P. A T NA
Quoi qu'il en soit, à peine la voiture est-elle ramenée que le bord,) de Chassaing est attaqué : Benbahloul, qui est resté dehors, est avec les pillards, mais il se tient hors de portée de la carabine de Cha^saing. Au bruit de la fusillade, le marabout Ben-Abdessemed est accouru; à son aspect, les agresseurs s'écartent et cessent de tirer : le marabout entre au bordj, rassemble les Européens et les ramène lui-même sans incident à Batna.
Aux félicitations qui lui sont adressées dans cette ville, il répond comme il le fera plus tard en témoignant devant la cour d’assises : « Je n’ai fait que mon devoir de musulman; ne sommes-nous pas ton- (îls d’Adam et ne suis-je pas marabout1? »
. Cependant, dès la nuit du 21 au 22, le chef du bureau arabe avait fait un appel pressant aux chefs indigènes du Djebel-Aorès. Le 23, le caïd Boudiaf-ben-Belgacem 2 nous amena 200 cavaliers des Achèche, commandés par ses fils et par ses neveux. Le caïd de l'Oued- Abdi, Mohammed-bel-Abbès, et le caïd des Ouled-Ziane, Mohammedben-Messaoud , en amenèrent chacun 100. Ces 400 cavaliers furent placés sous les ordres de l'interprète militaire Canquoin, avec mission d’assurer la sécurité de Lambesse et de Marcouna. Ils réussirent à interdire l'accès de la plaine aux bandes rebelles du Belezma. Le jour même de leur arrivée, ils eurent contre les rebelles un engagement heureux, assez sérieux pour faire comprendre que ce côté était bien gardé. Un des nôtres y fut légèrement blessé.
Grâce aux patrouilles et aux reconnaissances de ces goums, Batna ne fut inquiété que sur le front nord, qui fait face aux montagnes des Ouled-Chelieh.
Le même jour, 23 avril, une reconnaissance faite sur la route de Constantine délogeait les vedettes et coureurs ennemis, sans qu'il y eût à proprement parler de combat. On organisa des postes de miliciens à l’abattoir et dans quelques maisons isolées. Les troupeaux
1. Ben-Abdessemed refusa toute distinction honorifique et toute récompense.
2. Les Ouled-Belgacem, installés à Chemora quand ils étaient en paix avec les Turcs, étaient les seigneurs de l’Aorès septentrional; ils avaient 150 à 200 cavaliers mezerguia des Ouled-Fadel, Ouled-Saïd et Beni-Moumenine. Ils furent souvent caïds de l’Aorès pour le compte du bey. Souvent aussi le caïdat de l’Aorès était confié à un homme des zmoul; dans ce cas, les O. Belgacem se retiraient dans la montagne chez les O. Fedala, Achèche, Beui-Maafa, Touaba et autres fractions indépendantes. Les O. Belgacem, chioukh de l’Aorès, étaient les ennemis héréditaires du chikh de Belezma. Cette vieille rivalité, toujours vivace, nous servit en 1871. — Ajoutons que le caïd Boudiaf-ben-Belgacem fut tué en 1879, au début de rinsui’rection de l’Aorès, en essayant d’arrêter les meneurs des Ouled-Daoud (Touaba).
LA IC n OUA X NE RIE
entassés en ville furent mis an pacage, entre les remparts et ces postes que relièrent, clans le jour, des patrouilles volantes; la nuit, ces postes rentraient en ville avec les troupeaux.
La journée du 24 se passa sans incident. Il y eut une reconnaissance comme la veille et le service fut complété et perfectionné. Le soir, on fit partir de nouveaux émissaires pour Constantine.
Le 25, à deux heures de l'après-midi, profitant de ce que la troupe régulière était en train de faire la reconnaissance journalière à quelques kilomètres de la ville, le conseil municipal fit prendre les armes à toute la milice non employée à la garde des remparts. Une partie vint occuper la porte de Lambesse, et un piquet, escortanL la municipalité, vint cerner l’hôtel de la subdivision. Ce déploiement de forces n'avait d’autre objet que d’imposer au commandant par intérim de la subdivision l'arrestation du caïd Ahmecl-bel-Cadi, qui, au dire du conseil municipal, « trahissait la France et entretenait des intelligences avec les rebelles, etc. »
Le commandant de place demanda à consulter les officiers de l’armée présents en ville et fit appeler son adjudant de place, le capitaine du génie et le chef du bureau arabe.
