaît l'impuissance de ses adhérents, n'insiste pas davantage, et se range à leur avis qu'il faut attendre des temps meilleurs, qui, s'il plaît à Dieu ! ne sont peut-être pas très éloignés. Aussi, l'année 1868 s'achève-t-elle dans le calme le plus absolu.
Sid Kaddour-ould-Hamza et Sid El-Ala réconciliés, préparent un coup de main sur la tribu des Arbaâ, de Laghouath. — Le Makhzen de cette tribu prend une position défensive au sud de ce poste avancé. — Conférence à Ksar-Charef entre le colonel de Sonis et le chef de l'annexe de Djelfa, à qui il prescrit de réunir le goum des Oulad-Naïl. — Les rebelles ont envahi et razé le Djebel-el- Eumour. — Les colonnes du Tell prennent leurs emplacements pour en fermer les débouchés. — Les forces insurrectionnelles partagées en trois détachements sous les ordres des trois marabouths. — Le Makhzen des Arbaâ en reconnaissance sur Tadjrouna. — Composition de la colonne de Laghouath. — Elle se met en mouvement et va camper à Er-Recheg. — Une double méprise. — La trahison du marabouth d' Aïn-Madhi. — Le chaouch Rousbach. — Les bandes des trois marabouths devant Aïn-Madhi. — Les rebelles offrent le combat à la colonne, qui a pris position à Oummed-Debdeb. — Les rebelles sont battus et mis en déroute avec de grandes pertes. — La colonne, allégée, se met à la poursuite des rebelles, qu'elle pousse jusqu'à Brizina. — Retour sur Aïn-Madhi et arrestation de Sid Et-Tedjini. — Rentrée de la colonne à Laghouath. — Sid Sliman-ben-Kaddour tombe sur les campements de Sid Kaddour-ould-Hamza àEl-Mourra, sur l'ouad Guar, et les raze à fond. — Convention d'Oglet-es-Sedra avec Sid Ech-Chikhben-Eth-Thaïyeb.
Mais la trêve ne devait pas être de longue durée : les chefs des rebelles avaient besoin, pour ne point être oubliés de leurs adhérents, et pour ne rien perdre de leur prestige, de rechercher l'agitation et le bruit, et de renouer des intrigues, afin de pouvoir pêcher en eau trouble. Sid Kaddour-ould-Hamza tenait surtout à faire ses preuves, et à témoigner qu'il n'était point indigne d'exercer le pouvoir qu'il s'était attribué, sans même qu'il eût été un seul instant question de l'héritier légitime, le jeune Sid Hamza-ould-Abou-Bekr, alors âgé de dix ans.
Dès la première quinzaine de janvier 1869, des renseignements venus de divers côtés nous apprenaient que Sid El-Ala et son neveu, Sid Kaddour-ould-Hamza, s'étaient réconciliés et rapprochés, et qu'ils paraissaient méditer de reprendre la campagne de concert, et de tenter une incursion sur le territoire du cercle de Laghouath.
Bien que ce ne fussent là encore que des bruits arabes, il était bon, néanmoins, de s'en préoccuper; du reste, à l'attitude, aux airs embarrassés et mystérieux de quelques-uns de nos chefs indigènes, et de certains notables du sud des cercles de Laghouath et de Géryville, on pouvait reconnaître à ces signes précurseurs la formation de l'orage, et il était prudent, dès lors, de prendre les dispositions nécessaires, sinon pour le conjurer, du moins pour s'en garantir; il importait surtout de ne pas nous laisser surprendre.
Bien que fait depuis longtemps déjà à ces bruits de harka (1), l'actif et vigilant commandant du cercle de Laghouath, le lieutenant-colonel de Sonis, avait pressenti, à la concordance des nouvelles qui lui venaient de l'Ouest avec celles qui lui étaient transmises par le kaïd des Chanba, Sliman-ben-El-Msâoud, que le projet des rebelles était de tenter un coup de main sur la tribu des Arbaâ, qui alors avait ses campements dans les environs du Mzab. Aussi, ordonnait-il à cette tribu de remonter, sans retard, vers le nord et de se grouper en masses assez compactes, assez solides, pour pouvoir opposer une résistance sérieuse au cas où les rebelles tenteraient de les attaquer.
