‹ Histoire de l'insurrection dans le sud de la province d'AlgerChapitre 5 sur 9 · DES CORPS · texte numérisé non relu

DES CORPS

Etat-major de la colonne.

2e Bataillon léger d'Afrique 1er de Tirailleurs algériens 1er de Chasseurs d'Afrique

1er de Spahis

3e d'Artillerie

2e du Génie

2e Esc. du Train des Equip.

Ambulance

Administration

Totaux

Makhzen et Goum

/ Spahis

Equipage^ Tirailleurs, de l Chameliers

chameaux/ Sokhkhrara V (convoyeurs)..

Totaux du Makhzen et de l'équipage de chameaux.

Avec deux bouches à feu de 4 de montagne rayé.

Avec les tonnelets pour le transport de l'eau.

Les malingres, les mauvais marcheurs, c'est-à-dire la portion la moins active de la colonne de Laghouath, sont laissés dans ce poste pour en assurer le service et la défense, ainsi que pour la garde du camp (1), lequel se trouve établi à une distance de 1,500 mètres de la place.

(1) Cet établissement, qu'on nommait le camp des Castors, et qui était construit en briques séchées au soleil, était une véritable merveille d'architecture. Là, le génie artistique de nos officiers et de nos soldats avait élevé la science du débrouillage et de l'ingéniosité jusqu'à ses dernières limites : vastes constructions à coupoles d'une élégance audacieuse, et pouvant abriter une compagnie, pagodes somptueuses à toits retroussés en pied de marmite, vastes rotondes avec vérandas, écuries pouvant abriter les chevaux de tout un escadron. Chacun a mis son goût, ses idées, son caprice dans ces constructions. Malheureusement, les matériaux de construction n'étaient pas garantis

Le 30 janvier, la colonne se mettait en mouvement à midi, prenant une direction ouest, et allait bivouaquer à Er-Recheg, sur la rive gauche de Pouad-Mzi, à 24 kilomètres de Laghoualh.

Le colonel de Sonis apprenait, dans la nuit, que les rebelles avaient campé à El-Khadhra, ksar du Djebel-el-Eumour, qu'ils se portaient sur El-R'icha, et qu'une forte partie de leurs goums occupait le difficile défilé d'Er-Reddad, menaçant ainsi le ksar d'Aïn-Madhi.

Sid Ahmed-et-Tedjini (1), qui, déjà, laissait pressentir combien sa fidélité était peu assurée, avait informé le colonel de Sonis de l'enlèvement d'une partie de ses troupeaux de moutons et de chameaux par des coureurs de l'ennemi. Il ajoutait que la population du ksar, aidée par quelques cavaliers des Arbaà, avait pu reprendre les moutons; mais que les chameaux étaient restés entre les mains des rebelles. Le marabouth prétendait, en outre, manquer de poudre, et il priait le colonel de lui envoyer des cartouches.

Les gens de Tadjmout — mais ceux-ci mieux résolus à défendre leur ksar — demandaient aussi des munitions.

Le commandant de la colonne engageait les marabouths — ils sont deux frères — à tenir dans leur ksar, que ses hautes murailles garantissaient contre toute attaque de la part des rebelles. Le colonel ajoutait qu'il était campé à Er-Recheg, c'està-dire à une journée de marche d'Aïn-Madhi, qu'il se mettrait en marche le lendemain, et que ses forces, s'il en était besoin, lui permettaient de barrer le passage aux bandes de l'ennemi ;

contre la pluie, et l'hiver exceptionnellement pluvieux de 1868-1869 vint délayer, sous l'action de l'eau, ces constructions si originalement artistiques, lesquelles finirent par s'eiFondrer, et bientôt les superbes monuments qui composaient cette ville bizarre, due à Fartlibre, à l'art-caprice, n'étaient plus que des ruines boueuses irréparables.

(1) Nous avons fait connaissance, dans la première partie de cet ouvrage, avec ce haut personnage, le chef actuel de l'ordre religieux dont il porte le nom. Nous nous rappelons que cet illustre et noir marabouth passe pour être le produit de Sid Mohammed-es-Sr'ir-et- Tedjini, et d'une négresse qu'il avait admise à l'insigne honneur de partager sa couche .

que, néanmoins, il donnait des ordres pour qu'il lui fut envoyé, sans retard, de Laghouath — où le capitaine du génie Gripois avait été laissé pour commander le poste en son absence — un petit approvisionnement de 4,000 cartouches pour fusils à silex, qu'il destinait aux gens des ksour d'Aïn-iMadhi et de Tadjmout.

Le dimanche, 31, la colonne continuait sa marche dans la direction de l'ouest. Le colonel laissait à son bivouac d'Er- Recheg le 1« escadron du 1er de Spahis, avec ordre d'y attendre les cartouches qui avaient été demandées à Laghouath ; dès leur réception, cet escadron devait rallier, sans retard, la colonne en marchant dans ses traces. Mais reconnaissant l'urgence de mettre, le plus promptement possible, les gens de Tadjmout et d'Aïn-Madhi en état de se défendre, le colonel prélevait, sur sa réserve de munitions destinées à son goum, 4,000 cartouches qu'il expédiait sur ces deux points. Il confiait l'escorte de ce petit convoi de munitions au 1er escadron du 1er de Chasseurs d'Afrique.

Le capitaine commandant de Montaut-Brassac, sous les ordres duquel était placée l'escorte, et avec lequel marchait le lieutenant Durand, chef du Bureau des Affaires indigènes de Laghouath, suivi de quelques Spahis ayant pour mission d'éclairer la marche de l'escadron, le commandant de l'escorte, disons-nous, devait d'abord passer à Tadjmout, où il déposerait les cartouches destinées aux gens de ce ksar-, il se porterait ensuite sur Aïn-Madhi pour y faire la même opération, et rejoindrait la colonne à son prochain bivouac. Quant au chef des Affaires indigènes, il devait se renseigner sur l'état des esprits, rassurer les tièdes, raffermir les chancelants, et engager les populations à opposer une résistance énergique aux tentatives des rebelles sur leurs ksour.

En raison de la proximité des goums de l'ennemi, qui avaient été signalés, nous l'avons dit plus haut, comme occupant le défilé d'Er-Reddad, lequel donne accès dans le massif montagneux des Eumour, le colonel de Sonis se maintenait, au moyen de ses cavaliers, en communication avec l'escadron de Spahis qu'il avait laissé à Er-Recheg pour y attendre le convoi de munitions, et avec celui qu'il avait envoyé à Tadjmout, lequel, selon ses

premiers ordres, devait, sa mission remplie, se diriger sur Aïn- Madhi pour y satisfaire à la demande de cartouches qu'avait faile Sid Ahmed-et-Tedjini.

Mais, sentant qu'il eût été plus qu'imprudent de laisser, dans les conditions actuelles, l'escadron de Chasseurs d'Afrique achever sa mission, c'est-à-dire s'éloigner de la colonne à une distance qui n'eût point permis à celle-ci de lui porter aide et protection en cas d'une rencontre avec l'ennemi, qu'on disait très nombreux et dont on ignorait au juste la position, le colonel de Sonis, qui ne croyait, d'ailleurs, que médiocrement au manque de poudre dont se plaignait le marabouth d'Aïn-Madhi, prit le parti d'ordonner au capitaine de Montaut de rallier la colonne dès qu'il aurait déposé à Tadjmout les cartouches destinées à la défense de ce ksar.

En arrivant à hauteur du Guern-El-Haouïtha, le colonel de Sonis apprenait que le ksar de ce nom, situé à très peu de dislance sur la gauche de la colonne, dont il n'était séparé que par une chaîne de rochers formant une sorte de muraille verticale, était investi par un goum ennemi dont il était difficile, en raison du manque de concordance des renseignements, d'apprécier — même approximativement — la force effective. Ce qui paraissait à peu près certain, c'est que les habitants d'El-Haouïtha avaient essayé de défendre leur ksar, qu'un des leurs avait été tué, et qu'ils avaient réussi à mettre leurs troupeaux à l'abri des tentatives de l'ennemi, en les poussant sur cette sorte de gdada rocheuse qui couvre le ksar du côté du nord.

Dans ces conditions, c'est-à-dire avec l'ennemi sur son flanc gauche et sur ses derrières, le colonel ne pouvait s'éloigner davantage, sans inconvénient, de l'escadron de Spahis laissé à Er- Recheg, lequel, à un moment donné, pouvait être attaqué par des forces bien supérieures à celles dont il disposait. Dans tous les cas, ses communications avec la colonne risquaient fort d'eue compromises.

Grâce à son approvisionnement de deux jours d'eau portée par l'équipage de chameaux, le colonel de Sonis était libre d'établir son bivouac là où il lui convenait de s'arrêter. Il résolut donc de dresser ses tentes en un point sans eau nommé Mdcrreg-Marrou.

Les escadrons du 1er de Chasseurs d'Afrique et du 1er de Spahis ne tardèrent pas à rejoindre la colonne sur le lieu de son bivouac.

Après avoir pris les dispositions nécessaires pour la défense du camp au cas où il serait attaqué, le colonel de Sonis montait à cheval avec la cavalerie pour pousser une reconnaissance dans la direction d' Aïn-Madhi. Il marchait depuis quelque temps, lorsqu'il découvrit un parti d'une trentaine de cavaliers qui, paraissant sortir de ce ksar, se dirigeait à toute bride vers El- Haouïlha. Le colonel se portait à sa rencontre, dérobant la marche de ses escadrons en longeant le pied des mouvements de terrain qui accidentent le sol entre ce dernier ksar et celui dJ Aïn-Madhi.

Tout à coup, les escadrons et le goum signalé se trouvent en présence, et le colonel, qui avait ordonné de le charger, allait l'aborder, lorsqu'il reconnut que ces prétendus ennemis n'étaient autres que les Arbaâ du Makhzen que commandait El-Akhdhar. Le colonel n'avait eu que le temps d'empêcher le feu de nos cavaliers, auxquels, fort heureusement, il avait ordonné de ne tirer qu'à bout portant.

Cet incident n'avait pas été sans jeter quelque gaîté, aussi bien de notre côté que de celui de nos braves alliés.

Voici ce qui s'était passé : El-Akhdhar et ses mekhaznia avaient quitté Tadjrouna dès le matin de ce jour, se dirigeant sur Aïn-Madhi, où, nous nous le rappelons, le colonel de Sonis leur avait donné rendez-vous. Ayant aperçu de loin une foule considérable dans l'immense plaine qui sépare ces deux ksour, El-Akhdhar et son monde n'avaient pas douté que ce ne fussent la colonne, le convoi, et les goums des Arbâa et des Oulad-Naïl qui l'avaient rejointe sur ce point : les vingt-trois cavaliers du Makhzen, suivant leur chef, étaient ainsi arrivés jusqu'à un kilomètre d' Aïn-Madhi. Revenus alors de leur erreur, ils avaient pris le galop avec l'intention de pénétrer dans le ksar et de porter secours à Sid Ahmed-et-Tedjini, qui, dans leur pensée, pouvait en avoir besoin.

Mais arrivés aux portes du ksar, et ayant interrogé un berger, qui leur dit être un des gardiens des troupeaux de Sid Kaddour-

ould-Hamza, ils en avaient appris que les marabouths d'Aïn- Madhi avaient fait leur soumission aux Oulad-Sidi-Ech-Chikh, et que Sid El-Ala se trouvait, en ce moment même, dans la maison de Sid Ahmed-el-Tedjini.

Interrogés à leur tour par des cavaliers des rebelles, qui leur avaient supposé l'intention de venir faire leur soumission, les Arbaâ avaient pensé que ce n'était peut-être pas le moment de les détromper, et de les faire revenir de leur erreur; pourtant, ils jugèrent qu'il ne serait pas prudent de trop s'attarder à vouloir convaincre les cavaliers ennemis de la solidité de leur conversion; aussi, se hâtèrent-ils de tourner bride, et de prendre la direction de Laghouath à une allure assez intense pour donner des doutes à leurs interpellateurs sur leurs véritables intentions; quelques instants après, ces derniers étaient fixés et se réunissaient pour leur donner la chasse; ils les poursuivirent pendant quelque temps, puis, désespérant de les atteindre, ils renoncèrentà leur entreprise, et reprirent la route d'Aïn-Madhi.

