Voir livre II, chapitre iv, page
DU SEBAOU A LA MEK
Le 6, la colonne se mettait en marche vers Aïn-Soltane et suivait la ligne de crêtes qui sépare le Boudouaou du Corso. Dans l’après-midi, les otages de cette tribu arrivaient au camp. Les deux caïds insurgés des Zouatna, Hasseine-ben-Tatar et Omar-ben-Hamimed, qui avaient joué un rôle actif dans l’attaque de Palestro, vinrent aussi faire des offres de soumission au nom de leurs tribus et amenèrent quelques otages. Un peu après arriva un colon1 qui avait été sauvé par le caïd des Ammal, El-hadj-Ahmed-ben-Dahmane. Il avait été amené en vue du camp par un serviteur du caïd, qui, n’osant venir en personne, avait envoyé le colon plaider sa cause.
Le 7, la colonne entière se reposa jusqu’à onze heures du matin, heure à laquelle la brigade Fourchault alla razzer les villages des Ouled-Abdelhadi et Ouled-Ben-Salah, moqaddems influents compromis dans le sac de Palestro, et chez lesquels on retrouva les vases sacrés de l'église. Puis on razza encore le village de Sehana et tous ceux situés sur la rive droite de l’Oued-Ouedfa (dit aussi Oued-Toulmout).
Ces villages et tout le pays étaient déserts; seul le caïd El-hadj- Ahmed-ben-Dahmane se présenta ce jour-là au général et resta au camp comme otage. 11 donna des nouvelles des colons réfugiés chez Si-Saïd-ou-Ali, l’amine-el-oumena des Beni-Khalfoun, et il promit de s’employer à activer la soumission de sa tribu et à faire arrêter les indigènes compromis lors du sac de Palestro.
Dans la soirée, trois coups de canon furent tirés à cinq minutes d’intervalle dans la direction de Dra-el-Mizane, et comme avertissement convenu avec le général Cérez, dont on venait fie recevoir des nouvelles rassurantes.
N'ayant plus de préoccupation de ce côté, le général Lallemand se dirigea, le lundi 8 mai, vers le col des Beni-Aïclia. Pour bien montrer sa colonne aux indigènes, il prit la route dite «chemin du Corso», route qui suit l’arête séparant le bassin de l’Oued-Corso de celui de l’Isser, et que l’on voit de toutes les montagnes voisines.
La grande halte se lit entre les fontaines El-Azila et Tifaoun, sur le flanc sud-est du coudiat Ighil-ou-Guerri; il n’y eut pas un coup de fusil tiré jusqu'au col des Beni-Aïcha.
Le mardi 9 mai, vers les dix heures du matin, à l’extrémité de la plaine des Isser, on vit déboucher une masse compacte de rebelles appartenant aux Aït-Khalfoun, Amraoua, Flissa et Isser. Cette masse
1. Le sieur Pauleborde. (Voir livre II, chapitre ix, page 310.)
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se divisa bientôt en deux colonnes : l'une, commandée par Ali-Qukaci, marcha vers les crêtes qui bordent la mer; l’autre, conduite par Saïdou-Ali, des Aït-Khalfoun, se dirigea vers les hauteurs du village de Souma.
Aussitôt ces crêtes sont occupées, les premières par la brigade Faussemagne, les autres par les zouaves et les tirailleurs; l’artillerie ouvre le feu, et, après une fusillade très vive, surtout du côté de la mer, les Qbaïls sont rejetés derrière l’Oued-Isser.
Pendant le combat arrivèrent les zouaves du colonel Lucas escortant un fort convoi, et deux mitrailleuses dont on fit de suite l’essai et qui produisirent un grand effet. Sous leur protection on brûla plusieurs haouchs signalés comme étant ceux de gens ayant pris pari aux assassinats commis dans la région.
Le soir, les indigènes fidèles apportèrent en grand apparat une difl'a pantagruélique, voulant ainsi bien affirmer leurs sentiments d’amitié et de soumission.