L’arrestation de Bel-Cadi était une chose à la fois inutile et sans importance : ce malheureux vieillard, absolument démonté par les événements, n’était bon à rien; il était du reste incapable de vouloir du mal à quelqu’un, et c’était une quantité négligeable; seulement son âge et ses services passés commandaient des égards.
Mais l’autorité militaire ne pouvait obéir à une injonction ainsi formulée parla municipalité appuyée sur la milice citoyenne; et, d'autre part, laisser les miliciens agir eux-mêmes c’était amener une effusion de sang, car les serviteurs du caïd auraient reçu la milice à coups de fusil.
En ce moment, l’état de siège 1 n’était pas encore proclamé; le commandant de place, après avoir obtenu de n’avoir affaire qu’avec le maire et ses deux adjoints, répondit que, la zmala du caïd Bel-Cadi étant sur le territoire même de la commune, l’autorité militaire n’avait pas qualité pour opérer une arrestation ni pour faire des perquisitions et que, comme elle n’avait aucun grief contre Bel-Cadi, elle déclinait toute ingérence et toute responsabilité dans cette affaire.
1. Lin arrêté du gouverneur général était signé ce même jour (25 avril) à Alger, et comprenait la subdivision de Batna dans l’état de siège, mais il ne fut connu à Batna que dans les premiers jours de mai.
Toutefois, le chef du bureau arabe prévint à titre officieux le maire que, si le juge de paix requérait la milice d’arrêter Bel-Cadi, il fallait s'attendre à des coups de fusil et à une résistance pouvant coûter cher à la milice.
Le juge de paix, invité par le maire à se rendre à la subdivision, déclara ne pouvoir faire une arrestation ou une perquisition que dans le cas de flagrant délit ou en vertu d’une commission rogatoire; il ajouta que, même en tenant compte des circonstances qui l’isolaient du chef du parquet, il ne pouvait rien faire sans une plainte écrite lui dénonçant des faits qualifiés crimes par la loi.
Le maire et ses adjoints étaient des gens de bon sens; ils n’avaient suivi cette démonstration que débordés par un conseil municipal affolé et avec l’espoir de le diriger dans un sens pacifique. Ils expliquèrent que les allées et venues des serviteurs de Bel-Cadi entretenaient en ville une méfiance et une surexcitation qu'il était urgent de calmer; ils demandèrent que l’autorité militaire voulût bien les aider dans celte tâche.
La question ainsi posée, il n’v eut plus qu’une discussion courtoise, à la suite de laquelle l’autorité militaire consentit à faire venir Bel-Cadi en ville, comme otage, sous la condition expresse qu’il serait traité avec égards, et non pas en prisonnier. Il lut en outre convenu que la milice n’interviendrait pas dans cette affaire.
Les dispositions de détail arrêtées ensuite d’un commun accord, le maire, le premier adjoint, le juge de paix et le chef du bureau arabe se rendirent à la porte de Lambesse, et là ce dernier envoya un simple ileira prier le caïd Bel-Cadi de venir sur-le-champ.
Quelques minutes après, Bel-Cadi arrivait; le chef du bureau arabe, en présence du premier adjoint qui comprenait l’arabe, expliqua en cette langue au caïd les appréhensions des habitants de Batna, la surexcitation résultant des massacres commis par les gens dont il était officiellement responsable, et la possibilité de tentatives criminelles ou de représailles contre lui par les parents des victimes. Le chef du bureau arabe ajouta qu’en présence de celte situation, et dans l’intérêt même de la sécurité du caïd, il l’invitait à venir tout de suite résider en ville, où il serait consigné dans l’ancien commissariat civil, mis à sa disposition par la municipalité.
Le caïd, très pâle, fit un signe de tête, marmotta en pleurant une formule de résignation, et, s’appuyant sur le bras du capitaine de la milice, qu’il connaissait particulièrement, il se rendit, sans escorte ni garde, au lieu assigné.
LA K1IOUANNERIE
Le juge de paix, assisté du maire, du premier adjoint et du chef du bureau arabe, fit, prévenir les fils du caïd qu’une perquisition allait être laite et que la milice empêcherait de sortir tous les gens de la zmala, à l’exception des femmes, qui étaient autorisées à monter préalablement dans la voiture du caïd et à aller habiter en ville avec le chef de famille.