Cette trahison des marabouths d'Aïn-Madhi parut au colonel de Sonis d'autant moins pardonnable, qu'ils savaient que sa colonne était tout près, qu'elle dégagerait facilement leur situation si elle était quelque peu compromise, que, contrairement à ce qu'ils lui avaient écrit, la poudre ne devait pas leur manquer, et qu'enfin les murailles d'Aïn-Madhi, qui avaient résisté victorieusement pendant huit mois au siège régulier que leur avait fait subir en 1838 (1) l'émir Abd-el-Kader, étaient d'une solidité capable de défier toutes les attaques de Sid El-Ala et de ses bandes, fussent-elles aussi nombreuses que les grains de sable du désert; ces murailles, qui, aujourd'hui, sont en bien meilleur état que du temps où son illustre père les défendait contre le fils de Mohi-ed-Din, leur permettaient d'attendre, en toute sécurité, l'issue des événements: ils n'avaient simplement qu'à fermer les portes de leur ksar pour être à l'abri de tout danger, et les marabouths étaient d'autant moins fondés à craindre pour leurs troupeaux, que, d'après la propre déclaration de Sid Ahmed-el-

(1) Nous avons fait le récit de ce siège dans le chapitre IV de cet ouvrage .

Tedjini, les coureurs de l'ennemi lui en avaient déjà razé une grande partie, ses chameaux, entre autres.

Rentré au camp avec les escadrons et le Makhzen, le colonel place en vedette, aux angles du carré, quatre des cavaliers des Arbaâ. Il réunit ensuite les officiers de la colonne pour les metlre au courant de la situation, et leur donner ses instructions pour le cas très probable où la colonne serait attaquée dans la journée du lendemain .

Bien que les attaques de nuit ne soient guère dans les habitudes des Arabes, surtout de ceux du Sud, le colonel de Sonis prenait néanmoins des mesures défensives en vue de cette éventualité : ainsi, il faisait entourer ses grand'gardes d'un retranchement improvisé, et il indiquait à leurs commandants la façon dont il les ferait appuyer, et la manière dont elles devraient se replier si, ce qui n'était pas probable, elles étaient obligées d'avoir recours à ce moyen extrême de conservation.

Ce qui était le plus à redouter, dans celte circonstance, c'était le désordre qu'aurait pu produire dans le camp, pendant la nuit, les chameaux de l'équipage, et surtout les chameliers auxiliaires, c'est-à-dire les sokhkhara, lesquels avaient été réquisitionnés un peu au hasard dans les ksour au moment du départ de la colonne. Le colonel para à ce danger en ordonnant de faire coucher les chameaux, et en les entravant de telle sorte qu'il leur fût impossible de se lever ; il prescrivait, en même temps, aux chameliers de se coucher auprès de leurs animaux, et il les prévenait d'avoir à observer le silence le plus absolu.

A la nuit tombante, un cavalier pénétrait dans le camp au galop de son cheval : c'était le chaouch du marabouth Sid Ahmed-et-Tedjini. Il mettait pied à terre et se présentait fort ému à la tente du colonel, sollicitant la faveur d'en être entendu : il venait, disait-il, de la part de son seigneur Ahmed, exprimer au commandant de la colonne toute la peine que ressentait son maître d'avoir dû se soumettre aux Oulad-Sidi-Ech-Chikh. « Sidi Ahmed avait craint, ajoutait le chaouch, de voir ses arbres fruitiers coupés, ses jardins dévastés par les menafguin, les insurgés, — que Dieu les extermine ! — C'est là le seul mo-

tif qui Ta déterminé à la soumission... Sidi Ahmed désire savoir ce que tu penses de sa conduite dans celle circonstance qui a élu plus forle que sa volonlé. »

Le colonel répondit au chaouch Rousbach : « Dis à ton seigneur le marabouth d'Aïn-Madbi que, s'il a fait sa soumission à l'ennemi, sa conduile ne peut être considérée autrement que comme une trahison, et cela quand bien même il conviendrait d'attribuer à la peur, ou à tout aulre sentiment inavouable, son impardonnable détermination. Dis à Sid Ahmed, ajoutait le colonel, qu'il est regrettable pour lui qu'il ne se soit pas inspiré, dans cette occasion, du souvenir de la conduite de son père, Sid Mohammed-et-Tedjini, qui, bien qu'ayant eu, pendant de longs mois, toutes les forces de l'Émir Abd-el-Kader à ses portes, avait cependant refusé énergiquement de les lui ouvrir, et de lui faire sa soumission. Dis encore à Sid Ahmed que la colonne de Laghoualh se mettra en marche au point du jour, et qu'avec l'aide de Dieu, elle campera, après l'avoir culbuté, sur le terrain que l'ennemi lui aura abandonné.... Si j'ai un conseil à donner aux marabouths, et sans préjuger la manière dont leur trahison sera appréciée par le gouvernement, c'est de chercher à racheter leur faute par une conduite absolument opposée à celle qu'ils ont tenue à notre égard, me réservant, toutefois, d'agir envers eux d'après la façon dont ils auront agi eux-mêmes au cours des événements qui vont, inévitablement, se produire dans ces parages. »

A l'inquiétude et à l'embarras montrés par le chaouch Rousbach, le colonel de Sonis avait compris qu'il ne lui avait avoué qu'une partie de la vérité, et que la trahison des marabouths était plus complète encore que le commandant de la colonne ne l'avait supposée tout d'abord. En effet, le colonel apprit, plus tard, que les marabouths d'Aïn-Madhi, loin de songer à repousser les rebelles, avaient, au contraire, offert l'hospitalité à Sid El-Ala et à Sid Kaddour-ould-Hamza dans les murs de leur ksar, que les chameaux qui leur avaient été enlevés par les coureurs ennemis leur avaient été restitués, qu'il avait été parfaitement convenu entre les marabouths et les chefs de l'insurrection que ces derniers mettraient à leur disposition 500 de leurs chameaux pour

transporter la Zaouïa d'Aïn-Madhi dans l'Ouest. En outre, le matin du 31 janvier, à l'heure du fedjeur (point du jour), Sid Ahmed-et-Tedjini, sous le prétexte de venir à la rencontre de la colonne, était monté à cheval et avait été visiter, dans le défilé d'Er-Reddad, ses serviteurs religieux, lesquels formaient un groupe important du goum ennemi. Les Oulad-Zyad avaient offert un cheval et une mule de gada au chef de l'ordre dont ils étaient les khouan ou affiliés. Aussi, les portes du ksar d'Aïn- Madhi leur avaient-elles été toutes grandes ouvertes, pour qu'ils pussent venir prier, tout à leur aise, sur le tombeau du saint fondateur de Tordre des Tedjadjna.

Il était tellement évident que, dans cette circonstance, les marabouths d'Aïn-Madhi avaient joué un double jeu, et le chaouch Rousbach en redoutait à ce point les conséquences pour ses maîtres et pour la population de leur ksar, qu'il suppliait le colonel de Sonis de le retenir dans son camp, prière que rejeta le commandant de la colonne, qui désirait que sa réponse parvînt sans retard à Sid Ahmed-et-Tedjini.

La colonne se mit en marche le 1er février dès la pointe du jour.

Il n'y avait pas à en douter, une rencontre avec l'ennemi était inévitable. Pendant la nuit, le chef de l'insurreclion avait rappelé tous ses contingents et ses cavaliers dispersés dans le Djebelel-Eumour; il avait même replié ses éclaireurs, afin de se présenter devant nous avec tous ses moyens. Du reste, Sid El-Ala, à qui ses 3,000 cavaliers et ses nombreux fantassins étaientmontés à la tête en comparant ses forces au millier d'hommes à peine dont se composait la petite colonne de Laghouath, laquelle, au milieu de ces grands espaces, noyée dans cette immensité, paraissait, en effet, ne présenter rien de bien redoutable pour les rebelles. Sid El-Ala, disons-nous, grisé par l'espoir d'un succès qu'il affectait de croire des plus certains, avait annoncé aux Croyants, dans Aïn-Madhi même, dans la ville sainte par excellence, que notre ruine, cette fois, ne faisait pas l'ombre d'un doute, que le Dieu unique le lui avait révélé lorsqu'il était en prière sur le tombeau du vénéré Sidi Mohammed-el-Tedjini : « Je veux les enlacer, avait-il dit, et les étouf-

fer dans mes forces . » Il ajoutait volontiers qu'après avoir détruit la colonne, il se proposait de marcher successivement sur Laghouath, Djelfa et Bou-Sâada, qui ne pouvaient manquer de s'empresser de leur ouvrir leurs portes.

Bien que Sid El-Ala escomptât peut-être un peu témérairement son triomphe, ces propos, sa jactance n'en avaient pas moins mis le feu au cœur de ses trop crédules adhérents, et tel était l'effet produit sur l'imagination des Sauriens par cette marche rapide des rebelles, par cette foule désordonnée qui se soûlait de son propre bruit, qu'un certain nombre de nos vieux serviteurs, de ceux qui, depuis de longues années, sont attachés à notre cause, sinon par affection, du moins par tous leurs intérêts, ne doutaient point — ils l'ont avoué plus tard — de la destruction de la colonne.

Son convoi de plus de 800 chameaux, nous le répétons, n'était point sans donner de sérieuses préoccupations au colonel de Sonis. En effet, traîner, à la suite d'une colonne de moins d'un millier de combattants, un pareil nombre de ces indispensables animaux, n'est pas précisément une petite affaire, surtout s'il y a chance de combat. Les chameliers auxiliaires, particulièrement, pouvaient devenir la cause de désordres difficilement réparables. Ainsi, les sokhkhara qui marchaient avec la colonne avaient été réquisitionnés, nous l'avons dit plus haut, à la hâte, en quelques heures seulement, dans les ksour les plus voisins de Laghouath : sans armes, sans discipline, prompts à la panique ou à la trahison, pillards, embarrassants, criards et bruyants, c'étaient là de tristes auxiliaires dans les conditions difficiles où se trouvait la colonne, et surtout en raison de sa faiblesse numérique. 11 est tout naturel qu'ils dussent donner un grand souci au commandant de la colonne, lequel, dans cette affaire, n'était point assez riche pour laisser quoi que ce soit au hasard.

Il est incontestable pourtant que celle organisation d'un équipage de chameaux, qui a été constitué ou entretenu par les prédécesseurs du colonel de Sonis dans le commandement supérieur du cercle de Laghoualh, et qu'il a augmenté progressivement et maintenu dans un excellent état de conservation ; il est certain, disons-nous, que cet équipage d'un entrelien facile,

d'une mobilité parfaite, nous a rendu d'excellents services depuis sa création par le commandant Du Barail (1), et son perfectionnement par le chef d'escadrons Margueritte, cet initiativisle si complet sous tous les rapports. Cet équipage de l'État nous a, en effet, soustrait aux conséquences du mauvais vouloir ou de la défection des tribus chez lesquelles se faisait la réquisition, et à la merci desquelles nous nous trouvions en temps de troubles ou d'insurrection. Nous ajouterons que les animaux fournis étaient, généralement, en mauvais état ou trop jeunes, et, par suite, peu propres au service de transports auxquels on les employait, et les propriétaires de ces animaux y trouvaient d'autant plus leur compte, que les chameaux qui périssaient pendant l'expédition pour laquelle ils avaient été réquisitionnés leur étaient payés au prix de tarif, c'est-à-dire beaucoup plus qu'ils ne valaient. Du reste, dès que ces chameaux traînaient un peu la jambe, les convoyeurs, — ne pas confondre avec les propriétaires, — qui, dans le Sahra, ne mangent pas de viande tous les jours, s'empressaient de les abattre pour en manger la chair.

L'équipage des chameaux de Laghoualh avait permis au colonel de Sonis de mobiliser sa colonne en moins de quarante-huit heures, et de n'employer à ses transports que des animaux de choix parfaitement équipés et outillés, c'est-à-dire munis de tonnelets, de chaînes, de cordes de chargement, et de bâts d'un modèle moins rudimentaire que ceux dont font usage les Arabes du Sud algérien, et qui ne sont que des instruments de torture pour ces malheureux dromadaires.

Quoiqu'il en soit, afin de parer au désordre pouvant résulter de la nature et de l'étendue du convoi, le colonel de Sonis pres-

(1) Cet équipage de chameaux avait été créé, avec l'autorisation du maréchal Randon, alors Gouverneur général de l'Algérie, par le commandant Du Barail, le premier commandant supérieur de Laghouath. Les éléments en avaient été constitués au moyen de 200 bons chameaux, qu'il avait été autorisé à prélever sur la razia qu'il avait faite, en 1854, sur les Oulad-Oumm-el-Akhoua, tribu des Oulad- Naïl.

