Promulgué le 31 août
L’article 121 dit : « Dans chaque circonscription de commandement, l'administration des territoires arabes est exercée, sous les ordres du lieutenant général, par les officiers investis du commandement militaire.
« Ces officiers ont sous leurs ordres : 1° . 2° les fonctionnaires et agents indi¬
gènes de tout rang, institués par nous [bey et khalifat], ou par le gouverneur général [bachagha, agha]. »
notre générosité naturelle souffrait de voir les abus de toutes sortes qui se commettaient dans les régions relevant de nos bevs et de nos khalifats, qui nous coûtaient plus qu’ils ne nous rapportaient ; nos instincts démocratiques, nos exigences administratives et notre hiérarchie militaire s’accommodaient mal de ces situations privilégiées, qui faisaient revivre sous nos yeux les mœurs, et les idées du XIIIe et du XIVe siècle.
Certes, nous avions d’excellentes raisons pour agir ainsi, mais il était difficile de les faire accepter par le khalifat, qui se trouvait lésé dans ses intérêts et dans son orgueil, alors qu’il n’avait pas cessé de nous servir loyalement ; il nous accusait d’ingratitude et ne comprenait qu’une chose: c’est que nous voulions amoindrir sa situation et lui imposer, à lui, noble seigneur, qui nous avait fait volontairement hommage de son fief héréditaire, les mêmes obligations et les mêmes devoirs que ceux imposés aux agents indigènes que nous avions réduits par la force des armes ou que nous avions créés de toutes pièces.
Le khalifat protesta par sa mauvaise humeur et surtout par son inertie. On en prit texte pour compléter et parfaire l’organisation du pays et mettre, autant que possible, des agents plus maniables et plus dociles.
A la fin de 1846, on retira du commandement de Moqrani les trois quarts de l’immense confédération des Oulcd-Naïl : les Ouled-Zckri passèrent dans le cercle de Biskra, et les autres tribus, à l’exception de celles de Bouçada, passèrent dans la subdivision de Médca '.
Ce coup fut très sensible au khalifat, car, en temps de paix, les Ouled-Xaïl lui procuraient de beaux revenus.
L’année suivante, en 1847, lors de la soumission de Ahmed-Taieb-Bensalem, cx-khal i fat de l’émir, on enleva encore à Moqrani, au profit d’Omar-Ben-Salem, nommé Bachagha de l’Oued-Sahel, dans la subdivision d’Aumale, les tribus kabyles Beni-Yala, Qsar, Sebkra, Beni-Mansour, Beni-Mellikeuch, Cheifa, sur lesquelles Moqrani n’avait jamais eu la moindre autorité, et celles de l’Ouennougha Gheraba, Ivsenna, Beni-Intaccne, 0. Msellem,qui étaient d'anciens serfs (adamya) de sa famille, mais du soff Adbesselem. Ralliées à l’émir, ces tribus de l’Ouennougha occidental, ou du soff (Oudenou-Abiod) « à l’oreille blanche1 2», avaient été razzées et soumises par le khalifat, en 1842. Mais il avait eu la main si lourde, et leur avait si durement fait expier leur attachement et leur concours à Abdesselem, que les malheureuses populations s’étaient de nouveau rejetées dans l’insurrection et avaient demandé assistance à Ben-Salem. A aucun prix elles ne voulaient retomber sous l’autorité de Ahmed-el-Moqrani.
Celui-ci était de plus en plus mécontent, car, cette fois, on lui avait bel et bien enlevé une partie du fief héréditaire et incontesté de sa famille. On essaya de lui faire comprendre que, n’avant pas réussi à affirmer d’une façon sérieuse son autorité et la notre sur ces tribus, il était indiqué de les remettre aux mains de gens qui y seraient acceptés sans nous obliger à intervenir, et qui feraient rentrer les impôts sans nous forcer à de dispendieuses expéditions.
1. Ce sont celles qui ont gardé officiellement le nom générique d’Ouled-Naïl, et qui ont formé plus lard l’annexe, puis le cercle de bjelfa.