Tout se passa avec ordre, sans bruit ni difficulté; la perquisition n'aboutit, comme c’était prévu, qu’à la mise sous scellés de six fusils de luxe, hors d’état d’envoyer une balle.
Une sentinelle fut placée, par la municipalité, à la porte du commissariat civil, pour empêcher les communications de Bel-Cadi avec l’extérieur, et il ne faisait pas bon, le soir, pour les gens en bernous, de passer trop près de cette sentinelle. Un malheureux goumier, domestique de l’interprète Canquoin, rentré le soir en ville pour faire une commission de son maître, étant venu à passer dans le voisinage de la sentinelle, reçut un coup de feu, sans même avoir été averti. Le poste prit les armes et les miliciens le poursuivirent jusque dans la maison de Canquoin, où il s’était réfugié auprès d’une fdle française qui vivait avec son maître; ils enfoncèrent la porte et achevèrent ce malheureux à coups de baïonnette, aux pieds de cette tille qui s’efforça en vain de le protéger et de le sauver. Elle ne réussit qu’à se faire bousculer, frapper et injurier.
Cet acte de sauvagerie et quelques coups de fusil précipitamment tirés en plein jour par des patrouilles de miliciens sur des domestiques et des ouvriers kabyles, que la peur faisait prendre pour des espions ou des insurgés, exaspérèrent les indigènes et furent longtemps exploités par les chefs rebelles pour retarder ou empêcher les soumissions.
Dans la nuit du 23 au 20, il y eut encore une alerte et on tira quelques coups de canon sur des groupes de pillards.
Le 26 avril au matin, le goum des Amamra arriva de Khenchela; il avait fait vingt lieues dans la nuit, sous la conduite de son caïd, Mostafa - ben - Üuaretz , un ancien spahi d’un dévouement à toute épreuve.
Au moment où il entrait en ville par la porte de Lambessa, la reconnaissance sortie parla porte de Constantine était attaquée au ravin des Mines, au premier tournant de la route : il y eut combat, et on aborda à la baïonnette des groupes embusqués. Les miliciens de Batna et les mobiles des Bouches-du-Rhône, tous bien commandés par d’anciens officiers, rivalisèrent d’énergie avec les compagnies du bataillon
d'Afrique. L’ennemi eut environ 150 morts, dont beaucoup restèrent sur le terrain jusqu’à la nuit. Nous eûmes, de notre côté, 2 miliciens et 2 mobiles tués et 2 blessés. L’ennemi fut rejeté jusqu’aux premières pentes de la montagne; la poursuite ne cessa que faute de munitions pour l’obusier de montagne et les chassepots1.
Le soir, à neuf heures et demie, le colonel Adeler rentrait à Batna, sans avoir été attaqué en route, car les Lakhedar-Halfaouïa et l’Aorès étaient restés dans le devoir. En même temps, un émissaire apportait une lettre officielle de Gonstantine, annonçant que le lieutenant-colonel Marié, avec son régiment, et le goum desHaracta d’Aïn-Beïda, conduit par le vieux khalifat Baahmed et ses fils, seraient le 28 à Batna. Au dire de l’émissaire, la route de Constantine était libre, et les rebelles se tenaient dans la montagne.
Le 28 au matin, le colonel Adeler, avec un millier d’hommes, part au-devant de la colonne de secours. Comptant rentrer au plus tard dans l'après-midi, il n’emmène pas de convoi. Au bout de quelques kilomètres, il est fort surpris de ne pas distinguer au loin, dans cette immense plaine où rien ne masque la vue, les contingents des Haracta et les soldats annoncés. Le goum des Amamra, qui, sous les ordres du chef du bureau arabe, éclaire la colonne et la flanque à une assez grande distance sur la droite, arrive ainsi à hauteur d’El-Mader, et là il essuie quelques coups de feu. Presque aussitôt le village, situé à 7 kilomètres environ de la route, est incendié par les rebelles.
Le colonel Adeler arrête sa colonne ; le chef du bureau arabe, avec le goum des Amamra et 25 hussards, va en reconnaissance jusqu'au village où on croit qu’il reste encore quelques Français : deux compagnies sans sac sont envoyées derrière lui comme soutien.