Le colonel de Sonis prescrivait, en même temps, au Mahkzen de cette tribu de se réunir au sud de Laghouath, et de prendre position sur un point qui lui permît de protéger efficacement les populations campées dans cette direction.
Pour être bien fixé sur l'esprit et les dispositions, ainsi que sur les besoins des tribus de l'annexe de Djelfa, et, particulièrement, de l'importante agglomération des Oulad-Naïl, le colonel de Sonis avait invité le chef de cette annexe, le capitaine Sainl-
(1) Harka, mouvement; par extension, expédition, entreprise de guerre des tribus.
Martin, à se rendre à Ksar-Charef, afin de conférer avec lui sur la situation, et recevoir ses ordres relativement aux mesures et dispositions qu'il avait décidées.
Le colonel de Sonis trouvait, le 25 janvier, le capitaine Saint- Martin au rendez-vous qu'il lui avait assigné, c'est-à-dire à Charef : il lui ordonnait de réunir, sans relard, le Makhzen des Oulad-Naïl, et de l'envoyer camper à El-Houadjel avec trente jours de vivres. Le chef de l'annexe rentrait le lendemain 26 à Djelfa, et s'occupait sur le champ de faire exécuter les ordres qu'il avait reçus du commandant du cercle, lequel arrivait lui-même le 27 à Laghouath.
Il recommandait de nouveau aux Arbaà de presser leur mouvement de retraite vers le nord, et ordonnait à leur Makhzen de prendre position à Tilr'erat.
Avant sa rentrée à Laghouath, le colonel de Sonis avait visité le parc de Tadmit, et il avait pu y constater que l'équipage de chameaux de la colonne mobile était en parfait état. Il avait donné des ordres pour que le personnel des chameliers auxiliaires (t) pût être rendu à Laghouath au premier signal.
La colonne mobile de Laghouath avait, en outre, reçu l'ordre de se tenir prêle à partir, et toutes les dispositions propres à assurer son mouvement avaient été prises et exécutées.
Mais les faits venaient bientôt confirmer l'exactitude des nouvelles de l'ennemi qu'avait reçues le colonel de Sonis : les rebelles avaient commencé leur mouvement. Le Gouverneur général en donnait ainsi connaissance, par dépêche télégraphique du 28 janvier, aux commandants des divisions, subdivisions et cercles de la province d'Alger.
Cette dépêche était conçue en ces termes :
« Le général commandant la province d'Oran annonce, ainsi » qu'il suit, l'apparition des Oulad-Sidi-Ech-Chikh. Les dissi-
(1) Le détachement de chameliers auxiliaires de la colonne mobile de Laghouath se composait de Tirailleurs algériens du 1er régiment. Il campait habituellement sur les pâturages de Tadmit, point situé à deux marches au nord de Laghouath.
» dents, divisés en trois colonnes, qu'on dit assez fortes, après » avoir razé cinq douars du Djebel -Amour, se sont dirigés » vers le Nord avec l'intention d'attaquer les Harar. Les Makh- » zen de cette tribu et de l'aghalik de Frenda ont dû quitter la » position avancée qu'ils occupaient, et se replier sur leurs cam- » pements appuyés aux montagnes des Beni-Mensour.
» Les goums du Djebel-el-Eumour ont eu un engagement » dont on ignore encore l'importance. On dit que l'agha Ed- » Din a été blessé au bras.