2. L’Ouennougha oriental était dit « à l’oreille noire », Oudenou-Kahla ; ces dénominations paraissent provenir de la couleur des montagnes de l’Ouennougha, vues d’un peu loin.
t N T R ODUC T 1 O N
Ahmed-el-Moqrani était intelligent, et il comprit t'oft bien; mais il n'était pas d’un caractère à modifier sa manière de faire vis-à-vis ses anciens ennemis. Bientôt, le Hodna tout entier, livré aux créatures du khalifat, fut dans un état d’anarchie et de surexcitation tel qu’il fallut aviser. On créa donc , en octobre 18-19, le cercle de Bouçada, à la tète duquel on plaça un commandant supérieur, ayant directement sous ses ordres des caïds ne relevant plus du khalifat.
C'était pour Moqrani une diminution d'autorité et de revenus, et cela mit le comble à son mécontentement. Dès lors, il cessa de s'occuper des affaires de son commandement, s’isola dans son bordj, et il fut impossible de rien tirer de lui. A toutes nos communications, ou il ne répondait pas, ou il nous disait, en substance, avec plus ou moins de ménagements dans la forme : « C'est vous maintenant, et non plus moi, qui êtes les maîtres du pays ; vous avez des' agents à votre dévotion, et en qui vous avez plus confiance qu’en moi, puisque vous avez été les choisir parmi mes ennemis, qui sont cependant aussi les vôtres. Peut-être sauront-ils vous contenter mieux que je ne pourrais le faire, malgré toute mon affection pour vous. »
Or précisément, à cette époque, nous aurions eu besoin du zèle et de l'union de tous nos agents. C’est, en effet, en 1849 que parut, dans la subdivision d’Aumale, un individu qui devait, plus tard, jouer un grand rôle dans les annales des insurrections algériennes. Il se nommait Si-Mohammed-Lemedjedben-Abdelmalek, et fut vile connu sous le sobriquet de Boubeghla *, en raison d’une belle mule grise qu’il montait, et qui composait toute sa fortune.
Cet homme, venu de l'ouest, se donnait comme laleb et faiseur d’amulettes ; il s’était marié et tixé aux Adaoura, et n’avait d'abord été l’objet d’aucune plainte ; cependant, on le surveillait, et, sur des dénonciations d’indigènes, on avait fini par donner l'ordre de l'arrêter.
Prévenu à temps, il avait pris la fuite, et il était venu dans la Medjana, à deux kilomètres de Bordj-bou-Arreridj , chez Lakhdar ben-Abdesselem-el- Moqrani, où il avait passé quelques jours vers la fin de janvier 1831. De là, il était allé à la zmalamême du khalifat ; c’était alors un inconnu, demi-mendiant, demi-taleb, et il n’y avait rien d’étonnant à ce que le khalifat ne se fût même pas préoccupé de ce parasite de passage.
Mais, de la Medjana, il était allé s'installer, près d'un mois, à la Qalaa des Beni-Abbès, et là, sa présence, ses allures et ses discours avaient entraîné une rixe, à la suite de laquelle il avait été expulsé de la localité.
11 en était parti le vendredi 21 février et était descendu vers l’Oued-Sahel, après avoir fait remettre une lettre au khalifat par le nommé Djeraba-ben- Boudra, intendant et factotum de ce dernier à Qalaa.
Dans la nuit du 23 au 24, il était arrivé aux Beni-Mellikeueh, encore insoumis, et avait, alors, ouvertement commencé son rôle de chérit' et ses prédications insurrectionnelles.
1. Voir Y Histoire du chérif Bou-Bar'lu, par le commandant Robin; Revue africaine, 1881 à 1881. 1 volume in-8° ; Alger, Jourdan, éditeur, 1881.
Les détails inédits donnés ici sur les débuts de Boubeghla ont été extraits des rapports mêmes du capitaine Üargent, que le commandant Robin n'avait pas eus à sa disposition lorsqu’il écrivit son livre d'après les documents officiels de la division d'Alger.
Le khalifat n’avait rien dit, mais, en somme, rien de suspect n’avait eu lieu dans son commandement! Ses ennemis, prenant texte de cette lettre, écrite de Qalaa, ont prétendu que le khalifat avait lancé Boubeglila dans le commandement d’Amar-ben-Salem pour créer des embarras à ce chef, au profit duquel il avait été amoindri. C’est là une supposition toute gratuite et qu’aucun fait n’est jamais venu corroborer.