Géryville avait également son équipage de chameaux appartenant à l'État.

crivait les mesures suivantes : le silence le plus absolu était recommandé à tout le monde, et, particulièrement, aux chameliers, lesquels étaient menacés des peines les plus sévères; les chameaux étaient placés hanche à hanche, et de façon à occuper le moins de terrain possible, enfin, la colonne était formée en carré.

Le détachement du Bataillon d'Afrique fut déployé sur la première face; le bataillon de Tirailleurs occupait les trois autres côtés.

Les troupes étaient échelonnées sur les faces du carré par petits groupes (quarts de section), formant ainsi, selon l'expression du commandant de la colonne, autant de blockhlaus dont les feux pouvaient se croiser ou converger, au besoin, sur les points qui seraient le plus particulièrement menacés. Une section de Tirailleurs était spécialement chargée de la garde des bouches à feu et des munitions.

Celte section marchait habituellement à hauteur de la première face, entre deux détachements du Bataillon d'Afrique commandés par un sous-lieutenant; elle était placée sous les ordres du commandant de l'Artillerie.

Le petit détachement du Génie devait également concourir, au besoin, à la défense des bouches à feu.

Dans l'intérieur du carré, se trouvait une colonne du centre composée de :

1° La section de Tirailleurs, marchant à hauteur de la première face, et chargée de la garde des pièces; 2° L'Artillerie; 3° L'Ambulance; 4° Le Train des Équipages.

L'escadron de Spahis était formé en colonne par demi-peloton sur la droite de la colonne du centre, en dedans et parallèlement à la deuxième face du carré; les sections de la cavalerie se maintenant à hauteur des vides laissés entre les fractions de l'infanterie.

L'escadron de Chasseurs d'Afrique était placé dans le même

ordre à gauche de la colonne du centre, et parallèlement à la troisième face.

Le colonel de Sonis avait été prévenu, pendant la nuit, par ses espions, que toutes les forces des rebelles se trouvaient réunies devant Aïn-Madhi, sous les ordres de SidEl-Ala, Sid Kaddour-ould-Hamza, et Sid El-Hadj El-Arbi-ben-Ech-Chikh.

Interrogé sur le chiffre approximatif des forces de l'ennemi, le chaouch Rousbach répondait que Sid El-Ala avait affirmé à Sid Ahmed-et-Tedjini que le camp d'Aïn-Madhi comptait 6,000 cavaliers et 3,000 fantassins. Faisant la part de l'exagération arabe, et sachant que les chefs des bandes sudiennes ne se préoccupant que médiocrement de la force des effectifs, si variables d'un jour à l'autre, qui suivent leur fortune, le colonel réduisait ces chiffres à 3,000 cavaliers et à un millier de fantassins ou gens de pied. Dans ces conditions, il n^y avait pas place pour l'action de sa cavalerie régulière, dont la force effeclive n'était que de 150 sabres. Comme il fallait s'y attendre, en raison de la lenteur habituelle des Oulad-Naïl, leurs goums n'avaient pas encore rejoint la colonne. Du reste, peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi; car, en présence de forces indigènes ennemies aussi disproportionnées, notre goum eût été pour nous, pendant Faction, beaucoup plus embarrassant qu'utile; dans ces conditions, il se pouvait très bien aussi ou que, selon l'expression des Arabes du désert, « ils donnassent leurs omoplates à l'ennemi, » ou qu'ils passassent de son côté.

11 convenait d'ajouter à nos deux escadrons de cavalerie les vingt-trois mekhaznia amenés par El-Akhdhar, cavaliers extrêmement audacieux et très vigoureux qui, soit pour le service des reconnaissances, soit pour celui des renseignements, pouvaient nous être des plus précieux, surtout dirigés par El-Akhdharben-Mohammed, le plus intelligent, le plus brave et le plus dévoué de nos serviteurs.

Dans celte circonstance, ces braves gens se montraient dévoués jusqu'à la sublimité : quand, la veille du combat, ils rejoignirent la colonne après avoir donné en plein goum ennemi, au milieu de cette fourmilière de cavaliers et de fantassins grouillant dans la vaste plaine d'Aïn-Madhi, quand ils eurent mesuré

de l'œil celte foule bruissante, ivre d'avance d'un triomphe qu'elle croyait certain, les cavaliers d'El-Akhdhar, éblouis par ces masses que le désordre semblait décupler, ne doutèrent pas un seul instant que la petite et chélive colonne à laquelle ils appartenaient ne fût mangée en un clin d'œil. Quoiqu'il en soit, ils étaient revenus — ces fidèles — pour partager son sort.

Aussi, après avoir raconté au colonel de Sonis leurs impressions à cet égard, après lui avoir rapporté gravement, sans peur ni forfanterie, ce qu'ils avaient vu dans la plaine d'Aïn-Madhi, terminèrent-ils leur récit en lui serrant la main, et en lui disant avec le calme de la foi et de la résignation : « Nous mourrons demain à côté de loi! »

Avons-nous besoin de faire remarquer que ce sont des Musulmans qui parlent ainsi à un Chrétien, des Musulmans qui vont combattre contre leurs frères, contre leurs coreligionnaires, contre des soldais de la guerre sainte? Et cet acte sera d'autant plus sublimement méritoire de la part de Croyants aussi convaincus que le sont les Arbaâ, qu'ils n'ignorent pas que, s'ils succombent dans cette journée du lendemain, ils compromettent, d'une manière irrémédiable, leur part du délicieux séjour des bienheureux. L'amitié et le respect auraient-ils donc aussi leur fanatisme même, parmi les Arabes? Quoiqu'il en soit, un chef qui sait inspirer de pareils sentiments, et amener des Croyants à consentir de semblables sacrifices, est incontestablement un homme de grande valeur.

La colonne, avons-nous dit, présente la forme d'un vaste rectangle. Elle s'arrête fréquemment pour permettre au convoi de se tenir massé el parfaitement couvert, surtout par les faces latérales du polygone.

Vers huit heures, les éclaireurs signalent les rebelles : ils s'avançaient en assez bon ordre; on pouvait déjà percevoir les cris aigus de leurs fantassins. A ce moment, la colonne se trouvait engagée dans une vallée profonde formée par des collines rocheuses, et s'ouvrant sur sa direction par un col de 50 à 60 mètres de largeur et d'un accès facile.

Une trentaine de cavaliers ennemis apparurent bientôt au sommet de ce col. Le colonel était prévenu, à ce moment, que

toutes les forces des rebelles étaienl réunies derrière une crête que devait franchir la colonne, et l'attendaient pour lui offrir le combat dans cette position. Il y avait là un danger auquel il était urgent de parer par un changement de direction. Pour donner le change aux rebelles, le colonel faisait continuer lentement son mouvement vers le col; il réunissait, en même temps, les commandants des divers détachements, et les prévenait d'avoir à faire faire à droite à leur troupe au signal de la charge qui leur en serait donné par les tambours et les clairons.

Le colonel laissa arriver sa troupe jusqu'à 60 mètres environ de la position de l'ennemi, puis, au signal convenu, la colonne exécutait son mouvement avec un ensemble parfait. En quelques minuies, la deuxième face du carré avait atteint les hauteurs, et les avait ensuite dépassées pour se former en bataille sur l'autre versant parallèlement aux crêtes de rochers. Les chameaux, poussés en avant par la troisième face, avaient pris leur emplacement sur les flancs de la hauteur, Le carré se trouvait formé, dès lors, sur les deux pentes de cette chaîne, et dans une position facilement défendable, en ce sens qu'elle commandait les deux vallées qui longeaient ses flancs. Le sommet de la chaîne présentait, en outre, cet avantage d'être terminé par une sorte de plateau de quelques mètres de largeur, lequel permettait au commandant de la colonne, qui s'y établit de sa personne, d'en embrasser l'ensemble, et de se rendre compte des mouvements de l'ennemi.

A neuf heures et demie, la colonne avait pris son ordre de combat. Les deux pièces de montagne sont mises en batterie sur le plateau dont nous venons de parler, et ouvrent leur feu sur les rebelles qui, à la suite du mouvement à droite de la colonne, se sont portés à 1 ,400 mètres en arrière, où ils se partagent en trois groupes ou détachements. Puis, tout à coup, les cavaliers ennemis s'ébranlent en hurlant, debout sur leurs élriers, le fusil haut, l'injure à la bouche; ils se précipitent, rapides comme la tempête, à l'attaque de la première face, à laquelle ils donnent l'assaut. Quelques obus à balles — dont aucune ne tombe à terre — fouaillaient en sifflant cette masse désordonnée, et y sèment la mort, sans pourtant en diminuer sensiblement l'élan.

Reconnaissant l'inefficacité de leur attaque sur le front du carré, ils se divisent de nouveau en trois fractions pour assaillir simultanément les trois autres faces. Chacune de ces attaques a son chef : celle de droite est commandée par Sid Kaddour-ould- Hamza, celle de gauche par Sid El-Ala, et, enfin, celle du centre par Sid El-Hadj El-Arbi-ben-Ech-Chikh.

Au signal de Sid El-Ala, les trois colonnes, pareilles aux vagues d'une mer en furie battant un écueil, se ruent avec une impétuosité extraordinaire à l'assaut de la position occupée par la petite colonne. On eût dit de larges masses de nuées orageuses entassées par étages, et poussées par une force irrésistible a l'escalade de la crête rocheuse du sommet de laquelle la colonne leur envoyait la mort. De nombreux fantassins ont suivi le mouvement de la cavalerie; ils apparaissent bientôt en avant de la quatrième face, et viennent s'embusquer dans les rochers à une centaine de mètres de celle face, d'où ils ne tardent pas à être débusqués par le commandant de cette portion du carré.

A ce moment, la colonne est aux prises avec les 3,000 cavaliers et le millier de fantassins de l'ennemi. D'un côté, la rage haineuse d'un fanatisme aussi impuissant qu'indiscipliné; de l'autre, le calme et le sang-froid d'une poignée d'hommes combattant sans colère, et sans autre mobile que le sentiment du devoir, et l'intérêt et l'amour de la patrie. Sans s'émouvoir de ces cris, sans se préoccuper du nombre des assaillants, elle répond aux attaques furieuses de l'ennemi par un feu d'une précision impitoyable. Il n'est rien de plus terriblement imposant que ce sommet en feu pareil à une réunion de hauts-fourneaux où, enveloppés dans un nuage de fumée, s'agitent silencieux les travailleurs de la mort.

Nous avons dit plus haut que l'élément indigène entrait pour près des deux tiers dans la composition de la colonne. En effet, sur les 900 hommes qui en formaient l'effectif, 500 appartenaient au 1er régiment de Tirailleurs algériens (1 ), et 68 au

(1) Le 2e bataillon (commandant Trumelet) avait perfectionné son instruction militaire au camp sous Laghouath, où il était arrivé

1er de Spahis. Celte considération plaçait la colonne de Laghouath dans des conditions particulières qui, à tout autre chef militaire connaissant moins la valeur des troupes indigènes, eussent pu inspirer d'autant plus de défiance qu'il s'agissait, pour elles, de combattre leurs coreligionnaires. 11 convient de dire aussi que le 1er de Tirailleurs, qui avait combattu dans quatre parties du monde, ne le cédait à aucun régiment français pour la valeur, l'instruction militaire, la solidité, l'élan et l'amour de la France.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la cavalerie régulière ne pouvant, par suite de sa faiblesse numérique et de la nature du terrain de la lutte, concourir à l'action autrement que par son feu, elle fut appelée à combattre à pied.

Mais les goums ennemis, avec leurs drapeaux flottants, ne se lassent point de frapper la poudre; malgré les vides qui se creusent dans cet amas de cavaliers, dans celle cohue en délire, malgré les selles qui se vident de leurs cavaliers, malgré les pentes qui s'encombrent de cadavres, malgré les injures des chefs aux tièdes et à ceux qui paraissent vouloir tourner le dos à l'ennemi, malgré le succès qui semble fuir, et cela bien qu'il ail été promis par Sid El-Ala, les rebelles ne songent point encore à déserter le combat. Vingt fois ils reviennent à la charge soit en masse, soit en échelons ; mais chaque fois aussi ils sont arrêtés court, par les feux de salve et à volonté, à 100 mètres des faces du carré.