Un ruisseau marécageux ne peut être traversé par les chevaux de dili-
1. Il y eut à ce propos un moment de panique eu ville. Un maréchal des logis de gendarmerie, envoyé par le capitaine commandant pour ramener quatre caisses de munitions, venait de raconter le combat ; l’attaque à la baïonnette, les quatre morts, le manque de munitions pour poursuivre, etc., tout cela, en quelques instants, avait été dénaturé par les racontars, et le bruit courut tout à coup que la milice était cernée et que, faute de munitions, elle se défendait à la baïonnette : on vint prier le commandant de la subdivision d'aller à leur secours. Le chef du bureau arabe prit alors avec lui le goum des Amamra, qui n’avait pas encore dessellé ses chevaux, distribua des cartouches et traversa la ville au pas, pour ne pas augmenter la panique. Une fois hors la porte, il partit au petit galop, sabre au poing, pour « dégager la milice », quand, au tournant de la route, il vit, sur le bord des fossés, les miliciens, assis et cassant gaiement la croûte, leurs fusils en faisceaux. A quelque distance gisaient des cadavres d’indigènes, et un peu plus loin, sur un mamelon, le capitaine commandant le détachement regardait avec sa longue-vue les derniers fuyards gravir la montagne.
L A K II 0 U A N N E li I E
gence que montent les hussards; seuls le maréchal des logis et le brigadier franchissent l’obstacle avec l’officier et le goum. Aux approches du village, ils sont accueillis par une fusillade plus bruyante que bien dirigée. L’ennemi, qui voit les 23 hussards et les deux compagnies en arrière du goum, bat en retraite tout en tiraillant, et, quand le chef du bureau arabe parcourt le village, il n’y trouve personne. Toutes les maisons visitées, et les appels restant sans réponse, le goum reprend au pas la direction de la colonne sans être inquiété et n’ayant qu’une jument blessée.
Le colonel Adeler bivouaqua à la Fontaine-Chaude, d’où il fit partir des émissaires pour savoir ce qu’était devenue la colonne de secours.
Le 29 au matin, ordre fut envoyé à Batna d’amener le convoi de vivres et l’ambulance, et, peu après, on vit arriver la colonne Marié, dont le chef avait été retenu à Aïn-Yacoute par les indications erronées des fils du khalifat, qui, mal renseignés, représentaient la route de Batna comme coupée par des contingents considérables; le lieutenant-colonel Marié avait alors fait appel au goum des Segnia, et ne s’était mis en marche qu’au reçu d’un billet apporté par un des émissaires du colonel Adeler.
Les deux colonnes réunies campèrent dans le village même d’El- Mader pour, de là, opérer sur le versant nord-ouest, du Bouarif avec le goum des Amamra, pendant que les goums des Achèche et des Ouled- Fadel surveilleraient le versant sud-est sous la direction du capitaine Belloc, adjoint au bureau arabe, et sous la conduite des membres de la famille Boudiaf, à qui l’ordre fut envoyé le jour même.
Le 30, les principaux ravins du Djebel-Bouarif furent fouillés par trois reconnaissances appuyant les goums engagés. La résistance fut peu sérieuse ; les obusiers et les chassepots firent beaucoup de mal aux rebelles, qui laissèrent entre les mains des Amamra plus de 0,000 têtes de bétail. Des douars des Ouled-Si-Ali-Tahammemt, et surtout des Haracta-Djerma, vinrent faire leur soumission. Le chikh Lakhedar-ben-Messaoud, le même qui avait déjà sauvé des Européens, amena plusieurs douars partiels que n’avaient même pas atteints nos reconnaissances. Un détachement poussa, sous la conduite de ce chikh, jusque chez Ben-Abdessemed, d'où il ramena les onze Européens réfugiés chez ce marabout. Le lendemain, ces colons rentrèrent à Batna sous bonne escorte et sans incident.
Le 1er et le 2 mai, le colonel Adeler monta sur la crête du Bouarif, qu’il suivit en rabattant les troupeaux et les rebelles sur les troupes
et sur les goums qui parcouraient la plaine des deux cotés de la montagne. Les llaracta-Djerma achevèrent leur soumission.
Le 3 mai, le camp fut installé à Djendelite ; le capitaine Belloc, avec les goums de Boudiaf, rejoignit les colonnes apçès avoir doublé la pointe nord-ouest du Bouarif. 11 amenait de nombreux prisonniers et environ 8,000 moutons et 150 bœufs, produit de ses razzias.
