Qui n'est qu’à 2U kilomètres de Batna à l'Oued-Chaba
au soir à Batna sur l’invitation du maire, fut aperçu au moment où il regagnait sa ferme : il fut tué à coups de fusil. Une femme et sa tille, qui seules étaient restées dans leur habitation, réussirent à prendre ïa fuite et à se cacher dans la broussaille. Il est à peu près prouvé qu’elles n’échappèrent pas aux yeux des rebelles; mais ceux-ci préféraient un pillage lucratif à des meurtres inutiles : ils ne les poursuivirent pas. Quelques heures plus tard, elles furent ramenées à Batna par la milice, qui se porta spontanément1 au Ravin-Bleu, quand, de Batna, on aperçut avec une longue-vue les indigènes se ruer sur les maisons abandonnées.
Deux détachements sortirent peu après. L’un, composé de cinquante goumiers et de quarante-cinq hussards que l’on avait montés avec les chevaux des diligences, requis à cet effet, fut envoyé sur la route de Constantine pour soutenir la milice et faciliter la rentrée des colons qui pouvaient encore être dehors.
L’autre détachement, composé d'une compagnie du bataillon d’Afrique, fut dirigé sur la route de Biskra, et eut mission de protéger à la fois la rentrée des cinquante hommes partis dans la nuit et l'arrivée d’un convoi de Sahari prisonniers, arrivant de Biskra avec une faible escorte.
Ce détachement réussit dans sa double mission. Quant aux miliciens, ils reconnurent bien vite qu’il n’était pas possible cl’aller protège)' les maisons du Ravin-Bleu, qui flambaient sous les yeux de plusieurs milliers d’indigènes : ils recueillirent les deux femmes citées plus haut, et rentrèrent, non sans avoir été forcés de faire le coup de feu contre les rebelles, qui tuèrent un des miliciens et en blessèrent un autre.
Pendant que ces faits avaient lieu aux portes de Batna, les ouvriers de la scierie Prudhome , avec leur escorte des Halimya , étaient arrivés, vers les sept heures du matin, à proximité de la tète du Ravin-
1. En ce moment, personne ne commandait à Batna. L'officier le plus ancien, chargé de l’expédition des affaires en l’absence du lieutenant-colonel Adeler, était un vieux commandant de place qui venait d’avoir un commencement de transport au cerveau et qui était complètement affolé, à tel point qu’un docteur dut l'examiner et qu’il fut un instant question de le conduire à l'hôpital et de l’enfermer. Son adjudant de place ne voulut ni assumer la responsabilité de cette mesure, ni prendre le commandement que lui conférait son ancienneté de grade. Ce furent un capitaine du génie, M. Jouaust, le capitaine commandant le bataillon d'Afrique et le capitaine chef du bureau arabe, qui, de concert et avec une grande discrétion, donnèrent les premiers ordres au nom du commandant V., qu’ils parvinrent peu à peu à calmer et à qui ils firent reprendre, en apparence au moins, ses fonctions de chef.
Bleu; là, ils rencontrèrent un cavalier du caïd des Ouled-bou-Aoun, qui leur dit que la route était coupée par les rebelles massés dans le ravin. Ils revinrent alors sur leurs pas ; quelques-uns Voulaient passer par la scierie Sallerin, mais le chikh Brahim-ben-Ncib, qui venait d'apprendre le drame provoqué par le moqaddem Mohammedben-Seddik, dont il aurait fallu traverser les terres, insista pour qu’on prît la route du Ravin-Bleu. On y revint de nouveau, et, de nouveau, à la vue des groupes armés, on n’osa pas s'avancer. Cependant, il était également dangereux de revenir à la scierie ou de rester sur la crête; le chikh, après s’ètre concerté avec son escorte, en laquelle il avait toute confiance, décida les Européens à s’engager dans le ravin, les Halimya se faisant fort de les faire passer sans encombre.
Mais, quand ils virent le nombre des rebelles, ils hésitèrent, et quand ceux-ci se mirent à tirer sur leur groupe, au lieu de chercher à se défendre et à s’ouvrir un chemin de vive force, ils passèrent à l’ennemi, et tirèrent à leur tour sur les Européens et sur le chikh.