En présence de l'inutilité de leurs efforts, ils vont essayer dune autre tactique : pendant qu'une partie des contingents occupera, par une fausse attaque, les trois premières faces sur

au mois de septembre 1868, par un travail incessant qui l'avait préparé à toutes les éventualités. Son commandant, qui fut nommé au commandement supérieur du cercle de Tnyiet-el-Ahd, le 28 novembre de cette même année, l'avait également familiarisé avec la manœuvre du fusil Chassepot, dont les régiments indigènes venaient d'être pourvus, arme excellente, surtout si on la compare au fusil modèle 1857, et qui devait faciliter le succès de la journée du 1er février 1869, en doublant l'action et la confiance des troupes qui furent engagées dans cette glorieuse affaire .

leurs fronts, des groupes nombreux iront s'embusquera proximité de la quatrième face, laquelle, par suite de la configuration du terrain, qui ne lui permet pas de serrer suffisamment, a dû laisser un vide très prononcé entre elle et les faces latérales. Aussi, les insoumis, à qui celle disposition vicieuse n'avait pas échappé, s'étaient-ils bâtés d'en profiter : ils se glissent, à la faveur des touffes de halfa et d'une dépression du terrain qui les couvrent, jusqu'à 300 mètres de cette quatrième face; ils mettent pied à terre, et ouvrent un feu assez vif sur cette partie isolée du carré, feu qui, en raison de la faible portée de leurs armes, n'est pas, heureusement, des plus meurtriers. Mais le commandant de la colonne a vu le danger, et pour s'opposer à leurs progrès de ce côté, il lance aussitôt sur le point menacé ses deux escadrons réguliers, lesquels débusquent les rebelles et les mettent en fuite.

Mis hors d'eux-mêmes aussi bien par les pertes qu'ils subissent, que par une résistance sur laquelle ils n'avaient pas compté, les chefs de l'insurrection veulent tenter un suprême et dernier effort pour essayer de contraindre la victoire à se déclarer en leur faveur : à cet effet, chacun des trois chefs de groupes réunit ses contingents, goums et fantassins, en arrière de la position, et Sid El-Ala, après avoir essayé de mettre le feu au cœur de ses adhérents, les lance une dernière fois à l'assaut du carré : à ce moment, le combat se trouve engagé furieusement sur ses quatre faces. Les bouches à feu sont portées rapidement de la première face sur la quatrième, qui est la plus vivement attaquée ; elles balaient tout ce qui se présente dans leur portée. Les fantassins de l'ennemi, poursuivis par les projectiles, font là des pertes très sérieuses. Ils ont décidément renoncé à la lu (le, et s'enfuient à toutes jambes dans la direction d'Aïn- Madhi. Quelques obus lancés dans cette cohue en précipitent encore la fuite; avec leurs bernous de nuance terreuse, ces iraris déguenillés semblent des rochers vivants en mouvement : ce sont les collines du Psalmiste, qui, sous les éclats des projectiles, bondissent comme des béliers.

Mais les efforts des cavaliers viennent, encore une fois, se briser devant cette colonne silencieuse ; en effet, la poudre seule a

la parole. Ce calme que rien ne trouble, ces armes surtout qu'on ne semble pas charger (1), et qui, pourtant, ne cessent d'envoyer la mort; il y a là, pour eux, quelque chose desinistrement inexplicable, un mystère qui vient glacer leur fougue, refroidir leur enthousiasme. On sent qu'ils perdent la foi ; leurs cris rauques et gutturaux sont étranglés et leur restent dans la gorge. Sid El-Ala a beau leur rappeler « les glorieuses journées d'Aouïnet- Bou-Bekr, d'Aïn-el-Katha, d'Aïn-el-Beïdha, et tant d'autres où le Dieu unique leur a donné la victoire, sa parole est inécoutée; ils restent sourds à ses appels. Il leur montre cette poignée de soldats dont la moitié sont leurs frères, et qui n'attendent qu'un dernier effort pour se joindre à eux et tourner leurs armes contre les Chrétiens. Oseraient-ils, eux les champions de l'Islam, reparaître sous leurs tentes, et se montrer à leurs femmes et à leurs enfants sans butin, sans trophées, sans têtes de Chrétiens à l'arçon de leurs selles ? Quel est le signe auquel on reconnaîtra qu'ils ont combattu, eux qui, en ce jour, sont cinq contre un? Craindraient-ils de mourir dans la guerre sainte? Mais qui a peur de la mort, — ils le savent bien, — la mort le trouvera, eût-il une échelle à se hisser jusqu'aux cieux, Allons! les khoddam de Sidi Ech-Chikh ! Allons ! les maîtres du foie! Anéantissez celte javelée de kouffar (infidèles), et vous aurez mérité auprès de Dieu une belle et magnifique récompense. »

(1) Nous Pavons dit, c'était la première fois que nos soldats se servaient du Chassepot. Aussi, les rebelles, qui ne voyaient plus manœuvrer la baguette du fusil, mouvement qui apportait une grande lenteur dans le chargement de l'arme, et sur lequel ils comptaient pour arriver plus facilement et avec moins de danger sur nos fantassins; les rebelles, disons-nous, en étaient déconcertés à ce point, qu'ils ne doutèrent pas un seul instant qu'il nry eût dans le maniement de ce fusil diabolique quelque manœuvre des djenoun (mauvais génies), et ils en furent d'autant plus troublés, nous ont avoué plus tard quelques-uns de ces rebelles qui depuis ont fait leur soumission, qu'ils avaient remarqué que la formule déprécatoire : — « Bism Allah er-rahmani er-rahimi, » — dont se servent les Musulmans pour conjurer les démons, n'était d'aucun effet sur la précision et la rapidité du tir de la colonne, ainsi que sur ses résultats désastreux sur leurs cavaliers. C'était, ajoutaient-ils, comme une grêle de plomb.

Mais pendant cette tentative de Sid El-Ala d'élever les cœurs de ses adhérents, la colonne ne perd pas son temps : elle fusille impitoyablement ces hordes qui s'attardent sous son feu; l'Artillerie fauche des groupes entiers, et chevaux et cavaliers vont rouler pêle-mêle sur les pentes.

Vers dix heures et demie, le feu de l'ennemi s'est sensiblement ralenti sur les première, deuxième et troisième faces ; sur la quatrième, la fusillade continuait des deux côtés avec assez d'intensité : embusqués dans les rochers, et couverts par une dépression de terrain, les rebelles, défilés de nos feux, peuvent encore prolonger la lutte. Il fallait en finir avec cette dernière résistance : le commandant de la quatrième face (capitaine Maillard) lance une section (lieutenant Berge) du 1er de Tirailleurs sur l'embuscade; mais les cavaliers de l'ennemi ne se laissent pas aborder : ils sautent sur leurs chevaux, et disparaissent salués par quelques feux de salve qui précipitent leur allure.

A. onze heures, fusils et canons se taisaient; l'ennemi était en pleine déroute dans la direction d'Aïn-Madhi. Les abords de la position étaient jonchés de cadavres, de blessés que, dans leur hâte de se mettre à l'abri de nos coups, les rebelles n'avaient point tenté d'emporter ou de relever; de nombreux chevaux — de nobles bêtes — avaient partagé, bien injustement à notre avis, le sort de leurs cavaliers, et gisaient sur le terrain évenlrés, perdant leur sang par d'horribles blessures, ou se déballant dans d'affreuses convulsions. Ces 3,000 cavaliers, ces 300 fantassins, qui s'étaient promis de recommencer le massacre d'Aouïnel- Bou-Bekr, ce Sid El-Ala, qui devait nous écraser sous sa puissante main, toutes les forces, algériennes et marokaines, que traînent à leur remorque les chefs de l'insurrection, s'étaient évanouis sans avoir pu se donner la satisfaction d'entamer la petite colonne qu'ils devaient détruire, sans même avoir pu l'approcher à bonne portée de leurs armes.

Grâce à nos canons et au précieux fusil dont nous faisions l'essai à leurs dépens, arme merveilleuse de rapidité et de précision, qui nous a permis de tenir à distance cette foule furieuse et hurlante, grâce aux excellentes dispositions qu'a prises le co-

lonel de Sonis, à son entente parfaite de la guerre dans le Sahra, el de la manière de combattre les populations des régions désertiques, grâce à sa brillante et audacieuse énergie, à sa bravoure chevaleresque, à la rapidité de ses conceptions et de l'exécution de ses résolutions, au choix heureux de sa position défensive, à la sûreté de son coup d'œil; nous ajouterons que c'est grâce aussi à son remarquable sang-froid dans les moments difficiles, au prestige qu'il exerce aussi bien sur les indigènes que sur les troupes placées sous son commandement, à son héroïque prudence qui n'abandonne rien au hasard, à sa sévérité honnête et impartiale; grâce à toutes ces causes, la victoire aujourd'hui est complète, et les corps de cent ennemis — morts ou blessés mortellement — gisants dans l'étendue du champ de la lutte, attestent que le succès, en Afrique, est toujours le résultat de l'application des règles immuables de la science militaire, et que nos désastres, dans ce pays, n'ont jamais été que la conséquence de leur oubli ou de leur non-mise en pratique.

En résumé, pendant ces deux heures de combat, la colonne de Laghouath n'avait eu que treize blessés, dont deux officiers, MM. Théron, lieutenant commandant la section d'Artillerie, et Serraz, capitaine commandant le détachement du 1er Bataillon léger d'Afrique.

Le commandant de la colonne constate, dans son rapport, que tout le monde a fait son devoir pendant l'action avec un calme admirable, et que le silence le plus absolu a été opposé aux hurlements, aux vociférations excitantes des bandes ennemies. Il ajoute qu'en raison de l'incomplet de la colonne en officiers, il avait accepté les services de trois jeunes officiers étrangers (1), dont l'un

(1) A cette époque, an certain nombre d'officiers appartenant aux armées suédoise et danoise, la plupart très distingués, étaient admis à faire une sorte de stage, particulièrement dans les Zouaves et dans les Tirailleurs algériens. Après avoir rempli, pendant quelque temps dans une compagnie, les fonctions de leur grade, ils terminaient généralement leur stage dans les services de l'État-Major. Nous avons pu constater que ces amis de la France n'étaient pas les moins zélés dans l'accomplissement des devoirs militaires qu'ils s'étaient imposés. Ils vivaient, d'ailleurs, absolument de la vie des officiers des corps où ils étaient employés.

M. Schubert, lieutenant dans l'Artillerie suédoise, était employé, depuis plusieurs mois déjà, dans la direction des Affaires d'État- Major du cercle. M. Westrup, lieutenant dans l'Artillerie danoise, avait bien voulu se charger de la transmission des ordres du commandant de la colonne. Quant à M. Weydling, sous-lieutenant dans l'Infanterie suédoise, il s'était modestement placé dans les rangs du Bataillon léger d'Afrique, et, armé du fusil d'un blessé, il avait très habilement exercé son sang-froid et sa remarquable adresse au détriment des rebelles.

Dans cette belle et glorieuse journée, ces trois vaillants officiers avaient représenté dignement, bravement les armées de Suède et de Danemark, nations si sympathiques à la France.

Tout en constatant que chacun a fait son devoir, le lieutenantcolonel de Sonis insiste néanmoins particulièrement sur la conduite honorable du lieutenant d'Artillerie Théron, qui, après avoir dirigé avec autant d'intelligence que de sang-froid le feu de ses pièces, et qui, bien que blessé assez grièvement d'une balle dans le genou, ne resta pas moins à son poste, appuyé sur l'épaule d'un de ses camarades, tant que ses forces lui permirent de conserver son commandement.

Le lieu où s'est livré le beau combat du 1er février se nomme Oumm-ed-Debdeb, point situé à mi-chemin du Guern-el- Haouïtha et d'Aïn-Madhi, c'est-à-dire à six kilomètres sud-est de ce dernier ksar.

A onze heures et demie, la colonne reprenait sa marche sur Aïn-Madhi, où elle arrivait une heure après. Le colonel ordonnait une halte devant le ksar, et sur l'emplacement même — selon sa promesse au chaouch des Tedjini — où l'ennemi avait passé la nuit.

La fuite des rebelles avait été tellement précipitée, qu'ils n'avaient point pris le temps de charger et d'emporter le produit des razias qu'ils avaient faites les jours précédents : butin et orge étaient restés sur le terrain de leur bivouac. Quant aux troupeaux provenant de leurs prises dans le Djebel-el-Eumour, ils les avaient dirigés, dès la veille, sur l'Ouest.