Pendant ce temps, le chef du bureau arabe de Batna, avec le goum des Amamra, avait, dans un des ravins du Bouarif, un engagement qui coûtait une douzaine de morts aux rebelles et dans lequel cet ofiicier et deux goumiers étaient légèrement blessés. Deux compagnies et un obusier vinrent appuyer le goum et montèrent sur les deux arêtes latérales du ravin: quelques obus suffirent pour faire sortir des fourrés les troupeaux que le goum commençait à razzer, quand les rebelles, cessant le feu, envoyèrent en avant leurs femmes et leurs enfants, agitant des branches de feuillage et des chiffons à peu près blancs. Bientôt deux douars partiels des Haracla-el-Mader se rendaient à discrétion. Ce fut le dernier des engagements dans le Bouarif; ce jour-là et le lendemain 4, la presque totalité des gens des llaracta- Djerma, Haracta-el-Mader et Ouled-Si-Ali-Tahannnemt se rendaient à discrétion.
Tous d'ailleurs déclaraient qu’ils n’avaient fait défection que contraints et forcés par les bandes de Ben-Babmoun et de Slimane-ben- Drouhaï; que, sauf Benbahloul et les gens de sac et de corde qui étaient allés rejoindre individuellement les contingents retranchés au Djebel-Mestaoua, dans le Belezma, personne ne voulait ni se battre ni piller. Ils demandèrent à nous prouver leurs bonnes dispositions, soit en fournissant des goumiers et des convoyeurs, soit autrement.
Le colonel Adeler les chargea de maintenir libre la route de Constantine entre Aïn-Yacoute et Batna, et, dans l’après-midi du 4 mai, après avoir choisi des otages parmi les notables et les vieillards, il alla lui-même avec le goum des Acheche, commandé par le capitaine Belloc, installer plusieurs campements définitifs à la Fontaine-Chaude, où il passa la nuit. •
Ce jour-là, 4 mai, à Aïn-Yacoute, à 1:2 kilomètres du camp de la Fontaine-Chaude, avait eu lieu, à neuf heures du matin, un drame horrible, qui faillit entraîner l'insurrection des grandes tribus des Zemoul et des Berranya de la banlieue de Constantine. Trente-deux indigènes de ces deux tribus fidèles, parents ou domestiques de spahis et de goumiers, étaient fusillés par les miliciens de Constantine campés à Aïn-Yacoute, lesquels s’étaient constitués de leur propre
LA KHOUANNERIE
autorité en cour martiale et avaient dressé de cette exécution sommaire un procès-verbal contenant les noms des juges, mais non ceux des victimes, non plus que l'énoncé des crimes dont on les déclarait coupables.
Voici ce qui s’était passé :
Des indigènes des O. Zoui (Zmoul) et des Ouled Belaguel (Berranya) étaient venus apporter des provisions aux goumiers de la colonne Marié ou acheter des moutons aux ventes faites à Djendelite à la suite des razzias. Ils avaient reçu de ces goumiers, qui les avaient ramassés dans les ravins, quelques menus objets de provenance européenne!.
Pendant les journées du 1er au 3 mai, ils s’en retournaient paisiblement chez eux par petits groupes, passant sans défiance près du camp des miliciens à Aïn-Yacoute. Mais ceux-ci leur courent sus, les arrêtent, les désarment, les déshabillent et les enferment d’abord dans une écurie.
D’autres indigènes qui avaient échappé à ces arrestations arbitraires avaient prévenu le lieutenant-colonel Marié et le kbalifat Ba- Ahmed, les priant d’intervenir pour la mise en liberté de ces gens inoffensifs et amis. Des lettres dans ce sens avaient été écrites et remises, mais ces lettres étaient forcément assez vagues et laissaient, en somme, au commandant des miliciens le soin de conserver ou de relâcher les prisonniers qu'il avait cru devoir faire.
Celui-ci constitua son état-major en une « commission militaire », à laquelle furent adjoints deux sous-officiers et deux miliciens simples soldats, en tout dix membres; voici la fin de leur procès-verbal :
« Après l’exposé des faits ci-dessus indiqués, le président ouvre la discussion à savoir si les accusés sont coupables oui ou non. A l' unanimité: Oui.
u Ce point acquis, la discussion s’ouvre pour savoir quelle sera la peine à appliquer ; à l'unanimité on décide que les coupables seront passés par les armes. En foi de quoi ont signé » (suivent les signatures).
