Plus tard, il fut interné à Bùne, où il mourut en
INTRODUCTION
commandant la garnison il était le subordonné immédiat du général chef de la subdivision de Sétif, et queMoqrani, prenant à la lettre son titre de lieutenant du général commandant la province, écrivait directement à celui-ci sans passer par l’intermédiaire de la subdivision.
D’autre part, le général qui commandait à Sétif était souvent gêné par les ménagements qu’il lui fallait garder vis-à-vis le grand personnage qui commandait plus que lui dans la subdivision : de là des tiraillements et des froissements. La plupart des généraux à Sétif ne s’accommodèrent pas volontiers de celte situation exceptionnelle, et leur grande préoccupation fut, suivant une expression toute militaire souvent employée par eux, de « faire rentrer dans le rang » ce khalifat, qui n’avait pas au même degré que les autres chefs indigènes le fétichisme de l’autorité.
A chaque instant, le capitaine Dargent avait à exercer sa patience et son habileté pour donner satisfaction à ses chefs militaires, sans heurter les susceptibilités ombrageuses du khalifat, qui se plaignait sans cesse de notre intervention trop directe dans les aifaires de son commandement. Du moment qu’il assurait la paix, la sécurité, et le recouvrement des impôts dans ses territoires, et qu’il se tenait, lui et ses cavaliers, à notre disposition pour le service de guerre, il ne comprenait pas que nous lui demandions des comptes ou que nous lui imposions des mesures quelconques dans l’intérêt de ses tribus. Ce qui avait surtout le don de l’indisposer contre nous, c’était de nous voir pardonner à des ennemis de son soff et nommer à des emplois de caïd, dans sa circonscription, des gens qui, après l’avoir combattu, étaient venus nous demander l’amane directement sans passer par son intermédiaire.
11 y eut précisément, au mois de septembre 1841, un grand froissement de ce genre, à propos de la nomination, aux fonctions de caïd, du chikh Boudiafben-Bouras, chef du soff des Ouled-Madi de Msila. Boudiaf, qui était grand 1 2 ami d’Abdcsselem, avait servi l’émir Abd-el-Ivader; mais, voyant la prédilection de celui-ci pour l’élément maraboulique, il avait demandé l’amane au général Négrier et avait offert ses services. C'était un homme influent, intelligent, et ayant une réputation méritée de loyauté et de bravoure. On le nomma caïd, et jamais on n’eut à regretter cette nomination. Mais le khalifat regarda cette mesure comme une offense personnelle ; il nous en garda longtemps rancune, et il mit tout en œuvre pour empêcher le fonctionnement du nouveau caïdat.
H ne fallait pas non plus demander au khalifat quelque chose qui ressemblât à de l’administration-, mot dont il ignora toujours le sens. Par contre, comme guerrier, et même comme négociateur, quand cela lui plaisait et qu’on s’en remettait entièrement à son initiative, il était pour nous un auxiliaire précieux. Il le prouva bien en 1843, lorsqu’il conduisit à Bouçada la colonne du général Sillègue, qui fut fort bien accueillie sur sa route et dans la ville.
1. C’est le père du caïd Si-Salchri-ben-Boudiaf et du caïd Si-Mohammed-ben- Ilenni-ben-Boudiaf, que nous retrouverons dans nos rangs en 1871.
2. Le mot administrer n’a du reste pas d’équivalent exact chez les indigènes : on est obligé de se servir d’un mot voisin: en arabe usuel, on gouverne, on commande, on ordonne, on dirige, on exerce l'autorité, on statue, on gère, on coordonne, on juge, on soigne, on civilise même, etc.; mais on n’administre jamais dans le sens rigoureux du mot.
INTRODUCTION
Dès lors, Bouçada, quoique non occupé, resta absolument soumis, et de nombreuses tribus d’Ouled-Naïl nous payèrent l’impôt.
En ce moment, Moqrani avait presque complètement repris l’influence traditionnelle de sa famille, sauf aux Beni-Aïdel et aux Beni-Abbès, dont les fractions voisines de l’oued Sahel, et, notamment la ville d’Igbil-Ali, restaient toujours inféodées à son rival Abdesselem.
Dès lors, et malgré les efforts du capitaine Dargent, qui était cependant devenu son ami et avait toute sa confiance, Moqrani gouverna son khalifalik sans se soucier de nos admonestations, exploitant ses gens en seigneur et en maître, et dépouillant ses ennemis pour combler ses anciens amis ou s’en créer de nouveaux.
En 1843 et 1844, les Ouled-Bourenane, Ouled-Gandouz et Ouled-Abdesselem ayant fait leur soumission à la France, on eut de nouvelles difficultés avec le khalifat, qui ne voulait pas leur rendre les terres qu’ils labouraient jadis, et dont il s’était emparé. L’ordre formel qui lui fut donné de 'laisser ses cousins labourer lui parut étrange, injuste et froissant.
En ce qui concernait les deux premiers groupes, il s’exécuta cependant, quoique pas content; mais vis-à-vis d’Abdesselem il fit si bien, par ses procédés haineux et ses tracasseries incessantes, qu’il le rejeta dans l’insurrection au mois d’août 1845.
Abdesselem se retira aux Beni-Yadel, et, pendant un an, avec une bande de cavaliers déterminés, il ne cessa pas de couper la route de Sétif à Bordj-bou- Arreridj, et de mettre en défaut la surveillance du khalifat. En même temps, il travaillailactivement tous leschefs indigènes de son soff, déjà ralliés à la France, et il les poussait non pas à la révolte contre nous, mais à des campagnes d’intrigues et de dénonciations calomnieuses contre le khalifat.
Ahmed-el-Moqrani vit tout de suite le plan de son ennemi, et il le déjoua avec une rare habileté. Se sentant entouré de compétiteurs et de rivaux indigènes qui cherchaient à le provoquer à des résistances et à des manquements, pour se faire donner par nous quelques lambeaux de son commandement et même le supplanter tout à fait, il se montra particulièrement correct et dévoué, et il manœuvra, au milieu des complications qui se déroulaient autour de lui, de façon à se créer des titres indiscutables à notre bienveillance.
Il n’en fut pas récompensé à son gré : ni son zèle ni sa personnalité n’empêchèreni en effet l’autorité supérieure de poursuivre l’œuvre d’organisation et de progrès, ce qui ne pouvait se faire, en bien des cas, qu’en sacrifiant les intérêts particuliers du khalifat à l’intérêt général.
L’ordonnance royale du 15 avril 1845 1 abrogea les arrêtés de 1838, et fit, de cet allié et de ce grand vassal de la première heure, un haut fonctionnaire officiellementplacé sous les ordres d’un officier supérieurcommandant de cercle.
Nous nous sentions déjà assez forts pour gouverner nous-mêmes, et