Du camp d'Aïn-Madhi, on pouvait apercevoir au loin les tourbillons de poussière que soulevaient les rebelles dans leur fuite

désordonnée. On entendait également les coups de fusil des gens d'Aïn-Madhi, lesquels, après s'être préalablement précipités sur l'orge, les vivres et le butin abandonnés dans leur camp par les vaincus, s'étaient mis bravement à la poursuite de leurs amis de la veille, qui, pour eux, aujourd'hui, n'étaient plus que des chiens fils de chiens. Pourquoi aussi ces insoumis, qui prétendaient ne faire qu'une bouchée de la colonne de Laghouath, avaient-ils eu, au contraire, la faiblesse de se laisser battre aussi complètement? Les Arabes ne reconnaissent qu'un maître, le succès, et cela se conçoit d'autant mieux que, pour eux, — et c'est là un article de foi, — « en-nasr min Allah, » le succès vient de Dieu.

Quant au ksar, il était silencieux et semblait inhabité ; en effet, personne ne se montrait ni aux portes, ni sur les terrasses. On sentait que sa population redoutait que la colonne ne tirât vengeance de sa trahison.

En arrivant sur le point où il avait décidé de faire une halte pour donner quelque repos à sa troupe, et pour prendre les dispositions nécessaires pour se mettre à la poursuite de l'ennemi, le colonel voyait venir à lui les deux Tedjini, Sid Ahmed et Sid El-Bachir, suivis d'une vingtaine de déguenillés armés de fusils plus ou moins sérieux. Les marabouths, qui redoutaient la juste sévérité du colonel de Sonis, étaient moins qu'à leur aise : la tête basse, l'air abattu et consterné, ce n'est qu'en tremblant qu'ils abordèrent le commandant de la colonne. Leur suite pécliculeuse, au contraire, semblait on ne peut plus heureuse de nos succès sur les rebelles en fuite. Ces enthousiastes après coup ne savaient dans quel langage chanter nos louanges. C'étaient là, évidemment, des compliments dont la victoire avait changé l'adresse ; mais les Arabes font cela avec si peu de vergogne, avec un cynisme si candide et si franchement dépouillé d'artifice, qu'on ne se sent vraiment pas la force de s'en indigner.

Le colonel installa son camp sans s'arrêter aux protestations embarrassées et à l'essai de justification que tentait Sid Ahmedet-Tedjini. Sans doute, si le commandant de la colonne eût conformé ses actes à son appréciation de la conduite des marabouths

d'Aïn-Madhi, il eûl pris conlre eux les mesures les plus sévères; mais il préféra garder le silence, et leur laisser ignorer son opinion sur leurs agissements coupables, tout au moins jusqu'à ce qu'il eût reçu les ordres de l'autorité supérieure, à qui il en avait référé.

Le colonel de Sonis se mit donc en mesure de poursuivre les rebelles : il constitua une colonne légère et composa un convoi de sept jours de vivres. La majeure partie des approvisionnements et des bagages sont laissés au Haouch-es-Sollhan, sorte de ferme pourvue d'une enceinte assez élevée, et située à 200 mètres environ du ksar d'Aïn-Madhi; ce bordj-haouch a servi, à diverses reprises, de biscuit-ville aux colonnes ayant à opérer soit dans le sud de ce ksar, soit dans le Djebel-el-Eumour, Les blessés et les malingres de la colonne composent, sous les ordres d'un officier de Tirailleurs algériens, la garnison de ce dépôt, lequel doit être mis promptement en état de défense par les soins du service du Génie de la colonne.

Ainsi allégée, la colonne, après un repos de quatre heures, se mit en route à la chute du jour, marchant dans les traces des fuyards. Le colonel eut un instant l'idée de faire monter Tinfanterie sur les chameaux du convoi; mais l'insuffisance numérique de ces animaux ne lui permit de faire jouir de ce mode de transport que les hommes les moins robustes, les chameaux étant, d'ailleurs, chargés des havre-sacs de toute l'infanterie.

La nuit était sombre et froide; tous feux ou bruits avaient été formellement interdits. La colonne dut être arrêtée fréquemment afin de maintenir l'ordre dans le convoi ; mais l'obscurité de la nuit ne permettant pas au colonel de continuer sa marche dans les conditions de prudence nécessaires; il ordonna une halle d'une heure sur le r'dir d'El-Khebbelh pour y attendre le lever de la lune, et les rapports de ses éclaireurs, qui lui avaient signalé la marche d'un goum ennemi sur sa droite. Il profitait de cette halte pour faire distribuer une ration d'eau-de-vie à la troupe. A minuit, la lune paraissait, et la colonne reprenait sa marche.

A la pointe du jour, la colonne arrivait devant Tadjrouna. Le colonel apprenait là que les fuyards avaient voulu abreuver leurs chevaux aux puits de ce ksar, mais qu'y ayant été accueillis par

la population à coups de fusil, ils avaient continué leur chemin dans la direction d'El-Maïa.

Il n'est point nécessaire d'affirmer qu'en continuant à marcher dans les traces des rebelles, et quelque légère que fût la colonne débarrassée de tout bagage, et les officiers eux-mêmes réduits à la tente-abri et au régime de la troupe, il est certain, disonsnous, que le colonel de Sonis n'avait pas la prétention de joindre des cavaliers lancés à l'allure de fuite, et des fantassins montés sur des mehara (dromadaires de selle) ; mais il était fondé à espérer que la colonne de Géryville, qu'il savait s'être portée au sud de ce poste, parviendrait à barrer la passage à cette foule en désarroi, et il comptait arriver à Sidi-El-Hadj-Ed-Din au moment où les rebelles, s'étant heurtés aux troupes du lieulenanlcolonel Golonieu vers Brizina ou El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh, se rejetteraient, en toute hâte sur les points que nous venons de citer, et chercheraient à gagner le Marok par El-Benoud, El- Mengoub et les r'dir de Bou-Aroua. Le colonel de Sonis avait calculé qu'il se trouverait à Sidi-El-Hadj-Ed-Din au moment où se produirait ce mouvement de recul; il ne doutait pas que, dans ces conditions de manœuvre des colonnes de Laghouath et de Géryville, le succès ne dût être absolument certain.

Après une poursuite acharnée de dix-huit heures, le colonel de Sonis dressait ses tentes, le 2 février, au sud de Tadjrouna, en un point de l'ouad Zergoun nommé Haci-Belgaïs.

Les troupes, qui sont dépourvues de viande sur pied, en sont réduites à manger la chair des chevaux blessés que l'ennemi a abandonnés dans sa fuite.

Le 3 février, la colonne se dirigeait sur El-Maïa. Après y avoir fait sa provision d'eau, elle allait camper sur l'ouad Er-Reçan.

Les rebelles, nous le savons, dans la précipitation d'une fuite qu'ils n'avaient pas prévue, s'étaient vus dans l'obligation de laisser sur l'emplacement de leur camp d'Aïn-Madhi la totalité de leurs approvisionnements; aussi, en fait de provisions, n'avaient-ils guère que le contenu de leurs mezoued. Réduits à ne vivre que de viande, ce que témoignaient les débris semés sur la route qu'ils avaient suivie, ils n'avaient pas négligé, pour se ravitailler quelque peu, de piller, en passant, le ksar d'El-

Maïa, où, certes, en raison de sa pauvreté, ils n'avaient pas dû trouver des ressources en bien grande abondance. Leur route était également jalonnée de chameaux morts ou blessés, et l'on remarquait, entre Tadjrouna et El-Maïa, de nombreuses tombes récemment creusées où ils avaient enterré leurs morts.

Le 4, la colonne faisait sa grande halte sur les puits d'El- Meguerchi, et allait dresser ses tentes à El-Lahïet-ou-El-Habal.

Le plus grand désordre régnait parmi les fuyards, où personne ne commandait plus, et où chacun marchait pour son compte. Les chefs de l'insurrection avaient, ainsi que cela se passe toujours, pris de l'avance sur leurs bandes, dont ils ne se préoccupaient que médiocrement, laissant chacun se débrouiller et rejoindre ses campements comme il l'entendrait. Quelques groupes, pourtant, maintenaient leur compacité, et couvraient la fuite des gens de pied. Un des éclaireurs de la colonne, qui avait pu facilement pénétrer, pendant la nuit, au milieu du camp des rebelles, rapportait qu'on y parlait, en général, une langue qu'il n'avait pas comprise (1), et que toute cette cohue de fantassins paraissait très inquiète. Il ajoutait qu'il y avait parmi eux un grand nombre de blessés, dont il avait entendu les plaintes, que les troupeaux — ceux qu'ils avaient razés dans le Djebel-el-Eumour — ne pourraient certainement pas supporter longtemps les fatigues dune marche aussi rapide.

Le 5, la colonne se portait sur Sidi-El-Hadj-Ed-Din. Pendant sa marche, les éclaireurs faisaient connaître au colonel que l'ennemi, après avoir cherché en vain de l'eau dans les r'dir de l'ouad Seggar, et craignant, que les puits du ksar précité ne fussent comblés, s'était décidé à prendre la direction de Brizina, où il avait passé la nuit.

L'intrépide chef du Makhzen, El-Akhdhar-ben-Mohammed, qui, avec ses cavaliers, suivait les rebelles pas à pas dans leur retraite précipitée, avait confirmé ces nouvelles. Il ajoutait que,

(lj On y parlait, sans doute, la langue berbère, qui est celle des tribus montagnardes de la frontière du Marok, comme de toutes celles, d'ailleurs, qui habitent les montagnes, voire môme certains ksour du Sud.

le 5 au matin, les bandes insurgées étaient encore à Brizina. Un des cavaliers des Arbaâ avait pu encore pénétrer dans leur camp, et déclarait y avoir entendu publier, de la part du marabouth Sid Kaddour-ould-Hamza, l'ordre à ses gens de se tenir prêts à partir aussitôt après la prière du dhohor (1). Dès lors, le colonel pouvait d'autant moins espérer joindre l'ennemi à Brizina que, sans aucun doute, sa présence à Sidi-El-Hadj-Ed-Din avait dû déjà être éventée. Malheureusement encore, le commandant de la colonne de Laghouath venait d'acquérir la certitude que celle de Géryville était encore, le 3 février, campée à El-R'açoul, et il lui était impossible de se mettre assez rapidement en communication avec le lieutenant-colonel Colonieu pour que, dans cette circonstance, son concours pût être de quelque efficacité. Du reste, et cette considération devait diminuer les regrets du colonel de Sonis, il est hors de doute que, si la colonne de Géryville se fût trouvée dans les parages de Brizina en temps opportun, les rebelles eussent franchi l'oued- Seggar bien plus au sud pour regagner leurs campements de l'Ouest. Dans tous les cas, ils eussent mis tous leurs soins à éviter la colonne Colonieu, et cela leur était facile.

La colonne de Sonis n'avait fait qu'une courte halte à Sidi- El-Hadj-Ed-Din et s'était dirigée sur Brizina. En arrivant dans ce ksar, une partie du goum d'El-Akhdhar rejoignait le colonel, et lui apprenait que l'ennemi avait décampé vers neuf heures du matin, c'est-à-dire avant le moment qui avait d'abord été fixé par Sid Kaddour-ould-Hamza. Il est clair que c'est la marche de la colonne sur Brizina qui avait fait devancer le départ des rebelles. Les éclaireurs ajoutaient que l'ennemi filait bon train sur El-Abiodh-Sidi-Ech-Chikh, direction qu'il avait donnée à ses troupeaux de razia vers deux heures du matin.

Il était d'impossibilité absolue à la colonne de Sonis de pousser plus loin la poursuite; elle avait, d'ailleurs, une raison péremploire pour arrêter là sa marche en avant; c'était la situation de ses approvisionnents. En outre, le concours de la colonne de Géryville lui faisant défaut, elle risquait de se trouver isolée, et

(1) Vers le milieu du jour.

d'avoir, à un moment donné, à combattre des forces hors de toute proportion avec celles dont elle se composait. Du reste, la colonne de Sonis avait fait sa part; elle était, en outre, arrivée bien au-delà de la limite de la province à laquelle elle appartenait. Le colonel se décida donc, bien qu'à son grand regret, à reprendre la route de Laghoualh.

Le cimetière de Brizina renfermait une vingtaine de tombes nouvelles, où les rebelles avaient déposé ceux de leurs blessés ayant succombé sur ce point.

Le 6 février, la colonne de Sonis reprenait la direction d'Aïn- Madhi.Leséclaireurs qui couvraient sa marche arrêtèrent sur la roule d'El-Abiodh deux cavaliers de Brizina qui s'étaient tenus sur les derrières des rebelles pour les renseigner sur les mouvements de la colonne. L'un de ces hommes, malheureusement pour lui, montait une jument prise à un cavalier du Makhzen d'El-Ahkdhar dans Tune des expéditions de ces dernières années. Son propriétaire légitime la reconnut, et il rentra dans son bien d'une façon tout à fait inespérée.