Dans sa lettre d’envoi, le lieutenant-colonel des miliciens ajoute
l. Lu procès-verbal les énumère ainsi : « Un bonnet de femme, plusieurs chaînes d’attaclie pour bœufs, un câble de charrette, une blouse blanche, une musette portant le numéro 1,211, 10“ chasseurs, etc. (sic). Sur l'un des accusés, ou a également saisi un mandat-poste de 20 francs au nom de Guelpot Jean, soldat au 81e de marche, daté du 18 avril 1871. — 11 donne également connaissance de deux lett es du lieutenant-colonel Marié, qui, tout en prévenant que le khalifat réclame les hommes incarcérés, ne peut cependant rien affirmer et laisse le commandant libre de suivre son inspiration. »
que, « en présence des atrocités commises par les révoltés sur nos infortunés colons, il n'a pas hésité un seul instant à appliquer la peine prononcée ». Mais ni dans la lettre d’envoi ni dans ce singulier procès-verbal il n'est dit de quoi les indigènes fusillés étaient déclarés coupables !
Un peloton d’exécution fut commandé : bon nombre de miliciens refusèrent d’en faire partie; on s’adressa à des volontaires, qui furent en nombre suffisant pour faire la sinistre besogne, car dans ce détachement se trouvaient des gens appartenant à « l’armée roulante », et qu'on avait incorporés un peu à la légère1.
Les malheureux indigènes, attachés deux à deux, tombèrent sous les balles de ces forcenés, qui les achevèrent à coups de crosse et à coups de baïonnette. Quatre réussirent à rompre leurs liens et à s’enfuir; on les poursuivit en faisant sur eux un feu roulant qui, heureusement, ne leur fit que des blessures dont ils guérirent.
L’émotion fut grande chez les Zmoul et chez lesBerranya; sans l’intervention immédiate du capitaine Chapsal, adjoint au bureau arabe de Constantine, arrivé en toute hâte, les indigènes exaspérés auraient exercé de sanglantes représailles sur les miliciens d'Aïn-Yacoute. Le capitaine Chapsal resta plusieurs jours au milieu des indigènes, calma les esprits, promit que justice serait faite et que des indemnités seraient payées ; il s’efforça surtout de faire comprendre que les miliciens auteurs de ce crime étaient des citadins de Constantine, qui n’avaient rien de commun avec les braves et honnêtes colons ruraux des fermes et villages voisins, dont les indigènes n'avaient jamais eu à se plaindre. *
Pendant ce temps, le chef du bureau arabe de Constantine, le capitaine Yillot, était aux Segnia, dont le caïd, Mokhtar-ben-Daïkha, rappelé de Djendelite, avait failli être aussi fusillé à Aïn-Yacoute, et n'avait échappé à la mort que grâce à l'intervention courageuse d'un milicien dessinateur du service topographique. Le capitaine Yillot, qui savait manier les indigènes, trouva un dérivatif à l’exaspération des Segnia. 11 lança, le o mai, douze ou quinze cents de leurs guerriers sur un groupe insurgé des Haracta-Djerma, qui, pour fuir leseo-
1. Constantine était encombré d'ouvriers sans travail venant des chantiers de l'intérieur; il y avait parmi eux des déclassés de toutes les nationalités, et ils apportaient un appoint à toutes les réunions tumultueuses, à tous les désordres de la rue. Pour en débarrasser la ville et pour leur faire gagner le pain qu’on leur donnait, on en engagea dans la milice un certain nombre qu’on classa dans les compagnies détachées à l'extérieur. Ils démoralisèrent ces compagnies, déjà mal commandées, pour la plupart, par des oüiciers nommés à l'élection.
LA KlIOUANN ERIE
lonnes Adeler et Marié, étaient remontés vers le nord. Une razzia de 3,000 moutons, qui furent laissés aux capteurs, changea le cours des idées des Segnia et les raffermit dans le devoir.
Ce fut, en somme, l’activité, l'habileté et le tact des capitaines Viilot et Chapsal qui maintinrent le calme dans le pays et empêchèrent l’insurrection de s’étendre dans la riche vallée du Boumerzoug1.
Le 5 mai au matin, le colonel Marié allait camper à la fontaine du Génie, à 11 kilomètres de Batna, en face Fesdis; il emmenait avec lui le goum des Amamra, commandé par le chef du bureau arabe de Balna, qui devait faire auprès de lui fonction de chef d’état-major.