» Je n'ai pas encore de nouvelles de Géryville. »
Une seconde dépêche, datée du 29 janvier et émanant de la même source, confirmait les renseignements qui précèdent :
« Les forces placées sous le commandement de Sid El-Ala, de Sid »> Kaddour, et du fils de Sid Ech-Chikh-ben-Elh-Thaïyeb, sont » évaluées à 600 chevaux, accompagnés de nombreux fantassins » et de beaucoup de chameaux. Jusqu'à présent, rien ne m'auto- » rise à penser que les Harar traitent avec l'ennemi; seulement, » ayant été isolés de Géryville et du Djebel-Amour, dont les » goums se sont repliés sur Thaguin, ils n'osent pas s'avancer » vers le Sud, et se bornent à couvrir leurs campements, adossés » à la zone montagneuse qui s'étend depuis les sources de la » Mina jusqu'à Goudjila. »
Enfin, le général commandant la subdivision de Miliana adressait, le 30, la dépêche suivante au général commandant la division d'Alger :
« Les dissidents, conduits par Si Kaddour-ben-Hamza, Sid ». 'El-Ala, et le fils de Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb, ont razé » quelques douars des Oulad-Sidi-Brahim et des Oulad-En- •> Naceur (Djebel- Amour), et un douar des Oulad-lâkoub-el- » Arbaâh aux environs d'El-Beïda. Ils descendraient Fouad- * Thaguin à la poursuite de l'agha du Djebel-Amour, qui ap- » puie au nord avec ses campements, son goum et une partie des » Oulad-Khelif. «
Le gouverneur général ajoutait :
« Tout d'abord, MM. les lieutenants-colonels Colonieu et de » Sonis ont reçu, chacun de leur côté, Tordre de mettre en » marche vers le Nord les colonnes de Géryville et de La- •) ghoualh, de manière à fermer la retraite à l'ennemi.
» M. le lieutenant-colonel Gérez, avec la colonne de Tiaret, »> s'est porté à Ras-el-Mina pour couvrir Tiaret etFrenda.
» Les colonnes de Tlemsen et de Sidi-Bel-Abbès s'apprêtent à » l'aire mouvement.
» Dans la province d'Alger, des ordres ont été donnés pour » la concentration immédiate de deux colonnes; Tune, sous Bo- » ghar, l'autre, à Tnïyet-el-Ahd.
» M. le général Marmier, qui doit prendre le commandement » de la première de ces colonnes, a quitté Médéahier, avec deux » compagnies de Zouaves, se portant sur Boghar pour juger par » lui-même de la situation, et prendre les premières dispositions « en attendant l'arrivée des troupes.
» La colonne de Tnïyet-el-Ahd, placée sous les ordres du » commandant supérieur du cercle, M. le chef de bataillon » Trumelet, ira s'installer à Aïn-Toukria.
» Des éclaireurs ont été lancés, dès hier, par MM. les géné- » raux Liébert et Marmier, et par le commandant Trumelet, » pour surveiller l'ennemi, et s'assurer de sa direction et de ses » projets. »
Une troisième dépêche, du 3 février, émanant du général commandant la division d'Alger, donnait les renseignements suivants :
« Le cercle de Boghar reste calme. On ne signale rien jusqu'à » Thaguin, et la plupart de nos tribus restent massées au nord « du Nahr-Ouacel. Les éclaireurs envoyés par M. le général » commandant la subdivision de Miliana n'avaient rien ren- -> contré. Mais les dissidents avaient fait une razia à Aïn-el-Beïdha, » et après une pointe sur le Nord-Est pour entraîner les Oulad- « Naïl, ils avaient dessiné un mouvement de retraite vers le
» Sud-Ouest. Les Adjalat avaient fait défection, et l'agha Ed- » Din-ben-Yahya, du Djebel-Amour, avait dû se rabattre, avec sa » zmala et une partie de sa tribu, vers Djelfa et Gueltet-es- » Slhol.
» Dans la province d'Oran, la colonne de Géryville s'est portée » le 1er février au matin dans la direction du Djebel-el-Eumour.
» Sid Sliman-ben-Kaddour est parti, dans la nuit du 28 au » 29 janvier, pour aller chercher et razer, dans le Sud-Ouest, la » zmala de Sid Kaddour-ould-Hamza. »
Voici, en résumé, ce qui s'était passé : vers le 25 janvier, un parti de cavaliers des rebelles avait été rencontré, sur la rive sud du Chothlh-ech-Chergui, par une patrouille des Harar, qui, à la suite d'une escarmouche, avait perdu deux hommes. On pressentait, dans la province d'Oran, une tentative d'incursion sur notre territoire de la part de celles de nos populations qui avaient émigré au Marok.