La colonne arrivait devant Aïn-Madhi le 10 février.

Le marabouth Sid El-Bachir, le frère de Sid Ahmed -et- Tedjini, avait sollicité, le jour du combat, au moment du départ de la colonne pour l'Ouest, la faveur d'accompagner le colonel dans sa poursuite des rebelles ; il voulait ainsi, disait-il, racheter, autant qu'il le pourrait, la conduite qu'il avait tenue dans les dernières affaires. N'ayant vu aucun inconvénient à satisfaire au désir exprimé par le marabouth, lequel, d'ailleurs, n'avait aucune responsabilité politique, puisque, en définitive, il n'était que le frère — plus ou moins légitime (1) — du chikh d'Aïn- Madhi, du chef de l'ordre religieux de Tedjini, le colonel avait accédé à la demande de Sid El-Bachir, qui avait, en effet, suivi la colonne.

Les instructions qu'attendait le colonel de Sonis au sujet de la conduite qu'il avait à tenir envers les deux marabouths, ne lui étaient point encore parvenues au moment de son arrivée

(1) Voir la première partie de cet ouvrage, chap. IV.

devant Aïn-Madhi. Pourtant, il croyait ne pouvoir différer plus longtemps l'exécution des mesures que lui conseillaient sa conscience, son devoir et son honneur de soldat à l'égard d'agents qu'il considérait comme des traîtres, et qui, dans sa conviction, eussent certainement pris part au massacre de la colonne si elle eût éprouvé un échec.

Le colonel réunit donc dans son camp les gens d'Aïn-Madhi et leurs chefs, Sid Ahmed et Sid EI-Bachir-et-Tedjini, ainsi que les Arbaâ, lesquels ne s'étaient rendus que tardivement à la convocation qu'il avait faite de leur goum, et qui n'avaient rejoint la colonne que par groupes, et après le combat, dans sa marche vers l'Ouest.

Là, en présence de tous ces coupables, le colonel reprocha, dans les termes les plus durs, à Sid Ahmed-et-ïedjini d'avoir trahi notre cause, et il lui rappelait tout ce qu'il avait appris de sa conduite pendant les journées qui avaient précédé le combat d'Oumm-ed-Debdeb. Le colonel ordonnait ensuite l'arrestation de Sid Ahmed, de son frère Sid El-Bachir, et des quinze notables du ksar qui lui avaient été signalés comme s'étant le plus gravement compromis.

Le colonel de Sonis recevait, d'ailleurs, dans l'après-midi, les instructions qu'il attendait, lesquelles lui prescrivaient de se borner à l'arrestation du chikh d'Aïn-Madhi, contre lequel il devrait établir une enquête dont il soumettrait les résultats à l'autorité supérieure. Sid El-Bachir fut donc laissé à Aïn-Madhi pour y exercer le commandement et diriger les affaires de l'ordre.

La colonne reprenait, le lendemain 11 février, sa marche sur Laghouath, où elle arrivait le 12, après quatorze jours d'expédition. En effet, elle s'était mise en marche le 30 janvier en prenant la direction de l'Ouest. Le but de son commandant était de se porter rapidement, pour y établir son dépôt, sur le ksar d'El-Maïa; de ce point, la colonne, ainsi allégée, devait battre la grande plaine qui se développe entre le Djebel-el-Eumour et le Djebel-Thouïiet-el-Makna; elle surveillait, en même temps, les défilés d'Ouarren, d'Er-Reddad, d'El-Khirem, d'El-Aoudja et la Khangat-el-Malha, débouchés par lesquels devaient nécessai-

rement passer les rebelles, avec les prises qu'ils avaient faites dans le Nord, pour sortir du massif d'El-Eumour. Rendue aussi mobile que possible, la colonne devait faire tous ses efforts pour leur couper les routes de l'Ouest, et leur reprendre les nombreux troupeaux, produit de leurs razias, qu'ils traînaient à leur suite, et qu'ils poussaient vers leurs campements duMarok.

Ce programme se trouva forcément modifié, dès le début, par suite des événements d'Aïn-Madhi, lesquels obligèrent la colonne à se porter sur ce ksar, où l'ennemi lui avait été signalé. Du reste, il faut bien le dire, enivré de ses succès sur nos tribus du Nord-Ouest, l'ennemi, qui se croyait sûr de vaincre, recherchait la rencontre, surtout avec une colonne aussi faible numériquement que l'était celle de Laghouath, et la preuve en est dans ce fait qu'il est venu au-devant de la colonne dans l'intention bien évidente de lui offrir le combat.

Le colonel de Sonis ne dissimule pas, dans son rapport, que ses préoccupations ont revêtu un certain caractère de gravité lorsque, ayant déjà connaissance des razias qu'avaient faites les rebelles sur nos tribus du Nord-Ouest, il apprenait que le marabouth d'Aïn-Madhi avait pactisé avec eux, et leur avait ouvert les portes de son ksar.

Cette trahison inattendue, alors que la colonne n'était qu'à une journée de marche du ksar, et qui semblait démontrer que, dans l'esprit du maraboulh Et-Tedjini, la colonne était vouée infailliblement à la destruction, ce fait, disons-nous, rapproché de l'absence des Arbaà, de nos fidèles Arbaâ (1), et de la non-arrivée du goum des Oulad-Naïl, appelait toute l'attention du commandant de la colonne sur la gravité de la situation. Si nous ajoutons

(1) L'importante tribu des Arbaâ n'avait pas fait défection depuis le mois d'août 1864. Du reste, dans la circonstance d'aujourd'hui, si les Arbaâ n'avaient rejoint le colonel à Tadjrouna que le lendemain du combat, c'est-à-dire le 2 février, c'est parce que, très éloignés dans le Sud, il leur avait été matériellement impossible de rallier plus tôt la colonne.

Le goum des Oulad-Naïl, qui, habituellement, ne se presse pas lorsqu'il s'agit de se rendre aux appels du commandement, n'avait pas paru du tout.

à ces causes sérieuses d'inquiétude cette considération que le poste de Laghouath ne présentait que des moyens de défense fort incomplets, que, dans le cas d'un insuccès, les bandes insurrectionnelles pouvaient, par une irruption soudaine, jeter le désordre parmi les populations indigènes de ce poste et celles qui campent alentour, on comprendra facilement combien il importait de donner promptement des ordres pour la mise immédiate de l'oasis en état de défense. Aussi, le colonel de Sonis avait-il prescrit au capitaine du Génie Gripois, qui commandait en son absence, de mettre sans retard ce poste avancé à l'abri d'un coup de main ou d'une surprise. Grâce au zèle, à l'énergie et aux connaissances techniques de cet officier, Laghouath pouvait, au bout de quelques heures, braver toutes les forces des rebelles.

Le beau succès obtenu par la colonne mobile de Laghouath avait eu un grand retentissement dans toute l'Algérie, où, il faut bien le dire, on s'était singulièrement exagéré la situation. L'incursion subite des trois marabouths, et leur apparition inattendue sur les Hauts-Plateaux avaient répandu une sorte de panique dans le Tell des provinces d'Oran et d'Alger. Comme toujours, parce qu'à la suite des importantes razias effectuées en mars 1868 par Sid Sliman-ben-Kaddour sur les bandes de Sid Ahmed-ould-Hamza, lequel était mort empoisonné quelques mois après à Tafilala ; parce qu'à la suite de ces événements, disonsnous, nos ennemis nous avaient laissé quelque repos, nous n'avions pas manqué de nous bercer de cette illusion que l'insurrection était définitivement vaincue, et que nous pouvions sans danger nous endormir désormais sur nos deux oreilles.

C'est là une erreur dans laquelle nous retomberons encore souvent ; car notre profonde ignorance des affaires ne nous permet pas de les mettre à leur juste point de vue. Aussi, répéterons-nous ce que nous disions au commencement de cet ouvrage : « Pour nous, là où il n'y a pas de flamme, il n'y a pas de feu quand le calme est à la surface, la tempête ne saurait être au fond. Un volcan n'est un volcan qu'autant qu'il expectore sa lave; enfin, quand on ne voit pas l'ennemi, il n'existe pas. »

Nous ne voulons pas nous faire à cette idée que l'Arabe sahrien n'est jamais complètement vaincu, qu'il ne l'est que relative-

ment, et qu'il n'est point d'ennemi plus tenace, plus patient, plus irréconciliable. Quand il a essuyé un échec sérieux, et qu'il a vu ses ressources très compromises, il reste en repos et se refait.

Nous prenons son inaction pour une impuissance irrémédiable ; nous ne nous occupons plus de lui ; nous nous relâchons peu à peu de notre surveillance ; nous négligeons toute précaution ; puis, un beau jour, le Sahrien, qui n'a cessé de nous guetter, fond sur nos tribus, les raze ou les entraîne dans la défection, et nous, qui ne pensions plus à lui, qui le croyions définitivement battu, réduit, vaincu, nous nous réveillons d'autant plus en sursaut que la trêve a duré plus longtemps. De là surprise, panique, perte de tout sang-froid ; l'ennemi, qui ne perd pas son temps, en profite pour faire du butin sur nos tribus soumises, que nous ne sommes pas en mesure de protéger, pour assassiner quelques colons, piller quelques convois et en massacrer l'escorte quand elle est faible, et jeter le trouble non-seulement parmi les tribus du Sud, mais encore au milieu de celles du Tell. Quand nous sommes prêts à prendre l'offensive, les rebelles et leurs prises sont déjà loin.

La dépèche du 4 février, par laquelle le Sous-Gouverneur de l'Algérie rend compte au Ministre de la Guerre des résultats du combat d'Oumm-ed-Debdeb, témoigne, par son lyrisme et son exagération, de cet état des esprits au moment où l'on apprenait à Alger la nouvelle des succès de la colonne de Sonis :

« Le Sous-Gouverneur de l'Algérie au Ministre de la Guerre.

»> Le colonel de Sonis vient de se couvrir de gloire, et de reno dre un grand service au pays, en arrêtant l'ennemi à l'apogée » d'un succès qui pouvait amener les plus graves conséquences.

» Voici les faits: les dissidents, après avoir réuni, le 31 janvier » au soir, tous les contingents dispersés dans le Djebel-Amour » et autour d'Aïn-Madhi, qui leur avait fait sa soumission, ont, » le 1er février, à neuf heures du matin, présenté le combat à la » colonne.

» L'ennemi avait environ 3,000 chevaux et 800 fantassins. Le colonel de Sonis, après avoir occupé une forte position, a combattu jusqu'à onze heures et demie.

» L'ennemi a été complètement battu ; il a laissé sur le terrain 70 morts, en a enlevé un grand nombre, et a eu beaucoup de blessés.

» A la suite de cette brillante affaire, les dissidents ont disparu, prenant la direction de l'Ouest.

» La population d'Aïn-Madhi, dont la conduite avait été si coupable la veille, a racheté sa faute, et, ayant à sa tête les deux marabouts Tedjini (1), a poursuivi les fuyards à coups de fusil .

» Le colonel de Sonis a campé sur le lieu même où les dissidents avaient campé le matin.

» Après trois heures de repos accordées à la troupe, il a dû partir en colonne légère, l'infanterie sur les chameaux (2), à la poursuite de l'ennemi.

» Dans cette affaire, il a eu deux officiers et neuf soldats blessés ; point de morts.

•> La colonne de Laghouath était armée de fusils Chassepot. » J'attends le maréchal après-demain. »

Mais il était écrit, sans doute, que cette incursion des rebelles devait, cette fois, leur être fatale. En effet, pendant que leurs con- 9 tingents razaient les tribus du Djebel-El-Eumour, Sid Slimanben-Kaddour profitait habilement de cette circonstance pour se porter rapidement sur l'oued Guir, où campaient les populations dissidentes : parti de Géryville dans la nuit du 28 au 29 janvier, avec 200 hommes de son goum, il surprenait, le 5 février, à El- Mourra, les campements de Sid Kaddour-ould-Hamza et de ses adhérents, et, en l'absence de leurs contingents, il les razait de

(1) Sid El-Bachir seulement avait suivi la colonne.

(2) Telle avait été, en effet, la première intention du commandant de la colonne ; mais l'insuffisance de ses moyens de transport l'avait obligé à y renoncer.

la façon la plus complote. Il revenait avccuu butin considérable, 2,000 chameaux et de nombreux troupeaux de moutons. Ainsi, pendant qu'ils étaient battus, comme nous le savons, à Oummed-Dcbdeb, leurs biens tombaient entre les mains de nos goums du cercle de Géryville.