Le soir, un berger indigène lui amenait deux petites filles françaises, vêtues à l’arabe et âgées de dix et de trois ans. Ces deux enfants avaient échappé au massacre du Ravin-Bleu; séparées, dans la bagarre, de leur mère, qui fuyait avec un bébé clans les bras, sous la protection intéressée d'un indigène, elles avaient été prises par un homme des Ouled-Chelieh et emportées dans un gourbi, où elles avaient été bien traitées. Mais celui qui les avait sauvées n’avait pas osé les amener à Batna, tant l’exaspération des colons était grande; il avait crainl, [aussi, d’être arrêté en les amenant lui-même à la colonne, et il les avait fait remettre par une jeune indigène à un berger, qui les avait conduites à un spahi. — Ces pauvres enfants n’étaient pas trop épouvantées; elles dînèrent à la table du colonel, et" on les fil
1. Plus tard, en 1874, on indemnisa, avec l’argent de la contribution de guerre, les familles des 32 indigènes massacrés à Aïn-Yacoute; mais on ne poursuivit jamais les miliciens de la soi-disant commission militaire, ni ceux du peloton d’exécution. Plusieurs d’entre eux vinrent même aux assises de Coustantine en qualité de jurés dans le procès des grands chefs.
Le général Augeraud, comme c’était son devoir, se disposait à faire traduire ces miliciens devant le Conseil de guerre, ce qui était la seule solution légale. Avant de le faire, il crut convenable de prendre l’attache de l’amiral de Gueydon, qui répondit « qu’il préférait en voir charger un juge d’instruction, afin que les gens égarés (et ils sont nombreux!) ne puissent supposer aucun parti pris de l’autorité militaire ». Mais, celle-ci étant seule compétente, le gouverneur prescrivit, le 17 mai, que l’enquête serait faite par elle, sauf à déférer plus tard les coupables à la justice civile.
11 y eut des tiraillements, des lenteurs, des difficultés; les choses allèrent au Conseil des ministres et jusqu’au président de la République, M. Thiers. Bref, en septembre 1871, on avait renoncé à poursuivre, « tout en déplorant que de pareils actes puissent échapper à une punition exemplaire ».
On trouvera d’autre ^ détails sur le massacre d’Aïn-Yacoute dans la déposition du capitaine Villot, lors de l’enquête parlementaire (voir Rapport de M. de la Sicolière, tome 11, page 183); il y a toutefois dans ce document une faute d’impression à signaler : la lettre datée du 3 mai à Oum-el-Djenab est en réalité du 3; et cela ressort du texte même de cette lettre.
coucher avec la famille du fermier de Djendelite, qui, devant rentrer à Batna le lendemain, campait avec la colonne.
Le lieutenant-colonel. Marié, dont les jeunes soldats étaient très fatigués' comptait rentrer aussi par la route nationale, et il attendait là le colonel Adeler, qui, à Djerma, obtenait, par sa seule présence et sans coup férir, la soumission, d’ailleurs plus ou moins précaire, des principales fractions des Tlett, Uuled-el-Cadi. Ouled-Mehenna et Ouled-Si-Ahined-ben-Feradj.
Mais, sur les instances réitérées du chef du bureau arabe de Batna, qui lui représehta combien il serait politique et utile de montrer les « pantalons rouges » dans.le Ravin-Bleu, le colonel Marie finit par décider que l’on rentrerait en ville en passant par Kasrou et par le théâtre même des massacres du 22 avril, dont le capitaine lui avait conté la sinistre histoire.
Celui-ci venait d'apprendre par ses espions qu'un rassemblement assez nombreux de rebelles était à Kasrou même, et il pressa le colonel de lever le camp, offrant d’éclairer la colonne avec ses goums, que soutiendraient les tirailleurs ‘indigènes. Le lieutenant-colonel Marié, officier de France, ignorant l’Algérie, professait une méfiance absolue vis-à-vis tout ce qui portait un bernons ou une chéchia ; malgré les observations respectueuses du chef du bureau arabe et du commandant des tirailleurs, qui était un vieil Africain, il ne voulut pas admettre un seul instant que « ses braves petits soldats » ne marchassent pas en tête de la colonne et eussent besoin de se .faire éclairer par des Bédouins. Il confia donc au commandant des tirailleurs tout ce qui était indigène, tirailleurs, spahis, caïds et goums, et. lui prescrivit de suivre la ligne des crêtes à droite de la colonne marchant dans la vallée. Ce fut dans ces conditions qu’on se mit en marche, le 7 mai, de grand matin, pendant que la colonne Adeler rentrait à Batna.