Ce fut alors un sauve-qui-peut général; sur les 23 Européens qui étaient là, 12 furent tués en se défendant, IJ réussirent à prendre la, fuite et échappèrent finalement, grâce.à la protection, plus ou moins désintéressée, de quelques indigènes, rencontrés dans la broussaille, à quelques mètres du lieu de l’agression.
Brahim-ben-Ncib 1 et le garde forestier Mohammed-ben-Ahmedben-Ouarglane, les vêtements traversés par plusieurs balles, partirent à franc étrier et arrivèrent sains et saufs à Batna.
L'émotion fut grande en ville à cette nouvelle : la municipalité lit arrêter immédiatement tous les « porte-bernous » qui étaient dans la place et elle les enferma dans le marché couvert, dont la milice garda les grilles. Ces indigènes arrêtés étaient surtout des négociants mozabites qui, le lendemain, une fois l’effervescence calmée, furent relâchés sur les observations officieuses du chef du bureau arabe, qui lit remarquer au maire que les Mozabites couraient exactement les mêmes dangers que les Européens. On relâcha aussi les gens des tribus du sud de Batna, lesquels avaient tous des références excellentes.
1. Brahim-ben-Ncib était originaire des Lakhdar-Halfaouïa, ce qui explique pourquoi il n’avait pu prévoir la défection îles Ilalimya. 11 prit ensuite part à tous les combats livrés autour de Batna, et sa conduite fut jusqu’à la fui de l'insurrection correcte et courageuse. Néanmoins, pour donner satisfaction a l’opinion publique, on le fit passer en cour d’assises; il fut acquitté haut la main et, un peu plus tard, il fut nommé caïd des Allaouna de Tebessa, où il a su se faire apprécier.
LA K IIOUANNERIE
Un peu après le retour de la milice, on fut prévenu par les indigènes fidèles que les rebelles avaient décidé une attaque de Batna pour la nuit suivante. Le capitaine du génie Jouaust et le garde d’artillerie de la place armèrent tout de suite les bastions et organisèrent le service des pièces avec des artilleurs improvisés, pris parmi les hommes du bataillon et les miliciens.
L’attaque n’eut pas lieu, mais, vers les onze heures du soir, des groupes vinrent mettre le feu aux meules et aux maisons des jardins de la zone militaire; quelques coups de canon chargés à mitraille les dispersèrent.
Le 23 au matin, les bandes rebelles se portèrent vers Fesdis et El- Mader. A leur approche, les colons de ces deux hameaux prirent la fuite; onze d’entre eux, sur les conseils et sous la conduite de Lakhedar-ben-Messaoud, chikh des Haracta-Djerma, et de son frère Mohammed, se réfugièrent chez le marabout Si-el-hadj-Messaoud-ben-Abdessemed, qui habitait dans le Bouarif, à peu de distance. Ils trouvèrent auprès de cet homme de bien, également respecté des Français et des indigènes, une sécurité absolue et une hospitalité généreuse.
Les autres se groupèrent à Çl-Mader, dans la ferme de Chassaing, le tueur de lions; un nommé Benbahloul, ancien chikh révoqué, mais beau parleur ei possédant toute la confiance des colons, leur promit aide et assistance.
Pendant qu’il pérore en mauvais français, une bande d’indigènes enlève le troupeau commun, dont il a répondu; Chassaing le somme d’intervenir; il fait alors rentrer quelques bêtes. Mais, sa conduite paraissant louche, on se décide à atteler sept voitures qui, chargées de femmes et d’enfants, partent au grand trot pour Batna, sous l'escorte de quelques indigènes du voisinage.
En ce moment, des groupes armés, venus de l’ouest, parcouraient les campements des Haracta et des Ouled-Si-Ali-Tahammemt, afin de les entraîner dans l'insurrection.
Six des voitures arrivèrent sans encombre à Batna; la septième, qui contenait la maîtresse et deux fils de Chassaing, fut arrêtée par des gens embusqués. Un des deux enfants fut tué, l’autre fut enlevé par des indigènes qui le ramenèrent sain et sauf à Chassaing, en même temps que la voiture rebroussait chemin.
Ce drame, resté obscur, en dépit de l’instruction judiciaire et des condamnations prononcées par la cour d’assises, ne semble se rattacher que très indirectement aux faits insurrectionnels qui se déroulaient un peu plus loin.