Le 10, la colonne marcha sans être inquiétée; à Souq-el-Bjemaa on vit arriver M. Canal, colon de Bordj-Menaïel, échappé la veille de chez Si-Moussa-ben-Ahmed, au moment où le caïd Ali-Oukaci, rentrant du combat du col, était venu prévenir ce marabout d’avoir à se replier pour éviter la colonne qui avançait. Les prisonniers français avaient alors engagé Si-Moussa à les laisser en liberté, lui promettant d’intercéder pour lui auprès du général.
Si-Moussa, avec beaucoup de bon sens, avait répondu qu’en partant seuls ils s’exposeraient à être massacrés par des bandes de rôdeurs et de pillards, tandis qu’en restant sous sa protection ils pouvaient compter être défendus par lui et les siens contre les gens sans aveu et contre les énergumènes. Tous avaient suivi ce conseil, sauf M. Canal, et ils étaient partis avec Si-Moussa pour Si kou-Meddour.
Ce colon donna aussi des nouvelles des 38 autres captifs qui, le 19 avril, avaient été conduits chez les Ouled-Aïssa, dans une autre ferme de Si-Moussa. Tous étaient en bonne santé et bien traités, car la famille de Si-Moussa était riche ; leur nourriture était bonne et copieuse, ils avaient environ un kilogramme de galette pour cinq et du kouskous à peu près à discrétion. Un seul jour ils furent oubliés ; Si-Moussa était absent et se battait avec les siens contre la garnison de Dollis; il était rentré blessé, et, à la plainte qui lui fut adressée par ses captifs, il avait répondu en s’excusant et avait ajouté: <■ Je vous protège pour l’amour d’Allah; je ne veux pas vous faire souffrir, bien que je ne vous
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aime point et que j’espère bien vous chasser du pays et revenir au temps où les gens de ma famille étaient exempts d’impôt1. »
Pendant que M. Canal racontait les épisodes de sa captivité, la colonne traversa les ruines du village de Bordj-Menaïel et arriva en vue du caravansérail d’Azib-Zamoun, sur lequel flottait le drapeau tricolore. On vit aussi, en position et semblant prêts à défendre le col d’Azib-Zamoun, quatre à cinq mille insurgés sous les ordres d’Amoqrane-Oukaci ; mais, dès qu’ils furent bien convaincus de la réalité et de la force de la colonne, ils firent demi-tour sans tirer un coup de fusil, et on ne les revit plus.
Alors sortent du caravansérail quelques cavaliers sans armes; l'un d’eux se détache en avant et vient au galop mettre pied à terre près du général Lallemand et le saluer. C’est le fils du vieil amine-el-oumena Omar-ben-Zamoun, dont l’intervention énergique et habile a sauvé les 30 Européens abrités dans le caravansérail.
Bientôt Omar-ben-Zamoun arrive à son tour; il s’excuse d’avoir été contraint de se montrer la veille au milieu des contingents qui sont venus attaquer la colonne au col des Beni-Aïcha. Dans l'intérêt des Européens comme dans le sien il a dû louvoyer avec les insurgés, n’étant pas assez fort pour leur résister les armes à la main. Il n’avait pu se prononcer ouvertement pour nous que lorsqu'il avait vu la colonne s’avancer; la veille, Amoqrane-Oukaci avait voulu se faire livrer les Européens du caravansérail, non pas pour les maltraiter, mais pour les conserver comme otages et comme garantie del'amane qu’il se proposait de demander. Ben-Zamoun avait refusé, et les contingents qui avaient barré le col des Beni-Aïcha devaient attaquer le caravansérail si la colonne n’avait pas continué sa marche.
Le camp fut établi autour du bordj, et, dans la journée, huit troupeaux appartenant à, des colons de Menaïel furent ramenés par des gens des Isser et des Plissa qui venaient faire leur. soumission.
Dans la soirée, on brûla quelques mechtas de gens du voisinage notoirement connus comme meneurs et encore à la tête des bandes rebelles. Ces incendies furent aperçus des hauteurs qui avoisinent Uellis et aussi du Belloua de Tizi-Ouzou.