D'un autre côté, Sid El-Ala, à la tête de forts contingents, élait tombé, le 27 janvier, de grand matin, sur les Oulad-En- Naceur (Adjalat) , en un point du Djebel-el-Eumour nommé Rabah-Sidi-Bel-Kacem.
L'ar'a Sid El-Hadj Kaddour-ould-Es-Sahraouï avait eu une partie de son goum engagée avec les éclaireurs de l'ennemi. Des deux côtés, il y avait eu des morts.
A la suite de l'invasion de sa montagne par les rebelles et de la défection des Oulad-En-Naceur, l'ar'a Ed-Din, qui n'a jamais essayé de défendre son pays, s'était borné à l'évacuer, et à se replier sur Charef avec celles des tribus qui n'avaient point abandonné sa cause.
Les populations de l'ouest de Djelfa, affolées de panique, s'étaient portées, en toute hâte et dans un grand désordre, vers l'Est, ou sous le canon du chef-lieu de l'annexe.
Le 28, les rebelles détruisaient le télégraphe entre Frenda et Géryville.
En apprenant, le même jour, qu'un parti de 600 cavaliers avait été signalé à Sidi-Ali, au sud desAlyat, se dirigeant vers l'Est, le commandant du cercle de Boghar s'était porté sur Ghella-
la avec un goum de 150 chevaux. D'un autre côté, le lieutenantcolonel Colonieu marchait, avec la colonne de Géryville, sur les traces des rebelles, auxquels on prêtait l'intention d'opérer leur retraite vers le Sud par le Kheneg-cl-Meleh et El-Maïa.
Le kaïd des Oulad-Oumm-Hani, Kouïder-ben-Athiia, qui avait été envoyé à Charef pour s'assurer, par lui-même, de la situation d'Ed-Din, annonçait que cet ar'a du Djebel-el-Eumour avait quitté Aïn-el-Hadjar, avec tout son monde, pour se porter plus à l'est, à Touaz, et que les trois marabouths, Sid El-Ala, Sid Kaddour-ould-Hamza et Sid El-Hadj El-Arbi (1), le fils aîné de Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb, étaient à la tête de nombreux contingents ennemis qui se portaient vers le Sud.
Le kaïd El-Khaouli-ben-Ez-Zafrani, des Oulad-Ech-Chikh, du cercle de Boghar, confirmait la nouvelle qu'un fort parti de rebelles, commandés par Sid Kaddour-ould-Hamza, avait pénétré dans le Djebel-el-Eumour, razé les Oulad-En-Naceur, et culbuté les goums des Oulad-Iakoub-el-Arbaâ à Mr'ira. S'il fallait s'en rapporter aux Arabes relativement à l'estimation des forces dont disposent les marabouths, les contingents qu'ils traînent à leur suite seraient considérables ; cependant, et tout en faisant la part de l'exagération des Sahriens, tout porte à croire que ces forces sont relativement importantes.
Le 29, les éclaireurs du colonel de Sonis lui rapportaient que les rebelles avaient été rencontrés, la veille, descendant l'ouad Sebgag à hauteur du Djebel-el-Aleg et paraissant se diriger vers Thaguin.
Le lendemain, 30, ils étaient à l'ouest de ce dernier point.
On pouvait conclure, de l'ensemble de ces divers renseignements, que les forces des rebelles étaient partagées en trois dé-
(1) Ce Sid El-Hadj El-Arbi, nous nous le rappelons, avait été nommé, par l'Empereur du Marok, kbalifa de Fâmel d'Oudjda, et s'était établi à Figuig pour y surveiller les agissements des tribus pillardes de la frontière de l'empire du R'arb, et de ceux de nos rebelles qui avaient émigré dans ce pays. Le pouvoir de Sid El-Hadj El-Arbi n'avait pas tardé à être méconnu, et il n'avait rien trouvé de mieux que de faire cause commune avec les chefs de l'insurrection, les Oulad-Sidi-Ech-Chikk de la branche aînée.
lachemenls ayant à leur tête, ainsi que nous l'avons dit plus haut, Sid El-Ala, Sid Kaddour-ould-Hamza et Sid El-Hadj-El- Arbi-ben-Ech-Chikh ; que les rebelles, venant du Marok, avaient pénétré sur notre territoire en passant entre le Chothth-Ech- Ghergui et Géryville, et qu'après avoir razé quelques tribus du Djebel-el-Eumour, ils s'étaient dirigés vers le Nord, d'abord, pour tâter les Harar et chercher à les entraîner dans la défection; puis, grâce à l'ar'a Sid El-Hadj-Kaddour-ould-Es-Sahraoui, cette tentative n'ayant pas eu le succès qu'en attendaient les rebelles, ils s'étaient rabattus sur le Djebel-el-Eumour, dont ils occupaient tous les défilés.