En récompense de cet important coup de main, Sid Slimanben-Kaddour était nommé, le 1er avril, agha de Géryville.

Dans le courant du mois de mai, Sid Ech-Ghikh-ben-Eth- Thaïyeb, qui espérait obtenir, par notre entremise, l'élargissement de ses deux fils, que le sultan du Marok retient, ainsi que nous l'avons dit précédemment, en qualité d'otages, nous fait de nouvelles protestations de fidélité. Le moment était peut-être mai choisi pour qu'il pût espérer, de notre part, un accueil favorable à sa demande ; car nous n'avons pas eu encore le temps d'oublier que son fils aîné, Sid El-Hadj El-Arbi avait combatlu contre nous à la journée d'Oumm-ed-Debdeb. Néanmoins, fe Gouvernement, croyant trouver, dans cette combinaison, un moyen d'assurer la paix sur notre frontière de l'Ouest, résolut de profiter de l'occasion que faisait naître le vieux Sid Ech-Chikh pour, sous ses auspices, rapprocher de nos Hameïan les tribus marokaines voisines de notre frontière, avec lesquelles ils étaient en guerre incessante. Il sortit de là une sorte de convention, qui fut signée, le 23 juillet, à Oglet-es-Sedra, et par laquelle les Hameïan et les Sauriens marokainsse jurèrent, sur le Livre, une amitié éternelle qui dura bien huit mois. En effet, ce traité fut suivi d'une trêve qui ne fut rompue, par le chef des Oulad-Sidi- Ech-Chikh-el-R'eraba, que dans le courant de mars 1870.

Causes déterminantes de l'expédition du Marok. — Le commandement en est confié au général de Wimpffen.— Combat d'El-Bahafiat sur l'ouad Guir. — Combat d'Aïn-ech-Châïr. — Résultats de cette campagne. — Sid Sliman-ben-Kaddour nommé ar'a dos Hameïan. — Mort de Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb ; Sid Mâmmar le remplace à la tête des Zoua-el-R'raba. — La guerre avec l'Allemagne, et ses conséquences dans le Sud algérien, — Agitation dans le Sud-Ouest, et mouvement des colonnes dans cette direction. — Ouverture de négociations en vue de la soumission de Sid

> Kaddour-ould-Hamza, qui se joue de nous. — La colonne de Sâïda va s'établir sur les puits de Tar'ziza . — Sid Kaddour réunit ses contingents au Kheneg-el-Hada. — La colonne du lieutenantcolonel des Méloizes se porte sur les puits d'El-Magoura . — Combat près d'El-Magoura. — Sid Kaddour rejeté dans le Marok. — Une harka de Sid El-Ala raze deux douars des Beni-Ouacin. — Sid Kaddour tombe sur les campements de son cousin Sid Mâmmar à Oglet-es-Sedra, et lui fait éprouver des pertes sérieuses. — Sid Kaddour essaie de gagner les Beni-Guil à sa cause. — Les colonnes se portent de nouveau en avant. — Deux fractions des Hameïan passent au marabouth. — Mouvement des colonnes mobiles. — Pointe audacieuse de Sid Kaddour entre les deux Chothth ; il raze les Beni-Mathar et les Hameïan-Zoua. — Nos colonnes se rc- # portent au Nord pour couvrir les débouchés du Tell. — Sid Kaddour établit ses campements à El-Keroua, où il réunit des forces imposantes en vue d'une nouvelle incursion. — Il a l'imprudence de se dégarnir d'une partie de ses contingents, qu'il envoie en ravitaillement au Gourara. — Combat d'El-Mengoub, où Sid Kaddour essuie un revers important ; il est mis en pleine déroute. — L'ar'a Kaddour-ould-Adda complète cet échec en ramenant prisonnières les populations rebelles qui étaient attachées à Sid Kaddour-ould- Hamza .

L'année 1870 souvrait dans le calme le plus parfait, dans la paix la plus profonde. Sid Kaddour-ould-Hamza, si radicalement razé par Sid Sliman-ben-Kaddour dans la nuit du 28 au 29 jan-

vier 1869, et ses contingents si complètement défaits le 1er février par le colonel de Sonis, semblait avoir pris son parti des deux échecs qui lui avaient été infligés coup sur coup. Sid El- Ala, l'agitateur irréconciliable, l'homme de guerre de la famille, paraissait, las de ses insuccès, vouloir se retirer des affaires, et abandonner la direction de l'insurrection, dont, depuis six ans, il était la tête et le bras.

Quant à Sid Ech-Chikh-ben-Eth-Thaïyeb, trop vieux pour jouer désormais un rôle bien actif, il s'en tenait, en apparence du moins, aux termes de la convention d'Oglet-es-Sedra, laquelle avait cimenté la paix entre nosHameïan et les turbulentes tribus marokaines de notre frontière du Sud-Ouest. Nous ajouterons que l'espoir d'obtenir du sultan du Marok, par notre intermédiaire, la liberté de ses enfants que, nous le savons, ce souverain retenait prisonniers à Fas, faisait prendre patience au chef des Oulad- Sidi-Ech-Cliikh de l'Ouest, et le maintenait dans une sorte de repos fébrile qui, pourtant, on le sentait, ne pouvait se prolonger indéfiniment. S'il fallait ajouter quelque créance à des bruits qui nous arrivèrent du côté de l'Ouest pendant la première quinzaine de janvier, le vieux chef des Zoua-el-R'eraba tenait des propos qui témoignaient chez lui d'un certain état d'irritation, que nos renseignements nous montraient comme devant, indubitablement, se traduire bientôt par un appel aux armes et la reprise des hostilités.

En présence de ces dispositions des tribus marokaines voisines de notre frontière, le Gouvernement de l'Algérie, qui, cette fois, ne voulait pas encourir le reproche de toujours se laisser surprendre, prit d'avance des mesures pour garantir nos postes avancés, et ceux de la ligne de ceinture du Tell contre les incursions probables de celte sorte de confédération de tribus pillardes, qui semblent placées en satellites autour de Figuig, et que nous avons trouvées si souvent devant nous. C'est ainsi que les colonnes mobiles des provinces d'Oran et d'Alger, campées sous les postes de la limite du Tell, allèrent prendre position en avant de ces postes, et sur les points des Hauts-Plateaux défendant les débouchés de la première de ces régions. La colonne mobile de Tnïyet-el-Ahd (commandant Trumelel), entre autres, fut

portée, le 10 janvier, sur Aïn-Toukrïa, et établit son camp sur le plateau qui se développe au sud de la source.

Indépendamment de l'agitation qui se manifestait sur notre frontière de l'Ouest parmi les partisans de Sid Ben-Eth-Thaïyeb, Sid Kaddour-ould-Hamza, de son côté, se préparait, disait-on, à tenter un coup de main sur une de nos tribus fidèles des Hameïan-ech-Cheraga, les Oulad-Srour-Djenba. Ces bruits justifiaient donc suffisamment les mesures de précaution qui étaient prises pour protéger les débouchés du Tell. Pourtant, soit qu'il fût reconnu que le danger n'avait rien d'imminent, soit qu'on trouvât que les colonnes affectées aux postes de la ligne de ceinture du Tell en défendaient les accès aussi bien sous ces postes qu'en avant d'eux, tout ce que nous pouvons dire c'est qu'elles reprirent leurs positions en arrière vers la fin de janvier.

Cependant, on était généralement d'accord sur ce point, qu'il n'était pas sans danger de laisser subsister plus longtemps sur notre frontière de l'Ouest un foyer permanent de rébellion, alimenté par tous les pillards des tribus marokaines de la frontière, lesquelles ne reconnaissent que très modérément le pouvoir souverain du sultan du R'arb, et ne lui paient l'impôt quelorsquecela leur convient, et à la condition que tes collecteurs appuient leur prétention d'encaisser sur la présence des troupes de Sa Hautesse Cherifienne, et encore faut-il qu'elles soient assez fortes pour exiger la réalisation de cette formalité. En définitive, ce genre d'expédition ne se pratique que très rarement, attendu que le succès n'est pas toujours au bout de cette entreprise fiscale. Les quelques tribus qui gravitent autour des oasis figuiguiennes, les Eumour, les Beni-Guil, les Oulad-Djerir et les Douï-Mnîa, sont donc, en résumé, à peu près indépendantes.

Sous le collectif deZegdou, les contingents de ces tribus marokaines se sont réunies de tout temps pour faire, sur les territoires voisins de leur pays, et particulièrement à l'Est, des incursions qu'ils ont poussées quelquefois jusqu'au Djebel-el-Eumour. Au cours de ce récit, nous les avons vues fréquemment, soit tomber sur celles de nos tribus qui sont voisines de leurs territoires, soit marcher contre nos colonnes comme auxiliaires des rebelles réfugiés dans leur pays. C'est parmi ces pillards surtout

que les chefs de l'insurrection recrutaient leurs fantassins. Nous nous l'appelons qu'au combat du 16 mars 1866, ils composaient, presque en entier, l'infanterie de Sid Ahmed-ould- Hamza.

Les insoumis de notre territoire trouvaient asile, moyennant tribut, sur les terres de parcours de ces bandits ; c'est là où les rebelles préparaient leurs coups de mains en toute sécurité, et d'où ils fondaient, avec leur concours, sur nos tribus fidèles, pour lesquelles ils étaient un objet d'incessantes alarmes. Le plus souvent, nos Hameïan, placés dans l'alternative d'être razés, ou de se soumettre et de faire cause commune avec les insurgés, n'hésitaient pas — nous étions si loin — à adopter cette dernière combinaison. Malheureusement, cela ne leur réussissait pas toujours, en ce sens que, quelques jours plus tard, nos colonnes tombaient sans pitié sur ces infortunés Hameïan, que nous accusions d'avoir fait défection. A la longue, ils finissaient par s'en consoler — heureux effet de l'Islam ! — en se disant qu'il était évidemment écrit qu'ils seraient razés.

Le Gouvernement acquit bientôt la certitude qu'un orage se formait sur notre frontière de l'Ouest, et qu'une sérieuse incursion des contingents marokains, auxquels devaient se joindre les rebelles qui avaient abandonné la cause de Sid Kaddourould-Hamza, se préparait activement, et avec des moyens d'action importants, à reprendre la campagne contre nos tribus soumises. Il entrait, disait-on, dans les projets de ces forces réunies de pousser, — s'il plaisait à Dieu ! — jusques sur les Hauts- Plateaux. Comme toujours, ces bandes ne semblaient pas douter du succès.

Or, le général de Wimpffen, qui avait échangé, l'année précédente, son commandement de la province d'Alger contre celui, bien plus important sous les rapports politique et militaire, de la province d'Oran, n'avait pas tardé à reconnaître la gravité de la situation; il avait compris que la perpétuité de cet état de choses, qui paraissait sans solution satisfaisante, et qui, jusqu'à présent, n'avait servi qu'à démontrer plus clairement notre impuissance vis-à-vis des tribus marokaines, et à introduire la déconsidération de nos armes parmi des populations qui ne de-

mandaient qu'à nous garder leur fidélité, à la condition, toutefois, que nous serions toujours en mesure de les protéger contre les attaques de leurs dangereux voisins, le général de Wimpffen, disons-nous, qui désirait mettre un terme à une situation aussi désastreuse pour notre domination et notre prestige que peu digne de notre pays, avait fourni au Gouverneur général un projet d'expédition dans l'Ouest, projet qui, dans sa pensée, devait, s'il était adopté, dégoûter à tout jamais les tribus pillardes du R'arb de leurs incursions sur notre territoire. La colonne expéditionnaire que le général de Wimpffen avait demandé à diriger en personne devait se composer de forces capables de porter un grand coup, et son effectif serait nécessairement proportionné à la haute position de l'officier général appelé à la commander.