Sur ce dernier point il y avait grande discussion chez les insurgés pour savoir si on combattrait. Ben-Ali-Chérif offrit au caïd Ali d’aller au-devant du général Lallemand: il lui conseilla de ne pas engager
1. Sous les Turcs, un grand nombre de familles maraboutiques étaient exemples l'impôt.
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un combat inutile, mais plutôt de séparer sa cause des khouans et d’aller se mettre à la disposition du général Lallemand. Ali-Oukaci était, comme toujours, sans volonté; son cousin Amoqrane-Oukaci, très surexcité, injuria Ben-Ali-Chérif et entraîna tout le monde à la résistance, prétendant qu’il n’y avait plus rien à attendre de bon ni des Français ni de ceux qui les servaient.
Ali-Oukaci laissa alors Ben-Ali-Chérif libre, non pas d'aller à la colonne, mais de rentrer à Akbou. Celui-ci partit immédiatement et arriva dans la nuit même à la zaouïa de Chellata.
Le jeudi 11, le général Lallemand reprit sa marche sans être inquiété, mais en n’avançant qu’avec lenteur à cause de l’énorme convoi de ravitaillement qu’il amenait à Tizi-Ouzou et du peu de solidité du pont de l’Ûued-Bougdoura, sur lequel les voitures ne purent passer.
A la grand’halte, qui se fit à l’embouchure de l’Oued-Sebt, à 17 kilomètres de Tizi-Ouzou, qui était en vue, le chef de bataillon Letellier, commandant supérieur du cercle, arriva avec quelques spahis et un petit goum. Il annonça au général que, le matin, il avait fait, à* l’est et à l’ouest, deux sorties qui avaient activé l’évacuation du plateau, que les embuscades de l’ennemi et les barricades barrant la route nationale avaient été détruites, que le chemin était à peu près réparé jusqu'au bordj, mais que les rebelles occupant encore le village français, les pentes du Belloua et les ravins des Asnaoua, il sera nécessaire de les déloger pour asseoir Je camp.
Le général Lallemand donne des ordres en conséquence et l’on reprend la marche, précédé de 4 bataillons formant tête de colonne, de l’artillerie, des mitrailleuses et de la cavalerie.
A trois heures on arrive sous le canon du bordj ; le village français, puis le village kabyle qui est situé au-dessus, sont enlevés d’assaut avec beaucoup d’entrain. Les troupes gravissent ensuite les pentes du Belloua, d’où elles pourchassent l’ennemi, sur la crête de droite, jusque dans le lit de la rivière des Beni-Aïssa.
Au sud du bordj, les Qbaïls qui occupent les pentes et les ravins des Asnaoua sont de même culbutés et poussés vers la rivière par une charge impétueuse de notre cavalerie. L'infanterie escalade les hauteurs jusqu’au village de Timizat, qui est enlevé et brûlé.
La nuit force nos troupes à rentrer au camp qui s'est intallé paisiblement sur le Kef-Nadja. Nos pertes sont de 3 tués et 16 blessés, dont deux olïiciers de zouaves et un officier indigène de spahis. L’ennemi, qui a mis en ligne près de 3,000 hommes , laisse de nombreux morts sur le terrain.
DU SÉBAOU A LA MER
Le commandant Letellier et ses braves compagnons reçurent du général Lallemand des félicitations bien méritées : ils étaient restés bloqués vingt-trois jours et avaient eu 15 tués et 25 blessés. Mais ils oublièrent vite ces jours d’épreuve et de misère quand ils apprirent que, par un arrêté du 9 mai, le gouverneur, amiral de Gueydon, avait prescrit dans chaque centre la nomination d’une commission chargée d'estimer les dégâts commis et de fixer le montant des contributions de guerre à imposer aux rebelles, pour être en partie affectées à la réparation des préjudices causés.
Les quelques indigènes fidèles dont les propriétés avaient été dévastées par les rebelles, et aussi le matin du 11 mai, lors des affaires de Belloua et de Timizat, devaient, bien entendu, être compris parmi les attributaires : ils en reçurent l’assurance formelle.
Le général Lallemand resta à Tizi-Ouzou les 11, 12, 13 et 11 mai, occupé au ravitaillement et à l'armement de la place, où il détacha une compagnie de chasseurs à pied et une section d’artillerie avec une mitrailleuse.