Dès que le lieutenant-colonel de Sonis eut pu démêler les projets des chefs de l'insurrection et se rendre un compte à peu près exact de la situation générale, il fit partir, le 28 janvier au soir, pour Tadjrouna, El-Akhdhar-ben-Mohammed (1), le vaillant et dévoué chef du Makhzen, avec l'ordre de rassembler en toute hâte tout ce qu'il pourrait trouver de cavaliers des Arbaâ, et de rayonner autour de son point d'installation par une chaîne d'éclaireurs, disposée sur une circonférence à mailles assez serrées pour qu'ils pussent se grouper facilement en cas de danger, et présenter, à un moment donné, une force suffisante pour ne point risquer d'être entamés.
El-Akhdhar quittait Laghouath a six heures du soir, suivi de deux cavaliers, et accompagné des kaïds Aïça-ben-Naïdja, des Oulad-Zyan, et Kaddour-ben-Abou-Bekr, des Oulad-Sidi-Abd- Allah. Il arrivait avant le jour à KsarEl-Haouïtha, et y réunissait vingt-trois mekhazni qui avaient leurs campements aux environs. 11 écrivait, en même temps, aux différentes zmala du Makhzen restées à Tilr'emt et au puits de Zelbacha pour les
{]) El-Akhdhar-ben-Mohammed, fils de l'ancien kaïd des Mâmmera, Mohammed-ben-Eth-Thaïyeb, et surnommé VIngliz (l'Anglais), à cause de la couleur de ses cheveux, qui sont d'un blond ardent, est un brillant entraîneur de goums. Il a rendu à la cause française, dans le Sahara, d'excellents et remarquables services. El-Akhdhar, qui est très sympathique à tous ceux qui l'ont approché, et qui n'a point les préjugés de sa race, est en môme temps le dévouement personnifié, et sa fidélité, depuis qu'il nous sert, ne s'est jamais démentie.
presser de le rejoindre, et il continuait sa route sur Tadjrouna, où il campait le 29 au soir.
Le premier soin du chef du Makhzen fut d'envoyer des éclaireurs à El-Menïa, Aïch-el-Khirdim, El-Maïa, El-Meguerchi et à IaKhenigat-el-Meleh. La journée du 30 fut employée à ces reconnaissances, lesquelles eurent pour résultat de constater que les rebelles n'avaient pas encore paru sur ces différents points.
Le 31, au matin, El-Akhdhar, suivi de ses vingt-trois cavaliers, quittait Tadjrouna, avec l'ordre de rallier la colonne de Sonis dans les environs d'Aïn-Madhi.
Il est inutile d'ajouter qu'à la première nouvelle de l'incursion des rebelles, le commandant supérieur du cercle de Laghoualh avait ordonné toutes les mesures de prudence que comportaient les circonstances, c'est-à-dire qu'il avait prescrit la rentrée dans ce poste du camp des travailleurs de Mokthâ-el- Ouosth, et qu'en même temps qu'il tenait au courant de la situation les gardiens des caravansérails du cercle, il les engageait à prendre, sans retard, les précautions qu'exigeaient les conditions d'isolement dans lesquelles ils se trouvaient.
Le colonel de Sonis ralliait, en outre, sur Laghouath, l'équipage de chameaux de Tadmil; il organisait son convoi, alignait sa colonne en vivres de toute nature jusqu'au 15 février inclus, et se mettait en mouvement le samedi, 30 janvier, aune heure de l'après-midi.
La colonne mobile, constituée au moyen de ses meilleurs élémenls, était composée de la manière suivante :