Lorsque, au mois de juin, le général Bosquet entra en opération dans l’Oued- Sahel, le khalifat et ses deux fils, Mohammed et Lakhdar, vinrent attendre la colonne, avec leur goum, à la limite juste des Beni-Abbès. Tous trois prirent une part honorable et très active au combat livré le 8 juillet contre les Beni-Ayal, des villages d’Azrou, de Tazaert et d’Ighil-Ali, que le khalifat dénonça comme ayant jadis donné asile et assistance au chérif, ce qui n’était vrai qu’en partie ; mais Moqrani avait une vieille haine contre ces villages, qui étaient du soff d’Abdesselcm, et il avait grossi leurs méfaits pour que le châtiment fût plus sévère.
Le 9 juillet, quand la colonne arriva à Tala-Mezida, qui est le camp sous Qalaa, Moqrani, accompagné de ses fils, emmena le général et une soixantaine d’officiers visiter la forteresse de ses pères ; là, il leur offrit une dififa somptueuse et une réception princière.
Par contre, il n'avait voulu donner ni un renseignement ni un avis, en dehors de ce qui concernait les Beni-Abbès. Alors qu’on avait la certitude morale et même matérielle qu’il savait bien des choses que nous aurions eu intérêt à connaître, il ne se départait pas d’un mutisme et d’une réserve exagérés. Le général Bosquet en était exaspéré, et il proposa presque de jeter par-dessus bord Ahmed-el-Moqrani et de le remplacer par un Abdesselem quelconque.
Le khalifat le sut, et cela n’augmenta pas son zèle pour nos affaires, qu’il continua à délaisser de plus en plus. En réalité, cela ne nous déplaisait qu’à demi, car son fils Mohammed, élevé sous les yeux du capitaine Dargent, le remplaçait dans son service, et c’était pour nous, un auxiliaire autrement souple et maniable que son père.
Au milieu de l’année 1852, le khalifat fit le pèlerinage de La Mecque. Il en revint à la fin de mars 1853 et débarqua à Marseille, où l’attendait une invitation le conviant à assister au mariage de l’empereur Napoléon. Il allait partir pour Paris, quand il tomba malade et mourut, le 4 avril 1853.
LE BACIIAGHA MOHAMMED -EL-MOQRANI
Le corps du khalifat fut ramené en Algérie. Les funérailles furent faites en grande pompe, le Mobacher publia une notice nécrologique très tlalleuse pour la famille; puis, la part faite à la reconnaissance, on s’occupa des affaires.
Tout d'abord, on supprima les fonctions inutiles de khalifat, et, comme dans la province de Constantine il n’existait alors aucune situation intermédiaire entre celle de khalifat et celle de caïd I, on pensa à partager le commandement de la Medjana en un certain nombre de caïdats.
Sur les instances du commandant Dargent, on finit pourtant par constituer au plus intelligent des fils du khalifat 2 un bachaghalik, c’est-à-dire un commandement ayant une désignation honorifique spéciale et une étendue encore très grande.
Mohammed-ben-el-hadj-Ahmed-Moqrani ne fut pas moins très mortifié de la situation qui lui était faite : son père ayant fidèlement servi la France, il espérait recevoir le fief patrimonial tel qu'il était, avec le titre et les avantages qui y étaient attachés. Sa déception fut vive ; néanmoins, en homme politique et intelligent, il ne fit rien paraître et ne se découragea pas. Il mit, dans les
1. Dans la province de Constantine on avait calqué l’organisation des Turcs, tandis que dans celles d’Alger et d’Oran on avait dû prendre l’organisation plus hiérarchisée introduite par l’émir Abd-el-Kader, qui avait des aghas et des bachaghas. Dans la province de Constantine un simple, caïd avait, et a encore aujourd’hui, un commandement équivalent à un aghalik ou à un bachaghalik des autres provinces. Aussi quand, en 1874, on fit passer le cercle de Bouçada de la division de Constantine dans celle d’Alger, on nomma aghas tous les caïds et caïds tous les ehioukhs, sans quoi ils se fussent trouvés dans une position d’infériorité apparente vis-à-vis leurs collègues de la subdivision et de la division.