Pendant ces quatre journées, il n'y eut pas d’engagements avec les rebelles, et les tribus en arrière de la colonne vinrent faire leur soumission. On s’occupa de les grouper et de les organiser de façon à assurer les communications entre Tizi-Ouzou et Alger, concurremment avec les postes militaires installés à Larba, le Fondouk, l'Alma, le col des Beni-Aïcha, le bordj des Isser et le caravansérail d’Azib-Zamoun. Des goums des Beni-Slimane, Khachna, Flissa et Isser, commandés par des agents fidèles, parcoururent le pays et furent chargés d’escorter la diligence de Tizi-Ouzou, qui reprit son service; ils protégèrent aussi les agents du service télégraphique occupés à remettre la ligne en état. Des officiers des affaires indigènes surveillèrent toute cette réorganisation, et s’employèrent, en outre, à recruter des faucheurs et des moissonneurs pour les colons de la Mitidja habitant à l’ouest de l’Alma.
La présence de la colonne à Tizi-Ouzou, la vue de ces forces militaires à l’existence desquelles les Qbaïls ne croyaient plus, ces auxiliaires indigènes, goumiers, muletiers ou ouvriers agricoles qui nous servaient comme avant l’insurrection, tout cela fit un grand effet sur les tribus voisines de Dellis.
Déjà, dans la nuit du 10 au 11 mai, à la vue des incendies allumés autour d’Azib-Zamoun par nos troupiers, les contingents de Mahieddine avaient abandonné les crêtes qui dominent la place, et s’étaient
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retirés chez les Ouled-Sabeur des Beni-Tour, à près de 10 kilomètres de la ville.
Une reconnaissance, faite le 11 par le capitaine lluber, chef du bureau arabe, avec seulement 15 spahis et 10 goumiers, ne rencontra que le vide. Elle put traverser et incendier sans coup férir les villages abandonnes d’Aït-Ouazeroual, Takdemt, Touabet et El-Assouaf.
On fit, dès lors, sortir le troupeau, qui commençait à souffrir du manque d’herbes fraîches.
La situation, au reste, ne fut jamais bien pénible pour les Européens de Dellis, abondamment pourvus par les bateaux venant d’Alger; les habitants des villages voisins, arrivés sans ressources, avaient dès Je premier jour reçu des rations militaires, dont le conseil municipal assurait le remboursement au budget de la guerre.
Seuls, les indigènes en résidence ou réfugiés à Dellis furent malheureux : car, autant les colons ruraux qui les emploient et travaillent avec eux sont, en général, bienveillants pour leurs auxiliaires de chaque jour, autant les Européens des villes se montrent souvent injustes à leur égard.
C'est ainsi que, le 11 mai, le conseil municipal de Dellis, par six voix contre quatre, prit une délibération refusant tout secours aux indigènes indigents de la ville, « parce que cela produirait le plus mauvais effet parmi la population européenne, surexcitée au dernier point contre les indigènes; parce que leur fidélité n’est qu’apparente et que beaucoup d’entre eux se seraient ralliés à l'insurrection s’ils n’avaient été maintenus et surveillés par l’autorité 1 ».
Et, cependant, ces indigènes avaient été employés, sans rétribution, en corvées de toutes sortes pour les travaux de défense de la place.
Quelques habitants européens de Dellis furent, il est vrai, plus charitables que leurs édiles; puis, les troupiers et les marins donnèrent aux plus malheureux; l’autorité militaire trouva aussi quelques ressources dans les crédits destinés à l’assistance des indigents des tribus, et elle embarqua pour Alger, avec des permis de circulation en règle, tous les indigènes valides qui pouvaient manier une faux ou une faucille. Ils furent les bienvenus dans la Mitidja, où les bras manquaient.
Le 12 mai, pendant que les marins de YArmide et un détachement de la garnison faisaient une sortie sans rencontrer l’ennemi, le caïd îles Jsser-Bjediane, Dali-Ahmed, tenant la promesse qu'il avait faite