Pour être bien sur que ses ordres seront exécutés, le colonel Marié a fait partir son avant-garde sans même laisser le temps aux tirailleurs et goumiers de gravir la crête. Ceux-ci escaladent ces pentes abruptes au pas de course ou au trot, et ils arrivent sur la hauteur au moment où sonne la première halte. Bien que très en arrière de l’avant-garde, ils découvrent de ce point toute la vallée, et, avec l'acuité de vision dont ils sont doués, ils distinguent bien vite des choses suspectes, qu’ils montrent et expliquent à leurs officiers. Le chef du bureau arabe déchire alors une page de son carnet et envoie au colonel le billet suivant : « Mon colonel, des contingents sont em-
L’Insurvection de 1871.
LA K ÜOUANNERIE
busqués devant votre avant-garde; ils sont masqués par une haie artificielle de broussailles coupées et appartenant à une essence différente de celles qui vous entourent; le cavalier vous expliquera la ruse; voulez-vous pour plus de sûreté quelques tiraillèurs ou spahis ? »
Le billet arriva trop tard: le colonel avait repris sa marche en avant sans rien voir de suspect.
Tout à coup une fusillade, heureusement trop précipitée et mal dirigée, éclate sur toute la largeur de la vallée, et huit hommes de l’avant-garde tombent sous les balles des rebelles : deux sont mortellement frappés. Du haut des crêtes on voit une foule d'indigènes surgir des broussailles et de derrière les blocs erratiques disséminés au pied des escarpements. Ils lâchent leur coup de fusil et battent en retraite. Aussitôt notre artillerie balaye la vallée: une pluie de mitraille couvre les rebelles, et, tout en avançant, on lance des obus pendant quatre heures; on en lance même parfois sur des groupes de pierres qui, pour des yeux peu exercés, ressemblent singulièrement à des Arabes accroupis dans leur bernous1, ce qui amuse beaucoup les tirailleurs et les goumiers.
Mais, s'il y eut trop d’obus tirés inutilement, quelques-uns portèrent bien, et la colonne eut la satisfaction, en avançant, de rencontrer à chaque instant des cadavres et des armes abandonnés par les rebelles. Ceux-ci, en effet, n’avaient pas pu se jeter de côté: à notre gauche ils auraient risqué de tomber sur la colonne Adeler, qui rentrait à Batna par la route nationale, et sur les crêtes de droite les tirailleurs et les goumiers leur coupaient la route. Ils furent ainsi forcés de fuir en suivant le fond de la vallée et en restant dans le champ de tir de notre artillerie.
On campa sur le terrain de Kasrou, et le lendemain 8 mai, après avoir traversé le Ravin-Bleu sans être inquiété, le colonel Marié rentrait à Batna, où il fut l'objet d'une chaleureuse ovation de la part des habitants. « On voit bien, disait-on, que celui-là ne sort pas des bureaux arabes, il ne ménage pas les indigènes! »
En réalité, la canonnade de Kasrou était un succès stérile: on avait tué du monde, mais pas un indigène n'avait fait sa soumission; on n'avait ni un otage ni un prisonnier; seul l’effet produit était bon : on avait vengé les victimes du Ravin-Bleu.
1. Cette confusion est fréquente, l'illusion est- souvent complète à l’œi-l nu. II faut pour faire la distinction ou une grande habitude, ou une longue-vue, ou des yeux d'indigènes.
Les résultats obtenus par le colonel Acleler étaient autrement sérieux. Sans avoir eu un seul homme grièvement blessé, il avait fait rentrer clans le devoir cinq tribus et avait organisé avec elles des postes assurant la sécurité de la route de Constantine. Il avait rétabli la ligne télégraphique, qui depuis fut respectée, grâce aux Haracta- Djerma, insurgés de la veille, et aux Beni-Mehenna, qui résistèrent longtemps aux montagnards du Belezma. Il avait de plus repris et rendu une partie du bétail volé aux colons de El-Mader et de Fesclis; ses nombreuses razzias, vendues à Batna aux enchères publiques par les soins du service des domaines, avaient permis à plusieurs Européens de reconstituer à très bas prix une partie de leur cheptel.
A partir de ce moment, l’insurrection dans le cercle de Batna restera cantonnée à l’ouest de la route nationale de Constantine '.
1. La suite des faits concernant la région de Batna est au livre III, chapitre vu : Les Baxdes de la .Mestaoua.