Le projet du général de Wimpffen était de se porter au centre du pays occupé par les tribus ennemies et par les rebelles auxquelles elles donnaient asile, de les frapper là où il les rencontrerait, et de les poursuivre aussi loin que possible sur le territoire marokain. On crut devoir, dans la crainte de risquer un conflit avec le sultan du Marok, lui demander l'autorisation de franchir la frontière hypothétique de l'Empire du Couchant, et de pénétrer sur les terres du descendant du Prophète. Cette autorisation était d'autant plus facile à obtenir que, jusqu'ici, les commandants supérieurs de Géry ville avaient toujours cru pouvoir s'en passer lorsque la poursuite de l'ennemi les obligeait de franchir la ligne fictive de démarcation qui est censée séparer les deux territoires, et que cette marque de déférence du commandant de la province d'Oran devait nécessairement flatter à un très haut degré un souverain qu'on n'avait pas habitué à de pareils égards. Nous ajouterons qu'il ne devait pas voirie moindre inconvénient à ce que nous nous chargions de châtier — si nous le pouvions —ses sujets du Sud-Est, lesquels, en raison de leur fluidité ou de l'inaccessibililé de leur pays, se rient impunément des menaces ou des poursuites du Makhzen impérial.

Le général de Wimpffen eut donc toute liberté de manœuvre pour opérer au delà de nos frontières, et s'enfoncer dans le sudest marokain aussi profondément que pourrait l'entraîner la

chasse qu'il avait l'intention do donner aux contingents ennemis .

Le projet d'expédition du général de Wimpffen est accepté par le Gouvernement, mais avec des restrictions qui devaient singulièrement en amoindrir les résultats : ainsi, il était interdit au général d'entreprendre quoi que se soit contre les oasis marokaines, bien que pourtant elles fussent ou le quartier-général, ou les centres d'approvisionnements des rebelles ; il devait éviter toute rencontre avec les populations marokaines, et pourtant il avait ordre d'en exiger des otages; enfin, il ne pouvait se rapprocher des ksours qu'autant qu'il n'avait pas à en craindre la résistance. Ce plan, il faut en convenir, n'était point de nature à faire naître des complications bien compromettantes entre le Gouvernement français et S. H. Cherifienne. Maintenant, une fois lancé, et c'était chose facile à prévoir, le commandant de la province d'Oran tiendrait un compte plus ou moins scrupuleux de ces singulières instructions, et c'est, en effet, ce qui arriva.

Quoiqu'il en soit, une expédition engagée dans ces conditions ne pouvait guère amener que des résultats à peu près négatifs ; car, à part l'avantage de montrer des forces françaises importantes aux populations marokaines, et celui d'apprendre le chemin de l'empire du R'arb à nos soldats, qui, du reste, en avaient déjà quelque idée, nous ne voyons pas ce qu'on pouvait bien espérer d'une expédition qui ne faisait que traverser le pays, sans y laisser d'autres témoins de son passage que les traces fugitives du pied de nos fantassins, vestiges qu'un coup de vent vient effacer le lendemain. Cette opération ne pouvait donc être qu'une reconnaissance qui avait sans doute son intérêt; car il est certainement écrit que, tôt ou tard, le drapeau français flottera sur les oasis de Figuig, lesquelles, n'était l'extrême timidité de nos diplomates, nous appartiendraient certainement depuis longtemps. Ce ne sont pas d'ailleurs les bonnes raisons qui leur auraient manqué pour appuyer nos revendications de territoire de ce côté : le vague des traités de délimitation de notre frontière de l'Ouest nous en fournissait d'ailleurs une excellente occasion, et nous ajouterons que, depuis, les prétextes — en supposant que nous en eussions en besoin — ne nous ont, malheureusement, pas manqué. Plus tard, — car nous avons trop attendu,

— nous serons évidemment obligés d'employer la force pour nous rendre maîtres d'un territoire que la diplomatie de 1845 pouvait si facilement nous donner. Et nous avons d'autant moins à craindre de l'opposition de la part du sultan du Marok, que, de son propre aveu, son autorité sur les populations de cette région est absolument nulle, et que, mainte et mainte fois, il s'est déclaré dans l'impuissance de faire respecter notre territoire.

Or, puisqu'il en est ainsi, il ne peut trouver mauvais que nous nous en chargions nous-mêmes, et il n'est pas d'autre moyen, pour arriver à ce résultat, que de nous emparer des oasis ou ksours qui donnent asile aux rebelles de notre pays, ot qui servent de points d'appui et de magasins à nos ennemis. Il n'est donc, selon nous, que l'occupation permanente et définitive qui puisse rendre le repos et la sécurité à nos tribus de la frontière de l'Ouest, et l'histoire du pays, depuis le jour où nous avons mis le pied sur le territoire de la Régence d'Alger, démontre que c'est là le seul système qui nous ait réusi. Mettons-nous donc une bonne fois dans l'intellect que nous sommes fatalement voués à l'expansion, c'est-à-dire à l'occupation successive de tous les points — aussi bien au sud qu'à Test et à l'ouest de nos possessions — - qui feront obstacle à notre développement géographique : c'est là d'ailleurs une loi inéluctable, et à laquelle obéissent instinctivement et sans s'en rendre compte, les peuples civilisés dont les horizons sont bornés par ceux qui se sont attardés dans l'ornière de l'ignorance et de la barbarie.

Quels qu'eussent été la valeur et les talents militaires de son commandant, l'expédition du Sud-Ouest devait nécessairement être frappée de stérilité et rester inefficace; car, nous le répétons, se borner à traverser le pays arabe, c'est bâtir sur le sable ; c'est ne rien laisser — pas même le souvenir — après soi. Aussi nous le répétons, ne ferons-nous de bonne politique de ce côté qu'en nous y établissant avec l'intention formelle d'y rester. En procédant ainsi, non-seulement nous assurons la sécurité de nos tribus sahriennes en les protégeant plus directement, plus opportunément, et nous ne laissons point à l'orage le temps de se former et de s'abattre sur elles, mais encore, en vivant au milieu d'elles, nous les habituons à notre domination immédiate ; nous

avançons en même temps sensiblement nos affaires dans ces régions, et nous prenons, en cheminant en avant, de nouvelles bases d'opérations pour y remplir efficacement le rôle que les Destins nous ont assignés sur cette partie de la terre africaine.

Le général de Wimpffen quittait Oran le 15 mars; sa colonne, fortement constituée, prenait pour objectif l'oued Guir, cours d'eau très important du sultanat marokain sur lequel s'étaient réfugiées, ainsi que nous l'avons vu plus haut, celles de nos populations rebelles qui suivaient la fortune de Sid Kaddourould-Hamza et du vieux Chikh-ben-Eth-Thaïyeb, ou tout au moins de son fils Sid El-Hadj El-Arbi, qui, nous nous le rappelons, commandait une portion des contingents marokains au combat d'Oumm-cd-Debdeb.

Malgré ses quatre-vingt-dix ans, Sid Ben-Eth-Thaïyeb avait entamé les hostilités par une démonstration qu'il tenta, le 30 mars, à la tête des Beni-Guil, sur la colonne du colonel De La Jaille, à laquelle il offrit le combat près du Djebel-Bou- Gouz, à l'est d'Aïn-ech-Châïr, chez les Beni-Guil-ech-Cheraga.

L'ouad Guir prend sa source dans les montagnes des Aït- Aïach, à l'ouest de la tribu des Beni-Guil ; il roule du nordouest au sud -est, et va se jeter dans l'ouad Zouzfana , audessus d'Igli, ksar des Douï-Mnîa. A partir de ce point, les deux cours d'eau réunis prennent le nom d'ouad Es-Saoura. L'ouad Zouzfana a sa source dans le Djebel El-Mâïz, au nord de Figuig.

Nos troupes n'avaient point encore parcouru cette région.

Le 10 avril, la colonne était à Guenathsa, ksar situé à la tête de l'ouad de ce nom, dans le pays des Douï-Mnîa ; elle en partait le 11 pour se porter sur l'ouad Guir.

Le 14, elle arrivait sur ce cours d'eau en un point nommé El-Bahariat. Devant la colonne se développaient de vastes espaces qu'arrose l'ouad Guir de ses crues périodiques, particularité qui a valu aux rives de cette partie de l'ouad, de ce Nil en raccourci, le nom de « les petites Mers. »>

La colonne se trouvait subitement en présence des contingents des Douï-Mnîa, des Oulad-Djerir et des Eumour, lesquels s'étaient retranchés sur la rive droite du cours d'eau. Les dispositions défensives qu'avaient prises ces forces, que le général estime à

5,000 combattants, indiquaient clairement leur dessein d'accepter la lutte, et de tenter le sort des armes. En effet, l'ennemi avait pris position sur une ligne de dunes qui, reliées latéralement entre elles, et protégées sur leur front par des canaux d'irrigation, composaient un système de défense suffisamment bien entendu.

La journée du 14 fut consacrée à la reconnaissance des positions ennemies. Celte opération, vigoureusement et rapidement conduite, avait eu ce double résultat de permettre aux Douï- Mnîa, qui n'avaient pas pris part au combat du 1er février 1869, d'apprécier la valeur de nos armes, dont aucune balle — comme ils le prétendaient des leurs, ne tombait à terre ; — en outre, et ils en étaient terrifiés, nos projectiles allaient les atteindre à des dislances imprévues, et là où ils se croyaient absolument en sûreté. La reconnaissance avait, en outre, découvert un gué qui permettait d'aborder facilement la rive droite de la rivière.

Le lendemain matin, 15 avril, le général de Wimpffen arrêtait ses dispositions d'attaque : en même temps que des démonstrations, ayant pour but de diviser les forces des Douï-Mnîa, seraient dirigées sur les extrémités de la ligne ennemie, les Zouaves du 2e régiment, sous la conduite du lieutenant-colonel Détrie, aborderaient, avec leur élan ordinaire, le centre de la position. Du reste, la menace de tout mouvement tournant suffit, ordinairement, pour déterminer la retraite des indigènes.

Au signal donné par le général, les trois colonnes d'attaque s'ébranlèrent, sons la protection d'un feu très vif d'artillerie, dans l'ordre qui leur avait été indiqué, et, malgré mille' obstacles, fourrés impénétrables, fondrières dans lesquelles nos soldats avaient de l'eau jusqu'aux aisselles, feu nourri au commencement de l'action, la ligne des dunes fut vaillamment enlevée, et les contingents ennemis étaient mis en pleine déroute. Pourtant, quelques groupes de fantassins tentèrent des retours offensifs sur quelques points de la ligne des dunes ; mais il était visible qu'ils avaient perdu toute confiance dans le succès, et qu'ils ne combattaient plus que pour justifier leur ancienne réputation de guerriers.

Aux extrémités de la position, la lutte avait été assez vive :

sur la gauche, Sid El-Hadj El-Arbi, que les Douï-Mnîa avaient désigné pour commander leurs contingents, et qui faisait de valeureux efforts pour les maintenir au combat, tombait au milieu des siens mortellement atteint d'une balle en plein front. Son sang payait celui de M. de Rodclle, lieutenant au 4e de Chasseurs d'Afrique, qui venait de se faire tuer glorieusement au moment où il s'emparait du drapeau du goum ennemi.

Sur la rive droite, le général Chanzy refoulait vigoureusement les contingents qu'il avait devant lui, en menaçant leur ligne de retraite. Ils lâchaient prise après une tentative de résistance manquant d'opiniâtreté.

Entre quatre et cinq heures, ayant réuni en arrière de leur ligne de défense toutes les forces dont ils pouvaient encore disposer, les Douï-Mnîa et les contingents alliés tentèrent une dernière attaque de la position que leur avaient enlevée les Zouaves du lieutenant-colonel Détrie dès le commencement de l'action ; mais leurs efforts vinrent se briser encore une fois contre l'opiniâtre résistance de nos soldats. Vers cinq heures, convaincus de l'impossibilité de lutter davantage, deux fractions importantes des Douï-Mnîa, les Oulad-Guiz et les Oulad-Bou-Anan, et celle des Oulad-Sidi-Aïça, des Oulad-Sidi-Ech-Chikh, faisaient leur soumission, et remettaient entre nos mains, à titre d'otages, onze de leur principaux chefs. Le reste des ennemis et des rebelles abandonnaient le champ de bataille, laissant derrière eux une partie de leurs tentes et de leurs troupeaux.

Le général de Wimpffen complétait, dans la journée du 16, en parcourant le pays, les résultats si heureux de la veille : toutes les fractions des Douï-Mnîa, les Oulad-SlimanetlesOulad-Ioucef, se rendirent sans conditions. Ainsi, une population déplus de 16,000 âmes qui, grâce au concours de contingents étrangers, avait pu nous opposer près de 8,000 combattants, nous faisait sa soumission, acceptait les conditions qu'il nous convenait de lui imposer, et elle avait d'autant moins hésité à en passer par où nous voulions, qu'elle était d'autant plus pressée de nous voir évacuer son territoire.

Ce succès nous avait coûté :

tués :

Officier 1 i

Troupe 22 1 23

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